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Le lord de l'amirauté

Après avoir échangé quelques mois à voix basse avec son fils, le lord fit signe aux malelols lie s'approcher, et les ayant remerciés au nom (le l'Angleterre de leur admirable dévouement, il continua ainsi :

— Maintenant, mes amis, que je n'ai plus de secrets pour vous, je vais vous dire ce qui se passe en ce moment à Charlestown et quelle conduite vous avez à suivre...

f.i' major Ralph qui, d('|.iiis l'affaire de la lu-

6 LE LORU DE L'aUIRAITÉ.

verne des Oiseaux de Nuit, se déOe de moi, n résolu de donner le commandemenl des balleries flollaïUes à uu certain capitaine Pleydell... Ce misérable, qui n'a jamais commandé qu'à des tribus sauvages et féroces de peaux rouges, s'est fait dans la guerre du Canada une triste célébrité... c'est lui qui, ne voulant pas s'embarrasser de prisonniers et de blessés, massacrait impitoyablement les malheureux qui tombaient en son pouvoir...

— Et ce brigand deviendrait maître de l'existence de nos pauvres camarades! s'écria Chrislol avec rage.

— Non, car il ne faut pas qu'il arrive à Charlestown.

— dli!soyezlranquille,milord,il n'arrivera pas.

— Le major n'a jamais vu Pleydell. Or, voici ce que nous ferons : je dois allerdaiis deux jours au-devant du capitaine; je m'arrêterai avec lui à la forge de Melbury qui sert également de relais de poste, vous vous emparerez là dece misérable.

— Mais, dit Cle\eland, comment ferons-nous pour nous rendre maîtres de ce force de Melbury?

— J'ai paré à tout; le propriétaire de cet établissement est un Anglais... un fidèle serviteur du roi Georges... il a congédié sur mon ordre

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tous les compagnons qu'il occupait : quatre de vos matelots transformés en forgerons suffiront pour ce coup de main.

Le capitaine en notre pouvoir , Cleveland prendra ses papiers et ses habits, et ira trouver le major à sa place.

— Mais, milord, le major me reconnaîtra tout de suite.

— Non, car Pleydell. que j'ai vu plusieurs fois, a le visage tatoué, ou, pour mieux dire, peint comme les Indiens; les traits s'effacent si complètement sous ces hideuses peintures, que lorsque vous aurez revêtu ce eoslume étrange, et que votre visage sera bariolé de noir, de ronge et de blanc, comme le sien, vos amis euxmêmes ne pourront vous reconnaître.

Si je tente cette audacieuse comédie, c'est qu'il faut que nous connaissions les projets du major, et que d'ailleurs nous ne pouvons pas exposer les prisonniers des batteries à tomber sous la domination d'un autre Pleydell.

Au reste, vous ne jouerez pas longtemps ce personnage, Cleveland, car dans quelques jours l'amiral Parker sera en vue de Charlestown, et votre bateau de pêche nous conduira à bord de la flolle anglaise.

8 LU LORD VB l'aMIR\LTÉ.

— Ail! nom d'un cabestan, s'écria Chrislol radieux, nous allons donc entendre ronfler le canon.

— Oui, dit le lord en souriant; el comme on commencera par bombarder l'île de Sullivan, je vous conseille, mon cher Cleveland, de prévenir le docteur Fergusson et sa nièce de se retirer le plus loi possible à Charlestovvn où ils seront plus en sûreté.

— Merci, milord ; mais je doute que miss Eva consente à abandonner son père dans un semblable moment.

— 11 le faut cependant... vous allez retourner au pbare de Sullivan, mon ami, et vous y attendrez les instructions que je vous ferai porter par Robinson.

Vouspartirez demain pour Melbury, Christol, avec trois de vos hommes; les quatre autres vont monter à bord du bateau et s'embosser à la pointe sud de Schules-Folly : en se rendant à Sullivan, Robinson montera à bord el ils recevront des ordres précis.

— Coujptez sur nous, milord, dirent tous les matelots avec résolution.

— Un dernier mol, Cleveland... ne conliez plus rien de vos projets à votre ami Edgard.

LE LORD DE l'aMIRALÏÉ. i)

— N'esl-il donc pas noire ami? dil le corsaire slupéfait de celle reconimaiululioii.

— Edgaid esl loujours un noble cœur, 'Uii ami sincère el dévoué qui donnerail sa vie pour vous; mais son amour pour une misérable créature a failli vous perdre lous...,Rosalia esl la maîlresse el l'espionnedu major Ralph... c'esl elle qui vous a fail arrêter à l'Enfer des Oiseaux de Muil... Celte femme est voire plus cruelle el votre plus redoutable ennemie...

— Oh ! dil le corsaire avec force, je préviendrai Edgard.

— Non, fil Dunbar, il ne vous croirait pas, cl vous n'auriez rien gagné à lui faire cet viveu...

Maintenant séparons-nous, dit-il en se levant, cl que chacun fasse son devoir. Adieu, Cleveland, à bientôt mon enfant.

- Que Dieu vous garde, milord ! dirent tous |es matelots en reconduisant le lord jusqu'à la porte.

Dunbar serra une dernière fois son fils dans ses bras, el regagna l'arsenal comnie le jour commençait à poindre.

Une heure après son départ, Christol et ses trois compagnons cheminaient gaiement sur la

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Koule de Melbury, el Cleveland monlail à bord de la barque de pêche qui cinglait vers le phare de Sullivan.

Le testnment.

Lorsque le corsaire aborda de nouveau dans l'ile, il trouva Edgard dans un étal désespéré.

Les épreuves terribles par lesquelles le jeune homme venait de passer avaient achevé de briser ses forces, la phthisie était arrivée à sa dernière période.

En apprenant les événements de la nuit, le hôtes de Sullivan éprouvèrent une joie véritable.

Mais, ainsi que Cleveland l'avait prévu, le capitaine Fergusson et le docteur refusèrent de

12 LL LOIIU UK LAMIRAVIÉ.

s'éloigner. Pour n'être jtas un poste inililairc, l,i garde du pliaie de Sullivan n'en était pas moins une mission de confiance, et le brave capitaine lie pouvait se départir, au moraenl du danger, des fondions qui lui avaient été confiées par l'aniiraulé.

Eva seule était retombée dans une sombre mélancolie. La pensée d"étre bientôt séparée de Cleveland pour toujours, celle fois, lui brisait ii; cœur.

La pauvre enfant se surprenait à regreller les dangers de l'existence aventureuse du jeune capitaine.

Elle ne craignait pas d'avouer son amour pou;' le prisonnier blessé, pour le brave marin qui avait pris si généreusement sa défense à Louis bourg. Mais quand elle songeait que Clevelaml Oluille tilsde Georges Dunbar, un des lords de lamiraulé, qu'il pouvait bériter un jour de ce litre, s'il le reconnaissait pour son enfant, celle alTection si pure et si sincère devenait nu remords pour elle.

Ce cliangement subit ne pouvait échapper .1 (Cleveland, dont Taniour conceulré, mais profomi •'t inaltérable, espérait un riant avenir, là ou Eva ne voyait qu'une insuimontable barrière.

LE LORD DR l'aMIRAUTÉ. iô

Le jeune corsaire chercha donc une occasion de se trouver seul avec elle pour connaître le motif de cette froideur qu'elle semblait affecter à son égard.

La vie tout intime que menaient les hôtes de Sullivan devait lui fournir bientôt cette occasion, qu'il appelait de tous ses vœux.

Un matin que le jeune commandant de la Magicienne, faisait une partie d'échecs avec le capitaine Fergusson, le docteur appela son frère pour une question de service intérieur.

Miss Eva, qui lisait auprès des deux joueurs, se leva vivement pour suivre son père.

Mais Cleveland la supplia si tendrement de rester, que, vaincue par ses prières, la jolie enfant reprit en rougissant la place qu'elle occupait.

— Miss, dit Cleveland d'une voix tremblante, en tirant le petit bracelet de velours de la fille du capitaine, quand vous m'avez donné ce souvenir, vous m'avez dit que ce serait un talisman , et je devais y croire, puisque quelques heures après je retrouvais une famille... Hélas! sa puissance ne devait pas être de longue durée, et ma joie allait être bientôt assombrie... Reprenez donc ce souvenir, miss, puisqu'il ne peut m'assurer le seul bien que j'envie à

li LE LORD DE L'aMIRAUTÉ.

présent ... voire aniiiié , voire confiance. Les joues de la jolie miss se colorèrenl d'un It'ger incarnai, ei ses grands yeux bleus se fixèrent avec bonté sur le corsaire.

— Je n'ai plus le droit de vous réclamer cet objet, mon ami; vous seriez un ingrat de vous en séparer maintenant, puisque vous lui allribuez le bonheur qui vous est arrivé.

— Mais qu'ai-je donc fail, miss, pour avoir démérité, en si peu de temps, de votre affection?

— Rien, et je vous jure, Cleveland, que mon estime et mon amour pour vous n'ont fait que grandir encore, quand j'ai appris votre conduite vis-à-vis de voire père.

Vous connaissez assez bien cependant la franchise de mon cœur, pour ne pas me faire l'injure de croire que je dissimulerais avec vous.

Non, Cleveland, je vous ai laissé lire au plus profond de mon àme, je vous ai avoué dans un seul mol tous les sentiments que je ressentais.

— Oui, s'écria Cleveland avec feu, en jetanl une étoile lumineuse dans les ténèbres de ma vie, vous me releviez à mes propres yeux, vous me rendiez meilleur, car, pour nie faire digne de cet amour, moi, pauvre enfant du hasard, sans nom et sans fortune, je comprenais que je devais faire

LE LORD DE l'aMIRXLTR. 15

des prodiges sur la roule qui nrélail tracée.

Avant de vous connaître, miss, je n'avais jamaisaimé. Jeté presque en naissante bord d'un navire, mon enfances'est écouiéeau milieu de gens que le rude métier de la mer rendait insensibles ou indifférenls... Plus tard, quand je fus en état d'apprécier la valeur des choses, je compris toute l'horreur de ma position, et c'est alors que, voulant me faire un nom, ce cœur, étranger à tout sentiment affectueux, se réfugia tout entier dans l'amour de la pairie.

Je suis devenu Clevelaiid le corsaire, un écumeurdemerqui, tantquelesuccèsacouronné son audace, s'est étourdi avec le bruit de sa renommée... naais qui, une fois trahi par la fortune, et loin de son pays, de ses compaguons, dépouillé du prestige qui l'enlourait, a senti le vide immensedesoncœur, lasoliludedésoléedeson âme.

Aimé de vous, miss, une existence nouvelle s'ouvrait à moi, et je me sentais capable d'accomplir de grandes et nobles actions.

— Eh bien, reprit Eva, que le nom que vous allez porter vous soutienne dans cette résolution, Cleveland, je ne dois plus être qu'une amie pour vous dans l'avenir.

Fils de ses œuvres, mon père n'aurait pas eu

16 ir I ORD DE l'amiracté.

le courage de blâmer la sympalliie que devaient m'inspirer voire misère et votre abandon... Maintenant qu'il sait qui vous êtes, sa flerlé se révolterait à la pensée d'une alliance que ses ennemis ne manqueraient pas de lui reprocher un jour comme une spéculation.

— Oh ! miss, dit le jeune corsaire d'une voix douloureuse, vous placez au-dessus du bonheur, de l'avenir d'un honnête homme, l'opinion de misérables envieux.

— Non, Cleveland, car cette opinion sera partagée par tous ceux qui nous connaissent... il n'est pas jusqu'à Rosalia...

— Ne prononcez jamais le nom de cette femme, interrompit vivement le corsaire, elle n'est plus de votre famille.

Cleveland avoua alors à Eva ce que Dunbar lui avait déclaré au sujet de la jolie créole, confidence qui ne fit qu'augmenter la douleur de la pauvre enfant.

Au moment où le corsaire achevait cet aveu, Eva crut entendre comme un gémissement dans la chambre voisine, qui avaitétédonnée àEdgard; mais comme le jeune homme était sorti depuis le malin pour aller tirer des oiseaux de mer, ello n'attacha yns d'autre d'importance à ce fait.

