‹ Le LorgnonChapitre 10 sur 10 · TOI · texte numérisé non relu

TOI

(lame de Champléry , mais je ne comprends pas

— Madame peut être parfaitement tranquille; nous avons tout préparé pour lui éviter l'ennui de ces formalités. Les femmes ont raison de laisser cette peine-là aux hommes. Aussi je n'en dirai que ce qui est indispensable. Le contrat a été dressé selon que nous en sommes convenus. D'après les ordres que lui a donnés madame la marquise, son notaire nous a fourni toutes les pièces nécessaires , extraits mortuaires , état de succession, rien ne nous a manqué; nous avons aussi depuis hier le consentement de M. le Duc, mais madame doit savoir cela.

— Comment ? dit Valentine , quel consentement! quel duc? Le notaire la regarda avec étonnement et répondit; eh mais, celui de M. le duc de Lorville.

A ce nom , Valentine tressaillit, et répéta d'une voix troublée : le consentement de M. le duc de Lorville?....

M. Tomasseau confondu de l'air surpris de Valentine, crut s'être trompé. — N'est-ce pas à madame la marquise de Champléryque j'ai l'honneur de parler ?

— Oui , monsieur.

— Alors c'est bien cela, continua-t-il. Madame ne savait donc pas que nous avions le consentement du père ? Oh il ne se l'est pas fait demander deux fois, je puis l'assurer, car le jeune homme disait ce matin devant moi à un de ses amis, combien son père était heureux de ce mariage, qui depuis longtemps était l'objet de ses vœux.

Valentine croyait rêver; sans écouter le bavardage du notaire , elle parcourait les di-

vers papiers qui étai(3nt sur hi tahU;, et à chaque instant sou nom et celui d'Edgar de l.orville frappaient ses yeux comme une inconcevable réalité.

Le notaire, tenace dans son devoir interrompit cette rêverie en réitérant sa demande, et en priant madame de Champléry de lui remettre son acte de naissance : malheureusement, disait-il, cette pièce est entre les mains de madame, sans cela, je n'aurais pas été obligé de l'importuner , car nous e'tions convenus le jeune duc et moi de traiter tout cela entre nous deux , ajouta-t-il en souriant.

— Mais il me semble que c'est bien ce qu'on a fait, dit Valentine.

— Vous plaindriez-vous , madame , du soin qu'on a pris de vous épargner cet ennui ?

— Non, sans doute, monsieur... je suis

même fort reconnaissante de la peine que vous avez prise.... je vous en remercie ; mais je désirerais savoir.... » puis cherchant un prétexte pour se donner le temps d'expliquer une aventure si singulière:

— Je ne me rappelle pas bien ,ajouta-t-elle, oùj'ai serré l'acte que vous demandez. Je crois l'avoir confié à ma belle-mère avant mon départ, et dès qu'elle sera rentrée

— Je vous laisserai, madame, le temps de le retrouver , mais je tiendrais à l'avoir aujourd'hui , car la signature du contrat étant fixée à jeudi, nous n'avons plus que demain pour rédiger....

— Déjà ! s'écria Valentine, malgré elle.

— Quoi , madame l'avait donc oublié ; cependant M. de Lorville m'a bien assuré . . .

— Non, vraiment, reprit -elle, sentant combien elle devait paraître ridicule... mais j'ai été si troublée, ces jours-ci....

— Cela se comprend, à merveille, dit le notaire d'un ton grave ; on ne se décide pas sans beaucaup d'émotion à un acte si solennel.

Cette réflexion fit sourire Valentine, en

lui rappelant combien peu sa décision l'avait embarrassée; puis elle retomba dans sa rêverie, et se livra à mille conjectures pour expliquer l'étrange situation où elle se trouvait.

Alors M. Tomasseau s'apercevant qu'elle ne l'écoutait plus se leva en disant: j'aurai l'honneur de revenir demain chercher l'acte indispensable; cependant si madame le retrouvait plutôt, je la prie de vou loirbien le

remettre à M. de Lorville lui-même , qui doit passer ici dans la matinée.

Ces derniers mots réveillèrent A'alentinc. — Il doit venir ici ce matin, demanda-t-elle vivement. Vous en êtes bien sûr ? il vous l'a dit? — Puis elle s'arrêta en songeant combien cette question devait paraître singulière, et se rappelant l'étrange manière dont elle avait reçu M. Tomasseau, elle sentit qu'il fallait redoubler de politesse envers lui, pour l'empêcher de prendre d'elle une trop mauvaise opinion. Elle le reconduisit jusqu'à la porte , en lui adressant une foule de choses obligeantes; mais tous ces soins furent inutiles ; et elle le vit s'éloigner en hochant la tête, d'un air de mépris notarial, qui voulait dire : « Cette femrae-là n'entend rien aux affaires «.

Valentine n'eut pas le temps de se livrer à ses réflexions.

— Madame , venez vite, accourut lui dire sa femme de chambre avec inquiétude, madame votre belle-mère se trouve mal , elle pleure , elle a des attaques de nerfs , elle se désole, il faut qu'elle ait appris un bien grand malheur.

Valentine se rendit aussitôt chez madame de Clairange, qu'elle trouva en effet au désespoir. — « C'est une indignité, s'écriaitelle , c'est un monstre d'ingratitude ! moi qui l'aime tant, moi, qui ai toujours eu pour elle la sollicitude d'une mère , moi qui l'ai préférée à mes propres enfans, moi, qui aurais sacrifié ma fortune et ma vie, pour lui épargner un chagrin! me traiter comme une étrangère ! me laisser apprendre son bonheur, par un indifférent que j'ai rencontré par hazard ; me prouver que je ne suis pour rien dans ce qui l'intéresse , et que je ne compte pas même dans sa vie ! Ah ! c'est affreux ! c'est impardonnable !

— .Tout ce courroux est contre moi, pensa Valentine; eh, mon Dieu, que dire pour me justifier î

Madame de Clairange apercevant sa belle-

TiIlc, prit tout à coup un air tic dignité convenable à son offense.

