II
Plein d'idées merveilleuses, Edgar brûlait de revoir son pays. Un instinct de finesse lui disait qu'à Paris seul, ce talisman aurait tout son prix. Paris! ville de prestige, où le regard est juge, où l'apparence est reine; où la beauté est dans la tournure, la conduite dans les manières, l'esprit dans le bon goût; où les prétentions dénaturent, où
l'homme le plus distingué rougit de ses qualités primitives et s'efforce d'en imiter d'impossibles à son naturel ; où la vie est un long combat entre un caractère de naissance qu'on subit, et un caractère d'adoption qu'on s'impose; où chacun est en travail d'hypocrisie, où l'esprit profond se veut faire léger, où l'esprit léger se fait pédant, où chacun vit des autres avec de la fortune, imite celui qui le copie, et emprunte souvent le costume qu'on lui a volé. Ville de graves folies et d'innocentes faussetés ! Nul ne peut pénétrer dans ton enceinte sans partager ton délire, sans y subir une des métamorphoses de la vanité !
Armé de son talisman, Edgar traversa rapidement l'Allemagne et la France, sans s'arrêter dans aucune des villes principales qu'il avait déjà visitées. Le lorgnon magique
ïi'eiit guère l'occasion de s'exercer que sur les différentes espèces d'aubergistes, avec lesquels il lui fallut communiquer pendant la route. C'était partout les mêmes finesses, les mêmes ruses pour le retenir ou le voler. Et le naïf Edgar se disait : c'est singulier, Allemands, Italiens, Français, tous les aubei'gistes ont la même pensée; le sage aurait dit : partout les hommes sont les mêmes.
Voilà donc un jeune étourdi de 2 3 ans, plein de droiture et de confiance, jeté au milieu de la société tortueuse de Paris avec le secret de tous. Les parens d'Edgar attachés à l'ancienne cour, s'étaient retirés dans une de leurs terres en province. Ses meilleurs amis étaient absens , et sa pénétration ne put d'abord s'exercer que sur des indifférens. Aussi les premiers jours de son ar-
rivée à Paris, cette pénétration l'amusa-t-elle à en perdre la tête. C'étaient des rires étouffés , des quiproquos , des explications à n'en plus finir; car le jeune diplomate n'avait pas encore la présence d'esprit qu'un tel art exige et comme il ne répondait jamais à la parole qui lui mentait, mais à la pensée que son lorgnon lui traduisait, il en résultait une suite de malentendus , de susceptibilités risibles, et quelquefois d'aveux si comiques, qu'Edgar ne voyait dans son fatal lorgnon qu'un trésor d'inépuisables amusemens.
C'est alors qu'il rencontra Frédéric Narvaux, son ancien camarade de collège. Sa joie de le revoir fut grande, il la témoigna cordialement; mais M. Narvaux mit dans la sienne tant d'enthousiasme que le bon Edgar ravi d'une telle amitié voulut en jouir doublement, en pénétrant dans le
cœur de son ami. Quelle fut sa surprise en lisant, au lieu de ces mots que M. Narvaux disait avec passion : « Cher ami , que je suis heureux de ton retour , etc. , ceux-ci : Maudit retour, je parie qu'Esther va recourir après lui. » Edgar resta confondu , il croyait Frédéric un modèle de franchise, et beaucoup d'autres s'y trompaient comme lui.
C'était un de ces hommes sur lesquels tout le monde croit pouvoir compter. Il passait pour brave, parce qu'il était querelleur, pour franc, parce qu'il était contrariant, et pour serviable, parce qu'il était familier. Il est vrai qu'il n'attaquait que les gens timides, ne contrariait que les gens sans avis , et n'offrait ses services qu'aux personnes , qui , par leur position , et la délicatesse de leur caractère le mettaient hors de danger de les voir accepter. Néanmoins
son air brusque en imposait , et d'ailleurs comment soupçonner qu'un homme si bruyant pût dissimuler?
A peine M. de Lorville eut-il le secret de ce caractère , qu'il prit en horreur son ancien ami. Sa gaîté disparut et fit place à la plus pénible défiance, au plus sombre découragement; ses manières avec lui, changèrent subitement il cessa de le tutoyer; il ne l'écoutait plus ; car il ne pouvait se résoudre à entendre ses protestations d'amitié auxquelles il ne pouvait plus croire, et qui dénuées de grâce et de coquetterie, n'avaient jamais eu de prix à ses yeux que par la confiance que leur rondeur inspirait. Les faussetés gracieuses et élégantes ont cela de précieux, qu'elles séduisent encore, lorsque l'illusion est passée. Les mensonges d'une voix douce sont encore de l'harmonie; elle
trouve pour ainsi dire dans le cliarnie que lui donnent les sentimens qu'elle affecte, le droit de les exprimer; mais une parole d'amitié grossière et bruyante qui perd sa franchise, devient insuportable ; c'est une injure détournée qui irrite, et avec laquelle il n'est point d'accommodement. On se trouve entraîné à dissimuler avec une personne adroite et doucement perfide; mais avec un Tartufe tapageur, l'esprit fatigué ne peut cacher ni son mépris, ni son dégoût.