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Cleveland engagea la fille du capitaine à prévenir le plus lot possible son oncle et son père de se tenir en garde contre les machinations ténébreuses de celle créature; et Eva, qui comprenait toute Tiniportance de celte recommandation, invita le corsaire à la suivre pour qu'il leur apprit tout de suite la réalité.

Les deux jeunes gens quittèrent donc le salon pour aller retrouver le capitaine et le docteur... Mais pendant que Cleveland et Eva les cherchaient dans les bâtiments de l'élage inférieur, les deux Fergusson, qui étaient montés à la lanlerne du phare, redescendaient au salon.

— Tiens, vous voilà! mon cher Edgard, dit Tergusson en apercevant le jeune homme assis devant la table et jouant machinalement avec les pièces du jeu d'échec.

Edgard releva la tête pour leur répondre, el les deux frères furent frappés de l'altération de ses traits.

— Oui, dit-il en s'efforçant de sourire, je n'ai pas chassé bien longtemps, el je me reposais pendant que le capitaine jouait aux échecs avec Cleveland.

— Mais, dit Fergusson', où est-ii donc?

— Miss Eva el lui viennent de sortir à l'instant

même, ils allaient au-devant de vous, capitaine.

— Mais qu'avez-vous donc, mon ami ?dil le docteur avec bonté, cette pâleur n'est pas ordinaire.

— Oh ! dit Edgard, c'est un mauvais rêve que j'ai fait, et son impression a été si terrible, que le réveil ne l'a pas encore complètement effacée. Mais laissons les rêves pour la réalité, docteur.

Capitaine Fergusson, j'ai deux demandes à vous adresser.

— Lesquelles, mon cher Edgard?

— La première, c'est de m'écouier avec attention pendant cinq minutes...

— Bien volontiers.

— La seconde...

Et comme Edgard hésitait :

— La seconde? répéta Fergusson.

— C'est deme promettre de rester calme et de ne pas trahirla confidence que je vais vous faire.

— Je vous le promets, dit le capitaine, moitié riant, moitié sérieux.

Edgard se rapprocha de la porte qu'il ferma avec soin, après s'être assuré que personne ne pouvait surprendre leur conversation.

— Nous vous écoutons, dit le capitaine en s'étendanl dans un fauteuil, pendant que son

LK LORD DE l' AMIRAUTÉ. 19

frère s'assoyait à califourchon sur une chaise. Il y eut un niomenl de silence, pendant lequel Edgard parut se recueillir.

— Capitaine, dit-il enfin avec une franchise enjouée, je sais quelle affection vous portez à votre enfant et quel prix vous attachez à son bonheur, et cela me décide à vous parler sans détour : Miss Eva aime quelqu'un, capitaine.

— Vous, Edgard? dit vivement le docteur.

— Non, non ami, un autre cent fois plus digne de cette affection... je ne devais être pour miss Eva qu'un ami dévoué, un frère, et je serai bien heureux si ce titre peut me permettre d'être aujourd'hui son avocat auprès de vous.

— Et cet autre, quel est-il? demanda le capitaine avec calme.

— Il se nomme Cleveland, dit Edgard, Cleveiand Dunbar, car le lord de l'amirauté sera fier de reconnaître pour son enfant un aussi brave soldat.

— Ainsi, dit le capitaine avec amertume, il abusait de rhospitalité que jelui donnais ici pour inspirer à ma fille des sentiments qui ne devaient avoir qu'un résultat malheureux pour tous!

— Oh! capitaine, s'écria Edgard avec feu, Cleveland était incapable d'une semblable dé-

20 lE lORO DE l'amirauté.

loyauté : sa reconnaissance et son estime ont ëir les seuls guides de son âme.

— La reconnaissance, reprit Fergusson, il ne nous en devait pas, nous ne faisions que nous acquitter envers lui de ce qu'il avait fait à Louishourg. Quant à son estime, s'il en avait eu réellemenl pour Eva, il ne lui aurait jamais déclare un amour qui ne pouvait être approuvé par moi.

— Ainsi, dit Edgard, c'est parce que Cieveland est Anglais, que vous le considérez comme indigne d'entrer dans votre famille?

— Non, mon ami, reprit le docteur, nous apprécions trop les nobles qualités du capitaine Cleveland pour attacher une importance exagérée à une semblable question. Mais le commandant de la Magicienne est un enfant naturel.

— Qui sera reconnu par lord Dunbar.

— Raison de plus pour qu'une union entre lui et ma ûlle soit impossible, dit simplement Fergusson Eva n'a pas de fortune; en consentant à ce mariage, j'aurais l'air de me faire payer des services que j'ai rendus à M. Cleveland.

— Et, dit Edgard, parce que votre orgueil ne veut |tas se mettre au-dessus des préjugés ab-

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suriles de la société, vous ferez le niallieur de votre enfant.

— Eva comprendra les scrupules de ma conscience et oubliera...

— C'est donc seulement parce que miss Eva n'a pas de dot à apporter à son mari, que vous repoussez le capitaine Cleveland?

— Oui. Il y a huit jours j'aurais peut-être hésité à refuser l'offre d'un aussi brave jeune iiomnie que lui; les événements qui viennent de s'accomplir me dictent d'autres devoirs.

— C'est bien, capitaine, je vous connais assez pour savoir que votre résolution est irrévocable.

Mais par la même raison qui fait que des événements nouveaux ont modifié vos appréciations, il se peut que j'accomplisse avant peu un acte qui amènera le résultat que je souhaite.

Je n'ai plus qu'une prière à vous adresser, capitaine : c'est de garder le plus profond silence sur l'aveu que je viens de vous faire.

Demain, le capitaine de la Magicienne quittera Sullivan pour toujours sans doute; qu'il ignore que le nom qu'il va porter est un obstacle à son bonheur.

— Je vous le jure, dit Fergusson, et je vous promets d'être aussi discret avec Eva.

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— Merci, fil Edgard en leur tendant la main. Je vais vous paraître un étrange original, capitaine... Eh bien, le refus motivé que vous venez de formuler me rend aussi joyeux que si j'emportais votre consentement.

— Ah! par exemple, s'écria le docteur, voilà une énigme que je ne me chargerais pas de déchiffrer seul.

— Vraiment! la question est cependant fort simple, puisqu'elle se traduit par des chiffres... Pauvre, miss Eva doit renoncer à être heureuse avecCleveland; riche, elle n'a qu'un mol à dire pour être sa femme...

— Eh bien?

— Eh bien , dit Edgard à voix basse, je ne connais pas de loi qui condamne cette bonne Eva à une pauvreté éternelle.

— Oh! fil le docteur en riant, en fait d'oncle d'Amérique, je ne connais que ce brave docteur Fergusson, qui est bien incapable de laisser à sa nièce une fortune si mince qu'elle soit.

— Rassurez-vous, docteur, ce n'est pas sur vos dollars que je compte.

— Et sur qui, diable, comptez -vous donc?

— Sur ma volonté d'abord, sur mon amitié ensuite, et beaucoup sur une certaine maison de

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campagne que je vais acheier el dans laquelle s'acconiplironl de grandes choses... vous verrez, docteur, vous verrez !

Le lendemain, Robinson venait prévenir le jeune corsaire que ses compagnons l'altendaienl à la forge de Melbury el qu'il n'avait pas une minute à perdre sil voulait s'y trouver en même temps que le capitaine Pleydel.

— Je pars avec toi, dit Edgard lorsque Robinson se fut acquitté de sa mission.

— Mais c'est de la folie ! s'écria aussitôt le docteur.

— Tout ce que vous voudrez, dit Edgard, mais j'ai absolument besoin d'aller à Charleslown pour une affaire qui ne souffre aucun relard : ainsi, c'est prêcher dans le désert que de vouloir me convertir.

Quelques minutes avant de sauter dans le canot, Edgard s'enferma dans sa chambre et écrivit à la hâte les lignes suivantes :

« Moi, Edgard Ashburton, sain de corps el < d'esprit, j'institue, par le présent acte, miss « Eva Fergusson ma légataire universelle, n'ex- « ceplant de celte donation que les objets d'art,

24 LE LORD DE L'aMIRAVTÉ.

'< bijouiL et meubles de prix doiil j'ai disposé de « mon vivant.

a Edgard Asubcrton. »

El l'acte terminé, il le cacheta de quatre cachets, et redescendit au salon où l'attendaient ses amis.

— Tenez, docteur, dit-il en lui reraetlanl le testament ; avec des gens comme mon trèshonorable frère, on ne sait guère sur quoi compter; chargez-vous donc de cette lettre : si dans huit jours je ne suis pas venu vous la réclamer, ouvrez-la, et agissez selon les instructions qu'elle renferme.

— Soit..., dit Fergusson en prenant le testament.

Le capitaine, le docteur et Eva accompagnèrent les deux amis jusqu'au canot.

— Bon espoir, miss, dit Edgard en serrant une dernière fois la main de la jolie enfant, je crois que je viens de signer ce soir votre contrat de mariage.

lia forge de IMelbur^i

Pendant la traversée de Sullivan à Cliarlestown, Cleveland chercha en vain à connaître le motif qui avait décidé Edgard à quitter ses amis.

Edgard lui donna de si mauvaises raisons que le corsaire comprit de suite qu'il n'en obtiendrait rien.

Les deux jeunes gens se serrèrent une dernière fois la main : Cleveland sauta sur un cheval

26 I.E LORD DE l'aMIRAITÉ.

el prit au galop la roule de Melbury : Edgard rentra tout de suite à son iiôtel.

Le capitaine de la Magicienne n'était plus qu'à deux milles environ de la forge lorsqu'il aperçut une chaise de poste qui suivait la même route que lui,

Cleveland eut aussitôt le pressentiment que cette voiture devait être celle que le major avait envoyée au capitaine Pleydel.

Le corsaire enfonça son chapeau sur ses yeux et dépassa au grand galop la chaise de poste, dans laquelle il reconnut le lord de l'amirauté et un personnage enveloppé dans un manteau de voyage.

Une demi-heure après, le cheval de Cleveland tombait de fatigue dans la cour de la forge de Melbury, et le jeune corsaire serrait dans ses bras Christol et ses trois compagnons qui, transformés en cyclopes, forgeaient avec rage une barre de fer qu'ils avaient peut-être la prétention de transformer en fers à cheval ou en serrures à secrets.

— Alerte, cria le corsaire, je précède le capilained'un quart illieure à peine... loutest-il prêt?

— Tout, dit Christol; car lord Dunbar nous a déjà envoyé un courrier du dernier relais

LE LORD DE L'aMIRAITÉ. 27

voici en trois mois, capitaine, le programme de la chose ;

Le postillon va s'arrêter ici pour faire ferrer un de ses chevaux.

— Ensuite?

— Ensuite, le Pleydel, qui a cru devoir, en raison de sa présentation, se débarrasser de ses peintures et de ses verroteries de sauvage, est en costume d'officier.

— Diable! la transformation sera plus difficile.

— El il porte sur lui une terrible paire de pistolets; ce qui va probablement égayer la conversation que nous allons avoir avec lui.

— Est-ce tout? demanda Cleveland avec impatience.

— Dame ! capitaine, à moins d'avoir un canoji, dit naïvement le piiotin.

— Ce changement de costume m'inquiète.

— Oh! rassurez-vous, capitaine, dit un des matelots en posant le poing sur une grande caisse de bois placée sur un banc, maître Christol a tout prévu, et il a fourré dans cette cambuse portative une boutique de fripier au grand complet.

— Bien! dit le corsaire; deux d'entre vous vont monter au premier étage pour faire le guet

28 LE LORD DE l'aMIRVCTÉ.

sur la roule. Chrislol, moi el Davis nous nous chargeons du Pleydel el de ses lerribles pistolets.

Les deux matelots venaient à peine de quiltcr la forge, que la chaise de poste s'arrêta devant la porte.

Pleydel entra le premier en jurant comme un lansquenet ivre contre le postillon dont la négligence le forçait de s'arrêter en chemin.

Après avoir jeté un regard défiant autour de lui, il se décida à s'asseoir en face de la cheminée et à tisonner avec rage.

Le lord de l'amirauté, qui élail resté sur la route pour donner ses instructions au postillon et presser l'ouvrier qui achevait de déferrer le cheval boiteux, entra à son tour et échangea un regard d'intelligence avec Cleveland et ses hommes.

