‹ Le lord de l'amirautéChapitre 2 sur 7 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

LE DOCTEUR TRIFONE.

La PiaEza Reale.

Vous ne l'avez pas oublié, n'est-ce pas? cet illustre docteur Trifone, ce prince de l'orviétan, ce prodigieux inventeur du bol de Palestine qui tenait son cabinet de consultations à la Piazza Reale à Naples.

Que de fois me suis-je arrêté devant ces tréteaux poudreux sur lesquels frétillait cetteélrange marionnette humaine qui n'était au premier coup

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d'oeil que perruque, que jabol cl que drap sang^ dragon rechampi d'or!

Quelle verve, et surloul quel admirable laleiil de mime! Un sauvage du Labrador leùt compris à la troisième passe, ce mirifique charlatan, et comme ces naïfs marchands d'eau de la Cliiaia quileregardaientbouche béante, il eùttiré non pas des grains de sa poche, maJs une once de poudre d"or de son sac de peau d'élan, pour acheter cet élixir couleur de topaze qui frissonnait dans ks rouleaux du médecin des visages pâles.

Avouez que Trifone résumait en lui trois ou quatre personnifications et une é,^ale variété de nationalités.

Rêveur, brutal et iiumoristedans son intérieur, il retlevenait, en posant le pied sur ses tréteaux, le plus joyeux scaramouche, le fanlocciu le plus disloqué de toute l'Italie. On sentait- que le dottore s'était inspiré de ces maîtres du xvii<= siècle, et qu'il avait hérité de toutes les traditions de ces grands en)piriques, de ces pittoresques rouleurs de monde, que Brousver, Jean Steen et Van Ostade crayonnaient à la sanguine dans les kermesses du Brabant.

Quel homme que ce Trifone! il parlait latin et grec comme un bénédictin, il écrivait l'anglais

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el rulli'iiiiiiid avi'c une pureté incroyable, et il niiuiail le Napolitain comme un improvisateur du Pausilippe.

D'où venail-il?où irait-il en quittant Naples? Sa baraque de toile à paillasse avait poussé el s'était ouverte un beau malin, comme ces grosses fleurs d'eau quî pointent sur les lacs argentés de l'Ecosse.

Ce que l'on savait, c'est qu'il avait montré au gouverneur de Naples un diplôme de docteur parfaitement authentique, el qu'il était libre d'exercer en dépit de toutes les Facultés. ,

El maintenant que je me suis laissé entraîner 'à vous parler de choses que vous connaissez aussi bien que moi, -je vais vous conter une histoire que j'ai apprise après voire dépari de Naples, el dans laquelle notre personnage a joué un rôle important.

C'était vers la fin du mois de mai dernier; une foule bruyante el avide se pressait devant la baraque -de Trifone, attendant avec une impatience singulièrement démonstralive'que le docteur parût sur le ihé^Ure de ses exploits.

En face de l'établisseaienl du charlatan stationiiail une élégante calèche découverte, occupée par trois personnes, une jeune lady, une petite

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miss (l'une dizaine d'années, et enfin un genllenian d'une pliysionomie douce et rêveuse, d'une disliiiclion remarquable.

La femme se nommait lady Jane Stanley, le gentleman avait nom sir William Webster.

Lady Stanley n'était pas tout à fait une inconnue pour moi; je l'avais vue déjà en Angleterre, dans une circonstance bien ordinaire, bien prosaïque, mais qui devait n)e frapper plus tard par un rapprocliement douloureux. C'était au malch of cricket de Windsor : elle était assise au fond d'une berline de poste, et sir Lionel Stanley, son mari, le vainqueur de la journée, en costume de flanelle blanclie, se tenait en équilibre sur le marche pied de la voilure, caressant en souriant la chevelure blonde et soyeuse de sa chère petite fille.

J'ignorais complètement ce qu'était devenue lady Stanley depuis son veuvage; Trifone devait me l'apprendre : c'est donc sur ce récit que j'écris pour vous celle histoire, qui pourra bien passer pour un roman.

Après s'être fait attendre un bon quart d'heun-, le (loltore souleva le rideau qui le séparait du public, et les vibrations de la grosse caisse et des cymbales annoncèrent son entrée en scène.

