‹ Le Lord bohémienChapitre 24 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

et lui avouer ma faute. Il va revenir. Demain peut-être il sera ici , à cette place , devant moi comme un juge. Le jour où il se dressera avec de justes reproches , je tremblerai.

— Avant, vousserez loin d'ici.

— Comment? n'est-ce pas assez de l'avoir trahi? faut-ill'abandonner?

— Il le l'aut . Il y va de notre repos, de notre bonheur à tous deux. Une vaste succession à recueill r m'appelle en Allemagne. Vous m'y suivrez.

— Publiquement ! oh jamais ! . . .

— Vous m'y suivrez. Le soin de votre sûreté l'exige. Choisissez de partir avec moi ou de me voir engagé avec votre mari dans une lutte à mort.

— Oh! malheur, malheur! murmura la jeune imme ; je ne m'appartiens plus. Ma faute est un collier de fer que je me suis rivé nioi-mème. Épouse infidèle, mauvaise mère.

Je n'ai le droit d'invoquer aucun devoir. Car je vous ai livré tout pouvoir sur moi , je vous ai permis de me regarder comme votre jouet, de disposer de mon sort.

— Eh bien , Adrienne , vous ne reverrez pas cet homme. Encore que ques jours, indispensables pour que je mette de l'ordre dans mes affaires, et nous quitterons à jamais la France.

— Oh ! mon Dieu! fit-eile en se couvrant le vis"»ge de ses deux mains.

Quand elle releva 1 1 tête , elle chercha vainement Onésime. Pour ne pas lui laisser le temps de combattre sa décision, il était parti.

Le surlendemain , Paul Loonez arriva chez lui en tenue de voyage . Adrienne ne put s'empêcher de raccueillir avec une froideur qui l'é tonna . Lui , il revenait avec tant de joie ! il avait tant de confidences h Taire , tant d'épisodes à raconter... 11 avait pensé

que son Àdrleiuic arrangerait avec la symétrie d'une boiine ménagère les beaux IVuits qu'il rapportait : elle jeta sur les paniers un regard froidement indifférent. Alors il se mit à lui énumérer toutes les fatigues qu'il avait essuyées dans son voyage: à peine parut-elle émue. Ce n'était point cependant par dureté de cœur ; mais sa honte intérieure, son remords réprimaient chez elle cet élan généreux qu'il n'est donné qu'à la vertu d'éprouver. Elle eût voulu aimer son mari qu'elle ne l'eût pas osé. Il s'imagina, dans son ingénuilé, qu'il l'avaitblessée par quelques paroles maladroites, et il espéra que sa femme se montrerait bientôt à lui avec sa charmante physionomie et son amabilité d'autrefois. Il comptait enfin sur son trésor, ignorant que pendant son absence le trésor lui eût été dérobé. Cependant il ne pouvait pousser la confiance jusqu'au point de ne pas comprendre qu'il était moins aimé.

Un jour, il pria instamment sa femme (jOi devait rendre des visites; de rester avec lui. C'était sa fête. Le petit Marcelin eût été îeur seule compagnie. Adrienne hésita , et l'impatience se peignit dans ses yeux Onésime lui avait donné rendez-vous , elle le craignait trop pour oser lui manquer de parole.

Léonez la laissa partir; mais sans croire encore qu'elle en aimât un autre, il jugea qu'elle ne l'aimait plus. Il s'assit en face dé son fils et écouta patiemment le babil du joli enfant qui contenait tant de sève de bonheur : — M'avoir donné Marcelin et se détacher de moi , c'est impossible , se disait-il ; et d'ailleurs, pourquoi son attachement cesserait-il ? Suis-je changé moi ?

Le pauvre homme se prit alors à chercher dans sa mémoire en quoi il avait pu s'aliéner le cœur d' Adrienne. Ne trouvant rien, il devint fort triste. Qu'il eût été heureux de se

savoir un peu coupable! Comme s'il voulait ressaisir ses illusions et se reporter dans le passé, il se mit à relire toutes les lettres d'amour écriles autrefois d'Adrienne à lui.

