‹ Le Lord bohémienChapitre 1 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Dans une salle richennenl décorée , h la lueur de nombreux flambeaux, devant un feu clair était dressée une table chargée de mets succulens. Sir Willougby avait recommandé au maître-d'hôlel de se surpasser pour réveiller un peu l'appétit de lord Ephelstone.

Celui-ci en déployant sa serviette, y trouva un billet ainsi conçu :

« L'homme qui a prononcé des sermens « et les a violés, doit tôt ou tard être puni.

« La crainte du châtiment est la moitié du « châtiment lui-même; poursuivi sans relâ- « che , le coupable ne goûtera plus les dou- « ceurs du sommeil ».

— Que hsez-vous? mon cher cousin ? [demanda sir Frederick en savourant un verre de vin de Madère. Quel est ce billet?

— Rien, un enfantillage.,,

— Tenez, j'ai remarqué déjà que vous

aviez lu ainsi plusieurs billets non signés et contenant des menaces, et que vous les aviez déchirés dédaigneusement et jetés à terre. Je l'avouerai franchement, j'en ai pris connaissance.

— Quoi! Willougby......

— N'attribuez cette indiscrétion qu'à l'excès de mon attachement. Depuis le jour où un coup de feu fut tiré contre vous, — je dis contre vous parce que joyeux vivant, je ne puis avoir d'ennemis, — depuis ce jour je suis devenu méfiant comme le conseil des Dix . Tout me semble embûche et trahison ; j'ai eu soin de faire réparer les murs d'enceinte du parc. Des hommes armés veillent sur vous à votre insu.

— Pourquoi tant de précautions? Pensezvous me rendre un grand service en me conservant précieusement unevie qui m'importune?

— Je ne veux pas qu'on puisse m'accuser

d'avoir convoité votre héritage. Puisque vous m'avez nommé votre intendant , je tiens à mériter votre confiance. Ah! çà, ne laissons pas refroidir cet appétissant plum-pudding.

— Je n'ai pas fa'm.

— Bon ! voilà de vos discours ordinaires. Est-il possible de manquer d'appétit lorsqu'on a chevauché pendant deux heures ?

— Ne vous gênez pas, Willougby, je vous regarderai.

— Certainement je ne me gênerai pas , mais j'aimerais mieux souper de compagnie avec vous. Avez-vous donc juré de vous tuer lentement ? Êtes-vous votre plus cruel ennemi ? On peut se suicider par l'inanition non moins que par un coup d'épée. Croyez-vous avoir sujet de vous plaindre du sort ? Vos revenus sont considérables , le gibier abonde dans vos domaines , une foule de serviteurs attendent respectueusement vos ordres ; que

vous faut-il de plus? Une compagne peutêtre. Miss Ducknett est là. Vous reconnaissez vous-même qu'elle est devenue charmante.

Heureux mortel , il ne dépend que de vous de cueillir ce fruit savoureux , mûri par le soleil d*été.

— Je conviens , en effet , que miss Ducknett est une nature d'élite, qu'elle a toutes les qualités nécessaires pour assurer le bonheur d'un mari : douceur , grâces , sensibilité; mais Griselda ne sera jamais pour moi qu'une amie , nous avons formé un pacte sacré, en nous promettant une mutuelle fraternité.

— Sentiment sublime , sans doute , mais que je ne conçois guère. Comment î être aimé d'une jolie femme et se borner à rester stoïquement son frère 1 Si vous avez appris de telles maximes dans vos voyages, je ne vous félicite pas sur votre nouvelle science de la

vie. Admellons que vous ayez eu à l'étranger quelques amourettes plus ou moins romanesques : cela ne saurait vous empêcher de contracter une alliance honorable , de devenir un bon et honnête père de famille. Les enfans ravivent.. Suivez mes conseils, de nous deux je suis aujourd'hui le plus sage. Vous avez beau me regarder de l'air d'un homme que j'ennuie prodigieusement, cela ne m'empêche pas d'avoir raison.

