TOME II
la craignait : n'est-ce pas déjà un signe de repentir ? Le jeune homme immobile et silencieux attendait sur le seuil de la porte ; il fit une courte prière , et marchant vers le lit :
— Ma sœur...
— Oh! non... je suis coupable,,, laissezmoi mourir en repos.
Il continua : — Ma sœur , écoutez-moi : je suis celui qui console , non celui qui condamne. Quoi de plus beau que la religion qui aide un chrétien par la bouche d'un autre à faire ses adieux à la terre !
— Est-ce que je vous ai appelé ! — Oserais-je avouer mes Tantes ? mes fautes qui sont retombées sur ma tête ! — Voisine , du pain , de l'eau, j'ai faim, j'ai soif...
— Ma sœur, j'apporte des consolations et ne viens pas vous arracher le secret de vos péchés.
— - Et pourquoi ne les dirais-je pas mes
péchés ? Je veux les dire , moi. — Si cela me soulageait.,.
Elle porta la main à son cœur, comme oppressée , comme rongée par quelque chose de semblable à un remords... Elle soupira profondément, puis secouant la tête : Celui-là ne peut point pardonner... — Ah? vous croyez donc que je vais mourir !
Point de réponse : mourir ! ce mot glacial retentit dans la chambre en deuil. Le regard de pitié des deux témoins semblait l'avoir recueilli.
— Mourir! reprit ia souffrante d'un ton déchirant; je n'étais pas prête... Mon Dieu! ne me retirez pas encore de ce monde... Que votre justice s'apaise... Et elle chercha en tâtonnant son mouchoir pour essuyer ses larmes ; le jeune prêtre lui rendit cet office. Ensuite elle baissa les yeux , et posant une main sur Faulre, dit lentement :
« Vivre, est-ce donc le bonheur? Assez longtemps j'ai pleuré. — Quand Dieu rappelle, c'est qu'il p rdonne... »
Le mot Dieu lui causa un frémissement douloureux; sans relever les yeux , elle ajouta : « Daignez m'écouter. Monsieur...
— Je suis venu pour cela, ma sœur.
— J'étais jeune, mariée et belle... J'étais aimée... enviée, quoique pauvre,.. Il avait confiance en moi lui... Nos liens étaient doux et sacrés... Pauvre ami... i'ai voulu autre chose que ton attachement... On me disait partout : « Le bonheur c'est 1 i richesse... c'est un amant... »
Le prêtre pâlit et retira sa main. îl fit signe à la vois ne de s'éloigner.
La pénitente sans s'apercevoir de ce mouvement , continua :
— Oh î qu'ils étaient nombreux , ceux qui me criaient : « Perds-îoiî » Tous, en vé-
rite ; tous , parce qu'ils étaient vicieux ; mais je ne sus pas leur faire honte par ma sagesse.
— Je tombai. Monsieur, ayez pitié de moi.
— Je trahis mes devoirs. . .
— L'adultère ! dit vivement le prêtre...
— L'adultère... répéta machinalement la malade... Oui, on appelle cela d'abord un acte de bon sens , — puis l'adultère.
« Tant que je fus jeune , on m'applaudit ; mais quand le séducteur m'eut abandonnée, on me méprisa. .. Tous m'ont méprisée, eh bien ! leur dédain , je le brave. . »
Et elle rejeta violemnient sa couverture , mais épuisée , elle retomba bientôt en s'écriant : « Mon mari est mort... Reviens... Je ne voulais pas te tuer moi... j'ignorais ce que je faisais... Pourquoi mourir ?.. Attends-moi, écoule... je réparerai le mal que je t'ai fait , je ne te parlerai plus qu'à genoux,.. Et mon enfant? il était si beau! Qu'est-il devenu?...
Où est notre enfant? où est-il, poursuivit-elle avec plus d'égarement encore. Perdu avec toi!... Est-ce que tu l'as tué aussi? Rends-le moi... Non , il ne m'appartient plus... Où est sa mère?... Est-ce qu'il a une mère?... >»
En ce moment , elle cacha sa tète sous le drap... Le jeune prêtre surmonta son émotion pour lui donner quelques conseils et des consolations: — Espérez, lui disait-il avec douceur.
— Espérer ? pour moi , il n'y a plus d'espoir... Oh l que j'ai souffert, Monsieur.. Pour savoir combien en coûte de se trouver mise en dehors de la société, il faut avoir joui de l'estime générale... Mais voilà comme est le monde. . . il ne vous tient pas compte de la lutte , et si vous tombez , il marche sur vous.
— Peut-être a-t-on été trop rigide ; mais de cette rigueur dépendent les mœurs.
