TOME
la main. Bien que froissée par ce contact odieux, Adélaïde ne manifesta aucune émotion.
; D'après l'ordre écrit de Fouquier-Tainville les guichetiers de la prison laissèrent entrer librement la vicomtesse. On la conduisit jusqu'à l'extrémité d'un long corridor ; la porte d'une chambre s'ouvrit avec fracas. Les habitantes de cette cellule s'étaient retournées en donnant des signes de terreur. Rassurées à l'aspect d'une femme belle et distinguée, elles accueillirent par des sanglots la visite de l'inconnue , ignorant si les pourvoyeurs de Saint-Lazare leur avaient envoyé une consolatrice ou une compagne de captivité. La vicomtesse se hâta de dissiper leurs doutes en se nommant à elles; mais tandis qu'elle s'adressait à la marquise, ses regards étaient invariablement attachés sur la jeune Rosine d'Espercieux , blonde et an-
gélique créature qui, agenouillée auprès de sa mère , semblait , avec ses yeux bleus et sa chevelure aux reflets dorés , un de ces séraphins qui chantent devant Dieu.
— Mesdames, disait Adélaïde, j*ai appris la nouvelle de votre arrestation par M. le chevalier d'Avrigny, un de mes amis et des vôtres, et j'ai voulu braver tous les périls pour vous apporter quelques consolations.
Au nom de M. d'Avrigny Rosine laissa échapper ces mots :
— Je savais bien, moi, qu'il ne nous oublierait pas !
— Le chevalier vous est dévoué, n'est-ce pas , Mesdames ?
— Comme un fils , répondit la marquise, nous l'avons connu en Bretagne et dans un temps meilleur. Pourquoi la guerre civile nous a-t-elle forcées de fuir et de demander asile à celle ville inhospitalière où il
s'est commis tant de crimes! Hélas! ce n'esl pas pour moi que je m'afflige, mais monen-^ iant, si jeune, si innocente, elle sera donc condamnée? Je la verrai périr, pauvre fleur moissonnée avant le temps. Oh l non , plutôt que de la leur abandonner, il faudra qu'ils m'arrachent le cœur !
Les larmes des deux prisonnières recommencèrent à couler abondamment. La vicomtesse les contemplait avec envie, car elle aussi était bien malheureuse , et elle ne pouvait pleurer. Partagée entre Tardente jalousie d'une amante et la pitié d'une chrétienne, elle sentait mille projets difîérens traverser son esprit et s'y livrer combat. Plongée dansses réflexions, elle n'entendit pasla porte se r'ouvrir, et ce ne fut qu'en se retournant , au cri de joie jeté par Rosine , qu'elle aperçut le chevalier d'Avrigny.
— Vous ici, madame! murmura-t-il d'une voix étouffée.
Il fallut à la vicomtesse un immense effort de courage pour rester en ce moment maîtressed'elle-même. Elle répondit par quelques mots, afin de justifier Tintérêt qu'elle avait pris à ces dames , et laissa la marquise épancher librement sa douleur. Au bout d'une demi-heure un guichetier vint mettre un terme à la conversation et annonça qu'il était temps de se retirer. -
Madame de Révolles sortit avec Emile, emportant les bénédictions de la marquise et de la douce Rosine.
Quand Adélaïde et le chevalier furentmontés dans la voiture de place qui avait amené la vicomtesse , celle-ci parut pendant quelques minutes réfléchir profondément , tandis qu'Emile était en proie à la fébrile agitation d'un homme qui se sent coupable. Enfin elle fit un
mouvement violent, comme si elle venait de prendre tout-à-coup une grande résolution, et rompant le silence, elle dit :
— Ne me parlez pas, Monsieur, je lis dans votre cœur; vous y cherchez des excuses et n'en trouvez pas. La seule réponse qui pourrait' venir à vos lèvres c'est : « J'ai cessé de t' aimer.» Pensez-la, cette réponse, mais sans la prononcer.
— Madame...
— Non, chevalier... voire voix me fait mal. Je le répète , il ne me faut pas d'excuses. Je sais ce que c'est que l'amour; on ne le donne jamais sans s'être réservé le droit de le reprendre... Eh bien! tout est fini... Mais une amie vous reste, et de loin elle rêvera de vous et priera pour vous... Cette jeune fille est un ange , je la sauverai.