— Mon cher Frederick , loin de moi l'idée de vous savoir mauvais gré de conseils dictés par la plus franche amitié. Rappelez-vous ce que je vous ai dit , il y a un mois , lors de mon retour en ces lieux. Je désire ne pas tenir ici plus de place que si j'étais hors de ce monde. Atteint d'une profonde mélancolie, je n'essaie point de lutter contre le mal qui me dévore, et je détesterais le remède assez puissant pour conjurer ce mal. Ne me forcez

plus à vous donner de nouveau cette explication. Désormais ma pensée vous est connue comme à moi-même- Mais je vois que vous avez fini de souper, je vous ai tenu compagnie, permettez-moi de prendre congé de vous.

Bonne nuit.

Et se levant, lord Ephelstone se retira dans son appartement , précédé et suivi de pages qui portaient des flambeaux. En ouvrant selon sa coutume son livre d'heures pour y lire la prière du soir, il y trouva un nouveau billet. Ce fut avec indignation qu'il en rompit le cachet. Voici ce qu'avait écrit la main inconnue :

« Le temps approche où justice sera faite « les sermens n'auront pas été impunément « violés. Souviens-toi et tremble. »

Henry froissa d'un mouvement nerveux cette lettre menaçante. La pensée lui vint que ses implacables ennemis avaient à prix

d'or séduit un de ses gens. Il jeta un regard sombre sur les jeunes pages. Mais ce sentiment de méfiance ne tarda pas à faire place à celui de la résignation.

— Quoi qu'il advienne, se dit-il intérieurerement, je suisprêt. L'infâme Lazzaro ignore le peu de valeur que la vie a désormais pour moi ; mais il me juge mal s'il croit que je sois capable de divulguer les secrets de sa tribu. Les lâches ne peuvent admettre le courage, ni les traîtres la loyauté.

Demeuré seul , lord Ephelstone tira d'un coffret la croix de diamans. Il la contempla longtemps en silence ; ses larmes tombaient goutte à goutte sur cette relique d'amour. Les heures de la nuit s'écoulèrent sans que l'infortuné pût sortir de sa pénible rêverie.

Vers le matin , sentant la fièvre lui brûler le front , il se traîna près d'une fenêtre , leva le châssis et aspira un peu d'air. II vit alors

une lumière éclairer la tourelle où maître Honorius poursuivait , avec une infatigable ardeur, ses éternelles expériences.

— Le voilà, dit-il, comme autrefois à la recherche du grand-œuvre... Heureux vieillard! l'amour de la sciencele soutient... cet amour ne tue pas comme le mien , car s'il apporte de passagères déceptions , il laisse toujours l'espérance I

TOMl II.

Lorsque le voyageur s'est lancé sur certaines pentes de montagne, parfois il lui est impossible de s'arrêter ; en vain cherche-t-il à saisir les arbrisseaux qu'il voit à portée de sa main ; son propre poids l'entraîne ; ilsem-

ble que le vcnl descende derrière lui et le pousse d'un souffle impétueux. L'infortuné aperço't le précipice au fond duquel il va tomber, et cependant il ne peut cesser de courir.

Tels sont les effets d'un chagrin réel, d'une sombre mélancolie : celui qui enest consumé suit souvent à son insu, souvent malgré sa résistance,des phases de souffrance graduées et aboutissant au désespoir, à la mort. Effrayé des ravages qui se sont opérés en lui , il aimerait à se rattacher à l'existence : il n'en a plus le courage ni la force ; et d'ailleurs par un reste de respect humain, il n'ose jeter le masque de douleur dont ses traits sont revêtus.

Mais qu'est-ce donc quand le malade ne cherche pas à s'affranchir du mal; quand, écartant le remède avec opiniâtreté, il se suicide heure par heure et assiste, vivant, à

i^anéantissementde son esprit, ù la décomposition de son corps !

Depuis cette soirée où lord Ephelstone acheva d'acquérir la preuve d'une persécution dirigée contre lui, persécution à la fois souterraine et audacieuse, il s'abandonna plus que jamais à des idées sinistres. Non qu'il craignit le coup d'une main eaçhée,^ non qu'il eût peur de boire la mort dans la coupe des festins, mais la lassitude de la vie pesait sur cette organisation affaiblie. Il fallait que le plus grand calme régnât au château ; car le moindre bruit affectait les nerfs du malade. Ainsi on avait relégué la meute au fond d'un bâtiment éloigné, on ne laissait plus arriver dechevaux jusque sous les murs du manoir, les valets glissaient comme des ombres, et Willougby s'était condamné à se griser silencieusem^t.