— Vous osez encore vous présenter devant moi, dit-elle, vous ne rougissez pas de votre faussté? Quoi lorsque hier je vous parlais du prochain mariage de M. de Loi-ville , vous avez feint de l'ignorer, et vous n'avez pas su détromper mes regrets en me confiant que c'était vous-même qu'il avait choisie? Sans ce notaire que j'ai rencontré tout à riiei re en allant savoir de vos nouvelles, je l'ignorerais encore. «Je n'ai pas vu M. de Lorville depuis des siècles, disiez-vous, je ne sais ce qu'il devient. » Et tous ces mensonges n'étaient inventés que pour faire dire au monde : « Cette bellemère qui prétend l'aimer si passionnément , ne s'est pas seulement inquiétée de son avenii- ! Elle n'est pour rien dans ce beau ma-

riage; elle ne l'a appris que la veille ! Ah ! Valentine, je ne vous croyais pas si ingrate, et je pensais au moins, par mes soins, et ma tendresse avoir mérité plus d'égards ».

Valeotine aurait voulu pouvoir répondre à ces élégies en forme de reproches , et calmer le ressentiment de sa belle-mère , auquel elle n'était pas insensible ; mais chaque chose qu'elle essayait de dire pour se justifier était si peu probable , si ridicule , qu'elle aimait mieux passer pour coupable de mensonge que de révéler une vérité qu'elle-même ne pouvait comprendre. Comment dire en effet , qu'elle ignorait son mariage , que M. de Lorville ne lui avait jamais rien dit de ce projet, qu'il ne l'avait point priée d'y consentir ; et qu'il avait fait dresser lui-même , tous ces actes si graves et qui inspirent si peu la plaisanterie, sans l'en avoir préve-

une, sans» savoir enfin , si elle ne s'y ()|)poserait. point? Personne n'aurait voulu la croire, elle aurait passé pour une femme dont on se moquait, et M. deLorville, pour un fou; elle qui connaissaitle penchant d'Edgar pour les actions extraordinaires avait confiance en lui; mais comment faire partager à une autre cette confiance , et tenter d'expliquer une aventure sans pareille?

A chaque instant Valentine commençait une phrase pour sa défense, puis elle s'arrêtait aussitôt , dans l'impossibilité de la prononcer,tantellelui semblait ridicule. Tout à coup cette grande indignation de sa bellemère , cette situation si incompréhensible , cette apparition de notaire , tous les événemens de cette matinée lui semblèrent si comiques qu'elle se prit à rire malgré elle, et s'enfuit comme un enfant de chez sa belle-

mère sans av^ir pu trouver un m«t pour la consoler.

En rentrant dans son appartement, elle trouva sa table couverte de dentelles, de rubans, de bijoux, de fleurs, de schalls et de tous les trésors d'une corbeille de mariée ; Valentine , ayant regardé un des écrins , reconnut les armes de la duchesse de Lorville, et comprit qu'Edgar avait mis dans sa corbeille les diamans de sa mère. « Cest bien lui, pensa-t-elle , et c'est bien pour moi! Quel homme étrange! » A tout moment elle était interrompue dans ses réflexions par les exclamations de sa femme de chambre qui ne pouvait se lasser d'ad' mirer tant de belles choses.

Grâce aux gémissemens de madame de Clairange et à la visite du notaire , tous les

gens (le la maison étaient déjà instruits du Tnariago de Valentine.

— Que madame sera belle avec ces diamans ! s'écriait celte bonne fille qui chérissait sa jeune maîtresse; comme ils brillent! Les beaux sclialls! les jolis bracelets! Ah! mon Dieu ! que tout cela est beau et bien choisi!... — Puis elle s'arrêta subitement dans son admiration en ouvrant un des cartons qui se trouvaient sur la table; elle ne put retenir un sourire dont elle se repentit aussitôt, et ces mots lui échappèrent : « A une veuve ! »

Madame de Champléry curieuse de savoir la cause de ce sourire, donna un ordre à sa femme de chambre pour l'éloigner. Dès qu'elle fut seule, elle prit le carton; il lui parutplus élégant que ne le sont ordinairement les cartons de fleuristes , même ceux des corbeilles de mariage. Elle l'ouvrit et rougit

comme une coupable devinée en voyant ce qu'il renfermait.

C'était un bouquet de mariée , et le chaperon de fleurs d'orange que les jeunes filles ont seules le droit de porter le jour de leurs noces. Les fleurs étaient si belles , le carton doublé de satin blanc était si soigné, qu'on ne pouvait croire à une méprise , et d'ailleurs, M. de Lorville avait trop de tact et d'esprit pour être soupçonné de mauvais goût dans une semblable occasion. Valentine, tremblante, aperçut un billet parmi les fleurs; il contenait ce peu de mots : <c N'ai-je pas deviné ? »

L'émotion de Valentine fut si profonde en lisant ces mots , que des larmes s'échappèrent de ses yeux : elle sentait alors si vivement son bonheur qu'elle ne songeait plus à l'expliquer. Malgré ce qu'il avait de merveilleux , sa joie excessive , les battemens de son cœur, ce feu qui colorait son visage, cette émotion si naturelle, étaient

pour elle des preuves irrécusables d'un bonheur réel dont elle ne pouvait douter. Pour les cœurs qui sentent vivement, tout ce qui les émeut est probable; de là vient qu'ils croient aux songes, et pleurent encore à leur réveil l'auii dont ils ont rêvé la mort.