— 0 ciel ! vous, Adélaïde ?
.^ Oui... moi. Est-ce ladifficulté de l'entre-
prise qui vous effraie ou la grandeur du sacrifice qui vous étonne ?
— Mademoiselle d'Esperc'eux ne peut vous intéresser au point de vous compromettre en sa faveur. C'est pour vous une étrangère.
— Non, Emile, puisqu'elle n'est pas une étrangère pour vous. . Je la sauverai!
— Mais comment?.. Et dois-je accepter...
— Quoi! repousseriez-vous un service parce qu'il viendrait de moi ?
— Oh ! pouvez- vous le croire?
— Demain matin à six heures, soyez près de Saint-Lazare avec une chaise de poste.... Gervais vous attendra... Il vous remettra l'ordre de délivrance de la marquise et de sa fille.
— Je partirais en vous laissant seule dans cette ville que la terreur couvre d'un man-
leau de plomb!... Il faudrait (|ue jo lusse bien lâche!...
— Emile, je ne vous ai jamais prié en vain; entendez-moi aujourd'hui qu'il s'agit de votre salut. Ce départ est Indispensable... Soyez tranquille sur mon sort... Plus tard nous nous reverrons!... mais séparons-nous, et promettez-moi, mon ami, de garder mon nom gravé dans votre souvenir.
— A jamais , Adélaïde !
— A jamais ! ... Oui , je crois plus k la durée de l'amitié qu'à celle de l'amour .Ad eu .... descendez, j'ai une course à faire... Encore une fois, adieu.
Il s'éloigna d'un pas chancelant et en essuyant quelques larmes. La vicomtesse le suivit du regard le plus longtemps possible, puis elle donna ordre au cocher de la conduire chez le farouche terroriste, qu'elle avait déjà une fois honoré de sa visite.
Autant le matin elle avait été Ferme et résolue, autant la difliculté réelle de sa tâche l'accablait d'émotion. Toute faible et palpitante , elle fut obligée de se jeter sur un fauteuil en paille , que Fouquier-Tainville lui montra du doigt. Cet homme avait promptement compris qu'il s'agissait d'un recours à sa puissance dictatoriale, et il savait bien aussi que rien ne se donne pour rien.
Impassible et même dur , il tenait fixés des yeux d'une teinte vitreuse sur madame de Révolles qui, en ce moment, était d'une beau té admirable — pauvre oiselet devant le serpent.— L'entrevue ne dura pas plus de quelques minutes. Quand la vicomtesse partit , elle avait à la main un papier que l'accusateur public l'invita , d'un geste rapide , à cacher dans son sein, en lui disant à voix basse :
— Je compte sur ta parole , petite aristo-
crate; noire arrangement doit être sacré... Service pour service... Mais attendre jusqu'à demain soir, c'est bien long .. Ainsi donc, demain à huit heures. Tu peux te vanter d'être la seule de celte caste à qui je me sois flé. C'est qu'il y a quatre ans , je te trouvai bien belle, ma petite vicomtesse.
Et une seconde fois, elle sentit la main qui avait signé tant de condamnations capitales presser ses mains qui ne savaient que se Joindre pour la prière...
in,
Le lendemain, Gervais rentra à l'hôtel, vers sept heures du matin... Le digne serviteur vit sa maîtresse accourir, et put à peine répondre à ses questions , tant il était essoufflé. Quand Adélaïde eut appris que la chaise de
postecontenanl le chevalier, Rosine et la marquise avait pu sortir librement de Paris, elle se prosterna et tomba dans une profonde extase, d'où Gervais essaya vainement de la tirer en lui donnant de nouveaux détails. Impassible à tout ce qui l'entourait , elle semblait habiter un autre monde, converser avec des intelligences supérieures , ou bien suivre à travers les distances et dans leur marche rapide les êtres qui emportaient les joies de son cœur.
Oh ! qu'elle était admirable à voir ainsi , agenouillée sur le parquet de sa chambre, les coudes appuyés contre le bois doré d'un fauteuil , les yeux noyés de larmes et brillant cependant d'un éclat surnaturel : sa bouche fine et pâlie , entr'ouverte par les sanglots , laissait échapper des plaintes si douces, qu'on eût dit une musique céleste. Pas un murmure, pas une accusation contre le sort:
La Vallière n'était pas plus touchante lorsqu'elle pleura avec la reine sur les jours du roi, son amant.
