‹ Le LorgnonChapitre 9 sur 10 · XI · texte numérisé non relu

XI

Valentine attendit vainement M. de Lorville le lendemain; les jours suivans, il ne parut point chez madame de Fontvenel, et Ton resta huit jours entiers sans entendre parler de lui. Madame de Champléry alarmée crut qu'il était fâché contre elle , et se décida à faire une visite à madame de Montbert, espérant qu'elle lui donnerait des nouvelles de son neveu.

Elle en fut reçue si froidement qu elle resta déconcertée. Madame de Montbert , remplie de zèle pour les intérêts de ses amis , regardait comme autant d'offenses les secrets et les sentimens qu'on ne lui confiait point. Jeune encore, et d'une conduite irréprochable, elle s'était résignée au rôle de confidente; mais elle y tenait, d'autant plus que c'était une compensation ; et voulant punir Valentine de lui cacher sa tendresse pour son neveu, elle se plut à lui répéter une nouvelle qu'on débitait comme certaine, et qu'elle savait devoir la désespérer.

— Avez-vous vu mon neveu , ces jours-ci , demanda-t-elleàValentine? de manière à la troubler.

— Non , Madame , il y a bien long-temps que je ne l'ai rencontré.

— Quoi! vous ne l'avez pas vu depuis sou retour?

— J'ignorais qu'il fût parti.

— A.h! il n'est resté que huit jours absent. Mais je vous croyais mieux informée, ajouta madame de Montbert en fixant ses yeux sur Valentine , comment vous ne savez pas qu'il est allé à Lorville chercher le consentement de son père ?

— Le consentement de son père? répéta Valentine dans une anxiété visible.

— Sans doute , pour son prochain mariage.

A ces mots Valentine se sentit pâlir; cependant elle trouva encore assez de. courage pour répondre d'une voix mal assurée :

— Je ne savais pas qu'il dût se marier si tôt... Et qui va-t-il épouser?

— Mademoiselle de Sirieux , dit- on , car pour moi je n'affirme rien positivement, ajouta madame de Montbert ayant pitié du trouble de Valentine ; j'avoue même que j'avais une autre idée... et que, lorsque l'on m'a parlé de son prochain mariage, le sachant fort occupé de vous, j'ai cru d'abord que c'était

— Moi , madame ? interrompit vivement madame de Champléry, je ne songe nullement à me remarier, et mademoiselle de Sirieux, qui est fort belle et fort riche, lui convient beaucoup mieux que moi.

— Rassurez- vous , ma chère , reprit madame de Montbert avec ironie et blessée de cette feinte indifférence; vous n'aviez pas à

craindre ce danger; mon neveu nous a déclaré l'autre jour qu'il avait un préjugé invincible contre les veuves; et que la femme qui avait été celle d'un autre ne serait jamais la sienne.

Valentinc ne témoigna aucun dépit de cet avis donné pour la fâcher, et madame de Montbert, s'étonnant de voir sa petite malice perdue, ajouta : — Je ne sais pas ce qu'il faut croire de ce bruit; ce qu'il y a de certain , c'est qu'il y a deux ans, mon frère désirait extrêmement ce mariage pour son fils; et que j'ai reçu ce matin une lettre de lui , dans laquelle il se félicite du bonheur d'Edgar et du plaisir qu'il se promet lui-même de voir son vieux château rajeuni parla présence d'une belle-fille aimable. Cette lettre est sur ma table, et je puis vous la montrer; mais elle ne nomme personne, et peut-être n'est-ce pas mademoiselle de Sirieux qu'Ed-

gar doit épouser Peut-être n'était-ce

qu'un dépit , et l'a-t-on fait changer d'avis promptement.

— Pourquoi cela , reprit madame de Champléry avec dignité, et répondant à tout ce que ce peu de mots voulait dire. Si ce mariage convient à sa famille: il n'y a pas de raison pour l'en détourner.

Heureusement pour Valentine on vint interrompre cette conversation pénible qu'elle ne se sentait plus la force de continuer. Elle sortit de chez madame de Montbert en affectant un air gracieux et indifférent ; mais dès qu'elle fut dans sa voiture ses larmes coulèrent en abondaiice.

La nouvelle de ce prompt mariage lui semblait devoir être certaine ; l'aversion qu'elle avait témoigné pour un second lien

suffisait à ses yeux poui- avoir découragé lùl^ar, et l'avoir décidé en faveur d'une autre. Elle savait que le duc de Lorville souhaitait vivement de marier son fils pour le garder auprès de lui , se trouvant fort isolé depuis la perte de ses places à la cour, de ses intérêts de vanités qui lui tenaient lieu d'affection. Elle savait aussi que M. de Sirieux était son ancien ami, que cette alliance leur convenait à tous ; et elle trouvait tout simple que, désespéré dans son amour , Edgar cherchât à faire le bonheur de sa famille par une union qu'elle désirait. D'ailleurs ce voyage d'Edgar pour aller chercher le consentement de son père prouvait que la cérémonie était prochaine; et Valentine s'avouait avec douleur qu'elle n'avait plus d'espoir à conserver.