Pleydel était un homme de trente-cinq à trentehuit ans, maigre et sec, les cheveux grisonnants, et portant dénormes favoris roux... Il avait, sous une longue redingote à grand collet, un uniforme râpé d'officiers de grenadiers. Le capitaine étendit sur les chenets ses jambes maigres qui flottaient dans sa culotte de peau intinimenl trop longue pour lui, el croisant ses bras sur sa poitrine, il tixa ses petits yeux noirs, ronds et bril-

laiils comme ceux d'un singe, sur le lord qui élail venu s'asseoir près de lui.

Cleveland dil quelques mots à voix basse à Clirislol, el prenant une pipe à un ràlelier, il la chargea lenlemcnt et s'approcha de la cheminée |>our l'allumer.

— Hé! l'ami, la fumée me gêne, dit brusquement Pleyd'el en le repoussant.

— Vraiment, dillecorsaire, en-Uiiriantaii nez.

— Hein ! drôle, qu'est-ce à dire? grommela le capitaine. Allez fumer dans la cour, si bon vous semble.

Cleveland jeta sa pipe sur le plancher, et se croisant les bras sur la poitrine :

— Hé! l'ami, reprit-il en s'adressanl à TAméricain, votre habit bleu me tire l'œil d'une façon désagréable, ne pourriez-vous pas l'ôler?

Pleydel pâlit affreusement, et sa main s'enfonça vivement dans sa poitrine pour y chercher un objet caché. Mais avant qu'il eût eu le temps de se lever, le corsaire lui appuyait sur le front le canon d'un pistolet.

— Si vous bougez, vous êtes mort, dit Cleveland.

— Misérable! s'écria le capitaine en grinçant des dents. A moi, Mogiieith!

50 LK LORD on l'amiraitb.

— A moi, mes amis! cria loril Diinbar d'une voix éclatanle en se jelanl sur lui.

Cinq minutes après, Pieydel était solidement attaché à l'une des enclumes de la forge, écumant de rage et injuriant avec fureur les marins qu'il traitait de bandits.

Cliristol s'approcha alors du capitaine et se mil à l'examiner avec la plus scrupuleuse attention.

Dunbar et Cleveland, assis devant la table, lisaient avidement les papiers que les marins avaient trouvés dans la poche de Pieydel. Christel, son examen terminé, avait ouvert sa boîte et étalé sur la table un assortiment complet de (iolcs, de pois, de perruques de différentes couleurs et d'habits militaires... une boutique de costumier.

Cela fait, il retroussa ses manches, et après avoir placé une chaise en face du prisonnier qui se démenait avec fureur en voyant ces étranges préparatifs, il invita Cleveland à s'asseoir; ce que le jeune corsaire fît avec la meilleure grâce du monde.

— Commençons par la tête, dit le pilolin en prenant sur la table une effroyable paire de favoris du plus beau roux el tâchons d'assortir

nos couleurs le mieux que nous pourrons.

Et Chrislol, s'approcliant du capitaine, plaça sa fausse barbe à côté de celle de l'Américain, pour mieux juger de la nuance.

Pleydel lit un mouvement pour le mordre.

— Tout beau, tout beau là, fil Clirislol; regardons, mais ne louchons pas...

Nous disons donc que les favoris vont à ravir...

El le valet de chambre improvisé les colla avec de la gomme sur les joues du corsaire; au milieu des éclats de rire des matelots qui faisaient cercle autour d'eux.

— Canailles! hurla le capitaine en cherclianl à se dégager.

— Monsieur Pleydel paraît violent et emporté. Passons au nez à présent... Âh! diable!

— Qu'as-lu donc? fit Cleveland en se retournant et en voyant l'embarras du brave garçon.

— Le nez m'embarrasse, je ne le cache pas. Le capitaine Ta si long et d'une nuance qui tire tellement sur la betterave, que je désespère d'arriver à une imitation passable.

Les yeux de Pleydel lançaient des éclairs.

— Ah! quel vilain nez vous avez là, monsieur! continua Chrislol goguenard en frottant le nez

52 LR LORD DE l'aMIRAITÉ.

de son frère de lail avec une solution de brun rouge et de cochenille. Ce nesl pas tout à fait cela; mais comme on ne verra que la copie , loriginal restant en notre possession, pour un capitaine d'occasion vous ne serez pas trop mal astiqué. Il ne me reste plus qu'à remercier M. Pleydel de l'obligeance qu'il a mise à nous prêter sa tête.

Il poussera bien la gracieuseté jusqu'au bout, en nous offrant maintenant son bel babil bleu et son joli gilet galonné... Nous lui laisserons sa charmante culotte de peau et ses bottes, s'il y lient... nous avons heureusement cet accessoire... Allons, messieurs, aidez l'homme de confiance de ce cher major Ralph à se débarrasser de son uniforme.

Eh bien, qu'ion dites-vous? fil le pilolin triomphant, quand son commandant eut endossé l'habit dont on venait de dépouiller Pleydel.

Les matelots poussèrent un hourra en voyant j'incroyable ressemblance de leur capitaine avec r.\méricain.

— Vivat ! cria Christol en admirant son ouvrage. Seulement, marchez les genoux un peu plus en dedans; vous voyez bien que monsieur est horiblemenl cagneux.

liE LORD DE l'amirauté. 53

Dunbar nuiiassa les papiers épurs sur la table, les serra dans son portefeuille, ets'upprocha du capitaine.

— Pardonnez-uioi, mon cher Pleydei, dil-il, si nous agissons un peu sans façon avec vous; mais nous sommes étrangers, Anglais, comme vous pouvez le deviner. Ces messieurs auront pour vous les plus grands égards; mais je dois vous prévenir, cependant, que vous serez traité comme prisonnier de guerre et que, comme tel, vous serez fusillé à la première tentative d'évasion. La cave où l'on vous mettra est bien garnie de gin et de porter; vous pourrez vous y consoler de cette petite mésaventure qui n'aura pas, je l'espère, de suite plus désagréable pour vous. Conduisez le capitaine, Davis, et passez-lui autour de la jambe ce joli petit bracelet de fer don t vous scellerez la chaîne à la muraille jusqu'à nouvel ordre.

Les matelots jetèrent sur les épaules du capitaine une grosse vareuse de drap gris et l'entraînèrent dans la cave par la trappe que Chrislol venait de soulever.

— Maintenant, que la volonté de Dieu s'accomplisse, dit le lord en serrant sou fils dans ses bras. Allons, Chrislol, à ton poste, mon brave!

34 LE LORI» DE l'aMIRAITÉ.

— Je suis à vous, amiral, dit le joyeux compagnon en adossant une vieille livrée jaune cédrat et en enfonçant sur sa tête un chapeau galonné.

Le père et le fils s'élancèrent dans la chaise de poste, pendant que Christel se hissait sur le porteur.

— Où allons-nous, milord?demanda le pilolin en rendant la main aux chevaux.

— A Charleslown , dit Cleveland ; cinq dollars de guides pour toi si tu touches à l'arsenal avant dix heures.

— Holà ! hu ! mes cocottes, cria le marin en faisant claquer son fouet, il s'agit de se distinguer et de filer cinq nœuds à Theure — avant tout.

El la voilure partit au galop en soulevant un nuage de poussière.

A fRce de tigre, museau de renard.

— Le capitaine Pleydel! annonça le valel de chambre du major en ouvrant la porte du cabinet de travail.

— Ah ! bien, fil James en se levant et en secouant les cendres de sa pipe. Est-il seul ?

— M. Mogueilh l'accompagne.

— Mogueith, cest bien! faites entrer.

Mogueith et Cleveland parurent aussitôt à la

porte du cabinet, et après s'être fait mutuelle-

Ô6 LK LORD DR l'aHIRACTÉ.

ment les honneurs pour entrer, le fiiux Pleydel, roide et gourmé comme un pantin mécanique, alla saluer humblement le major.

Ralph fixa un regard perçant sur Cleveland ; mais le commandanl de la Magicienne supporta ce regard sans pâlir et avec une admirable placidité.

— Je vous laisse, major , fil Mogueilh en s'éloignant; au revoir, capitaine.

— Adieu, monsieur Mogueith, répondit Cleveland avec un accent guttural.

— Non, non, restez, Mogueilh... j'aurai aussi besoin de vous... Veuillez vous asseoir, messieurs...

Le père el le fils s'assirent en face du major, qui venait déplacer sur un guéridon une bouteille de madère et trois verres.

— Vous arrivez seulement, Pleydel?

— A l'inslanl même, major.

— Alors, vous voudrez bien accepter un \ervc de madère, pour noyer la poussière que vous avez avalée pendant la roule.

— Volontiers, major; à votre santé el à votre gloire!

— Merci, messieurs.

El James, après avoir vidé d'un trait un

lE lORD UE l'aMIRAITÉ. 37

grand verre de madère , s'élendil dans un fauteuil.

— Ah ! je vous allendais avec inipalieuce , capitaine.

— Une heure après avoir reçu l'ordre que vous m'adressiez, j'étais en roule.

— Je vous sais bon gré de cet empressement... Détestez-vous toujours autant les Anglais, monsieur Pieydel?

— Toujours, major, et j'espère que vous ne larderez pas à meure cetteassurance à l'épreuve.. Je hais les grandes phrases, moi, car on ne juge les gens que sur leurs œuvres. Offrez- moi l'occasion de vous montrer ce que je puis faire encore pour mon pays, et je crois que vous ne regretterez pas de m'avoir appelé à Charleslown.

— Allons, je vois que l'on ne m'avait pas trompé el que je puis avoir confiance en vous, dit Ashburthon, en frappant familièrement sur l'épaule du capitaine.

Cleveland s'inclina avec une gravité comique el se mit à caresser ses gros favoris roux avec un contentement parfait de lui-même.

— Ah ! mon cher Pieydel, continua James en se renversant sur son fauteuil et en envoyant au plafond de longues bouffées de fumée, nous vi-

38 LE LORD DE l'aMIRAI'TÉ.

VOUS dans un lemps où l'on a besoin d'hommes d'élan et d'énergie pour luUer contre la trahison el l'astuce de ses ennemis.

Ces coquins d'Anglais sont comme des chats qui tombent du haut d'un toit dans la rue sans jamais se tuer... Chaque jour ils s'évadent un à un de nos pontons el semblent se jouer des sentinelles qu'ils égorgent ou jettent à la mer, comme cela est arrivé il y a quinze jours... Oh! vous aurez besoin de toute votre énergie et de toute voire intelligence pour arriver à faire quelque chose de ces drôles-là.

— J'en ferai des pendus ou des fusillés, dit Cleveland avec un accent étrange, el cela simplifiera singulièrement la question.

Ashburlon regarda le faux Pleydcl avec admiration, et sa figure se déridant tout à coup, un long éclat de rire s'épanouit sur ses lèvres.

— Bravo ! mon cher, voilà un mot dont je vous sais bon gré. Mogueilli, que j'aime et que j'estime comme un serviteur dévoué el actif, avait bien commencé en faisant fusiller un de ces chiens dans l'enlre-pont de la batterie du nord, mais je le crois trop accessible à la pitié. Cela soit dit sans vous ofTenser, Mogueith; la mission que je vous réserve vous prouvera bientôt que la

LE LORD DE L'aMIRAL'TÉ. Ô9

bonne opinion que j'ai de vous na fait que s'augmenter.

— Merci , major, dit Mogueith en se levant, je m'en rendrai digne.

— Ne me remerciez pas. mon cher Mogueith, dit Ralph en souriant sournoisement, je ne fais que vous rendre justice : or, voici ce que j'attends devons.

Vous avez navigué assez longtemps pour commander un bâtiment, n'est-ce pas?

— Oui, major.

— Vous allez monter à bord de mon yacht de guerre et vous croiserez dans les eaux des batteries; je vous laisse libre de composer votre équipage comme il vous plaira.

Je sais de bonne source que des matelots anglais, qui se cachent en cemoment àCharlestown, doivent tenter de délivrer les prisonniers d'une de nos batteries flottantes... vous comprenez ce que vous aurez à faire dans le cas où quelque embarcation suspecte viendrait s'engager dans les passes.

— Je la coulerai bas, comme la yole de la Magicienne, dit simplement 3Iogueith.

— Vous me comprenez à merveille.

