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LA PARTIE D'ECHECS

Beu s'ode il ragionar, si rede il voito. Ma doiitro il petto mal giudicar puosi.

(àRlOSTO),

Les Espagnols venaient de prendre et de saccager la ville de Zutphen. A quelques lieues de là un château-fort occupé par des troupes de cette nation, était entouré d'un corps dé volontaires flamands , armés pour la cause des

dix-srptproYinces- unies, et désireux de tirer vengeance des atrocités exercées contre leurs frères. Triste guerre dont le fanatisme religieux fomentait les fureurs et qui devait se prolonger pendant deux âges d'hommes , couvrir la richesse des lambeaux de la misère et laisser partout sur son passage la peste et la désolation !

Un capitaine Espagnol, don Kamiro Zurbano, tenait ce château pour Philippe IL C'était un chevalier de renom. Il avait servi avec distinction en Allemagne et en Italie , et les confédérés ne pouvaient se flatter de l'espoir d'entrer, lui vivant, dans la place qu'il défendait. Chaque jour avaient lieu des tentatives de surprises, chaque jour des sorties vigoureusement appuyées par le canon du rempart; et si les assiégeans n'eussent voulu obtenir une indemnité desang pour les excès commis à Zutphen, r entreprise eut été bientôt abandonnée.

Don Raniiro , épuisé de fatigue et se fiant à la bravoure d'un de ses lieutenans, venait de demander à une courte sieste un peu de repos et de loisir. Il s'était endormi en rêvant de sa chère Espagne , du manoir de ses pères qu'il avait quitté depuis de si longues années, afin de courir les hasards de la guerre. Songe charmant , doux penser qu'il faut étouffer et repousser loin de soi, . . Tout à coup retentissent des cris tumultueux. Le premier mouvement du capitaine est de saisir ses armes , mais il a distingué son nom prononcé par des bouches amies , et ne doute pas qu'un avantage n'ait été remporté sur les Flamands. Il s'élance vers la première enceinte : une centaine de soldats couverts de sang et de poussière y étaient rangés , et ils accueillirent leur chef par de joyeuses acclamations.

— Senhor, dit son lieutenant, j ai tait une merveilleuse prise, comme il ne nous en échcoil

pas tous les jours, rermetlez-moi de vous la présenter.

Et écartant les rangs, il amena par la main une jeune femme dont l'extrême pâleur contrastait avec l'air d'assurance qu'elle affectait. Elle était d'une beauté ravissante. Son costume brillant annonçait la richesse. Une jolie camériste , faite prisonnière en même temps que sa maîtresse , l'accompagnait et ne paraissait pas moins émue.

— Madame , dit Zurbano avec la galanterie castillane , mais non sans un certain mélange de rudesse militaire , rassurez-vous sur votre sort. Vous trouverez ici les égards dûs au malheur, jusqu'au moment où votre famille aura , selon l'usage » payé votre rançon.

— Ah ! soyez béni , seigneur chevalier , s'écria la dame en portant à ses yeux un mouchoir trempé de larmes, car vous avez pitié

d'une pauvre prisonnière que le hasard des armes a mise entre vos mains. Je suis la fille du comte Van-Durckeim. Ma famille s'empressera de racheter ma liberté. Ne me croyant pas suffisamment en sûreté dans mon château , je gagnais ce matin avec mes serviteurs la ville la plus prochaine, et j'étais loin de penser que la faiblesse d'une femme ne la mettait point à l'abri des fureurs de la guerre.

C'est ainsi que se termina cet entretien. Le capitaine était peu causeur, surtout devant ses soldats.

Bien que la comtesse Van-Durckeim vécût assez retirée , il ne se passait pas un jour sans que Don Ramiro eût l'occasion de la saluer, de lui adresser la parole. La difficulté des communications n'avait pas encore permis à la famille de Marguerite de répondre à ses lettres. Celle-ci semblait plongée dans le désespoir , mais sa tristesse était poétique et

charmante comme elle. Parlant fort bien l'espagnol , elle donnait à cette langue par un léger accent étranger quelque chose de gracieux et de naïf. Le soir, appuyée contre un balcon de pierre et tenant une mandoline que lui avait prêtée le capitaine, elle chantait les airs d'un temps plus heureux, et sa voix avait une douceur mélancolique dont les soldats eux-mêmes ressentaient les effets.

