Tome II
— Oui, un enlanl. Y a-t-il dans \\\6U)\ une petite flUe de dix ans ?
— Sans doute, dit M.deMiromesnil, la nièce de mon intendant , »
Cinq minutes après, cette enfant paraissait dans le salon, toute honteuse et frottant ses yeux bleus encore chargés de sommeil. Le comte de Cagliostro l'attira doucement , la rassura; puis, ayant fait déployer un paravent et placer sur une table une carafe pleine d'eau, il étendit les mains au dessus des cheveux blonds de Marie, prononça quelques paroles dans une langue orientale , et ajouta solennellement :
«Ma colombe, promettez-vous de raconter tout ce que vous apercevrez dans le miroir de cette eau ?
— Je le promets.
— Soyez attentive. Dès ce moment vous êtes en communication avec le ciel....
Que voyez-Y ous?
— Un beau monsieur.
— Quel est son costume ?
— Un habit de soie bleue , une veste de satin blanc. »
Tous les yeux se portèrent sur le chevalier, qui avait en effet un habit de soie bleue et une veste de satin blanc.
« Où est-il !
— Que fait-il en ce moment ?
— Il vous regarde en riant.
— Que lui arriver a-t-il demain!
— Demain?... »
La voix de l'enfant se troubla.... ses joues devinrent pâles..., des larmes mouillèrent ses paupières. .Mais Cagliostro, la dominant par sa puissance magnétique repéta impérieusement:
« Que lui arrivera-t-il demain ?
— O mon Dieu ! . . . c'est bien dommage ! . . .
Comme il souffre !... Son sang coule... 11 dit une prière avec un abbé... ; et puis, et puis, il ne remue plus !
Un cri d'effroi retentit dans l'assemblée. On se précipita vers le paravent, tandis que Cagliostro prodiguait ses soins à la petite Ma rie, tout épuisée par les tableaux surnaturels qui l'avaient transportée dans un autre monde. Les amis du chevalier l'entourèrent et cherchèrent à le rassurer contre le résultatde cette scène de fantasmagorie ; mais ce dernier avait conservé son flegme habituel , et , s' approchant du comte, il le salua avec grâce en disant :
« J'espère, monsieur, malgré vos sinistres augures, que nous serons encore longtemps bons amis. Le moins ému ici , c'est moi , car je persiste à considérer ceci comme une spirituelle plaisanterie. Au reste , l'heure où nous p^î rions ne nous appartient déjà plus.
Nous sommes tous mortels..., un peu plus tôt un peu plus tard, qu'importe ?... »
Et, prenant congé de M. de Miromesnil, il s'éloigna sur la pointe du pied.
Le lendemain matin , sur les bords de la Bièvre, un jeune gentilhomme, atteint à la poitrine d'un grand coup d'épée , expirait entre les bras d'un prêtre de la paroisse Saint Médard , appelé en toute hâte pour donner au blessé les secours de la religion. On trouva sur lui une lettre d'adieux adressée à la marquise d'O , sa maîtresse.
It
Après avoir commenté de mille façons les circonstances mystérieuses du funeste duel de M. de Savorny la société parisienne avait porté son attentionou ou plutôt son inconstance sur d'autres su-
jets , sinon plus intéressans , du moins plus neufs.
Les esprits étaient alors très occupés du vol étrange du collier de la reine. On ne parlait que de diamans donnés par le prince Louis de Rohan au fameux Cagliostro, et destinés à grossir un trésor immense. L'affaire prenait de la gravité ; plusieurs fois d'officieux amis avaient averti l'étranger de se soustraire par la fuite aux dangers d'une arrestation ; mais il riait de cette accusation de complicité et préparait tranquillement son mémoire justificatif.
Un soir, comme Cagliostro sortait d'un de ces hôtels retirés qui s'égaraient vers les extrêmes limites du faubourg Saint-Honoré , deux hommes, l'un vêtu de noir, l'autre en petite livrée , s'approchèrent de lui. Le premier, après l'avoir gravement salué, lui dit ;
— Monsieur, n'êtes-vous pas médecin ?
— Moi, médecin? s'écria le comte en jetcint sur l'inconnu un regard de soupçon... Peut-être oui , peut-être non î je m'occupe de science avec mes amis , et je voyage pour m'instruire.
— Pardonnez-moi , m-onsieur, si j'insiste ; mais les ordres que j'ai reçus sont formels.
— Quels ordres ?... et en quoi peuvent-ils me concerner ? vous vous méprenez , sans doute?...
— Je ne me suis pas trompé , vous êtes le célèbre Caglioslro.
— Ah! vous le savez?... Au reste, cela n'a rien d'étonnant , vous m'aurez vu quelque part. »
Machinalement Cagliostro appuya la main gauche sur la garde de son épée pour s'assurer contre toute surprise. La pensée lui vint que le lieutenant de police voulait le l'aire arrêter poliment et conduire à la Bastille ; et
que probablement une escouade de maréchaussée n'était pas loin, prête à se montrer au moindre signe de résistance. Il jugea donc à propos de se modérer et de s'abandonner au hasard.