Quant à vous, capitaine Pleydel, avant de

VOUS charger de nos prisonniers, je vous réserve une autre mission.

— Parlez, major, je suis prêt.

— Vous allez vous rendre au phare de Sullivan, où vous recevrez dans trois jours un pli cacheté qui renfermera des instructions que vous remplirez fidèlement.

— Comptez sur moi, major, dit Cleveland en rougissant légèrement, car cette mission inattendue allait le rapprocher de nouveau de celle qu'il aimait.

Trois petits coups, frappés en ce moment derrière une des boiseries du cabinet, vinrent interrompre cette conversation.

Ralph se leva pour mettre fin à l'audience qu'il venait d'accorder.

Mogueith et Cleveland s'inclinèrent respectueusement et se hâtèrent de quitter de suite l'arsenal pour se consulter sur ce quils avaient à faire.

Une fois seul, Ralph tira les verrous de la porte et alla ouvrir le panneau mobile par lequel nous avons déjà vu M. Scamp s'introduire dans le cabinet du gouverneur de Charlestown.

Une femme, la tête couverte d'une mantille noire, entra vivement.

Le lecteur a déjà reconnu Rosalia dans celle mystérieuse visiteuse.

— Vous ici, ma chère Rosalia ! dit Ralph surpris.

— Oui, dit-elle en se débarrassant de son voile, car ce que j'avais à vous dire ne souffrait aucun relard.

— Cesl donc une chose bien grave?

— Vous allez en juger : Edgard, qui avait subitement disparu de Charleslown, est de retour depuis hier.

— Ah! fit Ralph avec insouciance, et où se cache-t-il?

— Oh ! il ne se cache pas : il esl rentré fort tranquillement à son hôtel.

— Eh bien, continua Rnlph toujours aussi impassible, je n'ai rien à dire à cela : Edgard est mailre de ses actions.

— Ah! reprit Rosalia en saccoudanl sur le dossier du fauteuil que le major venait de quitter ; il parait que les menaces de M. Edgard ont eu le résultat qu'il en espérait : le major Ralph esl brave à la condition que ses ennemis ne se défendront pas.

— Non, dit Ralph avec un sourire sinistre: mais quand mes alliés sonl plus foris que moi,

42 LE LORD DE L'aMIRAITÉ.

je préfère leur laisser loule la responsabilité... la pLthisie s'est chargée de me débarrasser d'Edgard, et j'attends.

— Alors, dit Rosalia, vous êtes parfaitement certain d'hériter de la fortune de votre frère?

— Mais, fil le major en observant l'expression de raillerie qui se peignait sur le visage de Rosalia, Edgard n'a plus d'autres parents que moi, et la loi...

— Oh! du moment que vous invoquez la loi, je n'ai plus rien à vous dire, interrompit la créole. La loi n'admet pas qu'un frère qui a en main la preuve que son frère a cherché à le faire assassiner, soit assez dénaturé pour déshériter ce frère au profit de l'État.

— Voyons! Rosalia, (ît le major inquiet, ne jouons pas avec de semblables questions... qu'as -tu donc appris pour venir me parler ainsi?

— Rien, je vous jure; seulement, comme je crois avoir le jugement droit et une certaine intuition de l'avenir, je puis voir les choses sous un autre point de vue que vous.

— Ainsi, dit Ralph après un silence, vous croyez qu'Eilgard songerait à me déshériter?

— En vérité, mon cher Ralph, vous êtes par

tK LORD DB i/aSIRAITÉ. iô

Irop naïf, sécria Tespioune : que ue nie demandez-vous s'il fail jour en ce monienl!

— Eh bienî si Edward est résolu à en agir ainsi, que puis-je faire à cela, moi ? est-ce une réconciliation que vous venez me proposer?

— Non ! Edgard est trop fin pour se laisser prendre à un piège aussi grossier; non, comme vous le disiez, major, si votre frère a pris une décision à votre égard, vous ne sauriez la modiGer... Or, cette résolution, il l'a prise depuis longtemps; l'a-t-il exécutée? voilà la question intéressante pour vous.

— Comment le savoir?

— Ce n'est pas moi qui me chargerais de l'interroger à cet égard.

— El cependant, miss Rosalia ne serait pas venue tout exprès pour se donner le plaisir de me montrer l'écueil sans apporter avec elle les moyens de l'éviter.

— Oh! vous me faites beaucoup trop d'honneur, dit-elle avec un sourire ironique; je venais tout simplement vous proposer une affaire...

— Excellente pour vous, n'est-ce pas?

— Meilleure encore pour le major Ralph Ashburlon.

Ai LE LORD DE l'aMIRAITÉ.

— Cela me rassure un peu... voyons! parlez, miss...

— Éles-vous d'abord bien convaincu que Ihérilage que vous espérez esl plus que compromis?

— Hélas ! voire logique esl si serrée, que mes croyances naïves sonl complélement évanouies.

— A combien eslimez-vous la forlune de m. Edgard Ashburlon?

— A près de cent soixante mille dollars de revenu.

— Je le croyais plus riche, dil la créole avec une petite moue dédaigneuse.

— Sans compter sa galerie de tableaux, ses objets d'art et ses bijoux qui représentent une valeur considérable.

— Laisons cela de côté... Voyons! major, si une personne s'engageait à vous faire hériter avant huit jours de cette forlune, seriez-vous assez reconnaissante pour partager cette fortune avec cette personne?

— Diable! s'écria le major, la personne dont vous parlez ferait une assez belle spéculation, 80,000 dollars de revenu.

— Plus, la moitié des objets que vous énumé-

LE LORD DE L'aMIRAITÉ. 4Î)

riez à l'inslanl, reprit Rosalia avec le mêniecalinc.

— Oh! je l'avais bien entendu ainsi! dit à son tour le major; et, conlinua-t-il en observant sa maîtresse, si je consentais à cet arrangement, quellegaranlie exigerait h personne en question?

— Votre parole seulement, major, dit Rosalia avec une dignité affectée.

Une indescriptible expression d'étonnement se peignit sur le visage de Ralph Ashbuiion.

— Vraiment! dit-il.

— Oh! ne vous étonnez pas, major; celui ou celle qui vous offre ce partage peut se contenter d'un semblable engagement, ayant entre les mains certaines preuves qui remplaceraient, au besoin, un acte en bonne forme.

— Ah ! dit Ralph, je m'explique alors la raison d'être de cette confiance qui m'honore...

Eh bien, mais, tout bien réfléchi, j'aime encore mieux \ous assurer 80,000 dollars de revenu, ma chère Rosalia, et toucher la même somme, que de courir la chance dont vous me parliez tout d'abord.

— Alors c'est bien convenu? dit Rosalia en s'approchant de Ralph.

— Je vous en donne ma parole de soldai.

— C'est bien.

iC LE LORD DE L'aMIR.VCTÉ.

— A présent, ma chère amie, que vous n'avez plus de raisons de faire delà discrétion avecnioi, j'espère que vous voudrez bien nie dire ce que vous comptez faire.

— Très-volonliers. Je compte tout simplement aller au rendez-vous que M. Edgard Asliburlon m'a suppliée de lui accorder pour cette nulL

— Chez vous?

— >'on... chez lui, dans la petite maison de campagne qu'il vient d'acheter sur les bords de l'Ashley... une merveille, un paradis de Mahomet, dit-on !

— L'endroit est des plus galants : mais je ne comprends pas encore bien comment cette enirevue hâtera... comment vous dirais-je...?

— Le malheur que la situation désespérée de M. Edgard peut faire prévoir... Jene sauiais vous l'expliquer, mon cher Ralph... seulement, il est probable que je trouverai là un souper somptueux, ou tout au moins un plateau de rafraîchissements...

— Ah ! je commence à croire que la chose est sérieuse, dit Ralph en airétant sur Rosalia un regard profond.

— Vous savez, dit-elle en jouant avec un petit flacon d'argent qu'elle venait de tirer de sa

lE LORD Dl; I,'AMir.AtTÉ. 47

poche, que je ne puis répondre du passé.

— Que voulez-vous dire?

— Si Edgard a déjà pris toutes ses disppsiiioiis, si vous n'avez rien à en espérer, je n'aurai plus besoin de me souvenir que c'est vous qui m'avez fait présent de ce flacon.

— C'est parfaitement juste.

— A présent, mon cher Ralph, causons un peu de vos affaires... Perkins ma dit que le capitaine Pleydel était arrivé.

— Je le quitte à l'instant : c'est Mogueith qui l'a conduit à l'arseniil.

— Et vous avez fait ce dont nous étions couvenus?

— Oui, machèreRosalia... Mogueith a accepté avec joielecommandemenldemon yacht : Pleydel doit se rendre de suite au phare de Sullivan.

— Allons! dit la créole en jetant de nouveau sa mantille sur sa tête, tout va hien ; et si je réussis, vous n'aurez plus rien à souhaiter.

— Non ! dit le major avec une énergie farouche, car je me serai vengé de ce traître de Mogueith et déharrassé ù tout jamais de ces coquins de prisonniers, que j'exècre encore plus pour tous les ennuis qu'ils me causent que pour le mal qu'ils ont pu nous faire.

l.e bûcher de SarrïanaitMle-

Rainbow élail le seul servileur qu'Edgard eut arneiié ù sa nouvelle habitation des bords de rÂsliley... et la nuit même où Rosalia allait venir au rendez-vous que lui avait donné le jeune homme, Rainbow reparlait pour Charlestovvn, porteur d'un message chimérique.

Au moment oîi dix heures sonnaient, Edgard descendait dans le parc dont la grille élail ouverte.

LE LORB DE L'aM1RA.UTÉ. 49

La créole ne se fit pas attendre longtemps»..

Après avoir déposé un long et ardent baiser sur la main qu'elle lui tendait, Edgard se dirigea avec elle vers la maison silencieuse et solitaire.

Un escalier orné de fleurs et de statues inclinées comme des esclaves devant le maître, les conduisit vers une petite porte basse de marbr« sculpté.

Edgard pressa un ressort, et, enlraiuanl îiosalia à travers un couloir sans fenêtre, éclairé par des lampes d'albâtre, même pendant le jour , -jù les pas étaient assourdis par des tapis, la voix par des murs recouverts d'épaisses éloiïes, il la jeta en quelques secondes, comme emportée sur des ailes, dans le boudoir du réduit d'Asliiey.

Ce|>€ndant, quelquecourt qu'eût é(é ce moment, Rosalia eut le temps de s'assurer que le flacon «l'argent était à sa place, dans un pli de sa robe. Ilosalia était une femme de tête.

Or, le but qu'Edgard voulait atteindre était précisément de lui faire perdre la tête, et le Ijoudoir de la villa était le premier moyen qu'il avait rêvé pour réaliser cet espoir.

Le millionnaire s'était plu à mettre ses millions sur les murailles. Ce n'était pas le boudoir

SO LE LORD DB l'AMlRAriÉ.

jplendide d'une Espagnole, femme d'un hidalgo ; ce n'élail pas le réduit de cachemire et de gaze (le la maîtresse d'un nabab; ce n'était pas le spirituel et radieux salon d'une princesse française qu'il avait réalisé; c'était un harem de l'Orient, au temps où il y avait un Orient et des rois qui commandaient à trois cents millions de sujets, et qui envoyaient leurs lieutenants conquérir des (•ontinents pour rapporler une perle unique à la favorite de Ninive, de Babylone ou de Palinyre.

Edgard avait copié Sardanaple. Il avait mis des draperies d'or sur les divans, des lapis lamés d'argent sous les pieds; on se roulait sur des coussins du cachemire le plus pur, et la soie était la pauvreté de cet étincelant asile.

Une grande statue d'ivoire, avec un collier de diamanis et de rubis, des perles d'une seule goutte, grosses comme des noisettes, auxoreilles, une ceinture parsemée d'émeraudes et de topazes, les mains, les pieds, les bras chargés d'anneaux splendides , représentait Vénus, qui, debout au milieu du boudoir, semblait présider à l'amour.

A ses pieds, sur des coussins de soie rouge, se dressait un trépied chargé de mels exquis qui

IB LORD DB L'aMIRAITÉ. Î)I

n'allendaient que la prêtresse de la statue.

Des lampes de cristal bleu laissaient échapper des lueurs mystérieuses, mêlées aux douces senteurs de l'ambre gris que brûlaient des cassolettes de jaspe et de porphyre.