Après s'être acquitté de tous les soins de son commandement, le capitaine venait se placer dans l'appartement voisin de celui de la comtesse. Bientôt, moins farouche, il lui demanda la permission de l'entendre de plus près, permission qui lui fut accordée, car il ne faut pas mécontenter son vainqueur. Don Ramiro passa d'abord une demi-heure dans la société de Marguerite. Le lendemain, sa visite se prolongea d'une autre demi-heure; deux jours après, elle dura toute la soirée. Ce n'est

pas que Ramiro connût le secret de toutes ces phrases empreintes d'une tine fleur de galanterie dont les femmes font le principal mérite des cavaliers ; ce qu'il disait, il le disait comme le cœur le lui dictait, avec la franchise militaire. Attiré vers Marguerite par un sentiment dont il ne se rendait pas compte , il l'admirait parce qu'elle était belle , de même qu'il eût admiré un tableau de Salvator-Rosa ou une Madone couverte de sa robe d'or et de ses pierreries. L'écoutait-il, c'était moins pour entendre ses paroles que le son de sa voix. Il ne prenait même pas la peine de lui cacher cette admiration, croyant que ce n'était pas là de l'amour. Enfin tout en la ^considérant comme une ennemie de sa cause, il ne pouvait s'empêcher de lui communiquer ses projets , et telle était sa confiance en elle qu'il faisait remettre , sans les ouvrir, les lettres qu'elle écrivait à sa i'amille.

Cependant celle nouvelle préoccupation tie s'accordait pas pari'aitement avec les soins de la guerre , car dans diverses escarmouches les troupes de don Ramiro eurent le dessous, sans qu'il pût définir le désavantage éprouvé par des soldats exercés contre des mutins à la fois mal disciplinés et mal armés. Essayait-il une sortie , les Flamands paraissaient en avoir été instruits, et ils se trouvaient sur leurs gardes. Déjà plusieurs rencontres successives avaient enlevé à la place un certain nombre de ses défenseurs, et c'étaient des pertes irréparables. Accablé de chagrin, le capitaine accourait auprès de la comtesse, qui tout en lui avouant qu'elle ne pouvait pas regretter comme lui un avantage obtenu par ses compatriotes, exprimait de la sympathie pour les peines qu'il éprouvait. Don Ramiro appréciait hautement cette franchise voilée sous les for-

mes les plus aimables; il ne s'apercevait pas du mécontentement de la garnison qui murmurait contre une telle intimité et accusait le capitaine de négliger son service. Celui-ci ne pouvait non plus se dissimuler qu'il eût dû passer sur les créneaux les heures consacrées à la comtesse. Partagé entre le sentiment de ses devoirs et un amour dont il n'avait prononcé le premiermot qu'au fond de son cœur, Zurbanoprit enfin la résolutionde ne plus voir Marguerite qu'autant que l'exigerait la politesse. Au moment où, revenant de faire sa ronde et marchant la tête baissée , il cherchait à s'affermir dans sa résolution, à être fort contre lui-même, la camériste Brigitte s'offrit à ses yeux. Il fronça le sourcil, comme un homme qui se craint et doute de sa propre énergie. Cependant il ne put s'empêcher de ralentir le pas et de dire d'une voix émue : ~ Qu'est-ce, Brigitte ? me cherchez^vous?

— Oui, seigneur commandant; madame l'ignore; car elle ne serait peut-être pas disposée à recevoir une visite. Elle est soufl'rante.

— Souiïrante? je cours à l'instant., que ne l'ai- je su plutôt! Ici l'on* manque de tout...

Étendue dans un fauteuil , la comtesse Marguerite s'était soulevée languissamment en entendant le capitaine entrer. Un fin sourire effleura ses lèvres et encouragea don Ramiroqui se prosterna devant elle.

— Vous souffrez, madame? dit-il d'une voix inquiète.

— Non, plus maintenant.

— Maintenant, madame 0 ciel ! mais

vous me faites entrevoir le paradis. S'il était possible....

— Qu'est-ce donc, senhor ?

— Oui, si le mot qui expire toujours sur mes lèvres timides, si ce mot devait trouver

un écho dans votre cœur... Je vous aime, madame. Oh! pardonnez-moi!

— Vous êtes pardonné.

— Chère comtesse! soyez bénie; mais tout nous sépare : nos deux patries sont devenues ennemies jusqu'à la mort* j'appartiens au roi d'Espagne, et vous....

— Quoi donc! dit fièrement Marguerite en fronçant ses blonds sourcils, ne m'appartiens-je pas? veuve et riche, je n'ai à recevoir la loi de personne. Et quand don Ramiro m'aura rendu la liberté...

— La liberté ! oh ! oui, il le faudra bien... et alors moi je mourrai de chagrin.

— Non, senhor, vous ne mourrez point, j'ai l'espoir que des jours meilleurs ne tarderont pas à luire sur ce pays , et à ramener les fêtes à la place des batailles.

— Écoutez, madame, à peine délivré des

insurgés qui entourent nos murailles, je Tome II. 9*^

monterai à cheval et vous conduirai en lieu de sûreté.