Elle revint. Vite il cacha ces gages d'une tendresse effacée , n'osant dire : « Je m'occupais de toi » à celle qui s'occupait si peu de son mari. Deux jours après , ces lettres n'existaient plus : elles étaient devenues aux yeux de Léonez un signe de dérision. — Il savait tout!...

Adrienne n'avait pas osé d'abord perdre de vue son enfant dont elle cra'gnait Tii nocente indiscrétion. C'était pour elle un supplée dd toutes les minutes , au point même qu'étant sortie un jour avec Marcelin après une scène

conjugale que lui avait attirée la triste méfiance de Paul , et ayant trouvé son amant aux Tuileries , lieu de leurs rendez-vous, elle lui dit assez haut : — Je n'y tiens plus , partons lund'.

L'enfant avait fort bien entendu. Le lendemain, en l'absence d'Adrienne, il dit à Léonez :

— Oh ! papa, j'ai du chagrin.

— Pourquoi , mon ami ? Comprends-tu d'abord ce que c'est que d'avoir du chagrin?

— C'est de pleurer quand on est tout seul , et je serai tout seul , puisque maman s'en va

— Tamères'enval... Oùdonc?...

— Je ne sais pas... je sais seulement

qu'elle a dit tout bas à bon ami Onésime.../.

Partons... lundi.

— Vraiment!... Léonez réfléchit : Quelque excursion à la campagne, sans doute»

— Elle avait l'air triste.., Et il lui a pris la main.

— Il n'a rien répondu?

— Non... il a mis le doigt sur sa bouche.

— Tu n'as jamais remarqué autre chose?

— Quoi donc, papa?

— Parle , parle !

— Je me souviens qu'un jour il l'embrassait bien fort..., comme toi — et puis il lui disait qu'elle était jolie, jolie.. .

— Tais-toi... malheureux enfant !

— Ça te fâche?

— Non ; continue. . . Tu étais donc là ?

— Ils m'ont donné des bonbons parcequ'ils étaient fâchés de me voir, puis on m'a envoyé dans l'autre chambre.

— Mon flls. . . ah ! puisses-tu ne jamais te repentir de m'avoir brisé le cœur... C'est elle plutôt.: . Mais non ! il se trompe. . . il a mal vu,

ïTial compris... Pauvre enfant , il ne se doute pas de la portée de ses paroles. — Ta mère ne partira point. . . ne pleure plus , et ne dis pas que tu m'as parlé de tout ceci... Il est le mien cet enfant, il m'appartient bien : car elle m'aimait alors... — Non ! non ! je ne puis, je ne veux pas croire à un crime. . . Si elle est vertueuse , mon doute l'offensera ; tant d'années de bonne conduite demandent plus d'une preuve ; — mais pourquoi serait-elle coupable? Aucune raison ne motive un tel abandon de ses devoirs. . . Je n'ai été ni jaloux , ni tyran; je ne l'ai pas non plus obsédée de mes prétentions... J'ai toujours été un honnête et bon mari... Ah ! si elle m'a trompé , j'aurai des larmes de sang... C'est moins mon honneur que je pleurerai, que la vertu d'Adrienne, cette fleur si indignement profanée... Sais-tu, Adrienne, que j'ai été doux et équitable ; sais-tu que je puis devenir fa-

rouche et ne plus connaître de pitié : Miis-tu que j'ai le droit de te guetter et de te tuer; de te tuer. . . de te tuer, parjure !