Evidemment lord Ephestone était son

propre bourreau; le docteur Philipps, le meilleur praticien de la contrée, lui avait inutilement conseillé déchanger le séjour monotone de cette province contre les plaisirs de la capitale. Au seul mot de plaisirs Henry frémissait, comme si on lui eût proposé de déserter le culte d'amour qu'il avait voué à la mémoire de Phœbé. Il eût cru se rendre coupable d'un sacrilège, et loin de songer à quitter son manoir il s'attachait davantage à cette solitude, espèce de tombeau anticipé, où ses larmes pouvaient couler librement.

La saison ne contribuait pas d'ailleurs à adoucir sa mélancolie. Octobre faisait frissonner la nature; de longues pluies avaient intercepté les chemins et converti les rivières en lorrens qui roulaient une eau bourbeuse ; le vent poussait incessamment dans le ciel de larges nuées au vol pesant; le soleil s'était tourné vers de plus heureux climats.

Une secrète joie s'empara de lord Ephelslone quand il vit toutes choses autour de lui revêtir cette teinte de deuil. Il se gardait bien de dire qu'une souffrance continuelle oppressait sa poitrine, et il tâchait de rester souvent seul afin qu'on n'entendit point s'échapper de son sein une toux opiniâtre. Calculant avec un affreux courage le nombre de jours qui lui restaient à vivre, il croyait mettre d'accord ses principes religieux et son dégoût de l'existence en ne combattant pas le mal dont il était atteint.

Cependant la tendresse clairvoyante de ses amis employait tous les moyens pour arrêter les progrès de ce dépérissement rapide. Entre miss Ducknett, Willougby d'une part, et Henry de l'autre , il y avait une lutte tacite: ceux-là s'efforçaient d'arracher lord Ephelsione à la tombe entrouverte sous ses pas, cekii-ci n'aspirait qu'à y descendre.

Deux semaines se passèrent ainsr.

Pourquoi des larmes s'échappenl-elles de» yeux de Willougby qui n'a jamais pleuré ?

Pourquoi le silence qui régnait hier au manoir est-il devenu plus profond encore?...

Le docteur Philipps sort de la chambre de lord Ephelstone : — r Je suis l'orcé , dit-il , de retourner à Newark, Demain je reviendrai de bonne heure. Le malade va mieux. Il s'est assoupi.

Sir Frederick entend ces paroles avec incrédulité. 11 s'achemine tristement vers cette chambre où le lit sur lequel repose le noble Henry, ne tardera pas à être changé en catafalque et entouré de cierges ardens. Willougby, pénétré de respect, n'ose pas entrer. . Il écoute... par intervalles il lui semble que des sanglots frappent son oreille.

Le sommeil d'Henry a été de courte durée ; la rafale d'automne l'a troublé de ses siffle-

mens aigus. Le malade s'agite et soupire. Le frôlement d'une étoffe de soie attire son attention. Sa paupière se soulève péniblement, son regard cherche. . .

Estxe l'apparition d'un ange? Une femme aux longs cheveux blonds dénoués , aux joues pâlies , aux yeux d'azur chargés d'émotion , est agenouillée , les maintes jointes , et elle murmure des prières.

La reconnaissance se peint sur les traits d'Henry.

— Griselda l murmure-t-il , soyez bénie , vous qui m'assistez à mes derniers momens.

— Non milord , vous ne mourrez pas, vous serez conservé à ceux qui vous aiment.

N'avez-vous pas une sœur en moi , une sœur dévouée ?

— hi suis attendu là-haut.

— Vous, si jeune , vous ne pouvez faire

une telle abnégation de votre vie, songezque vous nous êtes nécessaire.

— Nécessaire ! répéta lord Ephelstone , avec l'expression du doute... l'oubli mettra moins de temps à effacer mon nom que l'herbe à couvrir mon tombeau.