Dès qu'il fut poliment permis de quitter M. Narvaux, Edgar lui dit adieu. En partant, après mille récits de plaisirs qu'Edgar n'avait pas écoutés, Frédéric ajouta. — Nous soupons tous ce soir chez Esther, viens-y donc, tu nous charmeras. M. de Lorville pénétrant sa pensée ne répondit qu'à elle ,
et refusa. — Pourquoi non, reprit Frédéric, je me fais une fête de t'y ramener. — Et moi , reprit sèchement Edgar, un devoir de t'y laisser. »
M. Narvaux n'avait nulle envie de ramener son ami chez cette petite danseuse qui avait aimé Edgar avant lui, et qui, .sans doute, le préférerait encore; il comprit qu'il était deviné, et ne put pardonner à M. de Lorville l'adresse avec laquelle il avait pénétré la fausseté de son invitation, et moins encore l'insolente générosité qui la lui faisait refuser. C'est pourquoi il traçait d'Edgar un portrait si peu flatteur, lorsqu'il le rencontra aux Tuileries. — Nous disions du mal de toi , mon cher, lui avait-il crié , en l'abordant. C'était encore une de ses malices, il disait la vérité, mais en riant, de manière à la rendre douteuse. Cette ruse ne
devrait être permise qu'aux femmes; car leur gaîté est presque toujours de l'embarras, et les ruses de l'émotion ne sont- elles pas toutes pardonnables!
M. Narvaux était, selon l'expression d'un vieux philosophe de mes amis, un homme de la troisième finesse : la première finesse , disait-il, consiste à cacher ses projets, la seconde à en feindre d'imaginaires pour dissimuler ceux qu'on a, et la troisième enfin, c'est de les dire tout haut et en plaisantant, comme s'ils ne pouvaient entrer dans la pensée. Cette remarque m'a toujours poursuivie depuis ce temps ; il m'arrive quelquefois , malgré moi , de classer mes amis dans une de ces trois catégories, et j'avoue que j'en ai rangé bien peu dans la première. Il y a tant d'activité en France, dans les esprits, que le mystère même y veut agir;
peu de gens se bornent à cacher simplement leur ambition et leur pensée, il leur en coûte moins de les démentir, ou, ce qui est bien pis d'en affecter de contraires.
Edgar, qui commençait à comprendre le danger de son fatal lorgnon n'osait en faire l'épreuve sur son meilleur ami. Il était si heureux de revoir M. de Fontvenel, si touché de sa cordiale amitié, et il aurait tant souffert, s'il avait fallu douter d'elle! Hélas! cette prudente précaution était déjà de la défiance. Une illusion que l'on ménage est
comme ime fortune qui se dérange, le jour où le mot économie a retenti dans un cœur confiant, il est à moitié ruiné.
Edgar avait perdu cette fleur de bonhommie, cette virginité de l'erreur qui rendait sa jeunesse si brillante et son caractère si aimable. Adieu douce et confiante amitié , mille fois plus dangereuse que l'amour en tes égaremens; lui du moins sait qu'il est aveugle , il se défie et prend un guide ; mais toi, quinze-vingt sans le savoir, tu marches fièrement où tu crois qu'on t'appelle ; tu te fies en ta froideur , tu te reposes en ta faiblesse , tu te nourris de conseils importuns, tu te berces de vérités désagréables qui te rassurent; et dans ton erreur raisonnée, tu penses que ta route sera sans abîmes parce que tu la sais sans prestiges. Pauvre amitié, la plus amère des déceptions! Edgar ne con-
naît déjà plus tes pures et entières jouissances; il transige avec sa foi , il économise les épreuves; et tandis qu'il croit s'abandonner aux charmes des discours affectueux de son ami, une prudence voilée veille à ses réponses ; la défiance travaille sourdement sa pensée, il met à part les projets dont il ne lui parlera pas , les petites aventures qu'il se promet de lui cacher, et qu'autrefois il lui eût confié de plein cœur. Enfin , le doute , l'affreux doute était venu se placer entre eux comme un espion implacable , et les deux amis sans se rendre compte de leur malaise , ressemblaient à ces prisonniers qui ne peuvent recevoir de visites qu'accompagnés d'un gendarme , et qui s'étonnent de ne pouvoir soutenir la conversation avec leurs meilleurs amis.
