‹ Le LorgnonChapitre 5 sur 10 · TI · texte numérisé non relu

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Le lendemain, comme Edgar se mettait à table pour déjeuner avec deux de ses cousins, on lui annonça M. de Fontvenel : il était pâle , sa figure était altérée , et l'on devinait facilement qu'une idée triste le dominait. Ayant un service important à demander à M. deLorville, il était venu le voir de bonne heure, espérant le trouver seul.

— Qu'il soit le bienvenu! s'écria Edgar en apercevant son ami. Viens, noble soutien de la magistrature, maître des requêtes, prétendant au conseil d'état, pour tes services extraordinaires , nous te votons deux côtelettes et une tasse de thé; viens donc siéger parmi nous et partager nos travaux.

— J'ai déjeuné; merci, répondit M. de Fontvenel, un peu déconcerté par cette mauvaise plaisanterie ; mais ne vous dérangez pas, ajouta-t-il en regardant les autres convives. Cette politesse était fort inutile, car les cousins n'avaient nulle envie de se déranger : M. de Fontvenel ne leur plaisait pas. Les petits parens d'un jeune homme riche n'aiment jamais son ami. N'ignorant pas leur malveillance , M. de Fontvenel n'était point à son aise auprès d'eux , et Edgar pas du tout à son avantage.

— Eh! bien, grave penseur, lui dit -il avec ce ton d'ironie qui éloigne, tu ne nous dis rien : quel travail important nous a donc privé de ta présence au bal d'hier?

— Une affaire imprévue m'a retenu chez moi.

— Je vous plains en vérité, dit un des cousins; le bal était admirable, et je m'y suis fort amusé.

Tous trois se mirent alors à parler de la fête, sans songer que M. de Fontvenel n'y était pas allé, et ne pouvait se mêler à la conversation.

Mais il était trop préoccupé , trop inquiet pour être sensible à cette impolitesse de famille.

M. de Fontvenel se trouvait dans une situation d'affaire alarmante qui pouvait com-

promettre son honneur et sa réputation. La faillite d'un banquier venait de lui enlever une somme considérable sur laquelle il comptait pour acquitter une dette importante. Il fallait payer cinquante mille francs le jour même , il ne les avait pas ; et connaissant la générosité de M. de Lorville , il venait lui emprunter cette somme, persuadé que, si elle était à sa disposition, il n'hésiterait pas à l'obliger.

Quel fut son découragement, lorsqu'au lieu de trouver son ami seul, comme il l'était ordinairement de si bon matin, il le surprit avec deux personnes dont il connaissait la malveillance et la cupidité.

A peine fut-il entré, il vit que l'atmosphère ne lui était pas favorable, et il renonça au projet de sa demande. Être refusé par un indifférent, lui paraissait une chose toute

naturelle; mais se voir repousser par un ami ! Cette pensée lui déchirait le cœur. Une grande tristesse s'empara de lui. Hélas ! n'estce pas déjà nous repousser, que nous ôter l'idée de la prière 1 N'y a t-il pas de l'inspiration dans cette timidité? Et l'homme à qui l'on n'a jamais osé demander un service , l'aurait -il rendu? Peut-être!.... car tout dépend du moment ; en France surtout où l'esprit et le cœur sont si mobiles.

Après le déjeuner, les deux cousins, loin de songer à se retirer, allèrent s'établir sur deux bons canapés dans la chambre à coucher de M. de Lorville , en prenant chacun un journal. Edgar de son côté alla s'asseoir devant son secrétaire , rangea plusieui's objets, et finit par se mettre à écrire, sans s'inquiéter de ce qu'on faisait autour de lui. M. de Fontvenel était si mécontent de cette

6G visite , qu'il n'osait la terminer ; il attendait qu'on se fût assez occupé de lui pour s'éloigner sans paraître trop susceptible, et sans affecter de l'humeur. Il prit la Revue de Paris, qui était sur la table , et feignit de la parcourir pour se donner une contenance. De temps en temps, Edgar souriait en le regardant, le lorgnait, puis se mettait à écrire sans lui adresser la parole. Enfin, ennuyé de ce malaise , et rêvant au moyen de trouver ailleurs un secours qu'il n'espérait plus de son ami, M. de Fontvenel se dirigea vers la porte, et se disposait à sortir lorsqu'Edgar lui cria :

— Attends donc, étourdi; tu oublies de prendre ce que tu es venu chercher.

— Que veux-tu dire? reprit M. de Fontvenel.

— ■ Comment! tu oseras me soutenir que tu n'avais pas une idée en venant ici?

— Je ne dis pas cela, mais je suis sûr de n'en avoir parlé à personne; et

— Qu'importe ! interrompt Edgar; à quoi sert la parole en amitié. As-tu lu le Mono-' motapa de La Fontaine ?

— Oui , mais..

— Ne sais-tu pas :

Qu'un ami véritable est une douce cliose!

11 cherche vos besoins au fond de votre cœur,

Il vous épargne la pudeur

De les lui découvrir vous même...