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Tiifoiie répondit aux applaudissements de lu foule par un salut froid et disirait; s'élant recueilli un instant :

« Messieurs, dil-il dune voix grave et posée, nous allons nous occuper, dans celte séance, des maladies organiques du cœur. »

Lndy Jane pàlil subitement, et soit qu'elle voulût dissimuler son émotion, ou se trouvât faliguée, elle apjuiya son mouchoir sur ses lèvres, et s'accouda sur le bord de la voiture pour écouler avec une attention singulière ce cours en plein vent de médecine pratique.

Trifone reprit ainsi :

« L'organe le plus noble de l'homme, c'est le cœur :

» C'est là qu'il sent en lui la faculté d'aimer, le plus beau des attributs de Dieu.

» C'est là qu'il éprouve la faculté de souffrir, la plus sainte des épreuves de Tàme et de la matière.

» Le cœur est le siège de l'amour et de la douleur.

» Logiquement, ses maladies sont infinies comme ses sensations, obscures comme la vie dont il est l'organe essentiel, terribles comme l'inconnu : elles se rient des médecins pane

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(ju'ils ne disposciil que d'armes malérielles, et que dans le cœur ils rencontrent ù la Tuis et l'âme el la malièrc.

» Vous riez du charlatan qui Lui la caisse; Il èles-YOus donc pas aussi cliarlalaiis que lui? Sonl-ce vos livres morts qui vous ont appris les mystères du vivant? Non, le cœur est resté lettre close pour vous, parce que vous n'avez que le dagnoslic de la chair.

« Ainsi, quand on vous amène un homme dont le cœur est frappé, vous vous dites : Il est perdu, lâchons de lui rendre la mort plus lente et moins douloureuse. C'est parce que vous raisonnez de la matière seule, que vous échouez.

» Hors les cas d'accidents qui sont presque toujours incurables, les maladies du cœur viennent de l'âme, naissent de la douleur; c'est par rame seule que vous les guérirez : c'est la douleur qu'il faut combattre el vaincre. Je ne vous interdis pas les moyens matériels; la matière a éié attaquée, il faut à la nature sa part d'auxiliaires pour combattre le principe de mort; mais ce n'est là que le palliatif, la guérison est ailleurs.

» Remontez dans la vie de voire malade : observez, comparez; veillez, éludiez l'âme jiour

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compreridie le corps, sachez ou devinez quel coup, quelle suite d'êmolions ont frappé l'organe ^ invisible, et quand vous aurez saisi corps à corps ce mal impalpable dont vous aurez* remonté le cours dans le passé, frappez alors, s'il en est temps encore, frappez des coups en sens contraire, cherchez des remèdes moraux contre une maladie morale; il y a un magnétisme étrange, puissant, dans les pensées, dans les passions, dans le bonheur. Tâchez de saisir celte étincelle du double élément qui s'unit dans les œuvres de Dieu, et vous marcherez alors dans la roule de la création et non dans celle d une vaine science. »

Ce fut au milieu d'un tonnerre de bravos que ïrjfone acheva cette improvisation hardie.

Depuis deux mois il consacrait une heure par jour à cet exercice préliminaire. C'était une petite vengeance que le doUore pratiquait à l'endroit des disciples de saint Côme qui avaient mis toul en œuvre pour le faire chasser de Naples. Or, la vengeance de Trifone avait pris en peu de temps les proportions les plus alarmantes pour la Faculté, car les étudiants et les médecins qui s'étaient donné rendez-vous le premier jour pour aOoyer l'empirique, s'en étaient allés stupé-

lOo LE DOCTEtR TRIFOT^E.

fiés de la clarté el de la simplicilé de sa théorie pratique, el depuis ils venaient chaque jour prendre des noies, ou sténographier son cours.

Une demi-douzaine de cures cl d'opérations heureuses avaient achevé de poser Trifone et de lui donner une célébrité réelle.

Le cours terminé, Trifone redevenait pour le vulgaire Tunique créateur du bol de Paleslhie, dont les flacons s'enlevaient alors par centaines sous l'arliilerie de la grosse caisse el des cymbales.

Cependant le docteur avait cessé de parler el lady Jane semblait comme in)mobilisée par une douloureuse extase.