Que vois -je, il est six heures, s'écria
M. Narvaiix, en passant devant l'horloge des Tuileries. Je suis en retard, je dîne chez mon oncle le ministre et je vous quitte.
— Je te verrai demain, reprit M. de Fontvenel.
— • Où donc?
— Au bal chez l'ambassadrice de ***.
— Quelle question ! répond Frédéric d'un air important et presque indigné. Tu sais bien que je ne puis y aller. — Il donnait à entendre par ce ton décidé que sa position politique l'empêchait de se permettre un tel plaisir.
Edgar , impatienté de cette grossière minauderie, tira brusquement son lorgnon, et vit clairement que cet obstacle politique si grave qui forçait M. Narvaux à dédaigner
ce grand bal , n'était autre chose qu'un billet d'invitation quémandé depuis quinze jours , et qu'on n'avait point encore obtenu. Un sourire moqueur suivit cette découverte. Frédéric s'éloigna.
Resté seul avec M. de Fontvenel , et tenant entre ses mains ce miroir funeste où la vérité se réfléchit , Edgar ne put résister à la tentation de regarder son ami. Il était d'ailleurs excité par cette indignation vindicative, ce mépris agitant qu'inspire la fausseté inutile , et qui donne une si grande impatience de la déconcerter. Il sentait qu'un pas de plus fait vers le désenchantement lui donnait le droit d'entrer en guerre avec la société , et que fort des avantages de sa pénétration il pouvait trouver dans le malin plaisir de son esprit une compensation au naïf bonheur qu'il avait perdu. Courage, se disait-il, je serai du moins dé-
livré des tortures d'une demi confiance; si celui-là me trompe aussi, je ne croirai plus à rien, je briserai mon cœur, je serai libre, et je m'amuserai en me vengeant. Décidé à rompre le charme, M. de Lorville épiait le moment où il pourrait lorgner son ami sans en être regardé ; puis , continuant sa conversation :
— Ta petite sœur doit être bien belle maintenant ? Te ressemble-t-elle ? Et comme pour s'assurer si cette ressemblance pouvait être un avantage, il fixa sur son ami son lorgnon implacable , en écoutant sa réponse.
— Oui, reprit M. de Fontvenel, Stéphanie me ressemble un peu , mais elle n'est pas aussi jolie qu'elle promettait devoir l'être.
Edgar savait par d'autres personnes que mademoiselle de Fontvenel était devenue ravissante. Cette modestie trompeuse l'alarma ; mais qu'il fut heureusement soulagé en pénétrant le généreux motif qui l'avait dictée. « Non , pensait M. de Fontvenel, je ne veux pas qu'Edgar aime ma sœur, elle n'est pas assez riche pour lui , et je ne veux pas que l'on puisse m'accuser de spéculer sur les bonssentimens de mon a mi, pour lui faire foire une mauvaise affaire à mon profit. »
Quelle délicatesse il y avait dans cette pensée, et combien Edgar y fut sensible! Avec quels délices il contemplait ce cœur si noble où lessentimens les plus dévoués et les plus purs semblaient s'être réfugiés; que sa jeune âme était doucement émue, en passant si subitement des angoisses de la défiance aux transports d'une foi renaissante. Dans le
délire de sa joie, Edgar retrouvant sa bonhomie naturelle, ne peut se contenir, et, oubliant les Tuileries, les promeneurs, les élégantes , les factionnaires et tout cet attirail qui rappelle le monde et modère singulièrement les élans du cœur , il saute au cou de son ami et l'embrasse avec transport en s'écriant : Ah ! cher Alphonse, que je t'aime , et que je suis heureux ! M. de Fontvenel le crut complètement fou, car, pour éviter de parler de sa sœur, il s'était empressé de mettre la conversation sur des choses absolument indifférentes, sans s'apercevoir qu'Edgar ne l'écoutait point. Il avait parlé des spectacles, des pièces jouées à Paris pendant son absence. Il en était à raconter M. Cagnard et les meilleures plaisanteries de cette bonne satyre , lorsque M. de Lorville l'embrassa si passionnément, et il ne pouvait comprendre pourquoi le
nom d'Odry, de Vernet et de madame Vau- Irin lui inspiraient de tels transports. Ainsi l'on accuse souvent de folie l'homme qu'une subite découverte fait changer d'avis , et de caprice une femme que sa pénétration vient d'éclairer.