— Je sais par coeur cette fable , reprend M. de Fontvenel; mais qui peut

— Une fable , blasphémateur ! s'écrie Edgar en riant; tiens, prends cette lettre, et

ne traite plus de fable ce qu'il y a de plus vrai au monde.

Alors , lui remettant la lettre qu'il venait d'écrire, et qui était un bon de cinquante mille francs sur son agent de change. — Incrédule! ajouta-t-il; que cela t'apprenne à ne plus douter de tes amis.

M. de Fontvenel lut le billet à trois reprises, et son étonnement fut tel, qu'il l'emporta sur tout autre sentiment. La joie de trouver la somme qui le délivrait d'une si grande inquiétude, son honneur sauvé, l'émotion de la reconnaissance , tout fit place à l'impatience d'apprendre comment Edgar avait pénétré son secret. Il regardait autour de lui , cherchant dans sa pensée à deviner qui avait pu le trahir ; mais personne ne connaissait encore l'affaire qui l'avait mis dans ce subit embarras; per-

sonne n'avait pu en parler à M. de Lorville. CiOmment le savait-il? Ce mystère le tourmentait comme un supplice, et il résolut de l'expliquer. Cependant il était touché de tant de générosité , et plus encore de tant de délicatesse. Des larmes d'attendrissement roulaient dans ses yeux; il aurait voulu à son tour deviner ce qu( son ami désirait pour le lui acque'rir au prix de sa vie. Edgar jouissait de son étonnement et de sa joie; mais pour empêcher ses deux cousins de l'observer, il fit signe à M. de Fontvenel de ne rien dire devant eux, et le reconduisant jusque sur l'escalier :

— • A ce soir, dit M. de Lorville, j'irai un moment chez ta mère, et j'espère que, malgré trois ans d'absence , la belle Stéphanie me reconnaîtra. A ce soir.

— A toujours, reprit M. de Fontvenel avec

émotion; que j'ai besoin de te revoir; ah! ma vie ne sera pas assez longue pour te témoigner tout ce que j'éprouve en ce moment. A ces mots ils s'embrassèrent avec une tendresse de frères , et M. de Fontvenel s'éloigna pénétré de reconnaissance, le plus heureux des hommes, mais aussi le plus tourmenté.

vu.

Il était dix heures du soir lorsque M. de Lorville se rendit chez madame de Foiitveiiel. Il s'aperçut bientôt que son ami avait trahi son obligeance. Madame de Fontvenel, dominée par un attendrissement qu'elle ne pouvait cacher, vint à lui les larmes aux yeux, et bien qu'elle ne lui parlât pas du service qu'il venait de rendre à son fils, tout

en elle prouvait à quel point elle y était sensible. Stéphanie , quoiqu'avec plus de retenue , témoigna aussi les mêmes sentimens. Son frère semblait fier et joyeux, et M. deLorville ressentait tout le plaisir d'une bonne action , celui d'en voir profondément heureuses des âmes qui en sont dignes. Ah ! que de doux momens il pouvait passer dans cette famille si bienveillante pour lui , auprès de cette ancienne amie de sa mère, qui l'avait élevé comme un fils; il s'étonnait de l'avoir ainsi négligée depuis son retour. Mais à Paris les gens qu'on aime le plus sont ceux que l'on voit le moins; s'ils ne sont pas autant que nous lancés dans ce tourbillon de plaisirs mondains qui nous entraînent, on les perd de vue, et ils nous deviennent bientôt tout-à-fait étrangers , à moins qu'il ne leur arrive , de temps en temps, quelque grand malheur qui nous ramène à eux.

C'est une chose singulière , mais incontestable, que dans le grand monde, pour se voir tous les jours quand on se convient, il faut avoir, non pas les mêmes amis, mais les mêmes indifférens. L'important est de ne pas se gêner; en amitié comme en tout, on ne fait que ce qui est commode ; aussi l'occasion l'emporte-t-elle sur tous les projets , et souvent l'homme qui néglige son meilleur ami parce qu'il demeure loin de lui , passe sa vie chez un voisin qu'il déteste.

Edgar fut frappé de la beauté de mademoiselle de Fontvenel. Quelle différence entre cette petite fille espiègle qu'il avait quittée il y a trois ans, et cette grande et belle femme qu'il retrouvait parée de toutes les séductions que donne à une nature élevée , une éducation distinguée. Il ne se rappelait plus, en voyant Stéphanie si belle et

si imposante , que peu d'années auparavant il la tutoyait comme une sœur, et ce fut avec une émotion presque timide, qu'il baisa la jolie main qu'elle lui tendait affectueusement. Bientôt, en la voyant rire comme autrefois, il se rassura. Ses regards attendris se portèrent alternativement sur madame de Fontvenel, sur Stéphanie, sur son frère, et il sentit que malgré lui , depuis qu'il était revenu dans cette maison, toutes^ ses pensées avaient un avenir.