Et il frappait violemment sur une table vers laquelle il se pencha tout hors d'haleine. — Il reprit ttz^c un rire forcé et mêlé de larmes : — « Voyez-vous les bruits du monde ! ils veulent me faire croire que je suis trahi. . . Je me rappelle à présent tous les propos qui me piquaient le cœur, sans y pénétrer. J'avais pitié de gens qui n'ont que du venin dans la bouche. — Et même encore ! tous sont dans l'erreur : ma femme est un ange. Voici ce qu'elle m'écrivait ; elle m'aime. . . elle m'aime bien.. »

Dans un mouvement fébrile il tordit et déchira la plupart de ses lettres d'autrefois , reliques d'un attachement détruit, première entrée de l'Eden qu'il avait parcouru. — Son œil s'attacha avec torpeur à ces débris,

— « Ainsi a passé mon bonheur , dit-il , un taux ami a pris mon bonheur et l'a déchiré en deux comme une teuille fragile et ne m'en a pas même laissé une part. Rien , ^ 'plus rien pour moi... Cependant savez-vous que je suis le mari ! — Je ne suis rien, quand je n'ai plus le cœur d'Adrienne. Ah ! l'on joue, l'on rit avec l'adultère. — Voyez donc un mari qui pleure , vous hésiterez , vous serez touchés, ce n'est pas toujours ridicule un mari ! — Surtout quand il a été confiant et qu'il a laissé tant de fois auprès de sa femme un ami qu'il appelait frère.,. — Oh ! mais c'est impossible; si Adrienne me répond : Je suis fidèle; je la croirai encore. J'ai tant besoin de l'estimerîMais lui demander :M' as-tu trompé? C'est une ofl'ense. Je ne la lui pardonnerais pas; puis-je donc la lui faire subir?... J'attendrai jusqu'à lundi. »

Il sut se modérer assez pour ne pas dire à

Adrienne : « J'ai tout appris. » Seulement il paraissait accablé. Une migraine lui servit de défaite. La soirée était belle ; il se mit à la fenêtre avec sa femme. Oh! que Tair était pur... L'harmonieux silence de la nature semblait inviter les âmes au recueillement en présence de la nuit; mais ces deux âmes brûlaient comme deux brasiers. Lui était sombre , eile agitée. Leurs yeux s'étudiaient mutuellement çt se détournaient quand ils se rencontraient. Dans un pareil moment, jadis le bras de Léonez emprisonnait toujours la taille d'Adrienne et allait toucher la rampe du balcon. Cette fois, ses deux mains tendues en avant et accrochées au barreau de fer, sa tète penchée , ses soupirs lents et profonds témoignaient d'un changement complet.

Adrienne était femme et crut comprendre ; mais elle attendit. Rien... il ne lui a adressé aucun reproche, il parle au contraire d'ave-

nir. Quel effort! l'avenir entre lui et celle qui veut le quitter!... N'est-ce pas lui qui est devenu l'hypocrite , ne vaut-il pas mieux qu'il la cloue par la main et dise au moins : « Tu ne partiras pas , » ou qu'il se fasse bien aimable pour obtenir une préférence , un retour ; ou encore qu'il fonde en larmes et demande grâce pour son honneur? Non, ce singulier homme n'emploiera aucune des ressources qui lui restent. Le voilà avec son froid , son maudit slence , ce silence qui abrège sa vie. 11 attend. Parle donc ! menace donc! gémis donc ! Oh ! que Léonez a bien plus de fierté et de conscience d'un amour véritable... Il pense qu'Adrienne l'a trompé, sans admettre qu'elle puisse trahir... Il voit de la sérénité sur son visage et veut attendre parce qu'il a lu quelque part que le visage est le miroir de l'âme ; il lui témoigne les mêmes égards aprce que si elle prend la fuite , il ne

v«ut pas avoir donné à ses torts Tombre de la justice. Et puis, que n'espère-t-on pas quand on a été aimé et que l'on aime encore ?

Si Adrienne avait dérobé à la connaissance de Léonez la lettre d'Onésime, le mari n'avait pas su enlever tous les débris de ses lettres conjugales ; la jeune femme comprit en les apercevant qu'elle n'avait plus qu'à prendre la route d'Allemagne. Sa tête se perdit , non par la crainte de son époux tel qu'il était, mais tel qu'il serait selon les romans et les mélodrames. Le diipanche, elle feignit d'alîer à l'église , Léonez avait remarqué avec joie qu'elle n était pas sortie ; il murmura d'une voix mal assurée : « Allez» Et comme elle parlait : « Eh bien ! lu ne me dis pas adieu ?

