TOME II
so mit à en examiner les lignes. La dame, s'apercevanl de celle préoccupalion, relira vivement sa main et dit avec un sourire : « Vous vouliez peut-être m'annoncer mon horoscope? Oh! point de magie, cela m'elfraie. Je vais donner des ordres pour le souper. »
Elle se leva, et disparut par une petite porte cachée dans la boiserie.
Le comte était devenu pâle. Une sueur glacée coulait sur son front : car la main de cette enchanteresse, cette main douce comme la plus douce étoffe de soie, venait de lui apprendre qu'un crime se préparait ; un assassinat dans l'ombre... Le souper devait être salure de poison, poison mortel que la dame partagerait avec son convive. — Cagliostro se souvint alors d'une marquise d'O... dont il avait entendu parler, riche Espagnole qui s'était vouée à la retraite et auxlarmes depuis
le jour fatal où le chevalier de Savorny avait succombé sous les coups de son adversaire. Plus de doute, la marquise a formé le dessein de venger le trépas de son amant, qu'elle attribue aux prédictions sinistres faites publiquement chez M. de Miromesnil. Le comte sent qu'il est perdu ; car s'il repousse le poison, échappera-t-il à des laquais armés jusqu'aux dents et soumis aveuglém(5nt à leur maîtresse? Un seul parti lui reste: fasciner la marquise à force d'amabilité, d'éloquence, l'intéresser à son art, et arracher de ce cœur ulcéré son profond ressentiment. Mais peut-il espérer quele courroux d'une femme ardente cédera facilement, et que l'ombre du chevalier demandant le sang pour le sang, cessera d'être entendue?
Toutesces pensées s'étaient succédé dans son esprit avec la rapidité de la foudre. Lorsque la marquise reparut, Cagliostro semblait ab-
sorbe dans la confemplation d'un trumeau de Boucher.
« Vous regardiez ces Ggures, monsieur le comte?
— Oui, et je songeais malgré moi à l'instabilité des choses humaines.
— Voilà une idée bien grave .., à propos d'un peintre de bergeries.
— Elle est juste. Je me disais: Avant peu d'années, cette fraîcheur de coloris aura disparu; ces chairs auront jauni ; l'artiste lui-même ne reconnaîtrait plus son œuvre.
— Son œuvre est ici et elle y restera.
— Et vous-même, Madame, est-il sûr que vous y soyez ?
— Bannissez cette noire mélancolie. J'ai un vin de Xérès , de mon pays , qui vous rendra la gaîté.
— Je l'espère.... Mais excusez-moi si je vous fais si triste compagnie: parfois il me
vient smidainement de ces accès de fièvre»., misanthropique. J'ai tant souffert!
— Vous , Monsieur , vous !
— Votre air de doute me prouve que vous ne méconnaissez pas encore. — Oui, Madame , j'ai amassé non pas un trésor de roi , mais un trésor de douleurs , comme les prophètes. Ma vie n'a été qu'une lutte contre la calomnie, l'ignorance et l'ingratitude. »
La marquise se plaça de nouveau sur le sofa, et se couvrit à moitié le visage d'un riche éventail pour dissimuler un peu d'embarras. Gagliostro resta debout et légèrement incliné sur le dossier de son fauteuil. Sachant qu'il n'avait pas un moment à perdre, il continua avec chaleur :
« Si j'eusse été cupide , peut-être aujourd'hui , créateur de mes propres richesses , apparaîtrais-jeaux hommes comme un second Baal , statue d'or objet de leurs
respects: mais j'ai dédaigné les prodts de la science pour n'aspirer qu'à ses palmes glorieuses; j'ai voulu conquérir la puissance de l'Éternel, luidéroberun rayondeson soleil. Pourquoi eussé-je été plus favorisé que Prométbée ? A une audace de Titan , il faut un supplice de Titan. On m'estime heureux ! On pense qu'il me suffit de deux ou trois formules et de quelques mots d'arabe placés à propos pour me composer un appareil imposant de science cabalistique. .. Ceux qui s'expriment ainsi, n'ont pas vu Joseph Balsamo depuis son enfance, courbé, la nuit, sur \a^ flamme d'un réchaud ; aspirant les vapeurs malsaines du laboratoire; seul sous de sombres voûtes qu'une explosion soudaine peut métamorphoser en tombeau :
coyrant d'un alambic à l'autre , épiant d'un œil avide les progrés du travail , implorant Dieu et l'enfer tour à tour , évoquant même
son démon familier ; et souvent , iorsqu'épuisé il contemple le résultat de ses ardentes recherches , laissant échapper un cri de désespoir avec ce mot : Rien ! — 0 madame , j'ai deux existences, celle dessalons où se joue la comédie du bonheur, puis mon existence souterraine toute remplie d'angoisses, de désirs et de transports.