— Celte séance vous fatigue, niilady, lui dit avec douceur sir William, son jeune compagnon.

— Non, mon ami, murniura-t-clle doucement en regardant en souriant la petite Lucy, qui jouait sur les coussins de la voilure.

Et elle ajouta :

Ce Trifone est réellemennt un homme extraordinaire.

Le savant venait de faire place à l'histrion.

— Venez! venez, et écoulez tous! s'écriait Trifone en brandissant ses rouleaux d'élixir; venez à l'incomparable docteur Trifone, à l'il-

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luslrc créateur de la panacée universelle. C'est Télixir de longue vie qui donne aux petits et aux grands, aux jeunes comme aux vieux, aux riches comme aux pauvres, la joie et la santé. Achetez le bol de Palestine, la fortune liquéfiée par mes mains, le bonheur sur terre!

— Ah ! mère, voyez comme il est drôle, dit l'enfanl en battant des mains; il ressemble à Punch \

La comparaison étaitsi juste, que sir William ne put retenir un éclat de rire.

Lady Stanley attira sa fille sur ses genoux, et après l'avoir enveloppée dans les plis d'un burnous de cachemire, elle lui dit :

— Il ne te fait pas peur, n'est-ce pas, Lucy?

— Non, mère.

— Alors, tu veux bien qu'il vienne nous voir à l'hôtel?

— Oui, dit l'enfant, il m'amusera encore.

— Vous avez bien réfléchi à la démarche que vous aller tenter, milady ? fil le jeune homme.

— Oui, mon cher William. « Et, prenant un billet cacheté, elle le remit au domestique qui

' Le policliinelle anglais.

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occupait la place de gauche sur le sicge de h voilure.

— Ce billet au docteur Tfifone. Mainlcnanl, à rijôlel, Toni.

L'o.«tei-la Baïubiuelll.

Une heure après, sir William entrait dans la baraque du charlatan.

— Le docteur Trifone ? dit-il en s'adressant au jeune élève qui était occupé à filtrer une pleine jarre de bol de Palestine.

— Il est sorti, répliqua le drôle sans tourner la tète.

— C'est bien, je l'attendrai, reprit le gentleman en tirant un flacon de sels de sa poche pour

no LE DOCTEUR TBIFONE.

essayer de comballre les gaz alcooliques qui s'exhalaient de la bassine de cuivre.

— Ailendez-le si bon vous semble, mais je dois vous prévenir que le docteur ne rentrera pas de la soirée.

— Il n'habite donc pas ici? continua sir William en faisant d'un seul coup d'oeil l'inventaire du mobilier.

— Non.

— Eh bien , dites-moi où je pourrai le rencontrer!

— Je n'en sais rien.

Sir William sortit lentement une bourse, au travers des mailles de laquelle brillaient les carlins et les do/rpie indigènes.

— Vous êtes donc bien pressé de voir le docleur? dit Paolino en regardant la bourse avec une indifférence parfaitement jouée.

— Oui, car si je le vois ce soir, c'est ^ingt doppie de six ducats que je lui payerai sa consultation.

Paolino se gratta le front et hésita un moment avant de répondre.

— Sans compter cette bourse que je me ferai un véritable plaisir de vous offrir , si vous

LE DOCTEUR TRIFO^E. 1 1 1

voulez- bien me rendre le bon office que je réclame de vous.

— Le docteur sera furieux, murmura Paoliiio. — . De gagner vingt doppie ?

— De se déranger de ses occupations.

— Je crois avoir le moyen de lui faire oublier sa niauv*aise humeur.

— Eh bien , dit Paolino avec effort, le docteur pourra bien être ce soir à l'osleria Bambinelli, porta Capuana.

William avait entendu parler de la mauvaise renommée de ce quartier de Nuples ; mais, pour ne pas donner à Paolino de tardifs remords de conscience, il dissimula le dégoût que lui inspirait la démarche qu'il allait tenter.

Largement paye de son indiscrétion, Paolino continua à filtrer le bol de Palestine, pendant que sir William se dirigeait vers la porte de Capoue.