Tout dans cet air enivrait la tète, fascinait les yeux, transportait l'âme dans un monde inconnu de rêve et d'hallucination.

Rosalia elle-même subit celte influence. Elle n'avait jamais vu semblable richesse.

La créole sentit comme une appréhension sans doule,car, résistant à l'étreintedesonamant, elle eut un moment d'hésitation sur ce seuil ; son destin l'avertissait, la fatalité remporta. Edgard la saisit dans ses bras avec un mouvement passionné et vint la déposer étouidie sur le divan d'or et de pourpre aux pieds de la Vénus.

— Vois, Rosalia, lui dit-il, le sanctuaire que j'ai préparé pour ma divinité.

C'est ici que je m'étais promis de conduire la femme que j'aimerais, afin de lui montrer de quelles richesses mon amour pouvait entourer sa royale beauté.

C'est ici que j'ai rêvé de passer ces heures ailées qui s'écoulent entre les bras de la bicnaimée aux premiers jours d'amour.

b^ LE LORD DE l'aMIRALIÉ.

C'esl ici que j"avais résolu de lui dresser un trône à faire envie aux autres femmes de la lerre, comme ma fortune fait envie aux autres hommes.

Et le jour de réaliser tous ces rêves est venu... car celte femme, c'est toi.

— Moi? répéta Rosalia avec étonneraenl.

— Toi, oui! toi, ma Rosalia, reprit l'ardent jeune homme; toi seule au monde, car loi seule peux lutter avec cette Vénus divine et parfaite, œuvre du plus grand statuaire du monde ; loi seule peux, debout devant la reine de laniour, en te monlranl nue auprès d'elle, loi seule peux lui dire : Tu es bien fière de ton cou, ô déesse ; eh bien , regarde le mien, n'esl-il pas plus beau, plus pur, et plus blanc? Donne-moi donc ce collier de rubis et de diamants qui m'appartientmieux qu'à loi.

El en parlant ainsi, le jeune homme découvrait le cou de Rosalia ; et détachant le collier de la Vénus, il le lui agrafait.

Rosalia ne résista pas: interdite, éperdue, entraînée par Edgard,elle s'abandonna à ce rêve. Elle se vil la maîtresse de cette fortune immense, en voyant brûler d'un feu aussi ardent cet amour qu'elle avail cru éteint; elle vit en ses mains un de ces pouvoirs qui égalent les femmes aux

LE LORD DE L'aMIRAUïK. hù

reines, car Edgard n'avail plus que peu d'années à vivre, et ce peu d'années, une fille de sa race avait mille moyens de l'abréger encore sans crime ni poison. Qu'élait-ce auprès de cela que d'être la maîtresse de Ralph Ashburlon, le gouverneur d'une ville de second ordre, un traître, un assassin, un misérable ?.. Rosalia fit un rêve : elle se vit en Europe, cette sphùre sublime de l'aristocratie; elle se vit réhabilitée, portant un litre splendide, veuve à vingt-deux ans, belle comme les anges et entrant le front haut par sa beauté et sa fortune dans les salons des rois.

Au milieu de ce rêve, elle entrevoyait Edgard qui, arrachant tour à tour les bijoux à la statue, répétait :

— Laisse ces anneaux, déesse; ces mains, ces bras sont plus arrondis et plus étincelants que les tiens.

Ces oreilles sont mieux faites pour la perle de Cléopàtre; ce front, pour le diadème de l'Olympe et du ciel.

Et l'impatient jeune homme, sans cesse plus ardent, arrachait plutôt qu'il ne détachait les vêtements de son adorable maîtresse, pour la comparer à la déesse.

Rosalia le laissait faire. Elle rêvait toujours.

5i LE LORB llE l'aMIRALTÉ.

Tout à coup elle porla vivement la main à son cœur.

Le flacon homicide allait tomber avec la soie qui le recelait.

Ro&alia le retint et resta ainsi un moment, debout devant la statue, la main sur le flacon qu'elle serrait, le regard perdu dans l'espace et comme cherchant l'avenir.

Edgard aussi s'arrêta, et sa figure changea d'expression. Il connaissait le terrible secret du flacon; et, pâle d'épouvante, il lut en traits de feu sur les traits de la femme qu'il avait tant aimée cette lutte suprême entre l'assassinat cl l'ambition.

Ce ne fut que quelques secondes, mais quelques secondes d'un drame inouï... sans nom, sans précédent, et que le monde ne verra plus.

EnQn, Rosalia ouvrit la main, robe et flacon roulèrent sur le tapis, et la jeune femme, nue et radieuse, se tournant vers Edgard :

— Je suis à toi, je laime ! dit-elle en l'enlaçant de ses bras.

— 0 mon adoré! mon amant, mon époux, murmurait encore Rosalia à l'oreille d'Edgard,

LK LORD DE l'aMIRAITÉ. 55

lu me jures que, pour prix de ma faiblesse et do mon abandon, lu ne me quilleras pas, tu ne m'abandonneras jamais?

— Jamais t s'écria Edgard avec force et en se levanl toul à coup. Jamais nous ne nous séparerons, crois-moi bien; quand lu es entrée dans cette maison, tel était déjà mou seul désir, ma seule volonté.

Les yeux d'Edgard flamboyaient tandis qu'il prononçait ses paroles, et ses lèvres blêmes laissaient voir ses dénis contractées.

— Tu me le jures? insista Rosalia qui ne voyait dans l'éclat de ce regard que la passion; tu me le jures, continua-t-elle, d'une voix plus caressante et plus impérieuse à la fois , de cette voix qui dominait tant sir Ralpb , sur ce que tu as de plus sacré!

Edgard fit un mouvement :

— Oui! reprit-il encore avec cet accent qui s'animait à chaque seconde, et je vais te fafre un serment solennel... Attends...

Et il sortit rapidement.

Rosalia crut sans doute qu'il allait chercher quelque objet révéré par lui, une Bible ou le portrait de sa mère; elle s'inquiéta peu de celle sortie.

50 LE LORD DE L'AMinAtTÉ.

Mais, se relevant à moitié nue, encore dans l'ivresse de son triomphe, pleine d'espoir et d'avenir, elle ne put s'empêcher de jeter autour d'elle un regard de superbe possession. Celte vision de splendeur qu'elle avait caressée se dressa de nouveau devant elle; et parcourant lentement celte chambre remplie de trésors, elle alla tour à tour poser le doigt sur chaque chose comme pour en prendre possession ; et enfin , quand, revenue à la Vénus, elle se relrouva devant elle, parée de tous les bijoux qu'elle lui avait enlevés, un cri de Sémiramis triomphante s'échappa involontairement de ses lèvres, et femme et jalouse même devant une statue :

— Tout cela esta moi ! fit-elle superbement.

— A vous, oui , bien à vous, pour toujours, sur la terre et dans l'enfer, à vous pendant l'élernilé! fit derrière elle une voix d homme grave et sévère.

Rosalia se retourna et ne put retenir un cri de terreur : c'était Edgard, mais quel Edgard!

Edgard méconnaissable, pâle, sombre, le front hautain et froncé, non plus l'amant éperdu, mais le juge inexorable.

Rosalia était devant lui haletante, la bouche ontr'ouverte. En un instant la force de celle

LE LORD DE l'aUIRAITÉ. 57

femme sans piiié fui brisée. Elle avait entrevu !e cLàtimeiit.

— Vous avez voulu un sernaenl, lui dit Edgard en lui prenant la main, un serment sacré; eh bien , écoutez, je vais vous en faire un qui le sera, car les gens qui vont mourir ne mentent pas et n'ont pas le temps de trahir leur parole.

— HJourir î vous ! répéta machinalement Uosalia.

— Mourir! mol, reprit Edgard. N'était-ce pas pour cela que vous étiez venue ici?

— Oh! fit Rosalia.

— Et ne sera-ce pas sur celle mort même que je jurerai quand je jurerai sur ce flacon?

Et il lui présenta le flacon de poison qu'il avait ramassé dans les plis de sa robe, pendant qu'elle déflailla statue.

— Edgard, je le jure... reprilRosalia atterrée un instant.

— Ne jurez pas, madame! s'écria Edgard en l'interrompant; il ne faut pas se parjurer, je vous l'ai dit, sur le bord de la tombe.

— La tombe ! fit Rosalia oppressée par une nouvelle terreur.

— Vous étiez venue ici pour me tuer; vous serez satisfaite, je vais mourir; seulement. vous

58 LK LORD DE L'aMIRALTÉ.

n'avez pas compté que le lion se relournail quelque fois avant d'expirer el tuait le cliassear.

— Edgard, vous n'êtes pas un lâche, vous ne nie tuerez pas! tit Rosalia avec un élan.

— Oh! non, soyez tranquille, reprit Edgard a\ee tranquillité, je ne vous tuerai pas; je vous laisserai mourir, voilà tout.

— Comment cela?

— Vous le saurez tout à Theure.

— Non, de suite, de suite; celle angoissç nie lue... Ah ! liens, fit-elle en se niellant à rire aux éclats, lu me mens, lu veux me f;iire peur, lu m'aimes toujours.

— Eh bien, oui, je l'aime toujours, reprit Edgard d'une voix vibrante.

— Ah! fll Rosalia qui sentit sa confiance renaître.

— Oui, je l'aime toujours, continua Edgard du même ton , car l'amour est un senlimenl terrible, mystérieux el falal, el c'est pour cela que je veux en aller chercher le secret autre part. Je l'aime toujours, poursuivil-il avec une sorte d'amer désespoir, quoique lu sois la plus infâme el la plus misérable des créatures...

— Tu mens ! lu mens!... s'écria Rosaha avec énergie.

LE LORD DE l'aMIRALTK. K9

— Je meus ! reprit Edgard; ali ! sans doute, lu es la \ertu même, toi qui es depuis deux ans la complice, l'espionne et la maîtresse de mon infâme frère! toi qui t'es acquis par les rapines et les crimes une fortune plus infùme encore ; toi l'assassin des Anglais prisonniers, le bras qui dirigeait, les coups des résurrectionnisles, la tète qui dirigeait les conseils du major, ces conseils de sang et de pillage; loi qui t'es déguisée pour faire arrêter Cleveland dans un Enfer; toi, enfin, qui es entrée ici ce soir le sourire sur les lèvres et le poison sur ton cœur, comme s'il devait prendre là un venin plus terrible encore... Ah ! lu n'es pas une infjmc?... .Mais dis-moi donc ce que c'est qu'une infâme?

Et Edgard, les bras croisés sur sa poitrine, la regardait avec un tel mépris qu'elle fui obligée de courber la tète sous son œil dédaigneux.

Rosalia ne répondit rien.

— Ah! lu le lais à présent, dit Edgard en lui saisissant le bras ; lu le lais et lu es épouvantée qu'un homme ose le dire en face de pareilles choses, toi dont une fantaisie valait la mort de celui qui te déplaisait, comme pour le mulâtre Acléon.

Rosalia avait relevé lenlemeut la tête, et son

60 LE LORD DE L'aMIKAVTB.

audace commençait à revenir avec sa Laine. Mais à ce monienl Edgard s'écria :

— Une fantaisie! eh bien ! moi, j'en ai eu une aussi aujourd'hui; non pas comme toi et ton amant, une fantaisie de bagne et d'assassin, mais une fantaisie de roi et d'empereur. J'ai assez du monde et de la terre, voyez- vous, madame? conlinua-l-il avec un ton plus digne et plus sévère, j'ai épuisé toutes les coupes, j'ai usé ma santé, et la vie quitte ma poitrine épuisée; eh bien! il me restait un dernier plaisir à connaître... c'était la vengeance.

— La vengeance! fil sourdement la créole, qui sentait sa poitrine s'embraser sous l'atmosphère ardente qui se répandait graduellement autour d'eux.

— Oui ! la vengeance, poursuivit Edgard avec hauteur, une belle vengeance, car c'est une justice aussi; une justice de mon frère, dont je ne pouvais frapper la vie, mais dont le ciel me permet de punir la cupidité, en lui ravissant ma fortune; une justice de toi, monstre à face d'ange, dont je prends la vie pour que lu ne fasses plus de victimes : sang pour sang, c'est la loi.