Edgar, réconcilié avec son talisman , ne songeait plus qu'à jouir du plaisir qu'il lui promettait dans le monde. Il est certain qu'il l'aidait à dévoiler des choses bien amusantes.
Personne plus que lui ne se divertissait au spectacle; la salle et le théâtre lui offrant un double plaisir. Cependant l'illu-
sion pour lui était difficile, et les pensées qu'il découvrait à l'aide de son lorgnon dans l'âme de l'acteur le gênaient bien souvent pour s'intéresser au héros qu'il représentait. Par exemple, les bons et honnêtes sentimens qu'il lisait dans le cœur du farouche Marat au plus fort de sa colère ; les rêveries de toilette qu'il surprenait dans la pensée de Charlotte Corday au moment de l'assassiner; le joli chapeau qu'il lui voyait admirer aux secondes loges , en levant les yeux au ciel , pour mieux écouter sa sentence; les réflexions burlesques de ces pauvres jeunes premières, que leurs corsets baleinés gênent tant pour mourir avec grâce , à la Smithsoii; les petites préoccupations du grand Napoléon, qui avait si peur de se faire une querelle avec les défenseurs au juste milieu , en représentant trop fidèlement lepère du fils de l'homme; tous ces secrets enfin , connus de lui seul ,
le dérangeaient dans sa terreur j aussi étaitil mauvais juge. La comédie, même celle de Molière , ne pouvait non plus lui laisser de grandes illusions. Lisette et Scapin, loin de l'amuser par leur folie, lui faisaient pitié; ils avaient l'ame si triste au milieu de leur gaîté, de voir la salle vide et de plaisanter dans le désert.
— Personne! pas un chat dans toute la salle, pensait douloureusement la pauvre soubrette, en éclatant de rire de ce rire de comédie si peu contagieux.
« Sept livres dix sols de recette! se disait amèrement Scapin , en gambadant autour de Géronte. »
Et Lisette, continuant de folâtrer, se disait : « Faire une toilette pour n'être pas regarde'e ! »
Et Scapin , poursuivant ses pirouettes , se
disait : « Débiter cinq cents vers pour des gardes nationaux qui viennent dormir gratis ^ étendus sur les banquettes du parterre !... » et tout cela était d'un comique à fendre le cœur.
L'opéra ne l'amusait pas moins à observer ; les bruyans compagnons du comte Ory ne lui semblaient pas tovis aussi joyeux et aussi enivrés qu'ils voulaient bien le paraître. La Somnambule n'était pas non plus si malheureuse d'un soupçon qu'elle s'efforçait de le faire croire; enfin, les habitués de l'Opéra et des autres théâtres s'étonnaient souvent de voir au balcon un jeune homme qui paraissait spirituel, rester seul sérieux quand toute la salle éclatait de rire , tandis que , au contraire , il riait parfois comme un fou aux momens les plus pathétiques des plus beaux désespoirs de nos plus grandes ac-
trices. Souvent aussi les spectateurs placés auprès de lui s'éloignaient brusquement, ne se rendant pas compte de leur malaise, mais comme magnétisés par le regard de ce jeune homme qui souriait sans leur parler. Il y avait un soir à l'Opéra, aux troisièmes loges en face , une grosse dame parée qui devait avoir une idée bien singulière, car M. de Lorville faillit mourir de rire en la regardant.
C'était le jour du grand bal dont il a déjà été question. M. de Lorville était depuis une heure chez l'ambassadrice , se promenant çà et là, lorgnant, écoutant, et se cachant pour observer. Il savait déjà l'histoire de toutes les parures; il avait déjà pénétré tous les petits secrets de la coquetterie, les maigres efforts de l'avarice, les prudentes ruses de l'économie; il savait le nom de tous les
bouquets. Telle femme respirant le parfum du sien en minaudant semblait craindre qu'on en devinât le mystère sentimental, l'avait tout simplement fait acheter le matin chez sa bouquetière; telle autre disait bonnement l'avoir acheté, qui l'avait bien reçu. Presque toutes mentaient sans se douter que tant de ruses étaient inutiles, et qu'on n'avait même pas besoin d'un lorgnon de Bohème pour les deviner. Mais ce n'était point sur ces faciles découvertes qu'Edgar fondait les plaisirs de sa soirée. Toute sa malice se recueillait pour jouir de l'apparition si impatiemment attendue de M. Narvaux.
Son père, le duc de Lorville, étant fort lié avec l'ambassadeur de ***, il lui avait été facile d'obtenir pour son ancien ami, le billet d'invitation si humblement demandé
naguère, et dont M. Narvaux avait probablement désespéré. Edgar imaginait d'avance les raisons que Frédéric allait inventer pour excuser l'inconséquence de sa conduite, et expliquer son apparition dans une fête dont il avait fait entendre que ses opinions politiques lui imposaient le devoir de se priver.