Un seul détail d'intérieur donnera une idée de la moralité du cabaret Bambinelli : les cuillers et les fourchettes de rétablissementsonlatlacbées aux tables par de petites chaînettes de fer; le service est en plomb, et le vitrage des fenêtres a été remplacé par une application de toile métal-

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lique, tissée de façon que louleii laissant ûltrcr le jour clic serve de rideau à la devanture.

Au moment où sir WilKam posait le pied sur le seuil de ce bouge, une voix fraîche et vibrante de mezzo-suprano scandait, au milieu des bravos et des éclats de rire, le refrain d'une chanson plus que libre.

Sir William entra résolument, et profita de l'attention que la foule prêtait à la chanteuse pour chercher le docteur.

Paolino ne s'était pas trompé.

Trifone était assis à une table, en face dune sorte de colosse noir, qu'à son costume et à ses mains sir William reconnut pour être un mécanicien de la marine anglaise.

Une bouteille cerclée de jonc, deux gobelets cl des caries étaient posés sur la table. Une courte pipe de terre rouge fumait entre les lèvres du docteur qui semblait étudier, avec l'attention d'un chevalier du lanuqucnet, le jeu que venait de lui servir son partenaire.

Les deux joueurs annonçaient leurs caries en anglais.

Sir William levait déjà un doigt pour toucher lépaule de Trifone, lorsqu'une réflexion tubite

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l'arrèla. Il prit dans son carnet une carte de visite au bas de laquelle il écrivit quelques lignes, el il attendit tranquillement pour agir que la partie fût terminée.

Le mécanicien venait de perdre une trentaine de cavalli, que le docteur empochait avec une satisfaction véritable, lorsque la carte du gentleman tomba sur la table. Le docteur la prit délicatement entre le pouce et l'index, el l'approcha de la chandelle pour la lire plus à son aise : quand il eut terminé, une grimace de mauvaise humeur contracta les muscles de son visage et ses lèvres grommelèrent un juron étouffé.

— Sir William Webster! dit-il en s'adressant au jeune homme.

Le gentleman s'inclina sans répondre autrement.

ïrifone arrêta sur lui un regard curieux; un sourire railleur releva l'angle gauche de sa bouche, et, frappant du poing sur la table :

— Un gobelet propre, Matla !

Une maritorne en jupon court posa surla table le gobelet demandé.

Trifone le remplit jusqu'au bord de vin de

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Romagne , et le présentant i\ sir William :

— Votre Honneur voudra bien accepter le vin (le l'hospitalité, dit-il en observant la contenance du gentleman.

Sir William comprit sa pensée, et dissimulant adroitement ce que sa fierté avait à souffrir de celte familiarité, il prit le gobelet et le vida d'un seul trait.

— Merci, dit le docteur dont le visage s'éclaira d'un sourire de triomphe.

— maintenant, reprit sir William, veuillez écouter voire liôle, docteur.

Trifone se rapprocha du jeune homme.

— Vous devez avoir des choses graves à me dire, monsieur, pour être venu me chercher ce soir à la porta Capuana ; et maintenant, je ne pense pas que vous teniez à ce que ces choses se disent à l'osteria Banibinelli.

— Vous dites vrai, docteur, fit William. en souriant. . .

Trifone prit sur un banc son chapeau galonné et son manteau écarlale, et passant son bras sous celui du genileman, il l'entraîna au dehors.

Une profession de foi.

Dix minutes après, les deux hommes entraient dans une jolie maison de la Piazza Reale, et Trifone introduisait son client dans un magnifique cabinet de travail, tout tendu en tapisseries de Beauvais et meublé en cbène sculpté.

— Où sommes-nous donc? demanda sir William, en regardant autour de lui avec un élonnement naïf.

— Vous êtes chez moi, dit Trifone, et votis

iiG LE DOCTEtR TRIFOKE.

pouvez parler en toute assurance; personne ne viendra nous déranger.

William prit le siège que lui offrait le docteur cl reprit avec un légère hésitation :

— Vous avez reçu aujourd'hui une lettre de lady Jane Stanley?

— Oui, monsieur; lady Stanley m'a prié de passer demain à midi à l'hôtel Vittoria.

— Vous rendrez-vous à celte invilallon, docteur?

— Certainement, fil Trifone surpris ; je n'ai aucun motif pour refuser les soins qu'elle réclame de moi.

