‹ Le Lord bohémienChapitre 21 sur 25 · TOM£ II · texte numérisé non relu

TOM£ II

de ses amis. Une habile succession d'enchantemens tenait les esprits dans une sorte d'alerte perpétuelle. On ne savait si les masses de feuillages, fraîches et silencieuses , n'allaient pas se remplir soudain de lumière et de bruit ; chaque pavillon recelait sa surprise : ici une collation , là un orchestre, plus loin, une loterie de ces charmantes choses que brodait au tambour la main des grandes dames. Tandis qu'une longue file de carrosses armoriés amenait sans cesse de nouveaux invités , la Seine portait jusqu'à la rive des barques élégantes qui glissant sur l'onde avec leurs lanternes de couleur, rappelaient les rêves du Lido , la poésie des nuits de Venise.

La société se trouvait réunie dans un vaste salon de verdure. Déjà les violons de l'Opéra avaient donné le signal des menuets, lorsqu'une jeune femme et un brillant officier de

mousquelaires , se glissèrent hors du quinconce sans affectation , et comme pour achever plus loin une conversation purement amicale ; mais à peine furent-ils hors de la portée des regards , que la voix du chevalier devint plus tendre et que son bras pressa plus étroitement le bras arrondi et couvert de dentelles qu'on lui avait confié. Leur pas était rapide , le bonheur mettait sa flamme dans leurs yeux; ils étaient beaux^ parés/spirituels, riches et nobles, car ils s'appelaient la vicomtesse Adélaïde de Révoltes et le chevalier Emile d'Avrigny ; que^leur manquait-il?

Ils s'étaient arrêtés au centre d'un bosquet formant au-dessus de leurs têtes un dôme mobile. Appuyés contre le piédestal d'une statue de l'Amour, dont les reflets de la lointaine illumination éclairaient doucement les traits gracieux, ils s'entretenaient de leur bonheur et arrangeaient l'avenir.

— C'est trop retarder le jour de notre union, disait à demi-voix le chevalier; de grâce, Madame, songez à la juste impatience d'un homme qui vous aime. Est-il naturel de ne pas s'élancer vers un trésor, quand ce trésor nous est destiné?

— Chevalier, songez que le monde m'impose des lois sévères. Veuve depuis deux ans seulement, je ne pouvais, bien que j'aie connu à peine mon mari, faire à sa mémoire une sorte d'offense en acceptanttrop tôt de nouveaux liens. Attendons encore.

— Attendre, Adélaïde ! Oh ! vous avez une àme froide, vous ne savez pas aimer,

— Moi! Nous verrons, Monsieur , répondit en souriant la vicomtesse, qui de nous deux saura aimer le mieux et le plus longtemps.

— Attendre, reprit-il, et qui sait, Madame, s'il reste encore à notre pauvre France beaucoup de jours tranquilles? La cour ne voit pas

sans inquiétude la convocation des Étais-Généraux. Il s'imprime des choses inouïes. Le peuple est d'une insolence...

— Le peuple ! s'écria dédaigneusement Adélaïde, c'est un chien hargneux et lâche qu'on muselera...

En ce moment une sorte de rire saccadé se fit entendre derrière la charmille, le feuillage et les branches s'agitèrent. La vicomtesse, retournant vivement la tête, aperçut un visage qui ^lui était inconnu. Les traits de cet étranger portaient un caractère de dureté remarquable. Madame de RévoUes ne put s'empêcher de frémir. Le chevalier, à qui son mouvement n'avait pas échappé, s'élança vers cet homme pour lui demander compte de sa curiosité ; mais ce dernier ne lui laissa pas le temps de l'interpeler, car s'avançant aussitôt, il salua et dit :

-— Madame, veuillez, je vous prie, excuser

— 2VG —

mon indiscrétion. Fatigué du bruit de votre splendide fête, j'avais cherché dans ces allées un peu d'ombre et de silence. Vos dernières paroles ont éveillé mon attention, et je vous avouerai que j'ai trouvé quelque peu sévère votre comparaison sur le peuple.

— Monsieur, dit la vicomtesse d'un son de voix où perçait la hauteur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître ; puis-je savoir ?. . .

— C'est juste, Madame, j'ai été amené ici par un de vos amis, le docteur Boehler, et je me nomme Fouquier de Tainville.

— Ah î dit le chevalier, j'ai lu des vers adressés par vous au roi, en 178î, ce me «emble...