La douleur contracta le doux visage de miss Ducknelt. Henry s'en aperçut , et le remords d'avoir blessé ce cœur sincère, lui dicta ces paroles :

— Excusez-moi de grâce ; on est si facilement injuste lorsqu'on a été malheureux ! J'ai calomnié votre affection , mais je veux réparer mon tort en vous donnant la plus grande preuve de confiance.

— A moi, milord?

— Comme je ne me fais pas illusion sur mon état, je vais utiliser les heures dont jô puis encore disposer... Ne pleurez pas, je vous en conjure,.. Cela iroable mes idées...

Imitez-moi, je suis calme, résigné , bien plus , je suis joyeux ; car, prisonnier en ce monde , le moment de ma délivrance approche. Ne restez pas ainsi agenouillée; prenez ce fauteuil. J'aurai à parler longtemps.

— Je crains que vous n'épuisiez vos forces. . Ne voulez-vous pas remettre cette confidence à un autre jour ?

— Un autre jour! Est-ce une dérision?... Bientôt , cbère miss , je serai loin de vous , mon âme se sera envolée. 11 n'y aura plus ici qu'un corps inerte , privé de chaleur, de souffle, d'intelligence. Avant que tout soit fini , je vais vous léguer un secret.

« La mort me dégage de sermens que j'étais libre de ne pas tenir, si je n'eusse écouté qu'un juste ressentiment. Il me serait trop pénible de penser que tout périrait avec moi, que votre estime ne s'attacherait peut-être pas à ma mémoire. Absent de ce monde , je

désire y laisser un souvenir honorable. C'est une faiblesse , mais vous l'excuserez , vous dont l'opinion m'est si préciLUse...

« 0 Griselda , écoutez-moi bien les

mots se placent péniblement sur mes lèvres... Vous me devinerez quelquefois, n'estce pas?...

« Par où commencer? Que vous dire? Repasserai-je jour à jour une vie d'amour et d'opprobre, où la passion m'exaltait jusqu'au ciel, où une humiliante condition m'abaissait au-dessous de tous les hommes ? Savoureraije encore ce breuvage délicieux au fond duquel se trouvait une lie amère? C'était à la fois la joie et la douleur, l'orgueil et la honte. Dieu et Satan. Mais l'amour me donnait une telle énergie pour supporter les humiliations que jene savais pas me plaindre et que je me serais cru injuste envers le sort si j'eusse fait entendre un seul murmure. Heureux de mon mal-

-- ât ~-

heur, je me comparais involontairement à ces pauvres paralytiques couchés sous le portail des cathédrales, souffrans, mais consolés par les sublimes accens des hymnes sacrées qui arrivent jusqu'à eux . Jamais homme de mon rang ne se vit jeté dans un monde semblable à celui qui a pris mes dernières années. Oserai-je vous avouer ce que j'étais alors î Soyez indulgente , Griselda, j'ai été... bohémien! »

Miss Ducknett ne put réprimer cette exclamation :

— Vous, milord, vous bohémien !

Et elle le considéra un moment avec une expression de doute , comme si elle eût pensé que la raison d'Henry s'égarait, et que le moribond prenait pour la réalité les visions fantastiques de son agonie. Celui-ci dont l'Intelligence grandissait au contraire en proportion de l'affaiblissement de ses facultés physi-

(jues , lut clairement dans l'esprit de Griselda ; ses lèvres , contractées par la souffrance , retrouvèrent un léger sourire :

— Oh ! dit-il, vous ne me croyez pas, vous ne voudriez pas me croire. Et cependant , miss, rien n'est plus vrai. Quand je quittai l'Angleterre, j'étais confondu avec une tribu d'hommes de celte caste , je n'entendais plus parler le langage auquel j'avais été accoutumé. Un intérêt sordide était le fil qui faisait mouvoir toutes ces âmes vénales. J'étais honteux pour mes compagnons du mépris qu'ils inspiraient , moi qui le partageais sans le mériter.