— Tenez, monsieur, continua sir William, je veux vous parler franchement : je ne vous dirai pas que j'ai une entière confiance dans votre talent comme médecin, mais je crois sincèrement que vous n'êtes pas un homme ordinaire et que votre esprit et votre cœur sont au-dessus du personnage que vous jouez.

« Depuis trois ans, c'est-à-dire depuis l'époque de son veuvage, lady Stanley est frappée de l'idée qu'elle a une maladie de cœur mortelle, el celle pensée, inspirée par quelques douleurs passagères, douleurs purement névralgiques, mine

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âourdenieiil son existence. Vous connaissez assez bien, je n'en lioulepas, noire caractère national, souvent excentrique et bizarre, pour comprendre les conséquences de celle triste monomanie.

« Après avoir pris les premiers médecins de Londres, lady Slanley est allée en France et en Allemagne pour consulter les plus illustres praticiens; les uns l'ont traitée pour un anévrismo, les autres pour une hypertrophie ou une péricardite:tousse sont trompés, mais tous lui ont ordonné un traileraenl différent, de sorte que celle organisaliau si vigoureuse et si forte s'est altérée peu à peu et que les symptômes les plus alarmants se sont déclarés depuis quelque temps.

« Je vous le répète, docteur, lady Stanley n'a que ia maladie de la peur, un mal terrible, il csl vrai, et e'est ce dont il faut la guérir à toul prix.

— Mais, fit Trifone avec un calme parfait, qui vous dit que lady Slanley ne soit pas réeilemenl atteinte d'une affection sérieuse?

Sir William devint extrêmement pâle.

— Qui me le dit ? mais l'assurance des médecins qui ont été appelés.

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Trifone aiTêt.i sur le jeune homme un regard si élrangenienl moqueur, que sir William pertlil un peu de son aplomb.

— Est-ce vous qui avez conseillé à lady Slanley de s'adresser à moi?

— Non, répliqua-l-il hardiment: c'est une amie que lady Jane a rencontrée à Florence, qui l'a engagée à venir à Naples vous demander une consultation.

— Enfin, quel service attendee-vous de moi? Car je ne saurais vous comprendre.

— Lady Stanley paraît avoir une extrême confiance dans votre talent, docteur : je suis persuadé que si vous lui affirmez que le malaise qu'elle éprouve n'a rien de dangereux, elle se rétablira promptement.

— Lady Stanley a-t-elle des enfants?

— Oui, une petite fiJIe pour laquelle elle a une véritable adoration.

— Et, continua Trifone, c'est là toute sa famille?

— Oui, docteur.

— Si je vous interroge ainsi, ce n'est pas sans raison sérieuse : on cache le plus souvent à un parent la situation réelle d'un malade

LK DOCTEUR TRIFOSE. H9

aimé; mais on met plus de franchise avec un étranger. Les médecins vous ont dit déjà leur opinion sur la situation de lady Stanley, je vous (lirai la mienne, et vous connaîtrez la réalité, heureuse ou triste.

William se leva.

— Heureuse ou (risle, repril-il d'une voix mal assurée.

— Je vous l'affirme.

— iMais lady Stanley l'ignorera toujours, n'est-ce pas?

— Oui, dit Trifone ; et prenant sur la chemi- !iée un stéthoscope de cèdre : Tenez, monsieur, à l'aide de ce petit instrument, nous lisons parfois au travers du corps humain aussi clairement que dans le livre de la vie. Mais que nous ayons vu l'empreinte certaine de la mort ou les ressources de la jeunesse et de la vitalité, notre visage reste toujours souriant et impénétrable.

0 J'espère, conlinua-t-il, que vos suppositions sont justes et que lady Stanley n'est malade que de l'imagination; une terrible maladie, comme le disait Voire Honneur, mais dont on guérit. Lady Stanley est jeune sans doute?

— Elle a vingt-deux ans.

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— Eh bien ; elle peut songer à se remarier, continua Trifone en observant le gentleman, eJ je serais peut-être le premier à le lui conseiller, si un marchand de vulnéraire pouvait donner un conseil à une grande dame.

— Oh! pas de fausse modestie, docteur, dii vivement sir William; je puis vous répondre d'avance de toute Tindulgence de lady Slanley.