— Eh bien , reprit-il . on réclame mes soins ?
— Oui, monsieur. Une personne de qualité a besoin des secours de votre expérience.
— Une dame ?
— Une personne de qualité...
— Je comprends.
— Un carrosse est là qui vous attend. Dans deux heures on vous ramènera ici.
— Allons , je m'abandonne à vous. D'ailleurs, se dit-il intérieurement, ce n'est pas la première fois que j'ai été conduit mystérieusement vers ces réduits de l'amour qu'on appelle petites maisons.
An coin d'une rue, à peiiie éclairée par le
reflet vacillant de quelques réverbères , stationnait un carrosse sans armes. Le laquais ouvrit la portière , et abaissa vivement le marchepied, Cagliostro et l'homme vêtu de noir y montèrent. Les chevaux partirent d'un pas rapide.
Quoi qu'on fût au mois de juin, la nuit était obscure ; des nuages floconneux au tond brun et aux contours grisâtres se pressaient dans réther et cachaient le radieux bandeau des étoiles. Nul bruit ne se faisait entendre , hors celui des roues sur le pavé inégal. Seule une patrouille du guet s'était montrée , mais elle dormait en marchant ; et puis, elle n'avait pas à s'occuper d'une voiture qui pouvait contenir un grand seigneur revenant d'une médianoche.
Au bout d'une heure , et après de nombreux détours qui avaient pour but de donner le change à Cagliostro sur le Heu où il se
Irouvail, le carrosse s'arrêta devant une grille antique. La grille s'ouvrit aussitôt , et le carrosse roula sur un sable doux et fin , en suivant les sinuosités d'une allée étroite et touffue. Un parl'um printanier embaumait l'air ; on eût dit que chaque feuille de ce délicieux jardin cachait une rose , chaque brin d'herbe une violette. L'esprit du comte, lasciné par ce délicieux tableau , s'était reporté aux souvenirs de ses voyages en Grèce, en Turquie, à Malte, et évoquait la poésie vivante de l'Orient. Quelles nouvelles surprises ne lui étaient pas réservées! Après le paysage, le palais d' Armide : après le temple , la déesse.
Un joli pavillon de structure italienne , à moitiéperdudansunetouffede verdure, s'offrit enfin aux regards du comte. On descendit. Cagliostro fut conduit dans l'ombre, jusqu'à un escalier spacieux et bien tapissé. Au pre-
mier étage son guide s'arrêta, dit : « c'est ici » et introduisit Cagliostro dans un boudoir étincelantde glaces, de cristaux, de dorures, quoique éciairé faiblement par une lampe d'albâtre. Sur un sofa était couchée à demi une femme dont la vue loin d'interrompre le rêve du Sicilien, sembla le réaliser; car elle était aussi belle de son émotion que de sa beauté, et lorsqu'elle essaya de se lever, sa taille souple et gracieuse ondula comme le col d'un cygne, et les larges plis de sa robe de soie rose se déroulèrent avec un harmonieux frôlement. Bientôt elle retomba sur le sofa , en invitant par un geste le comte à s'approcher , à s'asseoir en face d'elle , sous le feu de ses regards.
Au moment où CagUostro, obéissant à l'inconnue, prenait place dans un fauteuil en tapisserie, le timbre argentin d'une pendule sonna minuit. La dame tressaillit, et agita involontairement ses blanches épaules. On
eût dit qu'elle avait froid. Le comte s'approcha davantage. Un intérêt inexplicable s'unissait, dans son cœur, au trouble des sens. En vain cousultait-il sa mémoire; jamais cette femme ne lui était apparue. Il fallait que ce fût une étrangère récemment arrivée à Paris. En eflfet, les premiers mots qu'elle prononça trahirent une origine espagnole.
« Je vous dois mille remerciemens , monsieur; vous alliez à vos plaisirs peutêtre... J'ai disposé de votre temps.
— C'est moi, madame qui éprouve le besoin de vous remercier, car vous m'ave: transporté de la vie réelle au sein d'un monde enchanté.
— N'appelez pas ainsi une modeste
maison toute rustique.
— Vous l'habitez, c'est l'Eden, l'Eldorado? — Seriez-vous flatteur, monsieur le comte?
— J'ai le bonheur de n'être pas avetigle.
— On m'avait parlé de votre goût pour les mystères. . . Je m'y suis conformée, voilà tout. Désirant voir un homme aussi célèbre, j'ai voulu bannir en cette circonstance l'étiquette des salons. Du reste, Monsieur, vous n'êtes pas mon prisonnier, et quand nous aurons soupe, je vous renverrai à votre femme, la charmante Lorenza Feliciani.
— Lorenza, comparée à vous, est le soleil couchant auprès de la splendide aurore.
— Qu'importe si je suis belle à vos yeux... vous ne m'aimez pas.
— Je vous admire.
— Vous n'aimez que la science.
— C'est une maîtresse exigeante, ingrate, à qui l'on fait volontiers des infidélités. «
En parlant ainsi, Cagliostro saisissait délicatement la main eflilée de l'inconnue et y posait ses lèvres. Par la force de l'habitude, il