Dans la vie ordinaire et dans le cours des siècles quatre ans sont quatre points marqués rapidement l'un après l'autre, un peu de temps sans durée, de jour sans reflet, de passé quelquefois sans souvenir. Mais de 89 à 93 où

recommence ce récit, la vie avait été lourde, étouffante, comptée heure à heure , angoisse à angoisse, de môme (jue les victoires du peuple se comptaient tête par tète. On s(îmblait n'exister que pour mourir ; rés gné pour soi-même on s'étonnait de rencontrer ses amis. Des amis! en avait-on, osait-on en avoir? Comme cette peste de Florence qui avait chassé les convives des festins, les frères de la maison de leurs frères , et séparé même les mains des amans , la liberté républicaine se plaçait soupçonneuse et terrible au sein de toutes les familles, au fond de tous les cœurs, glaçait les courages et annihilait les forces morales et physiques de ses adversaires en isolant les défenseurs de la royauté.

Mais les grandes circonstances n'étonnent que les petits caractères. Il y eut alors des dévoûmens inouis. Toutes ces femmes qui apparaissent encore à nos rêves le front couronné

de fleurs ou de plumes , le sein éclatant des feux de leurs diamans, on les vit rejeter sans murmure et peut-être sans regret, les parures d un temps meilleur, peu faites pour ce long hiver politique. Elles devinrent sublimes d'abnégation , et, dépouillées de ce luxe qui les avait en quelque sorte cachées à moitié, elles laissèrent admirer leur majesté .

La simplicité d'ameublement d'un petit hôtel du faubourg Saint-Honoré où nous allons pénétrer, indiquait le désir de vivre à l'abri de tous les regards, de tous les soupçons.

La tête appuyée contre sa main, une jeune femme en costume de l'époque, paraissait lire avec attention quelques journaux épars sur un guéridon ; mais ses yeux noirs se dirigeaient souvent vers la rue qu on apercevait pardessus la tête de deux lions de pierre qui gardaient l'entrée delà cour. On frappa. Au

bruit connu , elle tressaillit, se souleva et se laissa retomber dans sa profonde bergère, en murmurant : C'est lui !

Un instant après, le chevalier, ou plutôt le ci-devant d'Avrigny, était auprès de la ci-devant vicomtesse de Révolles. Les regards qu'il attachait sur elle indiquaient plus d'intérêt que d'amour. Du reste, ces quatre années , sans altérer la beauté des traits du chevalier , l'avaient mûrie : ce n'était plus ce charmant cavalier qui faisait entendre des paroles passionnées au sein des mystères élégans d'une fête de nuit, mais un homme éprouvé par les souffrances, battu par l'orage, mal à l'aise au milieu d'événemens dont la portée se cachait à son esprit.

L'entretien qu'il eut avec Adélaïde fut long et pénible. Si l'on eût prêté l'oreille , les mots d'indifférence, de froideur, répétés fréquemment par la jeune femme eussent donné le secret

de sa tristesse, et les molles assurances de tendresse , les réponses vagues du chevalier eussent paru un indice de changement.

— Oh! disait-il, pardonnez-moi, ou plutôt faites la part des événemens. Vous savez que j'ai dû me rendre plusieurs fois en Bretagne pour protéger les biens de ma famille, et que la cour m'a confié d'importantes missions secrètes auprès des souverains d'Allemagne; mais bientôt, j'espère, l'heure de notre félicité sonnera, s'il est vrai qu'on puisse être heureux aujourd'hui.

— Emile ! s'écria la jeune femme avec un mélange d'enthousiasme et de mélancolie, quelquefois un rayon de soleil vient percer les nuages les plus sombres.

— Écoutez ! dit-il...

— Ce^ontdes cris, la voix du peuple, j'y suis accoutumé , la liberté fait tant de bruit î

— Mais n'entendez-vous pas les mots de

conspiration et d'aristocrate ?

— c'est vrai.

Tous deux prêtèrent l'oreille. Semblable au mouvement de la marée montante, le bruit allait toujours croissant. Les rumeurs éloignées étaient devenues des menaces, des imprécations proférées par la bouche des femmes et des enfans eux-mêmes.

La foule agglomérée s'augmentait sans cesse des oisifs et des curieux. Le bonnet rouge tranchait sur la teinte sombre et sinistre des carmagnoles. Cà et là brillait le fer de quelques piques, veuves par hasard de leurs trophées de têtes coupées. Cette foule coulait comme un torrent fangeux ; et une voix criait: a Encore un complot découvert! » et elle nommait, aux applaudissemens de la multitude, les aristocrates incarcérés. Cette liste fatale se terminait par les noms de T ex-marquise d'Espercieux et de sa fille.