— Mais je vais revenir.

— Qu'importe. . . On peut ne pas se revoir. . . un accident...

Elle baissa le regard, mais le releva presque

aussitôt sur Lôonez : Celui-ci souriait doucement et fit un signe de tèle amical , elle descendit. Léonez ne tarda pas à la suivre ; il se rendit par le plus droit chemin jusqu'à la demeure d'Onésime ; il savait qu'elle n'y arriverait que par mille détours. Il la vit entrer, mais non pas sortir. Il attendit en marchant de long en large.

Silencieux et la bouche serrée, il ne se lassait pas de prolonger cette station. Que parlezous de souffrance à qui va perdre le bien de son âme! Enfin un moment entouré de passans et de voitures, il fut obligé de s'éloigner de la porte, cette idée lui vint : Si elle ne voulait pas fuir., si je la trouvais de retour... Il sentit renaître sa force et courut chez lui. En approchant il entendit une voix , des larmes : « C'est elle qui parle à Marcelin!» Il entre , il se précipite. L'enfant est seul et pleure parce qu'il estseul. Un vertige horrible

s'emparer de Léonez ; il entraîne et porte Mar^ celin. Le voilà de nouveau placé vis-à-vis cette maison maudite où sa vieest renfermée. «Monfilsî ohl quej'ai bien fait de t'emmener,. elle te verra.,. Elle ne pourra songer à fuir. L'enfant l'attendrira pour le père. Lâche A[ue je suis! je puis entrer! entrer avec la justice. Je puis la prendre l'infidèle et l'emmener où bon me semblera...

— Et si elle me dit froidement, Frappez. .. Je ne vous aime pas!... — Est-ce quejesi'ùs plus fort qne son cœur?... Marcelin, elle ne m'aime plus !

L'enfant dit : — Ah ! papa, des gâteaux.. . J'en veux.

Léonez lui acheta de quoi satisfaire son

appétit. — Pauvre enfant! reprit-il tout bas,

il ignore que je vais être déshonoré, et que sa

vie sera flétrie de bonne heure. Quoi !Adrienne

lui enlèverait les baisers de sa mère î — Non, TOME H 20

la mère reste au chevet de son fils; c'est ^feareligion, et elle craindrait d'être maudite 9i elle Toubliait.

— rn monsieur qui médite un plan de mélodrame, dit un jeune homme qui cheminait frais et joyeux.

Léonez se réfugia dans une allée sombre. "L'enfant criait pour partir.

— Oui, oui, partons , cela est ridicule.

Et iVpassa devant la maison, mais il ne put Wîer plus loin. Soudain frappant à la porte :

— M. Fabbert, demanda-t-il.

— Monsieur, il est allé diner en ville et ne rentrera que fort tard.

— Ah! c'est bien... il y a du monde chez lui, je puis monter?

— Non, non, personne... Il n'y a personne, tnonsieur... mais je vous dis qu'il n'y a personne.

Tiré par l'habit, Léonez retourna sur ses pas et sortit.

Revenu à son poste obscur , il se sentit d'autres idées ; terrassé par l'évidence des ordres donnés pour lui, il vit que toutétait fini.

— Je voulais me venger. . . mais, mon Dieu! qu'est-ce qu'une vengeance? Si je lui tue son amant,m'aimera-t-elie mieux? ma vue sera-telle moins un supplice pour elle? Ils se conviennent, ils vont fuir, je suis importun , nuisible,odieux; ce qui les gêne, c'est moi... moi qu'ils fouleraient aux pieds.. . Ce n'est pas cet enfant. . . c'est moi le père, moi le mari. . . Si je tue Gnésime, on dira : Ce brutal , ce jaloux! ' — Ah! vous ne voulez pas que je sois jaloux, qu'elle sorte donc! — Je les délivrerai de ce témoin si gênant ; après m'avoir maudit vivant, qu'on me pleure mort... Non, point de larmes... rien de vous, ingrats... je pleure

moi , je pleure parce que vous m'arer. abandonné...