« Humble de cœur , oubliant qu'autrefois j'avais commandé , je me soumettais à la volonté de leur chef. Ordonnait-il le départ , je me levais et je partais; une halte , je m'arrêtais. Peu m'importait le nom de la contrée verslaquellelatribu sedirigeait. En Espagne,

en France , en Orient, je ne pouvais pas , je ne voulais pas changer de bonheur.

« Plongé dans la contempl ation des perfections d'une femme , je ne voyais rien qu'elle, de même que le savant qui recherche dans l'immensité des cieux le cours d'une étoile , n'aperçoit pas les autres astres qui gravitent à l'entourdela planète.

« Mon ancien rang, l'étrangeté de ma position éveillèrent une certaine curiosité pour moi , je ne dirai pas de l'amour chez quelques femmes de la tribu; mais à mes yeux la tribu ne comptait qu'une femme. OGriselda, m'est-il permis de vous retracer les grâces , les vertus de cette enchanteresse , de cette fille du ciel, qui descendue sur la terre , daigna prendre naissance parmi les fils de l'enfer ! A peine osé-je parler d'elle ; le tombeau qui la couvre la rend sacrée, même à mon

amour. Dois-je évoquer cette ombre chérie , dois-je fouiller sa demeure dernière ?.. .

« Ma Phœbé , ton nom restait au fond de mon cœur... Permets qu'il se pose encore sur mes lèvres , voltige autour de moi , léger fantôme ; étends ton voile blanc au-dessus de ma tête; fortifle mon courage; toi qui as souffert, apprends-moi à souffrir. Que de fois, la nuit , t'ai-je appelée à grands cris , te conjurant de quitter un moment le séjour de la bienheureuse éternité! Ou tu ne m'entendais pas , ou bien tu ne pouvais te détacher du chœur des élus ; mais maintenant , Phœbé , je ne pleurerai plus ton absence , maintenant je ne t'appellerai plus , je viens, je viens!

« Pardonnez , Griselda, que vous disais-je?

« J'avais reçu les sermens de la jeune bohémienne. Nous vivions ensemble dans une chaste union. Cependant cette douce intimité

ne suffit pas à notre bonheur. Je voulais reconquérir la liberté en donnant à Phœbé le titre d'épouse; Phœbé voulait conquérir le ciel en obtenant le titre de chrétienne.Un même jour combla notre double vœu. Ce jour-là le prêtre versa l'eau sainte sur le front de ma bien-aimée, puis il bénit notre tendresse. C'était un rêve adorable, il a peu duré : la lutte est venue , le désespoir et la mort l'ont terminée.

« Madame , je n'ai plus assez de force pour vous peindre ce combat acharné, où les coups étaient inexorables: combat livré près d'une plage déserte , au bruit de la mer, combat d'où je sortis seul vivant, mais où mes ennemis eurent avant d'expirer l'affreuse satisfaction de faire couler le sang de Phœbé... Si j'ai pu ensuite supporter le temps

que Dieu m'avait condamné à vivre, c'est que Tome H. 3.

j'espérais ôtre promptement délivré du fardeau de l'existence. J'ai craint, si j'en eusse tranché le cours, que ce crime ne me séparât de Phœbé dans l'autre monde, comme j'en étais déjà séparé dans celui-ci. Admirez donc mon courage , j'ai vécu !

« Puisse mon amour, puissent mes mal-*heurs rester ignorés ! Je ne voudrais pas que ce poème intime fût révélé à des cœurs vulgaires. La foule ne comprend pasies mystères de l'âme, et cependant elle les juge... Ne pas comprendre, c^^St calomnier !.....

« Griselda , je vous ai donné la plus grande preuve d'estime et d'affection, vous qui fûtes ma fiancée et que j'ai livrée à la douleur sans mesurer l'étendue de votre humiliation. Déjà vous m'avez pardonné* îRenouvelez-moi l'assurance de cet oubli

généreux. Avant de partir, j'ai besoin de savoir que je laisse des regrets.