Madame de Champléry, livrée aux pensées les plus enivrantes, fut rappelée à ellemême par la voix de sa femme de chambre qui lui demandait si elle ne voulait pas s'habiller, en disant que tout était préparé pour sa toilette. Valentine se souvint alors que M. de Lorville devait venir, et se hâta de passer dans sa chambre pour être plus tôt prête à le recevoir. Le matin, en s'éveillant, triste, souffrante, découragée, quand mademoiselle Angélique était venue prendre ses ordres , elle lui avait dit d'ap-

prêter une de ces robes sans conséquence, hicri larges , bien vite attachées, et que Ton choisit de préférence les jours de pluie, de migraine ou de chagrin, enfin lorsque l'on veut être à son aise pour s'ennuyer; mais un tel costume n'était plus à la hauteur des circonstances : mademoiselle Angélique l'avait senti avec cet instinct des femmes de chambre qui n'est comparable qu'à celui du castor ou de l'éléphant; elle avait deviné que cette douillette, apprêtée pour le désespoir, ne pouvait plus convenir dans l'attente d'une si grande joie, et déjà une robe élégante et d'une blancheur éblouissante, un canezou tout neuf apporté de chez M"" Delatouche, une ceinture nouvelle et du meilleur goût, un de ces rubans séduisans que la femme la plus économe ne peut se refuser furent, par mademoiselle Angélique, étalés en si-

lence, sans qu'aucun ordre de sa maîtresse les eût évoqués.

Valentine aperçut tout ce changement, et comme elle ne se souciait plus elle-même de mettre la petite douillette qu'elle avait commandée , elle n'eut pas la mauvaise foi de la réclamer; elle sut bon gré à mademoiselle Angélique de lui sauver l'apparence d'un caprice, et d'ailleurs il y avait dans l'air joyeux de cette bonne fille quelque chose de touchant qui plaisait à Valentine en lui confirmant son bonheur. L'avenir de ce brillant mariage rendait mademoiselle Angélique pour sa part presque aussi heureuse que sa maîtresse. Elle se réjouissait dans le fond de son arne de lui voir acquérir assez de fortune pour n'être plus obligée de passer une partie de l'année dans cette ennuyeuse Auvergne où elle avait si souvent

fijéiiii (le la suivre, et se fjgu rait d'n vancc le beau rôle qu'elle allait jouer au château du duc de Lorville, fêtée, courtisée, adulée par le valet de cliambre, le maître-d'hôtel , le chasseur, enfin par tous les dignitaires de l'antichambre. Aussi, dans son enivrement, jamais elle n'avait habillé sa maîtresse avec plus de recherche et de coquetterie. Valentine, charmée de ces soins qu'elle n'aurait peut-être pas osé prendre , se laissa parer docilement , car elle était si émue , sa main tremblait si fort , qu'elle ne pouvait attacher une épingle sans se piquer.

Ce petit supplice termine', Valentine resta seule, seule avec sa pensée! Oh!

qu'elle était douce cette pensée! Edgar devait venir à quatre heures, elle l'attendait' Une attente douteuse est déjà un si vif plai-

sir ! qu'est-ce donc quand on est sûre qu'il va venir, quand il l'a promis?...

Madame de Champléry passa dans son salon, le tableau de Smargiassi frappa ses regards; elle se rappela soudain l'adresse qui l'accompagnait , et compara cette écriture avec celle du billet joint au bouquet de fleurs d'orange; elle vit que c'était la même , et porta le billet à ses lèvres en s'écriant : « Qu'il faut m'aimer, pour deviner ainsi tout ce que je pense! » Puis rangeant divers objets sur les étagères de son élégant et modeste salon, elle songea que M. de Lorville n'y était jamais venu, et elle se demanda comment il se pouvait qu'elle n'eût jamais reçu chez elle celui qu'elle allait épouser. Alors, toute l'invraisemblance de sa situation lui apparut; le doute commença à la tourmenter, mais

bientôt il fut dissipé : Edgar ne pouvait se jouer d'elle. Malgré l'originalité, la gaîté de son esprit j sa conduite et ses manières ne permettaient pas de le soupçonner d'une étourderie offensante. A vingt-quatre ans, M. de Lorville jouissait déjà de la. considération d'un homme mûr; personne n'avait l'idée de le traiter légèrement : c'était une chose remarquable que celte expression de sévérité sur ce visage si jeune , si gracieux ; c'était un problème merveilleusement résolu que d'être imposant à son âge, avec un frac à la mode, avec un gilet de chez Blain et une canne de chez Fei'dier. Néanmoins les hommes les plus distingués lui parlaient avec déférence. Sous cette enveloppe d'élégant, ils devinaient un juge, lUî critique impartial, et l'impartialité est si imposante!

L'heure s'avançait, et madame de Champ-

léry sentait ses émotions se presser en foule dans son cœur. Au moindre bruit elle frissonnait; l'idée de le revoir, lui qu'elle aimait, lui qu'elle avait tant craint de perdre, lui qui décidait de son sort sans la consulter; cette idée , pourtant si douce , la jetait dans un trouble impossible à décrire. Tout autre femme à la place de Valentine se serait tirée de l'embarras de cette première entrevue en feignant le dépit d'un petit orgueil étonné, en demandant si l'on avait le droit de disposer ainsi de son avenir et de son cœur , avant d'y avoir été autorisé par son consentement. Mais Valentine était de trop bonne foi pour se plaindre d'une présomption dont elle était si heureuse, et pour minauder sur une union qu'elle désirait. Enfin Edgar ne pouvait être dupe de cette finesse; comment Valentine aurait-elle cru pouvoir abuser celui qui avait

péiirtir sou secret d'une mar^ière si inconcevable ?

Quatre heures sonnèrent!.... Valentinc agitée sentit sa pensée se troubler; toutes ses idées se brouillèrent; cherchant à se remettre, elle prit un livre, et essaya de le parcourir pour retomber ainsi dans la réalité par l'imagination d'une autre. Elle croyait avoir choisi un recueil de poésies , mais après avoir lu un quart d'heure , elle découvrit que l'ouvrage qu'elle tenait était une brochure sur l'hérédité de la pairie. Elle la jeta aussitôt sur la table , car elle venait d'entendre un tilbury s'arrêter brusquement à sa porte. L'oreille d'une femme qui attend reconnaît aussi vite le pas du cheval aimé que la voix qui lui est chère, et Yalentine qui avait tantde fois guetté l'arrivée de M. de Lorville chez sa belle-mère et chez madame

de Fontvenel , ne put douter que se ne fût lui. Son anxiété redoubla; l'émotion de la joie a ses angoisses , ses étouffemens comme celle de la douleur.

