TOME II
taient-ils des murailles mobiles de verdure, en vain les montagnes leur envoyai(înt-elles des bouffées de'ces senteurs exquises qui ne se prodiguent qu'aux pâtres ignorans; ni le bruissement des eaux du lac, ni le doux tremblement des feuilles , ni les splendeurs d'un soleil d'or, planant dans les champs de l'azur, n'avaient le pouvoir de rendre à la douce sérénité de leur âge ces voyageurs qui gardaient un profond silence. Leur front mélancolique se penchait vers la terre, et leur main distraite oubliait d'activer la marche des chevaux qui, vaincus par la chaleur du jour, paraissaient faire la sieste tout en cheminant. Cependant, celui qui s'avançait le premier, reprenait parfois de l'énergie et excitait le pas de sa monture par une sorte de cri sauvage. Bientôt il était hors de la vue de ses compagnons, et puis il les attendait en gourmandant leur lenteur. Son impatience ne connut
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î>lus de bornes lorsqu'on fut arrivé à peu de distance d'une petite maison qui dressait avec grâce ses tourelles aiguës et taillées en évldoir, sa galerie aérienne couverte d'images de saints et d'arabesques. Des touffes de lauriersroses , de lilas , de faux ébéniers aux grappes d'or, cachaient le pied de cette poétique habitation et montaient jusqu'aux fenêtres comme pour offrir à des êtres chéris le tribut charmant de leurs parfums.
Aucun mouvement ne régnait dans cette maison: ni bruit de voix sur le perron de marbre , ni fumée au-dessus de la terrasse , ni accords d'instrumens , ni aboiemens de lévriers , rien de ce qui indique la vie et la richesse.
Le premier des cinq voyageurs tira un son faible mais prolongé d'un cor divoire qu'une chaîne d'acier suspendait à son cou. Aussitôt s'ouvrit une porte étroite chargée de
sculptures et hérisséedeclousdorés. Unnègre, à la physionomie toute mystérieuse, vint prendre les chevaux , pendant qu'un vieux majordome, au visage austère, introduisait les voyageurs dans une pièce qui ressemblait à une chapelle. En effet des vitraux coloriés irisaient les rayons du soleil; une lampe d'argent , aux branches longues et tordues , descendait d'une des solives du plafond ; de larges tapisseries, aux figures bizarres, cachaient les portes, et, dans le coin le plus sombre de cette salle , était un clavecin surmonté des rangées inégales d'un jeu d'orgues ; un clavecin, ami qui peuple la solitude, voix harmonieuse , toujours prête à vibrer sous des doigts inspirés.
Une portière s'entrouvrit; un homme jeune encore , et dont !e riche costume annonçait des habitudes de luxe, parut et fit de la main un salut protecteur. Embrassant d'un regard
rapide le cercle qui l'enlouraii et le pressait de questions :
— Bonjour , Nobili , dit-il ; bonjour, Veranza, mes deux maëstri, ettoiPaulo, le brillant chanteur delà cathédrale, vous aussi Ortus et Fausto. soyez les bienvenus !
— Oh! s'écria Nobih, ce jeune homme fougueux qui avait témoigné tant d'impatience d'arriver, cher marquis Ascanio, ne nous parlez que de notre ami , de notre maître à tous , de notre Ludovisi. Qu'avez- vous à nous apprendre ?
— Rien de nouveau, mais je ne puis me le dissimuler, Ludovisi se meurt : tandis que son corps perd une partie des forces nécessaires à la vie, la flamme dévorante de son esprit continue à jeter une lueur aussi vive, et bientôt l'ahment lui manquera.
Les jeunes gens se consultèrent des yeux , la consternation se répandit sur leurs traits.
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— Ah! dit le bouillant Nobili,je savais bien que nous serions ici trop tard. Il eut fallu ne pas le quitter, ne pas écouler ses prières.
Après tout, reprit le marquis, le seul ennemi de notre maestro, c'est lui-même. Les maux qui blessent son cœur partent de sa tète, il n'avait qu'à voulo r être heureux. Cette maison qne mon amitié lui prêtait , nos soins à tous, un sort garanti par son talent, n'était-ce pas assez pour le présent et pour l'avenir ?
— Oui, répondit Veranza , mais vous ne parlez point du pa^sé. Il est des douleurs âpres et tenaces qui prennent racine et n'ont pas disparu lors même qu'on croit les avoir arrachées. En vain le bonheur a-t-il lui sur le champ de la vie, ces douleurs enfouies au fond du sol poussent tout à coup de nouveaux rejetons et étouffent la moisson de la joie et
\ de l'espérance. Ainsi les secousses de Texis-
ience ont été quelquefois trop fortes , pour qu'on ose jamais se fier à la prospérité et prendre place à son propre banquet. Nous avons toujours ignoré les vingt premières années de Ludovisi ; mais elles étaient écrites sur son front plissé , dans ses yeux fatigués , sur sa bouche pâlie, dans sa parole pleine à la fois de doute et de ferveur. Hélas ! messires , cette noble intelligence s'éteindra avant l'heure
Paulo qui venait de se retourner fit signe à Veranza de se taire : car en ce moment la tapisserie était soulevée par la main du nègre , et le jeune malade entrait lentement , appuyé sur le bras de la comtesse Théana , sœur du marquis.
