TOME II
bandes de fer et deux cadenals : tout-à-coup des cris retentirent dans l'intérieur de la maison; la populace y répondit par un murmure sourd et confus.
— Qui osera pénétrer dans cet asile de mort? demanda un bourgeois à un de ses voisins.
— Ce ne sera certes pas moi, répondit ce dernier en se signant ; car le démon s'est emparé du logis et a ravi sur ses ailes les deux âmes des pestiférés qui y sont trépassés.
— Vraie maladie de Satan que la peste! dit un artisan; messire le prévôt a bien raison de faire clore la porte de cette maison. Les sorcières y viendront balayer la nuit, etSabaoth tiendra la lanterne pour les éclairer.
Pendant ce colloque , les cris contimiaient, mêlés de sanglots et de paroles entrecoupées.
— Certainement il y a une créature humaine en ce logis, reprit le bourgeois nommé
mallre Pierre Bluleau. Ça, voyons, camarades, à l'œuvre! Qui est-ce qui veut m' aider? En prononçant ces mots, il arracha le martel des mains d'un ouvrier, s'élança et appliqua sur la porte plusieurs coups violens qui la firent céder. Pierre entra , mais seul , tant la terreur glaçait cette multitude de chrétiens pusillanimes.
Quel fut son étonnement à l'aspect d'une jeune et charmante fille de quatorze ans qui se précipita vers lui et tomba suppliante à ses pieds! Elle était vêtue de blanc: un voile de lin couvrait ses fins cheveux blonds. Pierre n'hésita pas à la saisir dans ses bras et à la porter jusqu'à la rue. Ce bel ange apparaissait comme une vision céleste : la foule demeura stupéfiée.
— Grand Dieu ! s'écria une vieille dévote en pressant son long rosaire entre ses mains ridées. Mais c'est , mon doux Jésus ! la gente
\ft.
Calhcrine , la fille aux trépassés. Je croyais qu'elle s'en était allée aux champs.
Chacun reconnut Catherine, l'unique enfant du sire et de la dame de Bray qui venaient de succomber à l'atteinte de la peste.
Après s'être évanouie et avoir péniblement repris ses sens, la jeune fille se dressa sur le banc grossier où on l'avait assise ; elle promena ses yeux autour d'elle et frissonna de rencontrer tant de regards avides de la contempler. Bientôt le sentiment de la réahté lui revint : chaque coup de martel retentissait jusqu'au fond de son cœur. Vainement elle essaya d'élever sa voix suppliante : elle vit clore pour toujours la maison de ses ancêtres. Le curé de la paroisse, qui avait été averti , prit l'orpheline sous sa protection, et l'emmena en son logis.
Le lendemain , selon la louable et ordi-
re coutume , il raconta au prône ce triste
événement, et demanda si nul homme de bien ne daignerait adopter Catherine. Pendant ce temps, la pauvre petite, agenouillée sur les dalles glacées? priait avec ferveur au bas de la chaire.
Un long silence succéda à la parole de charité.
Après quelques minutes d'attente, le curé répéta sa demande , mais d'une voix moins assurée. Quoi! pas un cri généreux ne s'élèvera du sein de cette assemblée qui a pourtant bien entendu l'appel évangélique; quoi! personne n'aura un morceau de pain pour la noble orpheline !
Enfin , une voix a répondu : moi ! c'est la voix de Pierre Bluteau.
Le bon bourgeois se fraie un passage , le voici près de Catherine dont il saisit la petite main. La jeune fille leva sur son protecteur ses yeux noirs et timides ; puis , inclinant le
front vers la main qui tenait la sienne, elle y posa ses lèvres roses en signe de reconnaissance. Son père adoptif l'entraîna au milieu des bénédictions de tous les fidèles et la conduisit chez lui au quartier Saint-Gervais.