— J'en aurai sans doute grand besoin.

— Ainsi, vous viendrez demain à l'hôtel Villoria?

— Vous pouvez y compter, continua Trifono en commençant à décharger ses poches de la recette de la journée et en empilant sur une table les ducals, les grani et les carlins.

Et comme sir William le regardait faire en souriant :

— Avouez, sir William, que je suis pour vous un personnage étrange, et que tout ce que vous voyez vous jette dans une véritable stupéfaction. Que voulez-vous! ma vie est de toutes pièces comme le manteau d'arlequin; c'est une anomalie, une contradiction perpétuelle dont je ne me rends pas toujours bien compte moimême.

LE OOC'fEUR IHllOiNi:. 1:21

— Ah ! vous êtes aiiialeur de tableaux, docteur? reprit sir William eu se peuciiaul pour regarder une petite toile accrochée contre la njuraiile.

— Oh! Irès-niodcsle, Votre Honneur ; seulement, je crois n"avoir que de bonnes choses.

— Mais vous possédez là un magnifique Lanlara, docteur.

— Oui, dit ïrifone en regardant le tableau avec complaisance, c'est une de ses meilleures toiles... C'est bien là le ton bleuâtre et argenté des belles nuits d'Espagne.

— V^ous avez été en Espagne, docteur?

— Oh, j'ai été un peu partout. Tenez, jai encore une ébauche de Zurbaran assez vigoureuse, et un Bacchus d'Alonzo Cano d'une richesse de coloris vraiment extraordinaire.

Tout en parlant, Trifone prenait un des candélabres de la cheminée el mettait en lumière deux véritables chefs-d'œuvre.

— C'est merveilleux! s'écria William enthousiasmé.

Le docteur ne fil semblant de s'apercevoir de l'élonnemenl de son hôte, cl continuant ses foiiclions de cicérone, il montra au jeune homme un

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Anilibul Carrache, un Guido Reni, deux ébauches de Paul V'éronèse, et une douzaine de petites loiles signées Mieris, Swan\velt,Borgheni et Ruysdael.

II y avait là, dans ce cabinet de travail, pour quatre-vingt à cent mille ducats de chefs-d'œuvre; sans compter les bronzes antiques, les camées, les mosaïques et les émaux qui surchargeaient les tablettes d'une grande armoire vitrée.

Ce n'était plus de l'élonnement qu'éprouvait sir William, c'était de la stupéfaction; et lorsqu'il prit congé du docteur, ce dernier remarqua que l'exhibition de ces merveilles avait notablement augmenté la considération de son hôte.

— L'humanité! l'humanité! murmura Trifone quand il fut seul. J'aurais sauvé dix créatures humaines, j'aurais, comme Lazare, ressuscité des morts, que tout cela ne me poserait pas dans l'esprit de cet homme comme viennent de le faire ces sublimes inutilités, que le premier sot venu peut acheter demain !

» Ah! pauvres grands hommes; quelle singulière flgure vous feriez si vous saviez que votre nom sert de réclame à un charlatan , à un

LE DOCTECR TRIFORB. i'25

homme qui porte un hubit écarlate et une perruque de crin !

') Dans voire orgueil insensé, vous pensiez èlre quelque chose, parce qu'un empereur ramassait votre pinceau, ou qu'un pape venait s'asseoir dans votre atelier, et vous vous imaginiez que cetie copie servile de la nature, que cette lutte contre la matière inerte vous élevait jusqu'à Dieu.

» Ah! ah! les plaisants drôles, ma foi! et comme ils seront iriomphantslegrand jour où ils défileront avec leurs toiles craquelées et grimaçiintes dans le monde des âmes!

» Avec ce morceau d'acier, Trifone a plus fait que vous tous, le jour où il s'est fait pour la première fois l'ouvrier de la vie. Mes chefsd'œuvre, à moi, ce sont ces êtres que j'ai arrachés palpitants à la tombe ; c'est contre la mort, contre le néant que je lutte, que je combats; mes joies, mon orgueil, c'est le bonheur de la mère qui réchauffe au soleil son enfant convalescent; c'est encore celle espérance qui rayonne sur le visage du chef de famille qui renait à l'existence, au bonheur, au travail; c'est la reconnaissance et l'amour des bons,

i-li LE DOCÏEl'R TRUOfïE.

c'est le Créa leur dont je me rapproche en (ravaillanl à son œuvre suprême. >^

Tirant alors sa pipe de terre rouge, Trifone la bourra avec soin et se coucha sur un lit de repos qui avait avait appartenu à Marie-Thèrèsc d'Autriche.