M. de Lorville épiait cette entrée avec anxiété, comme l'amant le plus passionné guette l'apparition de la femme qu'il aime. Enfin le moment est venu. M. Frédéric Narvaux s'avance, l'air arrogant , la tête haute; mais avec cette préoccupation gênante, cette politesse indécise, ce salut vague et tâtonnant d'un convié qui ne connaît ni le maître, ni la maîtresse de la maison. Frédéric joignait à cet embarras connu des gens les plus répandus dans le monde, une autre perplexité
que ceux-ci ne connaissent pas, celle d'ignorer complètement d'où lui venait son billet d'invitation. En le recevant, il s'était expliqué la veille avec son oncle le ministre , qui lui avait dit franchement avoir oublié d'inscrire son nom sur la liste des nouveaux admis. Il ne pouvait deviner d'où lui venait cette faveur, ni à qui s'adresser pour être présenté aux maîtres de la maison. M. de Lorville s'amusait trop de son étrange embarras pour le faire cesser tout de suite ; il se plaisait à voir M. Narvaux traîner de salon en salon, nageant, pour ainsi dire, dans un océan d'inconnus, et passant vingt fois dans ses promenades devant l'ambassadrice qu'il cherchait. Enfin Edgar jugeant que ce supplice avait assez duré, alla droit à M. Narvaux, d'un air surpris, comme s'il venait seulement de l'apercevoir.
Frédéric parut si soulagé en trouvant enfin
une personne de sa connaissance, que M. de Lorvillc ne put voir sans sourire son empressement à lui parler. Ah! cette fois, pensa-t-il, la joie de me revoir est bien sincère ! et feignant d'être étonné : Vous , ici s'écria-t-il, je croyais que votre position...
— Ne m'en parle pas, interrompit M. Narvaux, tu m'en vois honteux, mais je ne me fais pas meilleur que je ne suis; et, quand une jolie femme me dit : Je le veux , j'irais au bal chez mon plus grand ennemi pour l'y voir danser. Edgar fut émerveillé de l'audace de ce mensonge, et se promit de le déconcerter. Cependant voyant que Frédéric s'obstinait à rester près de lui, il commençait à se repentir de l'avoir fait inviter; et profitant du prétexte qui s'offrait, il se perdit dans la foule et courut rejoindre sa danseuse.
C'était une blonde ravissante de beauté et de mélancolie. De grands yeux noirs à demi voilés par de longues paupières, un sourire inachevé, un air de complaisance à se prêter à des plaisirs qui n'en sont plus pour elle ; une attitude de langueur et même de souffrance donnaient à toute sa personne un charme inexprimable. Edgar n'avait pu obtenir que la quatrième contredanse, tant les merveilleux du jour s'empressaient autour d'elle. Mademoiselle d'Armilly avait pris un petit air boudeur lorsque Edgar était venu la prier à danser. Pour en connaître la cause, il l'avait lorgnée en s'éloignant. « C'est bien ennuyeux , pensait-elle , de danser avec des gens que l'on ne connaît pas. » Cette réflexion plut beaucoup à M. de Lorville. Il commençait à se fatiguer des continuelles coquetteries que les femmes lui adressaient, séduites par son joli visage ,
sa tournure distinguée et l'élégance de ses manières. Cette jeune personne, se disait-il, préfère ses anciens amis à ses nouvelles conquêtes; j'aime ce caractère et lui pardonne le peu d'empressement qu'elle a mis à accepter mon invitation.
La ritournelle delà quatrième contredanse étant déjà jouée, Edgar vint prendre la main de sa jolie danseuse; et comme il n'aurait pas été poli de la lorgner en causant avec elle , il se livra tout au plaisir de l'écouter et de l'admirer. Mademoiselle d'Armilly avait quitté son petit air maussade, sa jolie taille s'était redressée, son visage s'était ranimé, sa démarche avait plus d'assurance, enfin elle avait cet ensemble satisfait qui trahit souvent les femmes quand elles dansent avec une personne qui leur plaît; cette confiance de plaisir d'une valseuse qui rencontre un
bon valseur ou d'un savant joueur de whisk à qui le sort a donné un partenaire digne de lui.