Mais cet état de prostration physique devait avoir un terme. Une subite lueur éclaira le visage de la vicomtesse. Gervais, qui pleurait dans un coin de la chambre , en suivant du regard tous les mouvemens de sa maîtresse , tressaillit de joie et s'écria :
•^ Dieu soit loué !
Adélaïde jeta les yeux sur le cadran d'émail de sa pendule.
— Je n'ai pas trop de temps, dit-elle, pour avoir tout achevé. Gervais, du papier, de l'encre, vite!
Elle se plaça à une table et écrivit une douzaine de lettres, pour ses parens et ses amis les plus intimes , les cacheta soigneusement et les confia à son vieux serviteur.
Puis elle ouvrit tous les tiroirs de ses meu-
l)les de loilelle , en lira les colliers de perles , les bagues de diamans , les éventails ornés de peintures, les parures complètes , tout ce qui lui restait de ce temps où l'on pouvait être belle , riche et aimable impunément ; elle en fit des parts , les enveloppa, y mit des adresses.
Enfin, ressemblant ses titres de rentes, de baux, et l'or et l'argent qui se trouvaient chez elle , la vicomtesse les serra dans un coffret, et écrivit sur une carte , qu'elle y fixa :
« Pour M. le vicomte d'Avrigny, à Londres. »
Gervais ne fut pas oublié. Sa maîtresse lui commanda ensuite, malgré sa résistance respectueuse, delà quitter, d'aller s'établir au Marais, chez une vieille parente, bonne et dévouée, qui vivait complètement inconnue, et auprès de laquelle il serait à l'abri de toutes les poursuites.
11 fallut qu'il partît. Adélaïde lui avait annoncé qu'elle se mettrait en route le soir même pour un grand voyage.
Ce soir-là, un homme enveloppé d'un manteau couleur de muraille se glissa dans l'hôtel de la vicomtesse. Il monta au premier étage, guidé par la lueur d'une lampe de bronze qui brûlait dans le vestibule. Un jour douteux régnait dans le salon. Cet homme tirait déjà bon augure du silence et du mystère qui l'entouraient , lorsqu'il frémit en voyant devant lui une femme couverte de vêtemens noirs qui faisaient ressortir encore plus la pâleur mortelle de son visage.
— Vous êtes exact, dit-elle, c'est bien. Une heure encore et vous fussiez peut-être arrivé trop tard. Livrée à un désespoir insensé, veuve de tout bonheur, j'eusse commis un crime en brisant la vie dont le dépôt m'a été confié par Dieu, Gràceàvous,
j(i paraîtrai innocente devant mon juge suprême.
— Qu'est-ce à dre? Plaisantes-tu? Hier tu étais belle et brillante, ce soir lu es sombre et presque inanimée. Est-ce donc ainsi que tu veux justifier ma confiance?...
— Je ne vous ai point trompé. J'ai promis de me donner à vous pour la rançon de deux infortunés. Mais comment se donne-t-on aux héros delà commune? les mains liées, sous le fer qui va tomber, et l'on a pour couche nuptiale un lit de planches mal jointes !.... La vicomtesse de Révoltes, est à vous, prenez* la des mains du bourreau. Je ne voulais que la mort, et je n'ai pu mieux m'adresser qu'à Fouquier-Tainville. Puisqu'il vous faut ch: que jour une victime, je vous en offre une de plus. Vous le voyez, Adélaïde de Rêvolles vous aura appartenu !
Ces dernières paroles ne furent pas enten-
dues de celui à qui elles s'adressaient: la rage dans le cœur, il s'était éloigné; mais déjà des misérables, qui l'accompagnaient toujours à certaine distance, gardaient, par son ordre, toutes les issues de Thôtel...
Le lendemain, le convoi des martyrs s achemina, selon la coutume, vers la place teinte du sang d'un roi. Si Gervais se fût trouvé sur le passage du char de deuil, il eût jeté un cri en voyant parmi les condamnés une femme jeune, belle et résignée, et il eût dit:
« Grand Dieu ! c'est madame la Vicomtesse! »