Elle entendit ouvrir la porte de l'antichambre, et la voix d'Edgar qui demandait si madame de Lorville était visible ; il se reprit aussitôt, a Madame de Champléry, veux -je dire . » Il voulait demander si madame de Champléry était chez elle, et dire son nom pour qu'on l'annonçât j mais dans sa préoccupation , il avait confondu la question et la réponse , et Valentine ne put s'empêcher de sourire de sa méprise.

Ce sourire la soulagea. Bientôt tout le sérieux de son bonheur lui revint ; M. de Lorville fut annoncé, il entra, et la porte se referma sur lui.

Oh ! qui pourra se figurer le charme répandu sur toute la personne de cet aimable jeune homme, paré de l'émotion la plus touchante, ennobli des sentimens les plus généreux. Que d'éclat il y avait alors sur ce visage si gracieux , triste à force de bonheur, calme à force d'agitations, mais qu'un regard passionné enflammait ! Quelle douceur , quelle dignité dans son maintien , quel air de protection caressante , de tendre supériorité! D'où lui venait tant d'assurance ? de l'assurance avec l'amour ! elle lui venait d'une conduite pure et sans calcul , d'un dévouement dont il était fier; une action noble nous donne tant d'aplomb, tant d'autorité et tant de grâce !

Valentine avait essayé de se lever pour recevoir M. de Lorville , mais elle était si tremblante, qu'elle fut contrainte de rester

assise sur son canapé. Edgar vint s'asseoir auprès d'elle , et resta quelques momens immobile à la contempler en silence. Magnétisée par ce regard, elle leva les yeux; jamais elle n'avait paru plus belle qu'en cet instant. Son teint éblouissant de fraîcheur, était encore animé par tant de trouble , ses yeux inspirés étaient à la fois doux et brillans; il y a toujours tant de charmes dans le visage joyeux d'une femme qui a pleuré! Edgar la contemplait avec adoration: «Valentine, s'écria-Vil d'une voix émue , que je suis heureux ! ^'oa:» m'aimez ! — Au son de cette voix si chère, que depuis long -temps elle n'avait pas entendue , et qui disait son nom pour la première fois , l'émotion de Valentine fut si subite qu'elle ne put retenir ses larmes; pour les cacher, elle pencha son front sur le bras d'Edgar qui la serra tendrement sur son cœur. Oh ! comme il bal-

tait vivement ce jeune cœur où la joie était sans mélange; extase, sympathie, enchantemens , délices inconnus des rêves ! un pareil moment vaut toute une vie !

Alors ils parlèrent de leur amour, comme tous ceux qui aiment, comme tous ceux qui ont aimé; ils parlèrent avec confiance comme d'anciens amis, comme de nouveaux amans, ce qui se ressemble; et Valentine s'étonna de se sentir si à son aise auprès de M« de Lorville qui lui faisait si peur; car peu à peu elle s'était rassurée , peut-être en voyant que l'attendrissement d'Zogar était encore plus vif" que le sien ; et puis les âmes les plus craintives l'ont éprouvé, une émotion profonde triomphe aussi promptement de l'embarras qu'un grand péril de la timidité.

Quel bonheur, disait Edgar, de passer

notre vie ensemble ! Quelle douce harmonie existera entre nous , qui nous entendons si bien , qui avons les mêmes idées, les mêmes sentimens, les mêmes goûts; je sais tout cela, moi , je connais si bien votre cœur. Me pardonnez-vous d'avoir eu tant de présomption, d'avoir osé deviner mon bonheur?

Ces mots rappelèrent à Valentine tout le merveilleux de la conduite d'Edgar , et réveillèrent sa curiosité, qu'une si grande émotion avait un moment dissipée : « Il faut bien que je vous pardonne, dit- elle, mais expliquez- moi ce mystère, je vous en conjure.

Edgar sourit et voulut lui répondre, mais comment trouver des mots pour raconter froidement le passé, quand elle était là, si belle, si près de lui! enfin quel homme

r>29 serait jamais assez iiiipriitlent pour distraire de sa tentlrcssc la femme qu'il aime, par des récits merveilleux?

Cependant les yeux de Yalentine le questionnaient : Que vous importe ? dit-il, avouez que je ne me suis pas trompé, que vous m'aimez; que je l'entende de votre bouche! et un jour....

— Oh! dites-moi interrompit Valentine, par quel prodige vous devinez ainsi toutes mes pensées , même celle que je voulais me cacher; ce mystère a quelque chose d'effrayant qui m'inquiète; je vous en supplie, parlez; dites la vérité, de grâce, où j'en perdrai l'esprit !

— Je ne le puis; j'ai promis le secret, mais n'avez- vous pas confiance en moi.^

— ^Non, reprit Valentine avec vivacité;

depuis quelque temps votre merveilleuse pénétration me tourmente ; il y a de la magie dans cette pénétration , à laquelle personne n'échappe. Ne riez pas de mon inquiétude , ajouta-t-elle d'un ton suppliant, je conviens avec joie de tout ce que vous avez lu dans mon cœur ; je vous aime , je suis heureuse, je l'avoue, je le répète avec délice; mais à votre tour ayez pitié de ma raison , révélez - moi ce mystère !

Edgar était , pour ainsi dire , jaloux de son talisman , et de l'effet qu'il produirait sur l'imagination exaltée de Vaientine; il voulut distraire sa curiosité en parlant de ce prodige comme d'une chose indifférente, «Ce mystère, dit -il, est beaucoup moins extraordinaire que vous ne l'imaginez. Bientôt je vous l'expliquerai , et vous verrez qu'il ne méritait pas de vous occuperai long-temps.

M. de Lorville prononça ces mots de co ton doux et décidé qui ne laisse aucune espérance; et Valentine, qui était dans une de ces dispositions où l'esprit épuisé par le cœur, incapable d'analyser et de contrarier, adopte aveuglément toutes les croyances , se contenta de cette réponse, qui ne lui aurait pas suffi dans tout autre temps.

De désespoir, elle questionna alors M. de Lorville sur son prétendu mariage avec mademoiselle de Sirieux. — « Il en a été question, répondit-il, mais mon père ne savait pas que je vous aimais; il a été ravi de l'apprendre, et nous attend avec impatience à Lorville. Vous savez que nous partons samedi , après la messe.