A voir le beau Ludovisi avec ses yeux bleus comme le ciel , ses longs cheveux blonds tombant en boucles irrégulières autour de son col amaigri, avec sa taille légèrement inclinée :
à voir aussi la ravissante Théana avec son teint de cygne sous des cheveux noirs comme le plumage de l'aigle, sa taille petite et gracieuse et cette dignité affable que lui donnaient l'élévation de sa pensée et la bonté de son cœur, on se sentait saisi d'admiration et de respect. Ce malade était la réalisation vivante des martyrs d'autrefois , et sa protectrice rappelait les anges secourables qui , la palme verte à la main, venaient au momeut de la défaillance assister les élus de Dieu. La comtesse n'eût pas eu des soins plus affectueux pour un enfant chéri. Forte par l'amitié , elle soutenait le pas vacillant de Ludovisi, elle lui disait de ces mots qu'une femme seule sait trouver, qui ne sentent pas l'exagération et raniment l'espérance. Il y avait tant de sérénité sur son beau front, qu'elle semblait avoir lu dans les pages de l'avenir et désarmé lesort
par ses ferventes prières. Auprès d'elle, enfin, il n'eût pas été possible d'avoir peur.
Les amis de Ludovisi l'entourèrent et lui prodiguèrent des marques d'intérêt qui pouvaient, en frappant son imagination , devenir dangereuses. La comtesse Théana se chargea de répondre et de rassurer les jeunes gens sur l'état de leur frère ; mais un rire amer interrompit ses bienveillantes paroles. Ludovisi, agitant doucement la tête, dit d'une voix faible :
— Pardonnez-moi, madame, le doute que je viens d'exprimer ; c'est qu'au moment où j'ai tant d'adieux à faire, je ne me suis pas senti le courage de laisser à mes amis une fausse illusion. J'ai trop peu de temps à les voir encore pour leur permettre de me parler d'avenir. Chaque minute qui s'écoule m'entraîne loin d'eux comme une victime liée au char du triomphateur. Il y a dans le Saint-Li-
Yre un mol qui m'a toujours irappé ; ce mot , ie voici : c< Bienlùl vous ne me verrez plus ! » Oh ! c'est ainsi ; on est parmi les siens, on sent, on respire; soudain on a disparu, et chacun de son côté entre dans un tombeau , celui de Féteraité ou celui de la douleur. Après tout, il ne faut pas tant me plaindre , je ne laisse point derrière moi les inconsolables regrets d'une mère , ni la pâleur d'une fiancée ; ma vie s'est écoulée solitaire , et sans vos sympathies elle eût fini de même. Ne me pleurez pas ! enveloppé de ma robe de splendeur, je vais remonter , pauvre orphelin , vers mon père d'en haut ; je vais me trouver dans la grande famille des anges 1 Musicien ignoré, les concerts célestes me livreront leurs enchantemens inconnus !
Nobili s'écria:— Songe que la jeunesse a toujours un reste de force.
Un regard alï'ectueux lut la réponse de Ludovisi.
Se replongeant dans ses souvenirs, il reprit : — Oh! comme la vie est lourde et latigante lorsqu'on la commence dans l'isolement ! Mon enfance a été sevrée de baisers. Souffrant dès le berceau, j'ai eu tout de suite l'âge d'homme , celui du malheur; ne me dites donc plus que je suis jeune; vous ne me connaissez pas. Je vous ai donné mon cœur, mais je ne vous ai pasdonné monsecret. J'aiété parmi vous comme un voyageur, qu'on aime,queron comble de soins, mais dont le nom et l'origine restent ignorésde ses hôtes; et que je sois venu duNordouduMidi,j'auraiétédetGutemanière un oiseau de passage. 11 m'était doux cependant de vivre avec vous, d'apporter un peu de miel à la ruche des travailleurs. Ames exaltées, intelligences au dessus des hommes, je vous re-
mercie de mavoir appelé votre Irère , de m'avoir l'ait entrer dans le cercle lumineux qui vous entoure ! . . . .
Sur un signe de la comtesse le nègre sortit et il reparut bientôt avec un coffret qu'il déposa aux pieds du maestro. Une espèce de joie mô-* lée d'un rayon d'orgueil , anima les traits de LudoYisi. Recueillant ses forces et priant ses amis de s'approcher, il leur dit:
— Vous aliez avoir le dernier mot de mon existence , je vais mettre entre vos mains le seul anneau qui me lie à ce monde. 0 Nobili , Veranza , Ortus , Paulo , Fausto ! vous m'avez souvent reproché de dédaigner la postérité et de jeter an vent les improvisations rapides de mes heures inspirées ; n'est-ce pas qu'ils se trompaient , cher marquis î n'est-ce pas , madame, qu'ils méjugeaient mal? J'ai composé un opéra ! . . .