Dame Yvette filait silencieusement son lin près d'une fenêtre aux vitraux de parchemin. A rentrée de son mari , elle abandonna son fuseau et se mit à contempler avec un sourire l'enfant qu'on lui présentait et qu'elle était convenue d'adopter: « Soyez bénie, ma toute belle, et recevez le baiser d'une mère.. »
Catherine pleurait malgré sa joie ; car à ce mot de « mère » elle s'était rappelé qu'elle ne verrait jamais plus la sienne.
Le soleil venait de paraître; il éclairait de ses premiers rayons la vaste cathédrale. Des roses effeuillées jonchaient l'enceinte , et de beaux vases de fleurs parfumaient le sanctuaire.
Agenouillée sur les marches d'un autel latéral, une jeune fille priait et suivait l'office avecferveur. L'apparition d'un jeune homme sembla la troubler. Il s'assit près d'elle ; c'est alors qu'au milieu des cantiques sacrés, il osa murmurer quelques mots d'amour. — Catherine , lui dit-il , que vous êtes belle ainsi !.. . on vous prendrait pour une sainte en extase.
Catherine ramena son voile sur son visage et ne répondit point.
— Oh ! je vous aime , je vous aime tant ! Ayez pitié de moi!....
— Ne rougissez-vous pas , Julien , dit à voix basse la damoiselle de Bray , d'oser ainsi profaner ce saint lieu par des paroles sacrilèges ? Sortez , de grâce , ou taisez-vous.
— ■ Ni l'un ni l'autre.
— Alors, reprit-elle d'un air résigné, c'est à moi de vous céder la place.
Et elle voulut se faire jour à travers la foule. Mais Julien , repoussant d'une main les fidèles, prit de l'autre celle de la gente fille qu'il entraîna de force sous le porche ; là , il lui dit d'une voix passionnée :
— Maintenant votre main est libre, mais je vous suivrai jusqu'au logis. Malheur à qui voudrait m'en empêcher !
Elle marchait rapidement , poursuivie par les paroles de cet homme impétueux , l'entendant respirer avec force , prier , menacer , conjurer. Enfin elle arriva au logis, leva le loquet de la porte et s'inclinant avec une fierté mêlée de commisération, elle entra et referma l'huis.
— Et pas un sourire , pas un mot d'amour, s'écria l'infortunéJulien. 0 Catherine! tu m'aimeras , tu seras mienne , dussé-je, pour obtenir ta main , m'enrôler dans la compagnie des tondeurs , piller les riches et devenir ainsi
riche à mon tour. Catherine , Catherine , écoute-moi !
Ce disant , il s'élança vers la petite lucarne de la chambrette de la jeune fille: mais la chambre était déserte. Seulement un perroquet qui se jouait avec la laine d'un fuseau abandonné , répéta de sa voix glapissante et moqueuse : Catherine , Catherine!
Or , dans le quartier St-Gervais habitaient depuis quelque temps deux frères , Julien et Médéric Martaret. Julien était hanouard ou porteur de sel; Médéric, oiseleur sur le Pont-au-Change. Us aimaient Catherine sans être aimés d'elle. Le premier était emporté, violent ; le second^ doux et résigné , et tandis que celui-là persécutait Catherine * le passe-temps de celui-ci consistait à apprendre le nom de la jeune fille à tous ses oiseaux : si bien qu'on l'appelait l'oiseleur à Catherine,
Un événement imprévu vint améliorer la position de l'aîné des deux frères.
Philippe de Valois était trépassé en la cinquante-sixième année de son âge. àNogentle-Roi, le 22 août 1350. A l'enterrement du monarque, Julien ayant décidé la victoire dans une rixe engagée entre ses compagnons et les archers , qui se disputaient l'honneur de porter le corps , fut proclamé le roi des hanouards. Ceux-ci le promenèrent en triomphe et convinrent qu'à chaque nouvelle réception d'un compagnon , le roi de leur métier aurait un plat particuUer, un bouquet , et qu'il recevrait deux saluts avant et après le repas.