Cette porte mystérieuse s'ouvrit enfin. Un homme sortit donnant le bras à une femme soigneusement enveloppée, il disait : «Quelle imprudence de n'être pas allée tout droit au lieu du rendez-vous I » Léonez entendit en lui une voix intérieure murmurant: « Les voici ! » Instinct de jalousie, que tu peux être sublime ou ridicule!.. d'Othello àDandin il n'y a que la longueur d'un poignard. Léonez était una troisième espèce de jaloux ; le jaloux de notre siècle où runilbrmilé veut qu'on renferme dans son sein la passion qui tue, qu'on se laisse suffoquer par elle et que, frappé d'un dernier coup, on tombe avec grâce , comme les gladiateurs du Cirque. Il ne devait ni ne pouvait crier : « Ces gens qui fuient me trompent , se jouent de moi, arrêtez-les. » On eût dit : (( C'est un homme ivre. » De l'éclat , du

bruit! oh! non! ce n'est pas un scandale éloigné de nos mœurs qui effraie Léonez : son cœur seul lui a ordonné de laisser marcher ces deux amans qui s'en vont comme le voleur, craintifs parce qu'ils dérobent d'une main et tuent de l'autre. Tous deux croient leur bonheur assuré... — S'il voulait, cependant.

Il les suit; ses pas pressent leurs pas ; il est haletant... Le petit Marcelin commence à avoir peur, et il a ouvert la bouche pour se

plaindre ; mais Léonez lui impose silence

par fois il s'arrête et se range contre le mur. craignant d'être remarqué , puis il va, il va, il a des ailes et devance en idée le séducteur. Quel est le dessein de celui-ci ? la tête du pauvre Paul n'est qu'un chaos , une Babel , tantlespassionsfougueuses, exaltéesy parlent de langages divers.

Au détour d'une rue isolée, devant un mur

élevé , formant l'enceinte extérieure d'une grande cour, une cliaise de poste était arrêtée, tout attelée. — C'est là, pensa Léonez, c'est là ! Celte voiture va m'emporlcr ce que j'aimais, mon âme, ma vie, tout! Oserontils?... et il s'arrêta.

Le couple s'arrêta aussi. Onésime fit un signe au postillon qui courut ouvrir. Adrienne avant de monter, promena un regard troublé autour d'elle... Personne; il ignore tout... Son regard vint s'abaisser sur un homme que le réverbère éclairait doucement, et dont la pâleur pâlissait encore, à cette blafarde lumière ; un homme reproche vivant , image de la conscience, un homme qui ne remue pas, mais tient un enfant serré contre lui . Lorsque rassurée par Onésime, elle fut montée et que le postillon eut fait claquer son fouet, l'homme jeta ces mots : « je mourrai moi !

Un cri lui répondit, mais la voiture allait

rapide , lancée au grand galop. On ne la voit plus, on l'entend un peu encore... plus de bruit... où est-elle?...

Un homme avait une femme , un enfant, un ami , de l'honneur. .. Il n'a conservé qu'un enfant ; honneur , femme et ami se sont faits compagnons de voyage ; cet homme n'a que son enfant : mais si ces biens ne se remplacent pas , la mort rétablit l'équihbre , elle donne une large part de consolation, C'est pourquoi Léonez se dirige vers la rivière, avec le pauvre Marcelin; l'eau est pour lui un gouffre béant qui l'appelle, une laide sy-s rêne qui ne chante pas , mais crie : Vien$ mourir, enfin un tombeau qui coule.

Le désespoir retentit à ses oreilles. Il n'entend pas son fils qui pleure comme par un instinct de mort.

— Marcelin, c'est fini, nous approchons. . . Tu ne seras pas déshonoré au moins... Nous la-

verons noire souillure... Pourquoi vivrais-tu? pour être montré au doigt avec mépris. Tu n'as jamais fait de mal et on te mépriserait, enfant. On m'a bien trahi moi qui étais bon...