— Grâces vous soient rendues, cher don Ramiro. Vous êtes noble et généreux. Voulez-vous demain me consacrer la soirée?

— Je suis bien occupé.

— Pas assez pour me refuser cette faveur. J'ai dessein de jouer avec vous une partie d'échecs....

— Quel enfantillage !

— De vous battre complètement, de vous enlever toutes vos pièces.

— Pourvu que je gagne contre l'ennemi, peu m'importe de perdre avec vous... Demain donc je serai tout à Marguerite.

— Demain n'est-ce pas ?

— Comme toujours.

Don Ramiro s'éloigna , le cœur inondé de joie. A peine était -il rentré chez lui, qu'un de ses lieutenans demanda à lui parler pour

affaire pressante. Leur entretien fut aussi long que mystérieux : à la suite, il y eut dans le fort un grand mouvement d'armes et de préparatifs de défense.

Le lendemain, vers six heures du soir, don Ramiro se présenta chez la comtesse. Elle témoigna de l'étonnement en le voyant couvert de sa cuirasse, comme s'il venait du combat ou se préparait à y courir,

— Eh quoi! dit-elle, est-ce dans cet appareil militaire qu'on vient jouer une partie d'échecs ?

— Je l'avoue, madame, répondit gravement l'Espagnol, il eût été plus convenable de me rendre auprès de vous en costume galant, en pourpoint de soie ou de velours : mais que voulez-vous ! la guerre ne nous accorde jamais que des trêves et non un repos absolu. Il faut donc être toujours prêt à risquer sa vie , lors même qu'elle vous est le plus chère. . . en

ailmellanl toutorois qnc la vie soit chose de nuelqueprix.

— Bon Dieu ! (]uclle disposition mélancolique ! Cela ne durera point, j'espère, car il laut que vous soyez attentif, et si je vous gagne, je veux gagner en conscience.

— Tenez-vous beaucoup à gagner, madame?

— Certainement, mon honneur y est engagé.

— Votre honneur ?... Mais c'est très-sérieux, et vous comprenez que je dois prendre toutes mes précautions pour n'être pas vaincu sans avoir résisté.

— Eh bien, commençons donc.

La table fut préparée par les soins de Brigitte, et la partie s'engagea. Un observateur attentif eût pu remarquer chez le capitaine Zurbano un air sombre et préoccupé ; une sorte de contraction nerveuse lui faisait brus-

quenient saisir les pièces échelonnées sur le damier. Son regard ordinairement dirigé par une involontaire fascination vers la belle comtesse, se détachait d'elle et errait vague et indécis. On eût dit que ce charmant visage avait p^rdu tout son prestige aux yeux du chevalier. Ilrépondaitleplusbrièvement possible et d'une voix altérée aux questions que lui adressait Marguerite. Cependant la partie continuait avec des chances égales pour les deux joueurs, lorsque don Ramiro se leva en s'écriant :

— N'entendez-vous rien ?

— Rien, dit la comtesse avec un gracieux sourire ; tout est calme autour de nous ; il n'y aque vous, senhor, dont lecœur soit agité. Ne devriez-vous pas songer à mieux vous défendre contre moi? Oh ! je ne vous ferai pas grâce.

— Je tacherai , madame , de n'avoir pas besoin de votre merci.

Le jeu recommença; soudain une vive lueur, suivie de trois coups de canon, éclaira la salle:

— Don Ramiro bondit alors sur son siège, et se dressant de toute sa hauteur devant la comtesse.

Madame, dit-il, vous n'aurez point gagné la partie, car, hier au soir, j'ai appris de quelle manière vous jouiez aux échecs. Mes dispositions ont été prises immédiatement pour repousser une attaque décisive, qui devait être tentée à l'heure même où nous sommes et me trouver au dépourvu. Je vous félicite sur vos rares talens.Vous n'aviez oublié que deux choses, mon déshonneur et ma mort. Vos vœux, je l'espère , ne seront pas exaucés, et les traîtres qui vous ont envoyée, ne pourront pas s applaudir de leur félonie.

Une heuî^ après, don Ramiro était rapporté presque inanimé. Vn dernier coup de mousquet, tiré par les Flamands dans leur fuite, avait frappé le brave capitaine. Le sang inondait la belle figure de l'Espagnol ; mais la tristesse se peignait encore mieux que la soufirance sur ses traits contractés, Il commanda qu'on fît venir la comtesse qui était en proie à la plus violente agitation. Ramiro ne la regarda point.

— Madame , dit-il à voix basse , vous êtes libre de partir. Une escorte vous sera donnée. J'attendais, pour vous rendre à votre famille, que l'ennemi fût loin des murs de cette place. Contre l'attente de ceux qui avaient promis de nous livrer, nous avons été vainqueurs. J'ignore si le succès ne me coûtera pas la vie ; mais que m'importe ! ma vie est désenchantée.