— Je ne sais rien de cela , reprit Valentine en rougissant; quoi, c'est samedi?

— Oui j samedi ; nous arriverons à Lorville le jour même. Oh ! que mon père sera heureux de vous revoir ! Il se fait une fête de vous nommer sa fille.

— Ma pauvre mère ! s'écria alors Valentine, qu'elle serait heureuse aujourd'hui; Edgar, comme elle vous aimerait !

Et Valentine se mit encore à pleurer, et Edgar l'embrassa de nouveau pour ses larmes.

— Chère Valentine, dit -il, ne troublez pas mon bonheur par des regrets si amers.

— J'ai perdu si jeune, répondit -elle, ceux qui m'aimaient !

< — Hélas! oui, mais songez que moi aussi je vous aime, et que je suis jaloux de tous

vos souvenirs.

— Il en est un pourtant que je dois rappeler au jour de mon bonheur, dit Valcntine en rougissant; il est un nom que je ne prononce jamais qu'avec rescpect, et que j'ai promis de vous faire chérir

— Je devine , interrompit Edgar, voyant le trouble de Valentine , celui de M. de Champléry ; Ah ! croyez que personne plus que moi, ne bénis et révère sa mémoire!

— Mon bon vieil ami ! s'écria Valentine , vous aviez raison de compter sur ma reconnaissance; je sais aujourd'hui combien vous m'aimiez! et elle se remit à pleurer pour la troisième fois. La pauvre Valentine n'avait peut-être pas versé tant de larmes pendant toute sa vie , que dans ce seul jour de bonheur!

XXIÏ,

M. de Lorville était parvenu k calmer le désespoir et l'indignation de madame de Clairange, en lui persuadant qu'elle seule avait, par ses insinuations ingénieuses, décidé Valentine à se remarier, et que c'était à son adresse maternelle qu'ils devaient tous deux leur bonheur. « Le monde sait cela, avait-il dit pour l'entraîner, et chacun

a rendu justice à votre zèle et surtout à votre habileté clans toute cette affaire. Quant à moi, avait-il ajouté avec ce ton doux et faux qui séduit toutes les femmes médiocres, et qu'il savait être tout-puissant sur elle, vous ne doutez pas de ma reconnaissance! »

Cette ruse d'Edgar avait réconcilié Valentine avec sa belle -mère, qui, ne laissant jamais échapper une occasion de briller d'une manière sentimentale , voyait dans la cérémonie de son mariage un avenir d'émotions convenables à figurer, d'attitudes nobles et qui embellissent à imiter, de sentimens touchans à parodier, enfin un beau rôle de mère qui devait faire valoir, devant un public digne d'elle, les éminentes qualités de son cœur.

Les instances d'Edgar et de Valentine, n'avaient pu empêcher madame de Clairange

(l'inviter à hi halo ses pareils, amis et intlilTérens pour le jour de la signature du contint. C'était le surlendemain; et certes il fallait une grande diligence pour ameuter tant de monde en si peu de temps. Il n'y a que la vanité qui sache être si active. Yalentine avait beau rappeler à sa bellemère que M. Laréal n'était point guéri , qu'il était même plus mal que le soir où elle avait tout sacrifié pour lui; madame de Clairange ne l'écoutait point. Que lui importait alors M. Laréal et sa jambe cassée, ce malheur lui était inutile , aujourd'hui qu'elle pouvait paraître sensible athome, et faire de l'effet sans se déranger. M. Laréal, sa maladie et les soins charitables furent donc mis de côté ce soir-là; madame de Champléry fut condamnée au supplice de voir son bonheur observé, pesé, commenté, et ce qu'il y a de pis , dérangé par cent personnes

qiie son mariage n'intéres&ait j>as, ou qui peut-être en étaient contrariées.

Edgar cherchait à la consoler de cet ennui par les mots les plus aimables ; étant seul avec elle dans le salon en attendant que sa belle-mère fût prête, et que les invités fussent arrivés , il lui adressait les flatteries les plus gracieuses sur sa beauté et sa parure; mais Valentine ne se montrait pas résignée. — « Comme je vais m'ennuyer pendant cette soirée ! disait-elle ; que répondre à tous ces complimens qu'on se croira obligé de m'adresser, quelle contenance avoir pour ne pas paraître trop embarassée ou ridicule? Quand j'aurai regardé deux ou trois fois mon éventail en faisant une révérence, je ne saurai plus quelle attitude prendre , ce moyen de contenance déjà un peu usé ne pourra plus servir. Si

j'avais au moins un lorgnon comme celui-ci, ajouta-t-elle en désignant celui d'Edgar, je m'amuserais à regarder çà et là, et j'aurais plus d'assurance. L'habitude de lorgner , continua-t-elle en souriant, donne un air malveillant qui ôte l'air gauche, et c'est pour cela, je crois, qu'avec des yeux excellens vous portez toujours ce lorgnon.

— Voulez-vous que je vous le prête ce soir, dit Edgar; je pensais justement à vous l'offrir ?

— Non; merci, reprit-elle, j'y vois plus clair avec mes yeux.

— ' Vous croyez? dit Edgar, dissimulant mal un sourire , je vous affirme que si vous aviez ce lorgnon pour observer tout ce monde , vous ne vous ennuyeriez pas un instant.

— -Comment, reprit Valentine étonnée, il est donc bien extraordinaire? » Puis tout à coup saisie d'une idée; en effet, je me rappelle... M. de Fontvenei et M. Narvaux m'ont souvent fait remarquer ce lorgnon, comme une singularité dont ils voulaient pénétrer le mystère , et qui....

■ — -Vraiment? interrompit Edgar, inquiet et devenant sérieux.

— Oui, reprit Valentine, nous avions même formé le projet d'en exiger le sacrifice et de vous en donner un autre plus joli; je ne me souviens plus trop des détails de ce grand complot, je sais seulement que j'en étais.

— Si cela est ainsi , dit Edgar, un peu troublé, il faut pour déjouer leur complot que vous soyez du mien , et que vous me

prouicltiez toute la discrétion cjuc réclame lin secret important.