— Adrienne, cours en Allemagne! pressez le pas des chevaux ! riez, riez, embrassezvous... Ah! fou! est-ce que tu l'aimes en- j core ?... Où est donc ton honneur?., l'honneur, c'est de se tuer, de prendre congé de ce monde où la tendresse est ainsi payée... Encore si ce n'eût pas été mon ami. . . Que de J sang j'eusse versé... Et pourquoi? pour lui ôter son séducteur ? perdrais-je le souven r de la séduction , moi ?.,. Marcelin, vois-tu la rivière, vois tu?

— Oui, papa... Oh! comme c'est noir..

— Tu as peur ? montons sur ce parapet.

— Non, non, par terre, par terre... j'ai bien peur, j'ai bien froid.

— lia froid... j'étouffe.

Et Léonez ouvrit son gilet , puis tout défait regarda par dessus le parapet si l'eau touchait le bord. L'eau ne manque jamais à qui l'appelle, sa profondeur promettait là une belle mort. Léonez resta pensif . Un moment sa vie lui apparut se débattant sur les flots; puis son enfant accroché à son bras cherchait à l'entraîner , car l'enfant avait compris enfin, c'est ce qu'indiquaient ses regards d'effroi. Léonez se tourna vers lui avec pitié et l'embrassant à plusieurs reprises : « Non, je ne dois pas disposer de ta vie, pauvre orphelin; je te l'ai donnée, mais je ne puis te l'ôter ; tu es un dépôt confié par Dieu : plus heureux que toi je vais retourner à Dieu... Oh! mon malheur mérite bien une part du ciel... Le tombeau seul est déjà un lieu de repos... Embrasse-rmoi, enfant, et adieu...

Il posa un pied sur le parapet: —Mais que vas~tu devenir? sommes-nous donc seuls sur la terre?.,, personne... On nous luit, on nous fuit comme ta mère, comme ta mère qui est partie si lâchement. . . Est-ce qu'il ne faut pas que je meure, est-ce que Dieu ne le voudrait pas? car tu as besoin d'un prolecteur... Oh ! qui te recueillera ?

Un passant s'était arrêté près de Léonez , il lui saisit le bras : — Au nom du ciel ! qu'allez-vous faire?

— Mon devoir. . . me tuer.

— Vous tuer , malheureux ! c'est un

crime...

— Ce n'est pas un crime pour qui est

trahi... £//^ m'a trahi... Ah! vous ai-je it cela?... Au fait, ils ne se cachent pas... ils partent publiquement ; non, point de sang... Moi seul je dois... Laissez-moi, Monsieur, j'ai trop lardé...

— Je vais appeler... calmez-vous...

Léonez le considéra et dit: — Monsieur, vous voyez un orphelin... un pauvre enfant... il ne doit plus compter sur son père., sur sa mère encore moins. Voulez-vous le prendre et l'élever? c'est un dépôt qu'il serait généreux d'accepter...

— Ne parlez pas de mort. .. venez... suivezmoi.... Je suis un professeur, un homme connu.. , si c'est la misère qui vous accable , je vous ferai obtenir une petite place, voici mon adresse...

— Laissez-moi donc alors un instant écri~ re, dit Léonez ; et se dirigeant vers le réverbère, il traça au crayon quelques mots qu'il remit à l'étranger... Lisez, Monsieur : — Je soussigné Léonez déclare en me tuant laisser tout ce que je possède à Marcelin mon fils et

charger du soin de sa tutelle M Il aura

soin d'empêcher toute communication entre mon ûls et sa mère et donnera au pauvre enfant un étal honorable. Dieu lui tiendra compte de cette bonne œuvre. »

25 septembre 1805.

— Marcelin, voici ton père, ditLéonez... Et il courut, monta sur le parapet et se jeta dans Teau.

L'étranger ne put l'arrêter. Adieu ! fut le dernier mot de Léonez ; pendant quelque temps il se débattit, agitant cette masse noire du fleuve , puis le bruit diminua, la surface cessa de se rider. . . Le courant avait emporté le cadavre.