M. de Lorville remarqua ce changement, et l'attribua d'abord à l'effet que produisait la beauté de mademoiselle d'Armilly et à son désir de paraître belle au cercle nombreux d'admirateurs qui l'entouraient ; mais bientôt il vit que cette métamorphose de manières s'étendait jusqu'à lui. Mademoiselle d'Armilly semblait adoucir encore ses regards pour les attacher sur les siens et choisir les plus tendres accens de sa voix pour lui répondre. Il y avait dans tous ses discours une intention de plaire qu'il était impossible de ne pas remarquer. Toute cette coquetterie sans faste et pleine de bon goût enchantait M. de Lorville. — Vous arrivez d'Allemagne, dit mademoiselle d'Armilly,
êtes-vous resté lon2;-tcmps à Vienne? Edgar comprit alors que mademoiselle d'Armilly savait qui il était, et il se rappela avoir remarqué qu'elle demandait son nom à une personne placée près d'elle au moment où il était venu la chercher pour danser. — Oui, répondit-il, j'y ai passé plus d'un an. — S'y amuse-t-on beaucoup ? — C'est selon, il y a des gens qui ne s'amusent nulle part; je connais un Anglais qui prétend que Paris est la ville du monde la plus ennuyeuse, et je vous assure que pour sa part il a raison ; il n'y est resté qu'un mois avec la fièvre tierce. Aussi , il ne veut pas croire que personne s'y amuse. — Mademoiselle d'Armilly rit de cette plaisanterie avec tant de complaisance , que M. de Lorville se plut à exciter sa gaîté et lui sut bon gré de rendre ainsi la conversation facile, en lui parlant de ce qu'elle savait de lui.
Comme il dansait , un élégant d'un âge raisonnable avec qui mademoiselle d'Armilly avait causé une partie de la soirée vint se placer derrière elle, mais il n'y resta pas long- temps; elle le reçut si froidement et avec tant de sécheresse que le pauvre soupirant déconcerté par cette rigueur inattendue s'éloigna bientôt. Edgar demanda son nom. — C'est M. de Champléry, reprit mademoiselle d'Armilly d'un air de confidence et de malice enfantine ; c'est un protégé de mon oncle; je danse avec lui par ordre, aussi cela m'ennuie-t-il à pe'rir. Edgar fut ravi de la naïveté de cette réponse et de cette manière gracieuse de se lier avec lui en le mettant pour ainsi dire de son parti. Jamais il n'avait éprouvé près d'une femme une émotion plus séduisante. La contredanse venait de finir, il fallut se séparer. Edgar reconduisit à sa place,
AU
îuiprès de sa mère , mademoiselle d'Armilly; et en le voyant s'éloigner, elle lui adressa un sourire plein de gentillesse qui voulait dire : « Nous sommes déjà de vieux amis. »
Tout en rêvant à sa nouvelle passion, Edgar alla se placer dans une embrasure de fenêtre pour l'admirer en silence. Mademoiselle d'Armilly qui le suivait des yeux vit de loin qu'il s'apprêtait à la lorgner attentivement, et donnant à sa physionomie, toute la grâce de l'embarras , elle baissa les yeux.
Jaloux de connaître l'impression qu'il avait faite sur elle, Edgar brûlait de lire dans son cœur. Mais hélas! Voilà ce que cette ame si tendre pensait de lui et de son esprit : « C'est le fils du duc de Lorville , il aura soixante mille livres de rente en se mariant.
— Oh! quel amer désenchantement! de son esprit , pas un mot , de sa personne , pas un souvenir. En vain il avait été aimable , en vain il s'était réjoui d'être ce jour là plus à son avantage , on ne l'avait pas écouté , on ne l'avait pas regardé. Ce qu'on aimait en lui , c'était son vieux père et son vieux château de Lorville où il s'ennuyait tant.
Combien il pardonnait alors aux femmes qui n'aimaient en lui que ses agrémens frivoles. Mademoiselle d'Armilly était indigne d'éprouver une si simple faiblesse. L'ambition rend aveugle , les avantages qu'elle recherche sont les seuls qu'elle comprenne , non-seulement elle dédaigne les autres , mais elle ne les voit pas.
Edgar tombé du haut de son illusion se livra à un dépit sans mesure. Chaque fois qu'il passait devant mademoiselle d'Armilly,
il répondait à ses regards engagoans, en détournant la tête de la manière la plus insolente. Ah! se disait-il, ce n'est que mon rang qui lui plaît en moi, hé bien, je le lui ferai sentir, en la dédaignant. Mademoiselle d'Armilly remarqua bientôt cette différence dans les sentimens de M. de Lorville, elle en paraissait peu surprise, et son maintien résigné le frappa ; il la regarda de nouveau pour savoir ce qu'elle pensait de ce changement. Elle l'expliquait ainsi: — On vient de lui dire que je n'ai pas de dot. — Et avec cette justice, des gens qui calculent, elle trouvait tout simple que M. de Lorville éprouvât pour elle, en ce moment, le même dédain qu'elle avait senti pour lui avant de le connaître.