«f Et toi , ô mort , que j'ai si souvent maudite pour m'avoir pris Phœbé , sois bénie , puisque tu m'arraches enfin de cette vallée de misère !... »

Henry se tut, épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour rassembler ses souvenirs. Ses lèvres muettes restèrent entr'ouvertes , comme si elles eussent appelé la parole qui leur manquait ; son regard était fixe, comme si l'aspect d'un fantôme l'eût fasciné. L'agonisant se trouvait arrivé à ce moment suprême, à ce moment terrible où l'on entre en communication avec les morts , sans pouvoir instruire les vivans des mystères de la tombe. Cette heure d'attente et d'angoisse est le pont qui sépare la terre du ciel , l'existence humaine de l'éternité. On voit corn-

menccr autour de soi les préparatifs funèbres, et cependant on respire encore...

En écoutant les confidences de son fiancé , miss Ducknett avait contenu ses sanglots afin de ne pas l'interrompre ; elle se soulagea lorsque rinfortuné lord Ephelstone fut tombédans cette espèce de léthargie ; mais elle s'accusait de manquer de force d'âme, et craignait même l'influence fâcheuse de ses larmes sur une organisation aussi affaiblie, aussi impressionable.

11 en est de la douleur comme de ces nua-^ ges lourdement chargés d'eau et qui , après avoir longtemps assombri l'horizon , finissent par se dissoudre et verser des torrens de pluie.

Le malade éprouva tout à coup un tressaillement nerveux; la force lui revenait: —

Bonnemiss, VOUS m'avez cruellement affligé...

— Quoi! vous m'entendiez!

^-'' -^ Oui, etj'eusse voulu vous tranquilliser. N'ai-je pas parlé ?

— Vous n'avez pas parlé, milord.

— C'est bizarre. Les mots sont restés dans ma pensée. Griselda, une dernière prière. On peut venir... Willougby devrait ici ; sans doute il n'ose pas entrer... Approchez-vous . Il y a sous mon oreiller une croix en diamans, souvenir d'amour , que vous , ma meilleure amie, vous garderez lorsque je n'existerai plus... Veuillez l'appliquer à mes lèvres... Ah ! cela fait du bien... merci... Chère croix , tu me rappelles à la fois le Sauveur et ma P^œbé...

Il baisa de nouveau la croix que lui présentait miss Ducknelt , pui^ poussant un pro-

fond soupir et fermant les yeux , il rejeta sa tête en arrière.

Griselda épouvantée s'élança hors de la pièce pour appeler du secours. Elle trouva dans l'appartement voisin Willougby et Honcrius avec un médecin qui venait d'arriver et se disait chargé par le docteur Philipps, son ami , de le remplacer Jusqu'au tendemain.

— r Je me rendais, raçontait-il , chez un riche malade du voisinage, lorsque j'ai rencontré mon honorable confrère ; il m'a tellement pressé de venir ici , que je n'ai pas hésité à consacrer quelques heures à lord Ephelstone.

— Sauvez-le , s'écria Willougby, à vous la moitié de notre bien !

— Je n'en demande pas tant , répondit le

médecin , l'honneur d'une telle cure me suffira.

Honorius qui n'avait cessé d'attacher sur l'étranger un regard de méfiance, dit d'un ton d'amertume :

— La science est impuissante à guérir celui qui invoque la mort. Vos soins seront inutiles.

— Eh quoi ! reprit vivement sir Frederick, nous nous découragerions ainsi î ... Docteur , que faut-il faire?

— Me laisser examiner attentivement l'état du malade ; avant dix minutes , je vous rapporterai un jugement définitif.

Sans attendre une réponse, il entra gravement dans la chambre d'Henry , referma ia porte ets'approchant du lit :

— C'est moi, (lit-il à voix basse, mais très distinctement , me reconnais-tu?

Le malade entr'ouvrit ses yeux languissans et murmura : — Oui , Lazzaro.

— Sous cet habit de docteur je suis parvenu jusqu'à toi. Il faut que tu m,' entendes. Pour moi , tu n'es pas un grand seigneur toi qui as si facilement renié tes aïeux ; tu es un Gypsy et je suis ton chef. Tu as fui la mort, la voilà qui t'atteint et se charge d'accomplir notre malédiction. Tu as violé tes sermens , parjuré ta foi ; puisses-tu expier par des souffrances éternelles , toi qui crois à l'éternité , le malheur de Phœbé , le meurtre de Kourétri ! ,. . Madge a favorisé ta fuite , Madge a été jugée, elle dort... Puisses-tu expier le sang de Madge ! Dépositaire de nos secrets, emporte-les dans ta froide tombe...