— Oli! je vous jure d'être discrette, s'écria Valentine en voyant que M. de Lorville parlait sérieusement.

— Je puis me fier à vous? reprit-il en hésitant encore.

— Je pourrais m'offenser de cette question, mais j'aime mieux répondre tout simplement, oui.

— Eh bien, dit Edgar, aujourd'hui que nos intérêts sont les mêmes , il est temps de vous révéler un secret qui vous expliquera toute ma conduite.

— Parlez, reprit avec impatience Valentine, qui entendant déjà plusieurs voitures entrer dans la cour de riiotcl , prévoyait

qu'Edgar n'aurait pas le temps d'achever son récit; on vient.... parlez.

•— Il est déjà trop tard pour vous expliquer cette merveille, dit-il, tâchez qu'on ne la remarque pas , et surtout cachez bien votre étonnement, lorsque...

Edgar n'en put dire davantage; on annonça madame de Fontvenel , son fils et sa fille; et Valentine se hâta de cacher le lor? gnon dans sa ceinture , se réservant d'en faire l'épreuve dès qu'elle le pourrait sans paraître extraordinaire. *

Madame de Clairange sachant que plusieurs personnes étaient déjà réunies dans son salon, s'y rendit aussitôt; elle était pâle , n'ayant point mis de rouge contre son ordinaire , non pas par oubli , car elle avait pensé à n'en pas mettre. L'air triste d'une

femme sensiblement émue lui paraissait indispensable ce jour-là. Valentine aurait bien voulu essayer en la regardant le lorgnon qui la préoccupait si vivement; mais il n'y avait pas encore asse^ de monde dans le salon , pour qu'un de ses mouvemens passât inaperçu. D'ailleurs chacun lui parlait , s'occupait d'elle, et lorsqu'on est soi-même l'objet de l'observation de tous , on est mal placé pour observer.

Les membres des deux familles admis à entendre la lecture du contrat arrivèrent. Madame de Montbert qui venait pour la première fois chez madame de Clairange, fut reçue par elle avec une politesse empressée, difficile à concilier avec l'air de langueur affectueuse qu'elle avait combiné pour toute la soirée.

■ — Je vous ai fait bien de la peine l'autrq

jour ma chère Valentine , dit madame de Montbert à sa future nièce , mais je l'ai tait exprès, et c'est mon excuse; d'ailleurs Edgar a été si heureux du chagrin que je vous ai causé que vous me le pardonnerez , n'est-ce pas ?

Comme Yalentine s'apprêtait à répondre, madame de Clairange vint leur parler, et dès lors le supplice de madame de Champléry commença : la quantité de choses inconvenantes que sa belle-mère pouvait dire en moins de dix minutes pour l'embarrasser, était un véritable problème ; rien ne s'expliquait moins, que ce manque absolu de tact, de bon goût dans une personne que nul sentiment vif n'entraînait, et qui avait l'habitude de choisir toujours ce qu'il y a de mieux à dire ou à faire ; on ne concevait point , comment ^tantparvenue à s'acquérir les ver-

lus les plus difficiles à pratiquer, cWc n'avait pu atteiiulre ù cette qualité ; c'est que le bon goût, est, pour ainsi dire, la piideiu- (le l'esprit : voilà pourquoi il ne peut s'imiter ni s'acquérir.

— Seriez-vous souffrante ? demanda madame de Fontvenel à madame de Clairange, qui paraissait attendre cette question.

— Un jour comme celui-ci, est toujours si pénible pour nous! répondit-elle en feignaivi de réprimer une émotion qu'elle n'éprouvait pas. Je ne puis me faire à l'idée de me séparer de Valentine. La première fois que je l'ai mariée, j'ai bien souffert; mais j'éprouve encore plus de tristesse aujourd'hui. Depuis la mort de son mari , elle m'avait été rendue, et j'espérais la garder près de moi plus long-temps.

Yalentine sentant combien le souvenir de son premier mariage était ridicule à rappeler en ce moment, faisait tous ses efforts pour interrompre une élégie si maladroitement commencée ; mais il n'était pas facile d'arrêter madame de Clairange lorsqu'elle était lancée dans un sentiment qu'elle croyait convenable; et le parallèle entre les deux mariages une fois établi, il fallut le subir juS" qu'au bout^

Par sa situation singulière, Valentine éprouvait alors tous les genres d'embarras , le trouble d'une jeune fille qu'on marie , et l'embarras d'une veuve qui se remarie. Heureusement, M. de Lorville, dont la présence ajoutait encore à ce tourment, en eut pitié et mit fin à cette conversation en demandant à madame de Clairange si le notaire était arrivé. — Il est là, dit-elle , en montrant

la [)ortc de son second salon , il nous attend. » Alors on passa dans le salon voisin, et chacun prit place solennellement pour écouter la lecture du contrat.

Au moment où le notaire commençait à lire , l'arrivée pompeuse d'une parente vint l'interrompre. C'était une nouvelle mariée , éclatante, d'or et de pierreries; M. de Lorville que l'apparition de cette femme devait émouvoir dans une telle circonstance ne la reconnut point. Il ne pouvait deviner sous cette nuée de plumes blanches, à travers ces blondes étagées , sous ces lourdes parures , cette jeune et belle personne dont la mise si simple avait naguère séduit ses yeux; enfin, il ne pouvait reconnaître sous ce costume de grand-mère, la sylphide mademoiselle d'Armilly. Pourtant c'était bien elle ; mais elle était tombée dans le tort

commun aux nouvelles mariées , qui dans leur empressement de porter les parures interdites aux jeunes peisonnes , s'affublent comme de vieilles femmes.