Tant de sécheresse dans une personne si jeune, et d'une beauté si langoureuse, inspi-
rait à M. de Lorville une sorte d'horreur, et maintenant qu'il avait son secret, cette jeune personne lui paraissait aussi laide qu'elle était réellement belle ; tant il est vrai que tout le charme d'une femme dépend des sentimens qu'elle éprouve ou qu'on lui suppose. La physionomie est un langage, pour en être ému , il faut avoir foi dans ce qu'elle exprime.
Edgar de mauvaise humeur et découragé eut une seconde fois recours à sa malice pour se distraire. Il se plaisait à embarrasser ceux à qui il parlait , en leur dévoilant leur véritable pensée , au moment même qu'ils exprimaient le contraire. D'autrefois il s'amusait à répondre à des gens qui ne parlaient pas, et qui restaient confondus de
se voir ainsi devinés. Il y avait près de la cheminée d'un des nombreux salons, un gros monsieur qui ne disait rien à personne et qui regardait l'heure attentivement. Edgar sachant sa pensée lui dit: — On va souper tout à l'heure, et le monsieur de reculer d'étonnement, puis de se rassurer et de dire: — Voilà un jeune homme aussi gourmand que moi. — Plus tard il faillit se faire une querelle avec un de ces graves politiques qui mentent hardiment par nature , et par prudence; et qui croyent ne faire que dissimuler par devoir. Leur conversation était vraiment risible à entendre. M. de Lorville qui ne s'attachait qu'à la pensée cachée, semblait pour chacun un esprit de travers qui comprend tout à rebours, et pour son interlocuteur, un homme taquin et d'une conversation insupportable.
— Le ministère durera plus qu'on ne
SI
rimgainc, disait le politique; j'ai de fortes raisons pour le supposer.
— Vraiment? reprenait Edgar, en souriant, vous croyez qu'il sera changé demain !
— Je n'ai pas dit cela, monsieur, s'écriait l'autre impatienté; au surplus, ajoutait-il, je ne me soucie guère d'entrer dans cette boutique, etpuisqu'on ne pense pas à moi...
— Ah! l'on vous fait des propositions!
— Vous ne m'entendez pas, monsieur.
— Si vraiment, on vous offre un portefeuille que vous acceptez à telle condition, rien de si simple.
L'homme d'état rougissant d'être deviné, feignit de croire qu'Edgar [plaisantait, et changeant brusquement la conversation :
— Je viens de chez le ministre des affai-
res étrangères , dit-il ; on n'a point de nouvelles d'Italie.
— Ah ! ah ! reprit Edgar , en lorgnant le diplomate : un courrier est arrivé ce soir.
— Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous dire qu'il n'était pas arrivé de nouvelles.
— Oui, j'entends bien; et vous savez même que les Autrichiens sont à Bologne.
— Moi, monsieur, je ne sais rien du tout; » et le diplomate restait confondu. Cette nouvelle était encore secrète , et il avait promis au ministre de la cacher. Impatienté d'un dialogue si singulier, il s'éloigna en se disant qu'il n'y avait rien de tel que l'ignorance et la sottise pour déconcerter un homme d'esprit; car, n'ayant pas le secret de M. deLorville, il appelait hasard et incohérence d'idées la justesse de sa {Pénétration. — Ces
jeunes gens du faubourg Saint-Germain , pensait-il, sont d'une suffisance!...
— Ceux du faubourg Saint- Jacques ne vous plaisent guère davantage, dit Edgar, sachant que le seul mot d'étudiant faisait trembler le politique. Celui-ci se retourna vivement, épouvanté de cette voix qui répondait à sa pensée; il rêva long-temps à cette circonstance extraordinaire, et ne pouvant la comprendre, il l'expliqua par un phénomène plus surprenant peut-être, et crut avoir pensé tout haut pour la première fois de sa vie.
Edgar, en rentrant dans la salle de bal, aperçut son ami Narvaux, causant mystérieusement dans un angle de porte, avec quelque chose qui ressemblait de loin à un ambassadeur turc ou à une vieille ane;laise.