Rosalia, que toute celle scène épouvantait et qui souffrait d'un verlige étrange, rassembla

LE LORD DE l'aMIUAUTÉ. f'i

loules ses forces, et se dirigea vers la porte.

Mais elle la trouva fermée.

Se retournant alors vers Eilgard, fort pâle, mais résolue :

— Qu'est-ce encore? dit-elle d'un air hautain en désignant la porte.

— Regarde, lit Edgard.

Une langue de flamme montait en crépitant le long de la fenêtre.

— Le feu! s'écria Rosalia terrifiée.

— La mort, dit Edgard avec calme.

— Oh! je veu.x fuir, je sortirai, je m'échapperai! reprit Rosalia en frappant avec fureur la porte immobile.

Le feu montait toujours.

Elle se tordait les mains, priait et suppliait Edgard, qui la regardait avec mépris.

Le feu brisa la fenêtre qui s'ouvrit en craquant.

— Oli ! s'écria Rosalia, une issue!

Elle allait s'élancer.

Edgard la saisit d'un bras puissant.

— Non, pas d'issue, lui dit-il, pas d'issue; la mort ensemble, puisque lu m'aimes, avec tous ces trésors, puisque tu les désirais si passionnément que tu m'as fait jurer de ne pas l'en séparer. La mort d'une reine, puisque lu voulais être

02 I* LORU DR L'aMJRMTË.

reine, d'une déesse, puisque tu insullais Vénus, le bûcher de Sardana|)ale!

Alors commença une lulle terrible, mêlée de cris et d'imprécations, entre ces deux êtres qui, une heure avant, se tordaient dans les fureurs de la passion ; lulle insensée et d iabolique, car autour d'eux le feu dévorait toiil : marbres, trésors, tissus précieux, tout s'engloutissait dans l'incendie; lulle sans nom qui dura jusqu'au moment où le peuple, accouru enfin aux flammes, put apercevoir un instant, au milieu de l'incendie, un ihonime el une femme se tordant aux pieds d'une pâle slalue qui semblait les regarder comme deux victimes humaines offertes à son culte.

Puis un craquement se fit enlendre, el loul disparut dans le brasier, l'honime, la feniuie cl la Vénus vengeresse.

L'étoile poluire.

Cleveland ignorait encore le drame lerriblc auquel nous venons d'assister, lorsqu'il aborda à Sullivan.

Avant de se séparer de son fils, Dunbar lui avait expliqué dans ses moindres détails le plan qu'il avait arrêté, et dont voici l'aperçu en quelques mois :

Après avoir i)ris à bord de son yacht Christol cl SCS compagnons de la forge de Melbury, le

01 LE LORD DE L'aMIRAITÊ.

lord devait, sous prélexte de transborder les prisonniers de la batterie du nord sur une autre batterie, mettre le cap sur l'île de Sullivan oij le canot irait prendre le capitaine de la Magicienne et les quatre matelots qui s'y trouvaient avec le bateau de pècbe; une fois embarqués, le yacbl forçait de voiles pour rallier la flotte de l'amiral Parker qui croisait en ce moment dans les eaux (le Georgetown.

Cleveland avait d'abord insisté pour ne pas quitter son père; mais le lord avait exigé qu'il se rendît au phare pour prendre connaissance de la missive que le major devait lui envoyer.

Les ordres du major pouvaient contenir des avis d'une importance immense pour eux, et ils ne devaient donc rien négliger pour assurer le succès de leur entreprise.

Cleveland monta sur une des yoles de l'amirauté, et après deux heures de mer il aborda de nouveau à Sullivan.

Le commandant de la Magicienne sentit son cœur se briser dans sa poitrine lorsqu'il posa le pied sur la première marche de l'escalier du phare.

Le hasard se plaisait encore à réunir les deux jeunes gens, comme pour insulter à leur résignation.

LE LORD f)E LAMIR.VITÉ. 05

La première personne que renconira Clevelaiid fui le digne serviteur du docteur : Robinson, qui eut beaucoup de peine à le reconnaître sous SOI) déguisement.

— Voyons, dit le corsaire, annonce-moi Iiien vile au capitaine Fergusson.

— Tout de suite, monsieur Cleveland ; mais auparavant, hiissez-moi vous prévenir d'une chose, dit le vieux serviieurd'un air mystérieux.

— Parle.

— Avez-vous rencontré les matelots que milord Dulibar votre père avait envoyés à Schutes- Folly.

— Non.

— Eh bien , ils sont ici depuis hier; leur bateau est amarré entre les rochers de Glastovvn.

— Ah! tant mieux, dit Cleveland avec joie, je serai heureux de serrer la main à ces braves gens.

— Ah! reprit Robiuson avec embarras, c'est que vous ne devez pas faire semblant de les connaître.

— Même devant le capitaine Fergusson?

— Surtout devant le capitaine Fergusson.

— Et pourquoi cela ?

— Je l'ignore; mais il paraît que le lord de

(TC LE LORD DB l'amirauté.

Tamiraulé a des motifs sérieux pour agir ainsi.

— C'est bien, dit le corsaire, je me conformerai à celte consigne.

— Si le capitaine Fergusson se doutait que les pécheurs qu'il laisse rôder autour du phare sont des Anglais déguisés, il est probable qu'il prendrait une décision énergique à leur égard.

— Tu as raison. Mais sais-tu au moins ce qu'ils viennent faire à Sullivan?

— Non! fit Robinson après avoir hésité un instant.

— Peu m'importe après tout, dit Cleveland ; le lord de l'amirauté a bien le droit d'agir sans me consulter.

Et, précédé par le bonhomme, Cleveland entra chez le capitaine.

Fergusson était seul.

Assis devant une table chargée de caries marines et de livres, il lisait avec une attention singulière des dépêches qu'il venait de recevoir de Charlestown.

En quelques mots Cleveland l'eut mis au courant.

Mais à mesure que le jeune homme parlait, une expression de tristesse se peignait sur le visage du père de miss Eva.

LE tORD DE l'aMIRVITÉ. 67

— Tenez, dit-il à Clevelaiid en lui présentant hi dépèclie qu'il lisait an moment de son arrivée, voilà la lettre de crédit que m'adressait le major Ralph à votre sujet.

Cleveland parcourut rapidement la dépêche.

— Voici maintenant celle que je dois remettre au capitaine Pleydel... lisez, mon ami.

Le corsaire brisa vivement le cachet de l'enveloppe et lut à mi-voix :

« Le capitaine Pleydel fera éteindre le feu de » Sullivan dans la nuit du 19 aoiit, à une heure.

» Dans le cas oii le capitaine Fergusson, gar- »dien du phare, refuserait d'exécuter cet ordre, » sa désobéissance auxordres de l'amirauté sérail » considérée comme crime de trahison et punie y> comme telle.

» Ralph Ashburto^.

» Fait à l'arsenal de Charleslown, ce 17 aoùl 1777. »

— Quelle étrange mission ! mermura Cleveland en laissant tomber le papier à terre : c'est en vain que je cherche à comprendre le mystère qu'elle renferme.

68 LI5 LORD DE I.'aMIRACTÉ.

— Je vais vous l'exiiliqucr, moi, dil Fcrgusson avec calme : tous lus navires qui sortent de Ciiarieslown pour gagner la haute mer passent à un mille à peine des rochers de Glaslown-Sullivan.

Dans le jour les bouées leur indiquent le chenal.

La nuil ils s'orientent sur le feu du phare, qui, semblable à l'étoile polaire, leur trace leur roule.

Que le feu s'éteigne, que les ténèbres se fassent subitement, les pilotes trompés par le second feu qui brille à la pointe de Moultrie, mettent la barre sur les rochers de Glaslown qu'ils pensent éviter; et leur navire va se briser sur les rocs à fleur d'eau.

— Mon Dieu ! s'écria Cleveland avec désespoir; et mon père qui doit s'embarquer cette nuit... Oh! je comprends maintenant, le major savait loul ! oh ! le misérable ! le misérable !

Mais la Providence ne pouvait permettre l'accomplissement d'un crime exécrable, et elle m'a envoyé comme un sau\eur.

Fergusson ramassa lentement la dépêche, el désignant du doigt le dernier paragraphe... il le relut à haute voix.

— Savez-vous quel châtiment m'attend, si je

LE LORD DE l'aMIBACTÉ. 69

n'obéis pas, Clevelaïul? La peine des assassins et des voleurs... la potence!

Un cri d'horreur s'élança des lèvres du jeune homme.

— Non ! c'est impossible, dit-il avec désespoir. Vous ne pouvez exécuter un pareil ordre; vous ne pouvez vous faire le complice d'un tel monstre... Vous, devenir un naufrageur! jamais je ne croirai cela.

— El vous avez raison, Cleveland, s'écria Fergusson dont le visage s'illumina subitement d'un éclair de fierté; car mieux vaut encore la mort que le déshonneur.

— Mourir, vous! répéta Cleveland en lui prenant les deux mains... Mourir! vous qui nous sauvez; oh! par le Dieu qui m'entend et qui me juge, cela ne sera pas.

— Oui , si vous parlez de la mort infaïuanle infligée par la main du bourreau. Mais vous êtes soldai, Cleveland, et vous savez quel parti doit prendre un soldat qui se trouve placé entre une lâcheté et une trahison.

— Je ne sais rien, exclama le jeune homme avec exaltation, mais je veux que vous viviez.

— Voyons, du calme, mon ami, dit le capitaine en laissant tomber ses deux mains sur les

70 LB LORD DE l'aMIRAUTÉ.

épaules (lu corsaire; à quoi bon nous déballrc conlre des événcnienls plus puissants que noire raison ?

Réfléchissez, Cleveland.

Si j'exécule les ordres que me donne le major, je descends au rang des bandils el des pillards de grèves, je suis déshonoré à jamais aux yeux de mes camarades.

Si je refuse de m'avilir en obéissant , Ashburton me fait passer devant le conseil d'amirauté qui me condamne sans pitié; car je n'ai pas à juger de la conduite de mes supérieurs, et je ne dois être pour eux que l'instrument docile de leur volonté.

Vous voyez donc bien que je n"ai qu'un seul moyen de sortir avec honneur de ma situation.

— Implacable réalité! murmura le corsaire d'une voix étouffée en laissant retomber sa tête entre ses mains.

— : Vous voyez bien que si vous étiez à ma place, vous agiriez de même.

— Mais votre enfant... votre chère Eva ! s'écria le jeune homme d'une voix brisée.

— Ma fille trouvera un protecteur, un ami qui ne l'abandonnera pas.

— Oui, voire frère.

— Mon frère d'abord, et une autre personne.

— Qui donc? demanda Cleveland en pâlissant.

— Vous, Cleveland.

— Moi 1

— Vous qui l'aimez autant qu'elle vous aime.

— Quoi! vous saviez...?

— Edgard m'avait tout appris avant votre départ.

— Eh bien, oui, capitaine, fit résolument le corsaire, Edgard vous a dit la vérité. J'aime miss Eva... je l'aime de cet amour noble et saint qui inspire tous les grands dévouements, qui fait supporter toutes !es misères.

Si j'ai gardé le silence, c'est que miss Eva, connaissant mieux que moi l'indomptable fierté de votre caractère, a exigé de moi ce sacrifice.

Le nom queje vais porter, ma fortune à venir, devaient, disait-elle, être un obstacle éternel à notre bonheur : dites un mot, capitaine, et je renonce à tout cela pour mériter la main de votre enfant.

— Eva disait vrai, mon ami; hier encore j'eusse refusé la demande que vous me faites... aujourd'hui, c'est moi qui vous supplie de veiller sur ma fille et de devenir son époux.

11 LB LORD UK I.'aMIU 1I!TÉ.

Que vous soyez iioLîv, que vous soyez riche, peu m'iinporle à préjnil... l'aclion que j'aurai accomplie égalisera toujours noire rang.

— De quelle action parles-tu donc? dit le docteur qui venait d'entrer avec Eva.

— Silence, ami, fit le capitaine en serrant avec effusion la main du corsaire. Je vais le le dire, frère, contiuua-l-il en allirant sa fille dans ses bras.

J'allais sacrifier ton bonheur à un orgueil égoïste, ma pauvre Eva...

J'allais faire regretter à un brave enfant son obscurité et sa pauvreté.