Mademoiselle d'Armilly ayant épousé nn cousin de madame de Champléry n'avait été invitée que pour signer le contrat de mariage; et il était évident qu'elle avait hâté son arrivée pour en entendre la lecture. Cette curiosité de parens soupçonneux ne surprit point M. de Lorville; nul sentiment intéressé , nul étroit calcul ne pouvait l'étonner de la part de cette jeune nymphe si langoureuse dont il connaissait les sordides faiblesses. Malgré sa dissimulation , la première rivale de Valentine ne pouvait cacher l'envie qui perçait en dépit d'elle à travers ses complimens et ses éloges offensans , qui semblaient menacer le bonheur pour lequel

(lit; Oxprimait Umt do vœux. Valentine n'avait jamais aimé mademoiselle d'Armilly, peut-être bien parce que madame de Clairange la citait toujours comme le modèle des jeunes personnes, en exagérant sa douceur et sa modestie; aussi, par un instinct conservateur de ses illusions, Valentine qui ne voulait point tenter l'épreuve du lorgnon magique sur sa chère Ste'phanie , en fit-elle l'essai sans crainte sur sa nouvelle cousine , dont la parure brillante et à l'effet motivait assez une attention particulière?

Le notaire continua la lecture, et chacun écoutant avec recueillement les différentes clauses du contrat, Valentine jugea que le moment était favorable. Mademoiselle d'Armilly prétait une si grande attention à cette lecture qu'on pouvait la lorgner long - temps avant qu'elle s'en aperçût.

Tout à coup Valentine lui vit faire un mouvement de surprise à un certain article du contrat qu'elle-même n'avait point écouté. Elle saisit le lorgnon et se mit à la regarder. D'abord Valentine resta un moment stupéfaite et comme épouvantée de cette merveille. Quoique M. de Lorville l'eût prévenue et qu'elle lui eût promis de ne donner aucun signe d'étonnement , il lui fut impossible de cacher sa surprise , elle porta subitement la main à ses yeux , comme une personne qui croit rêver; et chacun la voyant ainsi émue imagina qu'elle essuyait des larmes d'attendrissement et de reconnaissance, touchée des sacrifices que M. de Lorville faisait en sa faveur , et que cet acte lui apprenait ; mais Valentine ne savait rien de tout cela, et le talisman que venait de lui confier Edgar l'occupait bien plus que la fortune qu'il lui assurait. Elle n'apprit même cette clause

(le contrat que par la pensée de sa cousine qui se disait : « Il lui reconnaît cinq cents mille francs! il est bien ge'néreux! si j'avais su cela... » Puis attachant sur son mari un regard plein de tendresse qui semblait dire: Je vous aime , elle pensait : « Je n'aurais pas été réduite à épouser cet homme si laid , pour si peu ! »

Il y avait un contraste si comique entre ce regard tendre , et cette réflexion pleine de dégoût, que malgré la solennité d'un tel moment, Valentine se prit à rire.. Un coup d'œil de M. de Lorvillela ramena au sérieux convenable ; alors elle essaya de se rappeler toute la conduite d'Edgar, et de se l'expliquer par ce talisman dont elle était confidente. A la place de Valentine une autre femme aurait frémi de cette découverte, et aurait bien vite cherché dans sa mémoire, si depuis

f[a'elle connaissait M. de Lorville , elle n'avait eu aucune pensée qu'elle eût désiré lui cacher; mais, madame de Champléry savait trop combien elle gagnait à être devinée pour avoir rien à craindre du passé.

— « C'est pour cela qu'il m'a aimée pensait-elle, ce lorgnon semble avoir été inventé pour faire valoir mon caractère , pour moi seule enfin , qui ai des défauts si vilîibles et qui ne dissimule jamais que mes bons sentimens. » Puis elle se perdit en conjectures sur l'histoire de cette merveille, et ce ne fut qu'après un certain temps qu'elle liG sentit assez remise de son trouble pour essayer une seconde épreuve.

Madame de Clairange placée en face d'elle avait les yeuxbaissés , la tête languissamment penchée, le bras appuyé mollement sur le

coussin d'un canapé , et elle paraissait cl«^cidée à rester quelque temps dans cette attitude commandée par la mélancolie. Valentine profita de ce moment pour braquer le lorgnon sur sa pensée.» — Oui, c'est bien comme cela, se disait madame de Clairange, que serait aujourd'hui la mère de Valentine ? » Ainsi M"'' Mars pourrait se dire en étudiant un rôle nouveau , « c'est bien comme cela que M"' Contât l'aurait joué.

Malgré le triste souvenir que cette pensée réveillait dans l'ame de Valentine, elle en sourit dédaigneusement, et pour se distraire elle fixa ses yeux sur madame de Montbert dont l'air mécontent la préoccupait. — Je ne sais vraiment , pensait-elle , ce qu'a Valentine ce soir , elle ne fait que rire de la manière la plus inconvenante. »

— Cette leçon rendit madame de Champléry à elle-même; elle renonça au plaisir d'étudier ainsi ses amis , et elle redevint aussitôt grave et triste, comme il convenait de l'être pendant cette lecture solennelle.

Cependant cette lecture se termina ; chacun vint à son tour signer le contrat de mariage , et les conversations s'engagèrent. Cette soirée tant redoutée, Valentine la trouvait fort amusante; dès qu'on la laissait seule un instant , elle se mettait à lorgner , l'on comprend l'intérêt et le plaisir qu'elle y trouvait. Les principaux membres de la famille ayant signé, vint le tour de M. de Fontvenel. Valentine remarqua que la plume tremblait dans sa main , elle l'observa avec curiosité , et cette pensée l'émut profondément : ce Du courage , se disait-il , elle ne m'a jamais aimé, et ne sait pas combien je la re-

grcttc. Je ne dois pas étn; triste; mon ami sera si heureux ! »

Touchée de ce noble sentiment , elle s'approcha de lui, et lui tendant la main : « Vous serez toujours notre meilleur ami , dit-elle de ce ton affectueux qui guérit toutes les blessures; M. de Fontvenel lui baisa la main avec reconnaissance , touché de voir qu'elle l'avait compris. Il est si doux d'être assisté dans une grande émotion par celle qui la cause.

Après M. de Fontvenel, un jeune homme que M. de Lorville venait de présenter à Valentine, s'approcha de la table pour signer; c'était ce même publiciste qu'Edgar avait rencontré dans la maison de la rue du Bac , et avec lequel il s'était lié depuis intimement. Madame de Champléry , frappée

de la physionomie spirituelle du jeune écrivain, le lorgna pendant qu'il signait.