Et il y avait le long du bord quelques couples d'amans et d'époux qui disaient, dans leurs baisers : « Je t'aimerai toujours ! *

Ul

Vingt ans s'étaient passés depuis la mort de Léonez : Léonez était oublié. Vingt ans sont comme un siècle : avant qu'ils se soient écoulés, la plupart des acteurs d'un drame ont disparu. Victimes el oppresseurs

sont allés au même lieu , les unes courbées sous leur mauvaise ibrtune , les autres chargés du poids de leurs succès.

A l'époque dont il est parlé ici , une femme du peuple entra, un soir, dans une église de faubourg. Quoique dévote , elle se contenta de faire un signe de croix et se dirigea en toute hâte vers la sacrstie , craignant de n'y trouver personne. Une seule lampe éclairait cette grande et gothique salle ; sa lumière douteuse se reflétait sur les boiseries sculptées. Le bedeau vint au devant de la vieille : — Que demandez-vous? dit-il.

— Un prêtre , mon cher monsieur. C'est pour administrer les secours de la rehgion à une pauvre créature qui se meurt.

— Est-ce bien loin d'ici?

— Tout près, elle n'a plus que deux heures à vivre. Le médecin du bureau de charité l'a condamnée.

— A-t-elle appelé elle-même les secours religieux ? dit un vieil abbé qui était en train de passer son habit,

— Non, monsieur... C'est moi qui ai eu ridée de venir.

— Vous avez bien fait... On va vous suivre.

Et s'adressant à^ un jeune prêtre qui , assis dans un coin , n'avait pas pris part à ce petit colloque : — C'est votre jour , mon ami ; . 25 septembre.

Le jeune ecclésiastique frissonna et se leva comme en sursaut. Son corps frêle se dessina mince et amaigri sous sa soutane.

— Mon jour? dit-il; je suis en de bien fâcheuses dispositions pour m'acquitler d'un devoir aussi important. Ne pourriez- vous avoir la bonté de me remplacer ?

Le vieillard lui fit observer avec une certaine amertume qu'il ne l'avait jamais vu hé-

siter ainsi.,. « Quand il s'agit d'une âme à conserver à Dieu, peut-on balancer une minute? »

Le prêtre s'inclina avec soumission, et s'armant du viatique, il partit d'un pas ferme. Son guide ne manqua pas de lui fournir des détails sur la malade; on ignorait son nom, elle était venue se loger dans un galetas où elle ne faisait que pleurer : puis elle était pauvre, pauvre; enfin il n'y avait pas d'apparence qu'elle passât la nuit... Le prêtre soupira, mais ne dit rien. Ils marchaient toujours. Arrivés devant une maison d'assez mauvaise apparence: «C'est ici, » fit la conductrice. — ils montèrent jusqu'aux combles

là elle répéta : « C'est ici... » et le prêtre poussa la porte.

A ce bruit, la malade se souleva avec peine et donnant des signes de vive anxiété, elle cria : «Un prêtre ici!.,, point de prêtre... oh!

je ne veux pas me confesser.., je ne dirai rien. — C'est un prêtre qui avait entendu mes sermens... partez! partez ! » et elle se couvrit les yeux de ses deux bras amaigris.

Une chandelle vacillante posée dans le fond de la chambre sur une viçille table permettait à peine de distinguer les traits de la moribonde , sa peau jaune et tirée , ses rides, ses cheveux grisonnans. Ce même reflet bizarre laissait voir cependant sur son visage quelques vestiges de beauté : la vieillesse y avait gravé une moins forte empreinte que le chagrin. L'âge devrait plutôt se calculer par le nombre des peines que par celui des années. Cette malheureuse avait perdu le sentiment de sa souffrance h l'entrevu imprévue de l'ecclésiastique; agitée maintenant comme si elle eût eu un de ces secrets qu'on emporte au tombeau , blessures du cœur qu'on veut ensevelir avec soi. Elle ne haïssait pas la religion, mais

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