— Que voulez-vous dire, mon père? dit Eva en pâlissant.

— Eva, le capitaine Dunbar vient de me demander ta main..., reprit Fergusson avec bonté; l'aimes-tu assez pour consentir à le suivre en Angleterre?

— Oh! parlez! parlez, miss! s'écria Cleveland avec un geste suppliant.

— Sans vous, mon père? dit elle après un silence.

— Sans moi, reprit Fergusson en essayant de dominer son émotion.

— Vous partirez seul, Cleveland, dit-elle d'une

LE LORD Di: l'amirauté. 7,")

voix douce el résignée. Mon devoir est encore plus grand que mon amour.

— Non ! s'écria Fergusson en prenant la main du corsaire et en la plaçant dans celle d'Eva: car maintenant que je sais que tu l'aimes, je l'ordonne de nrobéir... Qu'elle soit votre femme, Cleveland, qu'elle soit heureuse avec vous.

— Eva ! ma chère Eva ! s'écria le corsaire en déposant un baiser sur le front de la jolie enfant.

— Ah çà ! mais snis-je bien éveille? grommela le docteur en se frottant les yeux.

— Oui, dit Fergusson en passant son bras sous celui de son frère; notre rêve s'achève.

— Et le leur commence... Ah! les enfants! des ingrats qui ne se sentent pas plutôt des ailes qu'ils MOUS abandonnent.

La journée suivante fui une journée de désespoir et de deuil pour les hôîes de Sullivan, car ils apprirent par Robinson la mort d'Edgard el de Rosalia.

Cleveland comprit tout ce qui s'était passé dans celle terrible nuit.

En se sacrifiant au bonheur de ses amis, Edgard s'était vengé en même temps de la misérablecréatnre qui s'était faite leur mauvaisgénie.

7i LK LOKD DE l'aMIRAITÉ.

Le Icstanieiil, confié par lui nu docteur, prouvait clairement d'ailleurs que le hasard n'était pour rien dans cet événement.

Le chagrin qu'éprouvèrent les deux jeunes gens fut si profond, qu'ils oublièrent leur bonheur présent pour pleurer celui dont le souvenir devait vivre éternellement au fond de leurs cœurs.

Le docteur seul, qui connaissait mieux que personne la situation désespérée d'Edgard, était calme et résigné.

Celte fin violente lui semblait cent fois préférable à une agonie lente et obscure.

La résolution du capitaine, résolution que le corsaire avait essayé en vain de combatlre, plaçait le malheureux jeune homme dans une position terrible, car la mort se dressait toujours livide et menaçante entre ceux qu'il aimait.

Les heures s'écoulaient rapides et implacables, et à mesure qu'elles tombaient dans l'éternité, la réalité apparaissait plus menaçante.

La nuit vint enfin, et avec les ténèbres les angoisses du corsaire ne firent que s'accroître.

Onze heurts venaient de sonner, et le capitaine, après avoir embrassé sa fille el son frère, s'était relire dans son cabinet de travail pour

écrire ses dernières volontés el allcndre l'heure filiale.

Cleveland, qui l'avait acconi|)agné. fît une dernière tentative pour le sauver.

Fergusson fut inflexible.

— A quoi bon lutter contre une impossibilité? dit-il en chargeant tranquillement un pistolet qu'il déposa ensuite sur la table: — si j'éteins ce phare, votre père et vos amis périssent sous nos yeux.

La mort seule peut effacer ma trahison.

Le corsaire serra une dernière fois la main du brave capitaine et redescendit à la hâte l'escalier du phare.

Une lueur d'espoir venait d'éclairer sa pensée.

Robinson lui avait parlé des quatre marins qui se trouvaient alors à Sullivan... S'il parvenait à les rencontrer, le capitaine était sauvé, car il le faisait enlever et conduire à bord du bateau.

Cleveland marclin rapidement vers la mer qui déferlait alors, avec un bruit sinistre, contre les rochers de Glaslown, et ses yeux se lixèrent avidement sur la petite crique oij mouillaient les embarcations de l'ilc.

iJ LK LORI) DK l'amirauté.

Un seul balcau élail à l'ancre à une porlée de carabine de la plage,

Clevelaiid allait le héler, lorsqu'il entendit le sable crépiier derrière lui et des voix cliuclioter tout bas.

— Qui va là? cria le jeune homme en portant la main sur la garde de son sabie.

Une ombre se détacha sur le ciel.

— Est-ce vous, Pleydel? dit le major Ralph en marchant sur lui.

Le corsaire recula terrifié devant cette sinistre apparition.

— Vous, major! s'écria-l-il.

Asliburton se retourna vers les deux marins qui raccompagnaient.

— Prévenez le capitaine Fergusson, dit-il en leur indiquant le phare, dont le feu éclairait en ce moment la grève.

Les deux hommes s'inclinèrent devant leur maître cl se dirigèrent vers le phare.

Le silence de ces deux personnages, le soin qu'ils niellaient à cacher leurs traits sous le capuchon de leur vareuse, ajoutaient encore au fantastique de cette scène.

— Que se passe-l-il donc, major? dit enfin Cleveland.

LE LÛRD DE l'aMIRADIB. 77

— Un peu de patience, mon clierPIcydel, reprit le major lt)ul en se tiébarrassanl de son manteau, nous avons le temps, allez.

Vous avez pris connaissance de la dépêche que vous a remise Fergusson?

— Oui, major.

— Et vous avez deviné sans doute le sens de Tordre qu'elle renfermait?

— Je le crois, major, dit Cleveland avec une étrange expression, et puisque vous êtes venu en personne pour assister au spectacle d'un naufrage, je profilerai d'une aussi bonne occasion pour vous donner la représentation d'une comédie dont vous ne connaissez encore que le prologue.

— Vraiment, dit le major en s'adossanl contre le rocher, contez-moi vite cela, Pleydel.

Le vent qui soufflait de terre apporta en ce moment aux doux hommes le bruit d'une rumeur lointaine.

— Ali! ah! dit le major en prêtant l'oreille, le capitaine aura voulu résister à mes hommes.

— Mon Dieu ! que se passe-t-il donc? murmura Cleveland, en voyant des ombres glisser devant la porte du phare et se perdre derrière la rampe de rochers qui descendait jusqu'il la mer.

78 LE LORD BE I'aMIRACTÉ.

— Vous me disiez, capitaine...? reprit le major.

— Je disais, répliqua Cleveland avec une énergie farouche, que si vous étiez venu pour voir un naufrage, je vous avais ménagé un autre spectacle.

— Oh! dit Ralph en riant, je ne pense pas qu'il soit aussi intéressant que celui auquel nous allons assister, car vous ne vous douiez pas, capitaine, de rinlérèl qu'il renferme.

Voyez cette mer furieuse, écoulez le bruit de ces vagues sur les rochers, et avouez que la décoration est splendide.

L'n coup de canon résonna au loin, répété par tous les échos de la côte.

— Entendez-vous ce signal ? s"écria le major radieux : eh bien , il m'annonce que ce misérable Mogueilh double en ce moment la pointe de Schutes-Foll) ; Mogueith qui s'évade de Charlestown avec tous les prisonniers de la batterio du nord... Mogueilh qui se guide sur la lumière de ce phare pour éviter les rochers de Glastown, et qui, perdu bientôt dans les ténèbres qui vont se faire autour de nous, va venir se briser à nos pieds.

Et une sorte de ('élire furieux s" emparant de

LE LORD DE l'amIRACTIS. 7!)

Ralph, il éleiidil les deux bras vers la mer el s'écria :

— Merci, démon de la lempêle, merci, ta part te sera faite, je le jure, si lu souffles bien fort... Hier c'était ton ennemi le démon du feu qui se faisait mon esclave, en emportant sur son aile mon frère maudit, et cette créature infâme, cette Rosalia, que je haïssais presque autant que lui. Allons, à l'œuvre, mes dignes alliés, à l'œuvre...

Et, se retournant vers le phare qui brillait toujours :

— Mais celte flamme ne s'éteindra donc past fit-il avec rage.

— Non, dit Cleveland en marehant sur lui-, non, major, car Fergusson n'obéira pas aux ordres que vous lui avez donnés.

— Et pourquoi?

— Il le demande, le misérable! exclama Cleveland avec emportement. Fergusson n'obéira pas parce que je ne suis pas le capitaine Pleydel.

— Qui donc cles-vous? s'écria Ralph en tirant son sabre.

Le corsaire porta rapidement la main sur la garde du sien, et recula de deux pas pours« mettre sur la défensive.

80 LE lOr.D DE L'AMIRilTK.

— Je suis le corsaire Clevelaiid, le ûis de Mogueilh , de Mogueilh qui n'est aulre' que Duiibar, lord de Famiraulé.

Un cri de fureur s'élança de la poitrine du major, qui, passant son sabre dans sa main gauche, prit un pistolet à sa ceinture et l'arma précipitamment.

— ; Aliî reprit-il d'une voix sourde, il y a longtemps que je soiiliailais de me trouver fïce à face avec toi. Allons, fils de Dunbar, lord de l'amirauté, recouiniaiide ton âme à Dieu, car tu vas mourir.

— Ce sera donc dans un duel loyal! s'écria Cleveland en tirant à son tour un pistolet de sa poclie et en ajustant le major.

En ce moment, et comme si quelqueenchanleur eût levé sa baguette magique, robscurité la plus complète s'étendit sur les rochers.

Les deux hommes se retournèrent en même temps vers le phare, dont le feu venait de s'éteindre subitement.

— Regarde! exclama le major, et vois comme les ordres sont exécutés.

Le corsaire poussa un cri désespéré et tenta de s'élancer vers le phare ; mais en trois bonds le major s'était jeté derrière le rocher, et, debout

LU LORD UE l'aHIRALTIJ. 81

sur le seuil de la porte, il en défendait l'entrée le pistolet d'une main, le sabre de l'autre.

Cieveland éleva son arme à la Iiauteur de la poitrine de son ennemi et appuya le doigt sur la délente.

L'amorce seule brûla.

Un éclat de rire strident accueillit cette tentative désespérée.

— Tu le vols, dit Ralph en se croisant les bras, le diable est pour moi. — Allons, résigiietoi, Dunbar...

— Non, tuez-moi, infâme! s'écria Cieveland avec rage, en venant se poser en face de son adversaire.

— Oh! j'ai le temps! reprit Ralph, la mort le serait trop, douce maintemant : il faut que tu assistes à la vengeance de Ralph Ashburton, que lu entendes les cris de désespoir de tes amis, que tu sois témoin de l'agonie de ton père, le lord de l'amirauté.

Ralph achevait à peine ces mots, qu'une ombre se dressait derrière lui et qu'une main lui arrachait brusquement son pistolet.

— Allons, place, major! s'écria lord Dunbar en le repoussant loin de lui.

Ralph recula terrifié.

82 LE LORD on l'amiracté.

Dunbar et ChrisloI descendirent vivement les marches de l'escalier.

— Ah! mon père, mon père! s'écria Cleveland en se jetant daps ses bras.

— Qu'en dites-vous, major? fit le pilolin en allant se poster devant la rampe qui descendait à la mer, afin de lui couper la retraite.

Une nappe éclatante de lumière s'étendit au même instant sur la mer et dans le ciel.

Le phare de Sullivan n"avail jamais été plus resplendissant.

Raljih poussa un eri rauque et appuya avec désespoir ses poings sur son front.

— Cleveland, fil Dunbar en serrant son fils eontre son cœur, j'ai sauvé tous ceux que lu aimes, lu les retrouveras dans une heure à bord de ton navire.

— Mais le capitaine Fergusson...

— Le capitaine, le docteur et miss Eva, enlevés par mes ordres, nous alleudenl en ce momenl sur le bateau qui va nous conduire au milieu de la flotte anglaise.

— Venez, mon père, venez! s'écria le corsaire en cherchant à l'enlrainer.

— Un instant encore, dit-il en s'approchanl du major.

LE tORD DE l'aMIBALTÉ. 85

Vous êtes mon prisonnier, major Aslibiirton, dil-il iivec calme; — demain, avant de faire ouvrir le feu contre la ville, j'enverrai un parlementaire pour que vous soyez échangé contre les prisonniers qui restent encore sur les batteries flottantes.