Le chevalier, qui avait jusques-là accordé

à cette scène l'attention d'un homme habitué à de pareils spectacles, poussa un gémissement, répéta en pâlissant : Madame d'Espercieux!... et sans fournir d'explication , sans presque saluer la vicomtesse , il partit précipitamment.

Adélaïde comprit avec la double pénétration d'une femme et d'une femme qui aime. Loin de s'arrêter à d'inutiles plaintes elle sonna son domestique.

— Mon fidèle Gervais , dit-elle , donnezmoi une nouvelle preuve d'attachement et d'intelligence. Rendez- vous chez le baron de C..., mon ami; il connaît toute la noblesse bretonne ; vous lui demanderez si madame la marquise d'Espercieux qui vient d'être arrêtée avec sa fille , n'est pas des environs de Nantes. Vous prendrez enfin tous les renseignemens possibles sur cette famille.

Lorsqu'au bout d'une heure Gervais tut de retour, il trouva sa maîtresse dans un état, d'angoisse inexprimable, la tête renversée sur les coussins d'un canapé et les tempes baignées d'éther.

— Madame, dit-il, la marquise d'Espercieux est de Bretagne. C'est une royaliste très-exaltée. On l'a conduite ce matin à Saint Lazare.

— Et sa fille, sa fille?..,

— Pauvre enfant!... sitôt malheureuse...

m ourir à dix-sept ans î

— Elle n'a que dix-sept ans?

— Oui Madame; elle est, assure-t-on , belle comme le jour.

— Gervais, il faut que je la voie.

— Vous, Madame, grand Dieu! et comment ? mais vous vous exposerez.

— N'importe. Je le répète , il faut que je la voie.

— Mais on ne pénètre pas ainsi dans la prison ; et sans un ordre de la municipalité, ou d'un des membres du comité de salut public,...

— Eh bien! j'ai connu l'un de ces farouches misérables ; j'irai à lui, il ne me refusera pas le droit d'entrer à Saint- Lazare.

— De grâce, ma bonne maîtresse

Songez-y, cette démarche peut vous perdre.

— Pauvre Gervais ! crois-tu donc qu'aujourd'hui on ait de si fortes raisons pour tenir beaucoup à la vie ? Suis-moi , nous allons prendre une voiture de place.

Quelques hommes au visage féroce, au costume négligé entouraient le citoyen Fouquier-Tainville, qui, d'une voix animée, leur distribuait des ordres et venait de leur prêcher une surveillance plus grande que jamais à

l'égard des partisans du modérantisme et des brigands de nobles et de prêtres. Resté seul, il s'étaitrassis àsonbureau, orné des deux bustes de Marat etdeLepelletier, quand la porte s'ou-^ vrit pour laisser entrer une femme couverte soigneusement d'une longue mante de taffetas brun. Fouquier-Tainville fronça le sourcil à cette apparition subite, mais un regard plus attentif jeté sur l'inconnue, changea les dispositions du républicain.

Devenu empressé et presque poli, il dit d'un son de voix moqueur :

— Vous ici, Madame de Révolles !

— Oui, citoyen. Je vous rends aujourd'hui la visite que vons m'avez faite il y a quatre

ans.

— Vous vous en souvenez?

— Parfaitement.

— Ah ! les choses sont bien changées. Vous donniez des fêtes alors.

— Et maintenant nous pleurons.

-— Chacun son tour. Les bons principes ont triomphé. Il a fallu que la révolution fût injpitoyable, que le comité de salut public fit tous les jours des feux de file.

— Et , cependant, Monsieur, j'ai compté sur vous. Vivant retirée je ne conspire pas, et

e crois pouvoir vous prier de m'accorder un permis, pour visiter à Saint-Lazare la marquise d'Espercieux et sa fille, arrêtées ce matin.

— Quoi ! des intrigantes , des agens de Tétranger!

— Merefuserez-vouscequeje suis venue franchement vous demander?

— Vous êtes une enchanteresse.On ne saurait

vous résister. Tenez, voici ce papier. Si vous

avez besoin de moi, je suis toujours visible à

cette heure, — pour vous, pour toi, citoyenne.

Et en lui remettant le permis , il lui pressa

Page 1