Le lendemain , Catherine faisait de la charpie pour les pauvres malades de l'Hôtel- Dieu , lorsqu'entra dame Brigitte , la femme d'un barbier-étuviste du voisinage.
— Voici une belle journée, Catherine,
elle est vraiment digne de marquer dans la vie d'une charmante jouvencelle comme vous.
— Que voulez- vous dire? demanda la jeune fllle tout en continuant de séparer les bons fils des mauvais.
— Que vous devriez donner votre consentement à une chose qui vous coûterait bien peu et rendrait ce pauvre JuUen si heureux....
— Ma chère dame, je devine pourquoi vous me parlez ainsi. Mais c'est peine perdue : Julien sait depuis long-temps que je ne veux pas l'épouser.
, — Cependant, ajouta dame Brigitte d'un air un peu déconcerté , il est riche maintenant, il est roi....
Catherine sourit à l'idée de cette royauté. — Julien est un honnête garçon , répondit-elle , mais je n'ai pas oublié qu'un sang noble couie
dans mes veines. La damoiselle de Bray né sera jamais la femme d'un hanouard.
La vieille s'en alla en murmurant.
Quelques momens après, la porte s'ouvrit, un jeune homme aux yeux bleus et aux cheveux blonds , entra doucement : c'était Médéric. Il tenait sur le poing un bel oiseau qui prit son vo! et vint s'abattre sur l'épaule de Catherine en gazouillant un air favori. La damoiselle attira l'oiseau et se mit à le caresser: — Il est pour vous, dit Médéric avec émotion ; j'espère que vous ne le refuserez pas.
— Non certainement , répondit-elle d'une voix pénétrée.
— Julien est bien heureux , reprit le gentil oiseleur en soupirant : il est roi lui , et maintenant qu'il est roi vous voudrez bien être sa reines
— Oh! non, s'écria Catherine.
— C'est pour me consoler que vous parlez ainsi. Mais je ne suis jaloux que de votre bonheur ; et je sais qu'une belle damoiselle comme vous ne peut pas épouser un pauvre oiseleur comme moi,... Oh! bien pauvre, allez; car maintenant nul ne m'achète mes oiseaux, parce qu'ils n'ont au bec que votre nom : lorsque les amans veulent les offrir à leurs mies , mes oiseaux répètent toujours et si bien : Catherine ! Catherine! que les jouvencelles d'être fort en colère et de dire que leurs galans sont infidèles.
Une larme de compassion roula sur la joue pâle de Catherine.
îl reprit: Je sais que vous ne m'aimez pas. Mais laissez-moi m'asseoir à vos pieds et partager votre travail.
A peine étaient-ils occupés tous deux à leur œuvre sainte que Julien parut ; à l'as-
pect de Catherine et de Médéric penchés l'un vers l'autre, la colère lui rougit le front.
— Est-ce donc ainsi, dit-il avec ironie, que la noble héritière de Bray a juré de n'aimer jamais un vilain!
— Julien , dit Médéric > au nom de notre mère, Catherine est pure, et nous ne discourions pas d'amour.
— Infâme imposteur! et Julien voulut s'élancer sur son frère : mais Catherine se jeta entre eux. Dans sa précipitation elle heurta un escabeau et, poussant un cri, elle roula sur le plancher.
Les deux frères, oubliant leur division pour la femme qui en était l'objet , coururent vers elle, Julien la releva.
Maître Pierre et dame Yvette arrivèrent en toute hâte. On porta la jeune fille dans son lit.
Un mire fut appelé ; il la trouva très mal.
Cependant, à force de soins, Catherine parvint à se rétablir ; mais depuis cette époque, elle resta languissante et mélancolique.
Jehanne dé Boulogne, veuve de Philippe de Bourgogne et d'Artois, venait d'être unie au roi Jean-le-bon et couronnée au bout d'un mois de mariage. « Le sacre, dit Froissard, fut (( suivi de l'entrée des deux époux à Paris où