— Don Ramiro! s'écria Marguerite, en fondant en larmes.

— C'est assez, madame, je ne vous retiens pas.

On emporta la comtesse évanouie.

Un an après, il y avait dans un antique manoir, aux environs de Madrid, un jeune hidalgo que des souffrances précoces semblaient avoir condamné à un repos absolu. Toujours silencieux, fuyant toute compagnie

hors celle d'un vieux serviteur, il aimait à s'entourer d'images de deuil. A voir sa physionomie martiale, on pouvait juger que c'était là une victime de plus des guerres de son époque. Parfois il s'indignait de son oisiveté forcée, mais ces accès de retour vers le monde actif étaient très rares.

Son château s'ouvrait indistinctement aux riches voyageurs et aux humbles pèlerins. L'hospitalité n'y connaissait pas plus de distinction que de limites.

Une nuit d'orage, la cloche du dehors fut agitée, et le fidèle Antonio s'empressa d'aller abaisser lepont-levis. Deux femmes soigneusement voilées [et montées sur des mules se présentèrent, et d'une voix émue demandèrent l'hospitalité, qui leur fut aussitôt accordée. Le vieux serviteur les conduisit dans une pièce attenant à la chapelle. Le vent de la sierra soufflait avec violence, la pluie préci-

pitait le cours des torrens ; par intervalles, la foudre roulait aux cieux comme un char d'airain. Tout sommeil était impossible.

Le seigneur du manoir était allé demander à la chapelle un calme qui fuyait sa couche. 11 s'était agenouillé dans un angle formé par la balustrade en marbre du maître-autel; son cœur seul priait, et non ses lèvres.

Une ombre se glissa dans la chapelle. A ses pas légers, on eût assurément deviné que c'était une femme. A peine fut-elle devant la Sainte Madone, dont la statue recevait la lueur d'une lampe d'argent, que se jetant à genoux, elle s'écria d'une voix entre-coupée de sanglots :

— Je suis à vos pieds, ô mère du Sauveur! vous qui lisez au fond de mon âme, vous connaissez mon repentir et vous savez si mes

larmes sont sincères hélas! il faudra donc

partir demain, pauvre pèlerine, sans avoir

revu mon cher Ramiro. ... Car je le sens à présent que je suis près de lui, je n'oserais pas lui montrer les traits de la iemme qui voulut autrefois le trahir. Oh! je me suis prise dans mes propres artifices, et si don Ramiro a souffert par moi, maintenant je souffre bien pour lui!

En ce moment une sorte de cri étouffé se fit entendre. Saisie de terreur, la comtesse Marguerite s'était retournée et fixait les yeux sur une espèce de fantôme qui s'approchait d'elle. Celui-ci avait le front voilé d'un capuchon de moine. 11 prit Marguerite par la main, la conduisit silencieusement vers la statue de la Sainte Vierge, et là , se découvrant le visage : — Tu es pardonnée, dit-il, ô pécheresse Emporte avec toi le repos, et sois

certaine qu'une voix de plus priera toujours pour toi, dans le couvent où je vais m'ensevelir demain.

— 0 ciel! s'écria la comtesse, tu ne me méprises plus , mon bien-aimé-?

— Non, Marguerite; car j'ai vu tes larmes.

— Et maintenant que pour toi j'ai tout quitté, me fuiras-tu, moipauvre femme, n'ayant que tes regards pour être heureuse?

— Demain vous connaîtrez mes dernières résolutions. Rentrez chez vous , comtesse ; vous avez besoin de prendre du repos. Je vais méditer devant Dieu.

Le lendemain les cloches de la chapelle appelèrent les vassaux aune pieuse solennité. Le ciel rasséréné étalait son bleu le plus pur. Marguerite, étonnée de tout ce mouvement dont elle ne connaissait pasla cause, était plongée dans la plus vive inquiétude. Un page entra et la prévint que don Zurbano demandait à être admis auprès d'elle : un instant après Ramiro parut. Un élégant costume de velours violet faisait ressortir la grâce de son

maintien : la joie avait dissipé les ombres de son front.

— Eh quoil dit-il, ma noble flancée, vous n'êtes pas prête encore à marcher à l'autel?

^ Votre fiancée. . . . moi ! murmura la comtesse c'étaient donc des préparatifs de

fête qui animaient ce château I . . .

— C'était le bonheur que je m'assurais.... et je viens le réclamer.

— Le bonheur !.... Hélasî oubliez-vous ma faute? Oubliez-vous le soin de votre vengeance?....

— Il y a quelque chose de plus grand, de plus noble que la vengeance, ô Marguerite! c'est le pardon.

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