Adieu, lord Bohémien , je le voue aux mauvais Esprits !

•^ Va4-en,tïiaiidit, murmura Henry d'une TOÎx presqu'éteinte.... Dieu m'a pardonné mes erreurs.. é.... Du haut du ciel, Madge et Phœbé ont vu mes larmes.... Toi seul as fait leur malheur, toi seul as causé le meurtre

de ton frère..... Mais voici Phœbé Son

ombre chérie se place devant toi pour me protéger.... elle me tend les bras.,.. Phœbé! Phœbé!... Je te suis.

Et il expira.

Lazzaro contempla un moment ce corps inanimé avec la satisfaction delà bête fauve qui vient d'abattre une faible victime; puis s'arrachantà ce spectacle si agréable à ses yeux, il se dirigea vers la porte, l'ouvrit et dit d'un ton solennel :

— 11 est mort.

Des gémissemens accueillirent ces mots

sinistres, et grâce à Témotion des amis de lord Ephelstoneje faux médecin allait se retirer sans danger d'être reconnu, lorsque le docteur Philipps parut, pâle, le front baigné de sueur, les cheveux et les vêtemens en désordre. Montrant du doigt l'étranger , il cria:

— Arrêtez ce misérable ! Il m*a attaqué dans les boisde Green-Fields et m'a lié fortement à un arbre. J'y serais encore, si la providence n'eût fait passer de ce côté quelques paysans.

Frederick fut frappé d'un trait de lumière,

— C'est cet infâme qui a tiré un coup de feu sur l'infortuné Henry ; c'est lui qui persécutait mon cousin de ses menaces, de ses billets anonymes; c'est lui qui avec une longue barbe et sous le costume d'un Juif osa se présenter au château... Que ne me suis -je douté plus tôt de ce mystère infernal!.... Qu'on pende co.

scélérat au plus bel arbre de la grande route! Moi, lord Frederick Ephelstone, j'ordonne ceci en ma qualité de seigneur et maître de ce manoir!

Lazzaro voulut en vain opposer quelque résistance, il fut bientôt terrassé. Frederick ne le quitta pas avant d'avoir vu le jugement exécuté.

— Ma tribu est anéantie I .... .

Telles furent les dernières paroles que prononça Lazzaro.

Pendant cette sombre péripétie du drame qui venait de s'accomplir, miss Griselda, Honorius et le docteur Philipps s'étaient agenouillés au milieu de la chambre mortuaire en adressant au ciel des vœux ardens pour le repos de celui qui n'avait jamais connu queTagitation.

Lorsque Frederick les rejoignit, il les trouva dans cette pieuseattitude. Honorius tour-

— sella vers lui sa tête blanchie et dit tristement :

— Le vieillard survit à l'enfant qu'il a élevé. Milord, l'héritage de votre cousin ne vous sera plus contesté.

— Dieu sait, répondit Frederick, si j'eusse voulu, à ce prix, des plus grands biens de ce monde. Pauvre Henry! nos soins communs ont donc échoué contre son mal incurable

— Naturellement mélancolique , reprit Honorius, il eût eu besoin de tempérer cette fâcheuse disposition par d'énergiques efforts. Ce sera un exemple frappant à citer aux hommes de sa classe qui ne savent comment conjurer l'ennui.

— Mais quel moyen, quel remède l'eût sauvé, maître Honorius ?

— Le travail.

Miss Ducknett s'était levée. S'approchant du lit où reposait Henry, elle mouilla de ses

larmes la main glacée du jeune lord et murmura en sanglottant :

— Adieu, toi qui fus mon fiancé.... adieu ! Je prierai sans cesse pour toi et pour. . . .

Elle s'arrêta. Willougby repéta par un sentiment instinctif de curiosité :

— Et pour?...

— Milord, le nom que vous désirez connaître ne sortira jamais de mes lèvres

Ce nom, Henry Ta emporté dans le ciel!

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