— Moi, s'écria Ralph haletant de fureur; moi je sauverais ces misérables ! jamais.

— Ah ! nous voulons faire le méchant, dit Christol en commençant à se débarrasser de sa veste de matelot. Dites encore un peu que vous refusez, pour voir...

Mais avant que le pilotin eût eu le temps de s'assurer de lui, le major s'était élancé sur la pointe d'un rocher qui surplombait en cet endroit les récifs de Glastovvn.

— Ah! ah! s'écria-t-il, vos mesures étaient bien prises, milord, mais vous aviez compté sans l'indomptable volonté du major Ralph Ashburlon : envoyez demain votre parlementaire, lord de l'amiraulé, et échangez, si vous pouvez, vos prisonniers contre un cadavre!

Et prenant un élan furieux, il s'élança dans le gouffre ouvert sous ses pieds.

Un bruit sourd et un cri plaintif montèrent de J'abime.

84 LE LORD nt l'amiraité.

— Que Dieu lui pardonne le mal qu'il a fail! dit Dunbar en saisissant la main de Clcvelanii i|ui était resté comme imn)obilisé par la terreur.

— Étrange destinée! murmura le corsaire; lui aussi devait finir par le suicide!

KPILOGIE.

I^a Itlagicicnne.

Le lendemain, lorsque le soleil levant éclaira de ses premières lueurs la radedeCliarleslownJa flotte anglaise commandée par l'amiral Peler Parker était embossée à une petite portée de canon de l'île de Sullivan , et sa ligne de combat s'étendait depuis le fort de Moullrie jusqu'aux balteries de Ilalfmoon.

Avant d'ouvrir le feu, les deux amiraux Parker et Dunbar avaient envoyé à terre un par-

86 LE LORD DE l'aJIIRACTÉ.

lemenlaire pour sommer le colonel Moullrie , commandant de l'île, de se rendre.

En attendant le retour de ce parlementaire, les équipages avaient fait leur branle-bas de combat, et n'attendaient plus qu'un signal pour engager l'action.

Le yaclil de guerre sur lequel les prisonniers s'étaient évadés avait jeté l'ancre en face de la batterie de Halfmoon.

Cbristol et André, le vieux maître d'équipage, en avaient le commandement; quant à la Magicienne, elle était embossée à côté du vaisseau amiral, sous le feu du fort de Moultrie, la batterie la plus importante de l'île...

Les deux frères Fergusson et miss Eva avaient été conduits sur la goélette , dont Cleveland reprenait le commandement.

Le brave capitaine Fergusson était calme et résigné.

Les événements qui venaient de s'accomplir, en sauvegardant son honneur militaire, le rattachaient à tous ceux qu'il aimait.

Le cœur du père l'emportait alors sur l'âme du soldat.

Le docteur avait accepté les faits avec une joie véritable, car, le danger passe, Fergusson n'avait

LE LORD DE L'aMIBAUTÉ. 87

pas hésité à lui avouer la résolution désespérée qu'il avait prise, en présence des instructions du major. Comprenant qu'avant peu ses services allaient devenir nécessaires à bord, l'excellent homme commençait à s'installer une ambulance dans la batterie basse.

Depuis son retour, Cleveland avait eu à peine le temps d'échanger quelques mots avec ses amis, car ses devoirs de commandant parlaient plus haut que les sentiments affectueux de son cœur.

Le parlementaire n'était pas encore de retour, korsqu'un canot, se détachantdu vaisseau amiral, accosta devant l'escalier de la Magicienne.

L'amiral Peter Parker, lord Dunbar et deux officiers d'état-major montèrent sur le pont de la goélette.

Cleveland alla recevoir les deux amiraux au bas de l'escalier, pendant que l'équipage rangé sur le pont et dans les vergues poussait un triple hourra.

Le lord de l'amirauté était extrêmemenl pâle. Lecapilaine Fergusson et sa fille se tenaient à l'écart au pied du mût de misaine.

Dunbar serra Cleveland dans ses bras, et le présentant à l'amiral Parker:

88 LE LORD DE L'aMIRAITÉ.

— Milord,dilil avec émolion, puisque vous avez bien voulu me faire la grâce de ni'acconipagncr à bord de celle goclelle, penneltez-moi de vous présenler mon Ois, sir Cleveland Dunbar, commaiidanl de la Magicienne.

— Votre fils? répéta l'amiral élonné.

— Oui, milord, el comme je ne reverrai peutèlre jamais l'Anglelerre, comme je puis êlre lue dans le combal que nous allons livrer, c'esl à vous que je confie ces litres el ces actes qui assurent à mon enfant un nom el une fortune.

Lord Parker prit delà main gauche les papiers que lui présentait son collègue, el lendit la droite au jeune corsaire.

— Je vous jure qu'il sera fail ainsi que vous le souhaitez, mon ami, dit-il avec bonté.

Je vous connaissais déjà de réputation, capitaine Cleveland; votre goélette est bien vieille el bien fatiguée par les courses glorieuses qu'elle a faites dans l'Atlantique ; ne la ménagez pas aujourd'hui ; ramenez-la-moi bien trouée par les boulets, bien déchirée par la mitraille, el je vous l'échangerai contre une belle frégate loiile neuve.

— Alors à ce soir, milord, dit fièrement le corsaire en s'inclinant devant te lord.

LE liORD DE l'aSTRAUTÉ. S9

— Sur quel navire voulez-vous combatlrc, niilord Dunbar? demanda Parker.

Dunbar étendit la main vers la batterie de Moultrie, sur laquelle l'ennemi roulait à la hâte de nouvelles pièces de siège.

— Je pense, milord, dit-il simplement, que la place est trop bonne pour que j'aie besoin d'en ebercher une a.utre.

•— Soit, fit lord Parker, faites donc bisser voire pavillon à bord de la Magicienne.

— Merci, milord, reprit le lord en lui serrant la main avec effusion.

— Je retourne à bord pour recevoir le parlementaire que j'ai expédié... Attendez, pour ouvrir le feu, que le Boyal-Gcorges vous en donne le signal. Au revoir, milord, au revoir, capitaine Cleveland.

Quelques minutes après, l'amiral Parker remontait à bord du Royal-Georges et le pavillon amiral flottait sur la Magicienne.

— Mon père! mon bon père! s'écria Cleveland quand l'amiral Parkei- eut quitté le bord, merci pour ce que vous avez fait pour moi! Je serai digrte de cet honneur.

— Oui, fil lord Dunbar en le regardant avec orgueil, et je remercie le ciel de m'avoir conservé

90 LE LORO DE L'aMIRAUTÉ.

un fils tel que loi. Voyons, mon brave enfant, me pardonnes-tu maintenant?

Cleveland jeta ses bras autour du cou de son père et appuya ses lèvres sur son front décolore.

— Je vous aime et je vous honore, mon père, dit-il d'une voix douce et caressante.

Fergusson et Eva passèrent en ce moment près d'eux pour descendre dans l'entre-ponl.

Cleveland s'élança au-ievanl de ses amis; prenant Eva par la main, il l'attira doucement vers son père.

— Mon père, reprit-il en souriant, vous avez encore un enfanta embrasser.

— Et un ami, ajouta lord Dunbar, en ouvrant ses bras au capitaine Fergusson qui se tenait timidement à l'écart.

Allons, ne me gardez pas rancune de vous avoir sauvé la vie, dit-il avec bonté.

— Deux fois même, reprit Fergusson; aussi, comme je craignais de ne pas avoir le temps de m'acquilter envers vous, c'est Eva que j'ai chargée de ce soin.

— Oui, fit le lord, parce que vous saviez bien que son amour pour mon fils payerait au de!à voire dette de reconnaissance.

— Eh bien , ai-je réussi, milord?

LB LORD DE l'aMIRACTB. 91

— Oui, pour ce qui me regarde ; mais Cleveland, auquel vous accordiez une si généreuse liospilalilé, pour qui vous vous exposiez à un cliùliment terrible, Cleveland sera toujours, quoi qu'il fasse, votre débiteur.

— Qu'il m'aime et m'estime toujours comme je l'aime el l'estime, voilà tout ce que je lui demande, dit Fergusson en prenant les mains de ses deux enfants.

— Nous ferons mieux, mon bon père, dit Eva en l'enlaçant dans ses bras, nous vous ferons oublier tout ce que vous quittez pour nous.

— Ah ! je ne regrette plus rien maintenant, dit-il avec entraînement.

Un coup de canon éclata en ce moment dans l'espace.

— Le signal ! s'écria le lord en voyant un petit nuage de fumée monter au travers des haubans du Royal-Georges.

— Enfin! exclama Cleveland, dont le visage s'illumina d'un éclair joyeux, à bientôt, ma chère Eva, à bientôt, ma femme bien aimée.

— Allons, capitaine , dit vivement le lord auquel un matelot venait de remettre un portevoix. Vous êtes encore notre prisonnier : emmenez vile notre enfant, et ne quittez pas votre

relraile pendaiil le combat ; je le veux... je vous en prie.

— J'obéis, niilord, dilFergussonen reprenant le bras de sa fille, que Dieu vous garde tous deux!

Cievcland déposa un dernier baiser sur le front de sa fiancée et gagna avec son père l'arrière du navire.

Une bordée formidable partit en ce moment des flancs du Royal-Georges, et un long bourra de triomphe poussé par tous les équipages s'élança dans les airs. •

Une longue traînée de flamme el de fumée raya la côte, et un ouragan de fer passa au travers des agrès du navire.

Le fort de Moultrie el les batteries de terre de la côte venaient de répondre à l'allaque du vaisseau amiral.

— Commencez le feu ! commanda le lord de l'amirauté d'une voix tonnante.

— Feu ! cria Cleveland en se penchant sur le grand panneau.

Les seize caronades de tribord lirèrenl à la fois.

La Magicienne trembla sur ses ancres el une nappe de fuméç blanche monta lentement jusqu'à ses vergues.

LE LORD DE l'aMIRAUTÉ. Od

Nous ne suivrons pas toutes les péripéties de ce combat célèbre dans l'histoire.

Nous nous bornerons à raconter au lecteur l'épisode le plus remarquable de cette journée.

Après deux heures de siège, les batteries do Ilalfmoon, démontées de toutes leurs pièces, suspendirent leur feu, et les navires qui étaient embossés à la pointe de Glastown remontèrent alors le Cooper pour aller bombarder la ville.

La Magicienne seule ne rallia point la flotte, car la batterie de Moultrie n'avait pas suspendu son feu, et lord Dunbar ne voulait pas quitter sa ligne de combat avant de l'avoir réduite au silence.

C'était un véritable duel entre la goëlelle et le fort.

Rasée de son grand màt, et trouée par les boulets, la Magicienne faisait des prodiges de valeur.

Une dernière volée, parliede terre, ayant coupé le grelin de l'ancre du bossoir de tribord, Dunbar s'élança à l'avant du navire pourfaire mouiller de suite une autre ancre; mais, au moment où il se penchait sur le bastingage, un boulet le frappa à l'épaule.

04 LE I.ORD DK l'aXIRAITÉ.

— Mon père ! mon père, s'écria Clevelandavec désespoir, en le recevant loul sanglant dans ses bras.

Un gémissement s"exiiala de la poitrine du lord de l'amirauté, et s'affaissant lentement sur luimême, il roula sur le pont, à celle même place où, vingt ans auparavant, Lolliian était^ tombé frappé par lui.

Le souvenir de cette terrible nuit revint subitement à l'esprit du moribond.

— Ab! murmura-t-il en regardant avec égarement le ruisseau de sang qui coulait entre les rainures des plancbes, le sang seul devait effacer le sang! Seigneur! Seigneur! ayez pitié de moi !

Et il retomba inanimé dans les bras de son liis.

— Mon père! mon pauvre père! s'écria Cleveland avec désespoir.

En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule.

Le capitaine Fergusson. pâle et défait, se tenait debout près de lui, lui tendant le porte-voix que le lord de l'anjiraulc avait laissé tomber sur le pont.

— Votre devoir est encore plus grand que

I,K LORD DE l'AMIRAITÉ. 9o

\olre douleur, capilaine Clevcland, dil-il avec anlorité.

Cleveland bondit jusqu'au banc de quart.

— Feu ! camarades ! cria-l-il d'une voix éclatante, et vive l'Anglelerre!

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