— Un opéra ?s'écrièrejit les jeunesmusiciens.
— Pardonniez- moi mon audace. Si je n'avais pas prévu ma fin prochaine, j'eusseatlendu de longues années pour donner un corps, une forme à des rêveries, à des caprices. Mais il est si pénible de mourir tout entier !..... Possédé du besoin de la gloire au moment même où je devais le mieux en comprendre le néant, j'ai voulu me fonder un monument dont ma tombe sera le piédestaL
— Ludovisi, dit d'une voix émue la comtesse, écartez ces images lugubres, et ne songez qu'au noble fruit de vos travaux.
L'enthousiasme se peignit sur les traits du maestro ; lui qui tout à l'heure n'aspirait qu'à l'immortalité du ciel , il parut possédé du désir de gagner l'immortalité de la terre; saisissant les manuscrits, il les déroula successivement.
— Vous voici, mes chères pensées; gracieuses fantaisies, harmonies sauvages; gamme
de joie et de douleur, qui , avec ses tons différens, s'est chantée dans mon âme ! Vous ai-je prêté la vie que je perds moi-même ? créature d'argile, ai-je taillé dans le marbre éternel ?
— Ludovisi, dit avec inspiration la belle comtesse, je vous prophétise la gloire... et vous en savourerez la douceur.
Le musicien attacha sur Théana un regard que les assistans prirent pour l'expression de la reconnaissance, mais dans lequel on eût pu lire un autre sentiment.
— Me promettez-vous, amis, de recueillir mon œuvre, de braver pour elle les dédains insultans des hommes ?
Tous s'écrièrent:
— Nous en faisons le serment devant Dieu !
— D'ailleurs, ajout a le marquis, mon crédit seul t'ouvrirait les portes de la Scala.
— J'ai une dernière demande à vous adresser... celle-là est folle, mais quand l'âme s'en
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va, la raison peut la suivre. Jurez-moi de faire réserver, le jour de la première représentation, une loge pour moi, pour moi seul.. .
— Une loge ? répéta chacun des assistans.
— Une loge! dit avec joie Théana... Vous espérez donc rester parmi nous ! . . .
— Ai-je parlé de cela ? Non, je désire seulement que mes prérogatives d'auteur soient toutes respectées... Cette loge restera sombre et silencieuse , les rideaux en seront exactement fermés: il y fera nuit comme dans ma tombe.... Eh! bien, qui sait ? peut-être sera~t-il permis à mon âme de redevenir sensible aux émotions de la terre... Peut-être, fantôme invisible, pourr ai-je me détacher de mon nouveau séjour et reprendre place à côté des hommes; ombre de moi-même, retrouver ma vie dans les chant s animés qui rempUront l'enceinte, et à ma cendre réunir celle de la gloire d'ici-bas.
Tous les yeux étaient baignés de larmes, on n'avait pas la lorce de répondre. Ludovisi renouvela sa prière d'un ton chagrin ; rien comme les malades ne ressemble aux enfans avec leurs caprices.
Après avoir reçu de tous l'assurance qu'il serait fait selon ses désirs, le jeune maestro parut retrouver des forces nouvelles. Il se leva de lui-même et se dirigea vers le clavecin, accompagné plutôt que soutenu par Théana.
— Madame la comtesse, j'ose invoquer le secours de votre belle voix. . . daignez me donner un avant-goût des harmonies du ciel.
Théana passa la main sur son front , puis , prenant le cahier que lui présentait Ludovisi , elle essaya un air d'une touchante simphcité.
A mesure que la voix sonore de la comtesse faisait vibrer les notes, une sorte d'extase s'emparait de l'assemblée. On eût dit une ré-
vélation de Dieu. Sous les doigts fiévreux du maestro , les touches du clavecin rendaient des sons magiques et inconnus ; tantôt la basse mugissante rappelait les roulemens du tonnerre, tantôt une pluie de petites notes venait rafraîchir le cœur, telle qu'une cascade avec ses myriades de gouttes d'eau, de perles humides. La musique remplissait toute la salle ; il semblait qu'elle agitât les tapisseries, qu'elle prêtât même la vie aux figurines de chêne sculptées sur les boiseries et aux saints coloriés sur les vitraux. Et toujours , toujours Ludovisi précipitait l'mpétuosité de son jeu ; une force secrète animait ses mains ; toute la vie qui abandonnait son corps s'était portée sur ces interprêtes fidèles de son inspiration. Et toujours , toujours Ludovisi parcourait le clavier retentissant...
Soudain il frappa un accord final et il re-