La profession de foi du docteur valait bien une prière; c'était dans le livre de la vie qu'il avait appris à croire.

La cousiiKadon.

Miss Lucy Slaiiley clormail la lèle appuyée sur les genoux de sa mère lorsque l'inlendaiil de la jeune veuve entra dans le salon.

D'un signe, lady Jane l'averlil do parier bas jjour ne pas réveiller Tenfanl.

— Milady a des ordres à me donner? dit-il en rcmellanl une lettre à sa maitresse.

— Oui; le docteur Trifone ne peut larder à arriver : vous le ferez entrer dans ce salon et

126 LE DOCTEUR TRiru>E.

VOUS veillerez à ce que personne ne nous dérange.

L'intendant s'inclina et sortit.

Lady Jane n'eut qu'à jeter les yeux sur l'enveloppe pour savoir de qui était la lettre dont elle brisait le cachet.

Sir William Webster annonçait à lady Stanley qu'il allait partir pour Malle, où se trouvait alors le 59* régiment, dans lequel il avait obtenu le grade de lieutenant.

Lady Jane relut plusieurs fois ce billet, et son doux visage s'altérant peu à peu, deux larmes silencieuses roulèrent sur le papier.

— Pauvre William, dit-elle avec un soupir de regret; lui aussi, il souffre, et son amour a éié plus fort que son dévouement el sa résignation. Ali! qu'il parle, cela vaut mieux pour tous lis deux, car je ne puis rien lui dire... rien.

Et lady Jane laissa retomber avec découragement sa jolie tête blonde sur sa poitrine.

En ce moment, un gémissement s'échappa des lèvres de l'enfant, dont le sommeil devenait inquiet et oppressé: un frémissement nerveux (il tressaillir la jeune femme; elle appuya une main sur. le cœur de Lucy pour en compter les pulsations, et ses yeux dilatés parla terreur s'attache-

liE DOCTEL'R TBIFONE. 427

renl sur elle avec une effrayante fixilé. Son attention était alors si complète, qu'elle n'entendit jtas le domestique annoncer le docteur.

Trifonc congédia lui-même le valet, et observa sans bouger do sa place le tableau qu'il avait devant lui.

— Ali ! c'est vous, docteur, dit enfin ladyJane en sortant tout à coup de l'extase où elle était plongée.

— Oui, milady, dit Trifone en s'inclinant. Lady Jane indiqua au docteur un fauteuil qu'il

roula auprès de la causeuse.

— Vous avez vu sir William, je le sais, dit- Plie.

— Oui, fil Trifone, qui ne croyait pas devoir mentir en présence d'une affirmation aussi positive.

— Alors vous savez de quelle maladie je suis atteinte.

— Je sais que c'est d'une affection du cœur que vous souffrez.

II y eut un silence après la réponsedudocteur.

— Avez-vous jamais entendu parler du docleur Scamp? reprit lady Stanley.

— Oui, dit Trifone; c'était un des plus illustres praticiens d'Angleterre, un savant modeste

12S LE UOCiEtR TKIFUSE.

el laborieux qui a laisse d'iuipérissalilis travaux.

— Ainsi, conlinua lady Jane en dévoranl Trifone du regard, vous auriez eu une confiance illiuiilée dans l'opinion du docteur Scamp.

— Sou expérience cl son jugement devaient /uire loi.

'— C'est bien, dit lady Jane en souriant tristement ; comme vous, j'ai eu foi dans l'opinion de ee grand médecin; et maintenant, docicur, écoulez une histoire qui pourra vous servir pour l'avenir.

» Il y a trois ans, sir Lionel Stanley me conduisit chez un de ses oncles qui possède un château dans le Cuniberland ; cette oncle avait été, lians sa jeunesse, un des plus habiles chirurgiens de la marine royale; lié depuis trente ans avec le docteur Scamp, notre parent avait décidé son ami à venir passer tous les ans quinze jours auprès de lui.