— Mais, dit la dame , d'un son de voix empreint de raillerie et d'amertume , vous ne pleurez aucun être chéri....
— Je pleure sur la mort qui règne en
dedans de moi , sur la perte de mes
illusions. J'ai la gloire , et non le bonheur. Errant de contrée en contrée, je ne puis faire un pas sans marcher sur un libelle lancé contre moi.
~— Mais, Monsieur, pourquoi errez-vous ainsi?
— C'est que je n'ai point de patrie,
Madame. Je ne larde pas à peser sur le sol qui m'accorde l'hospitalité..., comme l'oiseau qui, soumis aux lois des saisons, doit, tous les ans, aller chercher le soleil par-delà l'Océan.
La marquise joignit les mains en regardant fixement son interlocuteur.
Celui-ci rapprocha son fauteuil, et , levant sur la belle Espagnole des yeux rempUs de tendresse : « La science m'a livré cependant une admirable compensation, car je puis olï'rir à la femme qui m'aimera un trésor incomparable...
— En vérité ? Vite contez-moi cela.
— Mais si Ton nous entendait... C'est un secret important.
— Mettez-vous ici. »
Caglioslro se plaça sur le sofa, près de la marquise. Leurs mains, leurs cheveux se touchaient.
« On vous a parlé de nion élixir de longue
vie, composé, dit-on, suivant la méthode paracelsique, d'or et d'aromates.... Eniantlllage! Est-il donné à une créature humaine d'arrêter le bras de la mort , de remplir de nouveau le sablier qui a versé tout son sable? Cette découverte merveilleuse avait un autre but, et ce que je possède seul , c'est l'élixir de beauté.
— De beauté?...
— O mon trésor ! tu m'as assez coûté de recherches! Mais tu es à moi; je ne te vendrai pas, m'offrirait-on les revenus du Mexique. Tu appartiendras exclusivement à une femme si belle déjà qu'elle n'a qu'à rester la même pour être la reine de son sexe.... Arrière toutes les autres! M'implorassent -elles à genoux , leur lèvre avide ne recueillera pas une goutte du précieux breuvage ! Celle qui d'un regard m'a enchanté , celle qui m'est apparue telle qu'une divinité , aura le
tribut de mes travaux. Fière et majestueuse, elie verra se flétrir l'éciat, la fraîcheur des iemmes les plus charmantes, des Polignac, des Saint-Aignan, des Polastron...Elle , au contraire, s'élèvera droite et blanche comme le lis sur sa tige , et jamais l'admiration ne se détournera d'elle,jamais son cortège ne diminuera. L'amour m'aura prêté la puissance de Dieu! O madame! vousqui avez rendu à mon cœur les battemens de la jeunesse, vous dont le regard me fascine , dont la voix m'enivre , Youlez-vous être cette femme? voulez-vous en échange de votre beauté présente, recevoir de moi celle de l'avenir? Je suis à vous, à vous seule! Ah ! rép(mdez! répondez!.. »
Sa voix avait un accent pénétrant ; l'éclair du génie illuminait son front, il était sublime d'expression. La marquise , en proie à mille émotions, pâlissait et rougissait tour à tour;
elle semblait faire un dernier effort pour se soustraire à cette influence magnétique.
La petite porte s'ouvrit.. . L'homme vêtu de noir et un laquais placèrent au milieu du boudoir une table chargée de mets et de vins exquis. Cagliostro frissonna; mais la marquise, se levant avec vivacité, dit d'une voix impérieuse et émue : « Remportez tout cela, nous n'avons pas faim. »
Et quand ils furent seuls , elle tira d'une armoire des boites de conserves et de dragées, en disant :
« Tenez , comte , voulez-vous que nous fassions un repas d'amans ?...»