‹ Le Lord bohémienChapitre 13 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

tomba en arrière , les deux bras étendus, k tète renversée sur le dossier de son fauteuil : on se précipita... pas assez tôt pour recevoir son dernier souffle.

Trois mois s'étaient écoulés. Une foule immense se pressait sous les portiques et dans les loges de la Scala. Tout Milan était accouru pour entendre l'œuvre de Ludovisi , de même qu'autrefois les habitans de la Ville-Eternelle

inondaient les degrés de marbre du Cirque, lorsque la voix d'un empereur les convoquait au spectacle des Jeux. Jamais œuvre de maître célèbre ne causa une plus ardente curiosité. Les regards, fixés sur le rideau , cherchaient en quelque sorte à percer cette barrière mystérieuse afin de pénétrer plus tôt dans le monde enchanté où Ludovisi devait introduire les spectateurs. Le nom du jeune homme se posait sur toutes les lèvres; ses infortunes attendrissaient tous les cœurs. On se montrait avec sympathie les amis du musicien , Nobili , Véranza, Fausto, Ortus et Paulo, qui, debout près de l'orchestre , et vêtus d'habits de deuil, portaient alternativement leurs yeux d'une loge où figurait seul le marquis Ascanio, à une autre loge dont les draperies de soie étaient exactement fermées: c'était la loge du Maestro., Mwû étaient accomplies les vo-

lontés dernières de Ludovisi. On lui donnait, le même soir, l'éclat d'une représentation et le coin obscur qu'il avait réclamé: à la fois, le bruit et le silence, la lumière et l'ombre.

Ses amis ne pouvaient s'empêcher de contempler sans cesse cette loge ténébreuse , et cependant ils ne l'apercevaient qu'à travers les larmes qui leur brûlaient les paupières.

Le signal retentit. Bientôt l'harmonie vint porter l'enthousiasme dans l'âme des auditeurs. C'étaient des frémissemens inconnus, puis des transports bruyans, et le nom de Ludovisi se mêlait à tous les bravos d'un peuple qui admire avec fanatisme, mais dont l'exaltation aime à changer d'objet.

Tout à coup les amis de Ludovisi se penchèrent les uns vers les autres avec une sorte de mouvement de surprise et même d'effroi.

— As-lu bien vu? demanda Nobili à Fausto.

— Oui, j'ai vu les rideaux s'agiter.

— Dans la loge du maestro , n'est-ce pas ? dit Paulo.

Ortus ajouta: — Peut-être n'est-ce qu'une erreur de nos yeux. D'ailleurs, le moindre souffle suffit pour mouvoir ce léger rideau.

— Un souffle! s'écria Nobili.... Et si notre cher Ludovisi s'étant, selon son désir, détaché d'un autre monde était revenu un instant sur la terre. ... Si son âme avait repris son enveloppe mortelle... S'il était là... près de nous , lui que nous pleurons , entendant les applaudissemens que la foule prodigue à ses inspirations sublimes.... Regarde bien, Veranza , voyez - tous; les rideaux se sont encore agités. Au moment où les acclamations remplissaient la salle entière , une

main a saisi cette draperie et l'a secouée, vivement.

— Oui , répondit Veranza, c'est l'âme de notre ami, nous n'en saurions douter. Oh! l'opéra va se terminer; sortons, sortons. Frères, à la loge du maestro !

Bientôt ils furent arrivés au couloir; les dernières mesures du finale étaient chantées par le chœur et accompagnées par l'orchestre et les bravos de trois mille spectateurs. Nul ne remarqua le trouble empreint sur les traits des cinq jeunes hommes. Nobili avait la clé de la loge; il la plaça dans la serrure. Cependant une sorte de terreur superstitieuse arrêta son bras.

— Ne craignez- vous pas , dit-il, que nous ne commettions un sacrilège ? Si notre apparition allait troubler la dernière joie de Ludovisi ! . . .

— Ouvre, notre présence ne saurait lui déplaire.

Nobili fit tourner la clé, la porte glissa doucement. Au même instant, un cri étouffé retentit dans la loge. A travers la demiobscurité , les jeunes artistes crurent voir un corps tomber à la renverse. Nobili s'élança: ses mains rencontrèrent une taille fine et frôlèrent une robe de satin.

— Des flambeaux! s'écria-t-il, des flambeaux !

Bientôt le couloir fut inondé de lumières; on reconnut alors la belle Théana qui , s'étant procuré à prix d'or une clé de la logedumaëstro, avait voulu mourir en présence du triomphe de son bien-aimé et sous le souffle d'un fantôme chéri. Dieu l'avait exaucée enla rappelant à lui tout épuisée des émotions de cette

glorieuse soirée. Les cinq amis se prosternèrent, et Nobili fit entendre ces paroles :

— Frères, nous ne nous étions pas trompés; l'âme d'un ange était ici, et elle vient de s'envoler.

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