En effet , c'était une de ces vieilles anglaises inimitables qui, après avoir eu quatorze ou quinze enfans dans leur pays, viennent à Paris pour apprendre le français. Elle portait sur la tête un de ces turbans à trois étages , que l'Angleterre seule produit; des plumes, des fleurs, des diamans, de l'acier, des glands de jais, des rubans, des blondes, des chefs d'or, ornaient cette imposante coupole, sous laquelle minaudait une figure longue et décharnée qui en faisait encore ressortir l'énormité. Edgar n'avait jamais Vu, dans ses voyages ni dans ses cauchemars, un être plus fantastique , une femme plus fastueusement laide. M. Narvaux qui, l'année précédente , avait découvert aux eaux de Plombières cette espèce de momie prétentieuse, parut embarrassé d'être surpris causant si coquettement avec elle, par le plus moqueur de ses amis. Il détourna la tête , feignant de
n'avoir pas aperçu M. de Lorville, mais celui-ci fut implacable. Résolu de punir M. Narvaux de son mensonge, il s'approcha de lui d'un air discret, et désignant la vieille Anglaise, il dit tout bas d'un ton railleur : — C'est elle! n'est-ce pas? Ah! que tu as raison, mon cher; je suis bien comme toi : J'irais au bal chez mon plus grand ennemi pour la voir danser.
Les hommes fins, et qui se rappellent leurs mensonges, en ont toujours un de réserve en cas de surprise ou de malheur. Ils s'attendent à être déconcertés, et ils ne lancent jamais une chose fausse sans prévoir tous les dangers qu'elle va courir.
M. Narvaux , au seul aspect de M. de Lor- V ille, avait prévu cette malice; et loin de s'en formaliser, il sourit avec complaisance;.
puis , levant les yeux au ciel et prenant un accent douloureux :
— Ah! ne plaisante pas, dit-il; je suis d'une inquiétude affreuse : elle n'est point venue ce soir, et je ne puis savoir pourquoi.
— Je le sais bien, moi, pensa Edgar, étourdi de cette fausseté imperturbable; et il s'éloigna, pénétré d'une espèce d'admiraration pour tant d'audace et de présence d'esprit.
Il sentait que, sans le pouvoir magique de son lorgnon , il aurait été complètement dupe de M. Narvaux, tant il mettait de candeur et de naïveté dans ses mensonges.
Attristé par toutes les déceptions de la soirée , Edgar allait se retirer du bal , lors-
qu'un jeune liomme attira son attention par un air de préoccupation et d'angoisse dont il eut la curiosité de pénétrer la cause.
Ce jeune homme était un de ces Pylades d'élégans, constantes victimes d'un brillant Oreste , dont ils subissent également les destins et les caprices. Leur vie est une éternelle abnégation d'eux-mêmes; ils ne sont rien par eux, n'ont rien à eux, ne font rien pour eux ; ils attendent pour agir qu'Oreste ait décidé; ils n'ont faim qu'à ses heures, ne voyagent que pour le suivre, et ne se permettent d'aimer que là où il va le plus souvent. On va même jusqu'à retrancher leur nom; on ne les appelle plus que l'ami d'un tel, et leur paresse s'arrange à merveille de cette vie de reflet, qui ne les rend responsables d'aucune de leurs actions. Pylade loge avec Oreste, et quoiqu'ils paient tous
deux la même somme de leur commun loyer, et qu'en conséquence ils soient égaux aux yeux de l'impartial propriétaire, l'un dit fièrement chez moi, l'autre prononce timidement chez nous.
L'élégante planète dont le jeune homme qu'observait M. de Lorville était le satellite, avait quitté le bal depuis plus de deux heures. Un dépit éclatant , sur l'effet duquel il comptait pour assurer le succès d'une intrigue amoureuse commencée au bal, avait motivé cette prompte disparition; et, dans sa fureur calculée , le noble Dandy avait oublié d'avertir de sa fuite son compagnon de plaisir, son associé de voiture qu'il devait ramener.
L'ombre errante se traînait çà et là, cherchant un objet auquel elle pût se rattacher. Edgar, devinant ce trouble, s'approcha de
l'iiit'ortuné jeune homme; et sachant que prononcer le nom de son ami était un (h^oit de lui parler : — ^ M. de Guercey est parti ce soir de bien bonne heure, dit-il, feignant d'être lié avec celui-ci; est-ce qu'il était souffrant ?
— Je le croirais , répondit le Pylade , car il m'a oublié; nous devions nous en aller ensemble : il pleut à verse, et
— Je suis à vos ordres , reprit Edgar avec empressement; trop heureux d'obliger un ami de M. de Guercey.
Tous les deux sortirent du bal ; on appela les gens de M. de Lorville, et ils montèrent en voiture. Pendant la route, Edgar souriait en songeant à l'étonnement qu'éprouverait son voisin, en apprenant que M. de Guercey
et lui ne se connaissaient pas. Il s'amusa des conjectures qu'ils allaient faire. Puis, de retour chez lui, il se dit tristement : voilà donc le seul avantage que l'art de deviner m'ait procuré dans cette brillante fête; le le plaisir d'obliger un inconnu.