— Pauvre Angeline! notre mariage est bien incertain, pensait-il, puis cédant la plume à un autre , il s'éloigna en se disant : que toutes ces femmes sont gracieuses! la duchesse de ****** est ravissante ; Angeline est jolie , mais elle n'a pas cette tournure , cette aisance de manières des femmes du

grand monde Sa lettre de ce matin m'a

fait bien de la peine, elle pleure nuit et jour !... pauvre enfant !... mais n'importe, je ne dois plus lui écrire, son père s'opposant à cette union... ce serait manquer à l'honneur... et d'ailleurs , c'est une folie à mon âge que de vouloir se marier... dans quatre ans, si mon grand ouvrage a du succès, je serai au Conseil d'état, et je pourrai choisir.

— Voilà lin jeune hoinine qui ne manque pas d'ambition, pensa Valentine. Ali! s'il possédait ce talisman...

Pendant ce temps, Edgar se plaisait à contempler l'étonnement de madame de Champléry, à chaque nouvelle observation que ce lorgnon lui fournissait, et souriait de toutes les ruses qu'elle employait pour regarder sans être vue. Toutefois , il éprouvait un sentiment confus de dépit, il en voulait à Valentine de l'oubli qu'elle semblait faire de lui, et il se demandait pourquoi elle ne cherchait pas à deviner sa pensée.

— Parce que je la sais, dit-elle en passant rapidement devant lui , et M. de Lorville fut saisi à son tour d'entendre ainsi répondre à une idée qu'il n'avait pas exprimée.

— Mille complimens , mille complimeiis cher Edgar, s'écrie alors une voix bien connue de Valentine, recevez tous deux mes vœux sincères , ah ! bien sincères , on n'en doute pas. Ce n'est pas Frédéric Narvaux qui a jamais trompé personne (ses amis, du moins,) car pour les femmes, je n'en répondrais pas, je ne me fais pas meilleur que je ne suis.

— Des vœux aussi sincères, sont sûrs d'être bien accueillis , répondit M. de Lorville d'un ton railleur. Croyez que j'en suis pénétré , allez, mon cher, je vous dois plus que vous ne pensez.

— Vous l'entendez , dit M. Narvaux à une personne avec laquelle il venait d'arriver,

puis il se mit à causer avec elle d'un air de confidence qui excita la curiosité de

Valeiitiiie; clic prêta l'oreille et entendil M. Narvaux, dire à voix basse:

— Sans moi, ce mariage était manqué, Edgar était parti subitement, il ne voulait plus en entendre parler ; j'ai couru après lui, je lui ai fait sentir que les choses étaient trop avancées , qu'il ne pouvait rompre, j'ai parlé du désespoir de la pauvre madame de Champléry, enfin j'ai tant fait qu'il l'épouse aujourd'hui.

— Valentine ignorant à quel point M. Narvaux était habile dans l'art de mentir , crut , qu'en effet, on l'avait calomniée près d'Edgar; et que sans le talisman qui lui avait permis de lire dans son coeur, il aurait peut-être cessé de l'aimer; alors elle sut bon gré à M. Narvaux d'avoir cherché à la justifier, et se mit à le lorgner, ne doutant pas que

des pensées dont l'enveloppe était si grossière, ne gagnassent à être pénétrées. Son regard tomba sur lui au moment où se vantant d'être la cause de son mariage, il pensait cela :

— « Ce n'est pas ma faute si ce mariage a lieu, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'empêcher. »

Cette fois, Valentine fut si surprise, si épouvantée d'un tel excès de fausseté, qu'elle chercha des yeux Edgar, pour trouver, dans le cœur où elle était aimée, un refuge contre tant de malice; puis comme fascinée par le mal et la curiosité qu'il inspire, elle lorgna une seconde fois M. Narvaux :

— Que vois-je, pensait-il, le lorgnon

«ri'idg.'ir dans Irs inaiiis <\c. sa pirlcndiK' ! il y •'* '^ (Hi<'l(|ii(' niystèro... si j(^ pouvais lui driolx'i- (III moincul cv. lorgnon... oui, je veux savoir à <|uoi iircn Iciiir.

Yal(Mïlin(; Ircssaillit; elle comprit alors loul le dauf^cr d'un pareil talisman dans l<>s mains (run iioniuic méchant, et elle apj)recia plus cpie jamais la uobb^sse i\\i caractère de M. de Lorville, en se rapjïelant sa conduite d(îpuis cpi'il en était possesseur. Ali! coml)i(Mi cette idée le lui rendait cher! Dominée |)ar les doux sentimens (pK; cette réflexion faisait naître, Valentine répondit à peine aux complimens, aux adieux d(^s parons et <les amis qui s(; retiraient.

Quand tout 1(; monde fut parti, Edgar lui demanda la cause de sa profondi^ rêverie.

— Je pensais à ce talisman, réponditelle , au noble usage que vous en avez fait.

— Je n'ai donc pas eu tort de vous faire cette confidence, dit Edgar.

Au contraire, comment ne pas vous aimer davantage en songeant que cette pénétration surnaturelle ne vous a servi qu'à deviner ma tendresse et le malheur de votre amij, que ce pouvoir si redoutable vous ne l'avez employé qu'à deux actions généreuses !

Puisque ce talisman me fait aimer, gardez-le, je n'en ai plus besoin ; la pensée des indifférens commence à m'ennuyer, la vôtre vous me la direz.

— Je l'accepte, dit Valentine avec tendresse, mais je vous le rendrai si jamais vous doutez de moi.

M. et madame de Lorville sont encore possesseurs de ce lorgnon; ils le cachent avec soin aux méchans et aux ambitieux; prudence inutile , ce talisman serait sans puissance dans leurs mains ; car il faut avoir l'esprit libre et le cœur pur pour juger le monde tel qu'il est; il faut n'avoir rien à désirer pour regarder sans illusion, rien à cacher pour observer sans malveillance.

riN.

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Echéance

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DE LE LCRGNONi,

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