Sachant qu'il était de retour , elle pensa qu'il viendrait peut-être le soir même

chez madame de Fontvenel ; mais toute la soirée se passa sans qu'il y parût ; chaque fois que la porte s'ouvrait la pauvre Valentine tressaillait, une lueur d'espérance se réveillait dans son cœur. Puis un indifférent entrait , et elle retombait dans son accablement. Stéphanie n'osait lui parler , de peur d'ajouter à son inquiétude, car elle-même commençait à s'inquiéter de la conduite capricieuse de M. de Lorville.

— Voilà comme vous êtes toutes , vous autres jeunes veuves , lui dit en rentrant chez elle madame de Clairange : Vous dédaignez les hommes qui s'occupent de vous, et puis lorsqu'ils se décident pour une autre , vous les regrettez.

— Eh, qui donc regretté-je , dit Valentine avec fierté ?

— M. (lo Lorville , reprit nuuljiine de Clairange d'un ton d'humeur, jamais jo ne me consolerai de vos dédains pour lui. Ce n'est pas ma faute , j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous engager à le bien traiter; mais vous n'avez pas voulu m'entendre; je suppose que c'est à cause de vous qu'il n'est pas venu faire part de son mariage à madame de Fontvenel.

— Mais peut-être n'est -il pas encore entièrement décidé.

— Si vraiment; il en parle lui-même comme d'une affaire conclue ; personne n'en doute , et vous êtes la seule qui n'en soyez pas convaincue. Ah ! vous pouvez vous vanter d'avoir manqué-là une bien belle destinée !

A ces mots elles se séparèrent. Valentine, restée seule , réfléchit sur la conduite d'Ed-

gar envers elle. Tantôt elle le haïssait et l'accusait de la plus cruelle fausseté , tantôt elle le justifiait par la froideur apparente qu'elle avait toujours mise dans ses manières avec lui. a Hélas! disait- elle en pleurant, comment pouvait-il deviner que je l'aimais î je lui cachais toutes mes émotions, je l'évitais sans cesse, et je répondais en riant et avec légèreté à tout ce qu'il me disait d'affectueux ! Ah ! s'il pouvait savoir ce queje souffre en ce moment , sans doute il aurait pitié de ma douleur; peut-être même en serait -il heureux ? »

Cette pensée la plongea dans un chagrin qu'elle n'avait pas encore éprouvé; combien elle se trouvait punie alors de cette dissimulation qui lui fesait cacher les sentimens qui peuvent seuls rassurer et séduire ! Combien elle détestait alors son caractère

orgueilleux et timide, qui lui coûtait l'amour (lu seul homme qu'elle pût jamais

aimer

Elle se figurait aussi cet aimable Edgar auprès de sa nouvelle épouse, empressé, spirituel , ému comme elle l'avait vu tant de fois. Il la choisit maintenant par dépit, disait-elle, mais bientôt il l'aimera tendrement.... Hélas! comme il m'aurait aimée!

Perdre le bonheur par sa faute, est la peine la plus amère pour les personnes qui ont de l'imagination. Un événement que le sort leur envoie , si affreux qu'il soit , leur semble moins douloureux ; un malheur désespéré a , par soi> excès même, quelque chose qui les calme; mais un bien perdu, perdu par leur faute, leur apparaît sans cesse paré des plus brillantes images; elles le ressuscitent à cha-

que instant, pour le perdre encore avec plus d'amertume , et recomposent leurs doux rêves pour les voir s'évanouir encore. Ainsi Valentine se complaisait dans l'image d'un avenir auquel elle ne devait plus prétendre ; elle repassait dans sa mémoire les mots qu'elle n'aurait pas dû dire, ou qui devaient avoir été mal compris; les sentimens, les émotions qu'elle se repentait de n'avoir pas laissé deviner; et toutes ses pensées s'abîmaient dans ce travail inutile et désespérant.

Valentine passa toute la nuit sans dormir, à verser des larmes de regrets, d'amour , et quelquefois de colère. Le lendemain , elle était si souffrante qu'elle voulut rester au lit plus tard qu'à l'ordinaire ; mais on lui dit , qu'un vieux monsieur était venu pour lui parler d'affaire , et qu'ayant appris qu'elle n'était pas encore visible, il avait promis de revenir vers midi.

Madame de Ghampléry se leva et passa dans son salon pour le recevoir.

— Je demande bien pardon à madame la marquise de la déranger si matin; mais, dit-il avec un sourire , on est impatient ; et je tiens à ce que tout soit terminé pour ce soir. En disant cela M. Tomasseau, notaire, posa plusieurs papiers sur la table; tandis que Valentine cherchait à s'expliquer le but de cette visite.

— J'ai passé chez le notaire de Madame , continua monsieur Tomasseau en feuilletant ses papiers ; il m'a dit que l'acte de naissance dont nous avons besoin était chez elle ; et je viens la prier de vouloir bien me le confier avant de

— Pardon, monsieur, interrompit ma-

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