— El celles qui prennent un masque, on les estime ; ma faute a paru plus grande parce que je ne savais pas dissimuler. Si j'avais eu Ihabitude de l'adultère, nul ne se serait avisé de me blâmer.
— Est-ce là du repentir, Madame ?
— Du repentir... M'eût-on mieux accueillie, si j'en avais montré?
— Et Dieu donc!..,
La malade saisit la main du jeune prêtre et lui dit avec volubilité : — Vous voulez tout entendre, oh! voici, voici la vérité : J'ai trahi mon mari. . — J'ai perdu mon enfant. — Mon mari s'est tué... je lui ai trop longtemps survécu : la misère prête des forces. Quand le séducteur fut las de moi , il me chassa... Je lui avais donné un enfant mort... A quoi étais-je bonne ?... J*ai vieilli , j'ai supporté l'ignominie, j'ai eu le courage de vi-
vre méprisée; je voulais racheter ma taule, pour qu'il me pardonnât lui, /w? qui fut mon... Monsieur, que me parlez-vous de l'enferl.. est-ce que je ne l'ai pas connu Tenier?... A l'autel, vous êtes avec Dieu; dites-lui, Monsieur, que je me repens , pour que le sang de mon mari ne retombe pas sur ma tôle... Vous pleurez, je crois? Ah! je ne le reverrai pUis , lui qui m'aimait...
— Si, ià-haut, pauvre femme...
— Non , le meurtrier n'est pas avec la victime... Dieu ne peut le vouloir... Oh! le péché... second enfer... Pardon, Léonez , pardon, Paul... Marcelin, pardon...
— Ah ! s'écria le jeune homme.
— Mon cœur brûle... Une main... de l'eau bénite... l'absolution... je ne l'aurai donc pas!
Le prêtre courut prendre la lumière et la
portant sur le visage de la moribonde : « Ma mère ! oui , ma mère ! . . . c'est elle. »
Et il laissa tomber le chandelier.
L'obscurité régnait dans ia chambre , une lugubre obscurité. — Quelle voix ! dit Adrienne... Ah! grâce... Monsieur le prêtre, mon fi revient... Ah ! Marcelin!
— Mais c'est moi , moi , voire fils , votre Marcelin... ma mère...
— Toi... mon fils... Mon fils ici!... Dieu m'a donc pardonnée... Viens... où es-tu?..,
— Dans vos brasî...
— Non, je suis maudite...
— Dans vos bras... Ce n'est plus le prêtre... c'est le fils, le plus tendre fils...
Elle se tut. Marcelin frissonna et se dit : « Ce coup imprévu la tuera... Qu'ai-je fait! »
Adrienne pleurait de joie et de douleur à la fois... En embrassant son fils, elle ne
pouvait oublier que le vertueux jeune homme était venu pour entendre Taveu de ses fautes.
II reprit : « Pauvre mère. . . quand je vous retrouve, coupable ou non, vous m'êtes bien chère... Il pardonnerait lui, s'il voyait vos larmes et les miennes se confondre. Vous retrouver et vous perdre encore, oh ! c'est être trop éprouvé... Mais la religion me donnera du courage , de même qu'elle vous donne de l'espoir. .. Songez donc à votre âme. Un baiser seulement pour le pauvre Marcelin, si heureux d'être venu ici... Vous m'aimez! vous m'aimez... ma mèreî Ma mère!
doux nom! nom chéri et béni!... Ma mère!... oh! je vous en supplie, n'emportez pas de ressentiment contre le séducteur.... Laissez peser sur lui seul tout le poids delà faute... Et puis, et puis... que disais-je donc? récitez avec moi un acte de foi , et croyez à
la pitié de Dieu, à son immense miséricorde. . . Pardonnez, ma mère... Prions... »
Il n'avait plus la force de parler : son rôle de prêtre était aussi pénible qu'il était solennel et marqué en ce moment par la Providence. La mourante poussait encore quelques soupirs , mais ne répondait plus ; pourtant son dernier mot prouva qu'elle avait entendu et espérait ; car se penchant vers Marcelin, elle dit : « Merci, mon fils, »
Et elle expira.
Il recueillit sur ses lèvres Tâme de sa mère, et demeura long-temps la bouche collée contre ce froid visage sur lequel tombaient ses larmes. Enfin , la voisine entra avec sa lumière et considérant Adrienne, s'écria ; — C'est qu'elle est morte ! . . .
Alors le jeune prêtre se leva et faisant sur sa mère le signe de la croix , dit d'une voix ferme :
— Partez, âme chrétienne î