>; Le hasard voulut que nous arrivassions à l'époque où le docteur se trouvait au château.

» Un soir, sir Lionel désira faire avec moi une promenade à cheval dans la campagne ; mais au moment de partir j'éprouvai de si violentes palpitations que je dus renoncer à ce plaisir. Sir Lionel partit seul.

LE DOCTEIR TRIPOTîn. 1-*^

» Mon oncle, que je n'avais pas voulu inquiélcr, me croyail absente du cliàleau.

» Plus calme après une heure de repos, je quillai ma chambre pour aller le retrouver.

» Le docteur el lui faisaient chaque soir leur partie d'échecs dans un petit salon du rez-dechaussée.

» Je traversai en hésitant el dans l'obscurilé la salle de billard qui ouvrait sur cette pièce.

» Une simple portière de soie me séparait des deux amis que j'entendais causer à voix basse : j'allais entrer, lorsque l'on prononça le nom de ma chère petite Lucy; un irrésistible mouvement de curiosité m'arrêta.

» J'ai entendu dire souvent que l'on tombait foudroyé par une émotion au-dessus des forces liumaines el que la terreur pouvait faire blanchir nos cheveux en quelques minutes.

» Je suis encore à me demander comment je ne suis pas morte ce soir-là de désespoir.

» Mon oncle venait de détailler, en termes techniques, tous les symptômes que j'éprouvais, el il interrogeait son ami avec une indécision si douloureuse que sa voix tremblait, lorsque le docteur Scamp lui dit ces paroles qui sont restées gravées dans ma mémoire en lettres de feu :

133 LK DOCTEtR l'RIFOlXB.

» — Vous connaissez aussi bien que moi, mon » ami, la situation de lady Stanley et le peu » d'espoir qui nous reste; la maladie a pris » depuis un an un caractère tellement grave, que X notre science ne peut que la soulager sans la » guérir. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une » question de temps. Ce que vous ignorez, mon » pauvre Guillaume, c'est que cette affection » devait être héréditaire ; la petite Lucy est déjà » frappée non pas mortellement comme sa mère, » mais elle est si faible cl si chétive, que le traiy tement serait aussi dangereux que la maladie » même.

» Ce n'est le plus souvenlqu'après de nombreux y> essais que nous arrivons à trouver le médica- » ment salutaire à telle ou telle nature; or, je » vous le répète, mon bon Guillaume, la petite » Lucie est tellement chétive et nerveuse, que » j'hésiterais à employer avec elle les substances » les plus actives en pareil cas... Il faudrait » arriver pour ainsi dire du premier coup à » trouver un remède victorieux, en expérimen- )) tant longtemps sur une nature identiquement » semblable. Ah! si l'on pouvait obtenir ce T» résultat, je ne doute pas que l'eufanl ne soit • sauvé. »

I,E UOCTEIR TIUFONE. 131

>) Vous dire ce qui se passa en moi lorsque j'ciileiulis celle horrible révéialioii, je ne saurais trouver des mois el des phrases pour vous l'exprimer; c'esl en me Irainanl sur les genoux, en m'accrochanl aux meubles, el en dévorant mes sanglots que je parvins à regagner mon appartement, où je tombai évanouie.

» Quand je repris connaissance, mon mari el mon oncle étaient près de moi. Je m'efforçai de leur sourire pour détourner leurs soupçons; ils ignorèrent toujours ce qui s'était passé dans celte lugubre nuit.

» Le lendemain , nous partîmes pour Londres, el huit jours après notre arrivée, mon mari mourait des suites d'une chute de cheval.

— Pauvre femme... pauvre lady Stanley!

murmura Trifone avec une émotion véritable.

— La mort avait louché de son doigt la porte de notre maison... Ma chère petite fille venait de perdre son seul appui, sa dernière affection dans le monde, car je ne comptais pas, moi dont Texislence éphémère pouvaitse briser en quelques heures... ce n'était plus qu'une question de leraps.

u Mais j'étais libre; j'étais riche, une pensée soudaine vint ranimer mes forces et mon courage. Le docteur avait dit que pour sauver ma fille il

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