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—Tu appelles cela vivre bien, — reprend le père presque fâché, — travailler comme un mercenaire dans des manufactures, respirer les odeurs qui tuent. Tu es contremaître, mais es-tu moins esclave pour cela? Avec ton argent tu te payes une petite maison où nous ne pourrions pas loger tous nos paquets, mais tu ne peux pas te payer de l'air, le bon air de chez nous qui nous fait vivre... et sans lui, finit-il sourdement, et sans toutes nos pauvres choses, ben sûr que nous mourrons la vieille et moi...
—Et l’église, —interrompit Françoise, — votre église où il faut tout payer, où l’on ne peut parler au bon Dieu sans avoir l'argent sur le pouce. Non, jamais je ne pourrais m’habituer à cela, mon petit, moi qui depuis cinquante ans prie dans notre vieille chapelle où personne ne nous dérange.
Et Françoise, à bout de forces, essuie ses joues ridées avec son grand tablier de toile du pays.
—C’est un grand malheur, fils, dit Jacques, avec dignité, d'être vieux, de n’avoir plus d’enfants pour remuer la terre et d’être contraints de s’exiler comme des malfaiteurs...
—Penser qu’on ne dormira pas dans le cimetière à côté de ses enfants, mais qu’on jettera nos vieux os dans un coin de terre avec ceux des gens qu’on n’a jamais connus...
—Et que tout ce que nous avons aimé va être vendu à lencan!
Les deux vieillards pleuraient amèrement, côte à côte.
Le fils s’agenouilla tout près d'eux, redevenu petit devant cette douleur que sa tendresse devait adoucir.
—Ah ! si tu étais resté toi! s’écria Françoise en enlaçant le cou de son grand garçon pour le rapprocher encore d’elle.
—Ce que nous avons pleuré ta mère et moi, lorsque tu es parti mon Jacquot ; tu étais l'aîné, tu étais le plus beau et
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le plus robuste de nos Sarçons, nous te destinions à la terre,
et tu semblais fait pour elle. Mais voilà, on t'a grisé avec de
l'argent, on t’a dit que là-bas on n'avait qu’à se baisser pour le ramasser... et tu es moins riche que nous, aujourd’hui, mon fils. Vois notre belle terre, elle peut nourrir trois familles, et le bon Dieu nous a pris tous nos enfants!
—Non, père, il vous en a laissé un, votre Jacquot qui a bon pied, bon bras, bon oeil...
—Et le méchant nous emmène en exil.
—Non mère, il vous garde, vous et le père, à tout ce que vous aimez; il vous donne sa vie, il vous sacrifie les Etats, il se fait habitant /
Le fils avait parlé très bas, dans l’émotion de son très réel sacrifice, car il avait goûté à l’existence de là-bas et l'avait aimée en dépit de tout.
Les vieillards étaient debout, trop troublés pour dire une parole. Seulement, leurs chers Yeux agrandis de joie remerciaient le fils, et les bras attirèrent sur leur seul coeur l'enfant prodigue.
—Vois comme tout est beau, mon fils, fit Jacques, en embrassant l’horizon d’un large geste, et je te donne toute cette richesse,
—Et tu épouseras une belle et bonne fille du village, fit Françoise les yeux illuminés, comme si son amour de jeunesse lui rafraîchissait l’âme, — et je bercerai les petits... —Je t’aiderai à la terre. Ah! ie ne suis pas encore mort. —Tu seras le plus beau de la place!
—Ët le plus riche!
* * x On frappait à la porte.
—Mame Françoise, vous ne commencez pas l’encan donc ?
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É éanétrénsiinsisn
—Entrez, entrez, mes am , dit le couple rajeuni, venez bcire un coup à notre joie! Nous ne faisons pas d’encan, nous gardons nos nippes, nous gardons la terre!
—Pas possible!
—Mais oui, c’est possible, puisque Jacquot se refait habitant!
—T'as qu’à voir! s’exclama un vieux voisin, une bonne idée que tu as là, mon gâs, car vois-tu, quand on est fils d'habitant, il faut rester sur la terre. Les Etats, ça n’a rien de bon pour nos p'tits Canayens. Parlez-moi de labourer, de semer, de récolter, mais parlez-moi pas d'aller s’esquinter aux Etats, dans les factries, à manger de la poussière sans compter le reste. Tu fais bien mon garçon, et tu verras que tu seras ben heureux avec nous.
—Je le suis déjà, père Jean, fit Jacquot, profondément repris par la saine atmosphère du milieu où il était né.
—Trinquons! fit Françoise ragaillardie.
Et les petits verres où moussait le vin du pays se choquèrent gaiement pour fêter les impossibles départs.