Plusieurs visites étant survenues, M. de Lorville céda la place qu'il occupait auprès de la maîtresse de la maison, et alla rejoindre Stéphanie à l'autre bout du salon. Elle était assise devant une table couverte d'album, de journaux, de caricatures; une autre jeune personne brodait auprès d'elle; un artiste célèbre s'amusait à dessiner des

figures grotesques qu'un jeune officier imitait scrupuleusement; l'un copiait une romance, un autre cherchait à transcrire mystérieusement une chanson poétique et toujours séditieuse de Béranger. Chacun enfin paraissait occupé, ce qui n'empêchait pas la conversation d'être animée.

Lorsque mademoiselle de Fontvenel vit Edgar s'approcher :

— ^ Voici monsieur de Lorville, dit -elle, prenons garde à nous, malheur à qui cache un secret; il va bien vite deviner ce que chacun de nous désire, c'est l'homme du monde le plus pénétrant.

— Rassurez-vous, reprit Edgar, ce soir je ne veux rien deviner. /

— Gomment ! vous êtes bien dédaigneux,

vous n'avez donc nulle envie de connaître notre pensée?

— Pas encore, elle ne peut m'ètre favorable : j'arrive. Les oubliés ont toujours tort, n'est-ce pas, Stéphanie? Ah! pardon, mademoiselle, mais je ne puis m'accoutumer à être traité ici en étranger, à y passer pour un nouveau présenté. Il faut absolument que je me trouve un droit à votre préférence. Ne sommes- nous pas un peu cousins.

— Pas du tout, reprit en riant Stéphanie, "t je ne peux pas là-dessus me faire la moindre illusion.

— N'importe, je vous appellerai ma cousine; cela ôtera cet air de cérémonie dont un ami d'enfance ne peut s'arranger. Ainsi c'est convenu, vous m'appellerez votre cousin. Il n'y a pas bien long-temps, ajouta-t-il

avec malice, que vous nie donniez un nom plus doux, mais malheureusement je me suis déjà aperçu que ces beaux jours sont loin de nous.

Aces mots, mademoiselle de Fontvenel rougit, et celui qu'elle nommait dans son enfance son petit mari s'amusa beaucoup de cet embarras. La moindre émotion , dans une personne qui paraît froide, a un charme auquel on résiste rarement ; elle nous prend par l'amour-propre. C'est un triomphe obtenu, un destin accompli, car nous nous figurons que cet être jusqu'alors insensible nous attendait pour s'animer. Edgar aurait bien voulu prendre son lorgnon et deviner la pensée de Stéphanie; mais l'alarme était donnée, et il n'osait attirer l'attention sur ce talisman, dans la crainte qu'on en découvrit la merveille. D'ailleurs il était sans

7« défiance, il savait que la sœur de son ami,

la fille de madame de Fontvenel, ne pouvait éprouver que de nobles sentimens. Il aurait

fallu un bien grand changement pour altérer ce cœur qu'il avait connu dans son enfance si bon, si généreux.

S'abandonnant tout au plaisir d'une affection naissante, fondée sur de doux souvenirs , Edgar ne quitta plus Stéphanie pendant toute la soirée. Elle-même semblait trouver le plus grand charme à se rappeler avec lui les jeux de son enfance; et mademoiselle de Fontvenel , ordinairement si calme et si également gracieuse pour tout le monde , parut ce soir-là ce qu'on ne l'avait jamais vue, pleine de gaîté et de coquetterie. Il est vrai que M. de Lorville était un de ces hommes avec lesquels les femmes sont toujours coquettes, sans projet, sans

amour, et quelquefois même malgré elles. Le désir do plaire est contagieux dans un homme aimable, soit qu'on le croie dédaigneux ou difficile, soit qu'on le regarde comme une autorité. La femme la plus honnête ne résiste pas à la tentation de lui paraître séduisante, et, sans songer à lui donner une espérance, elle n'est pas fâchée de lui laisser un regret.

En vain plusieurs femmes vinrent-elles interrompre la conversation d'Edgar et de Stéphanie, il trouvait toujours un moyen de se rapprocher d'elle. En vain les discussions orageuses de la politique attiraientelles son attention dans le salon voisin, il ne s'y mêlait point. Depuis long-temps, d'ailleurs, la politique lui était devenue indifférente. Il s'intéressait vivement aux affaires de son pays, mais à condition de ne pas

écouter ce qu'on en disait; et comnienl^ en effet , se résoudre à parler politique, lorsqu'on a le secret de toutes les opinions, lorsqu'on a découvert que l'intérêt personnel seul les inspire et les soutient , que chacun choisit dans ses principes de morale ou de gouvernement, celui qui doit le plus lui rapporter; qu'il y a dans toutes les opinions violentes un fond de souvenirs ou de projets, une arrière -pensée de place perdue, obtenue ou à obtenir? Lorsqu'on sait enfin que chacun juge l'inte'rét général de sa position particulière, toute discussion devient inutile. Ce n'est pas que les opinions manquent de bonne foi, oh! chacun est de bonne foi dans son intérêt, mais elles manquent de stabilité ; et tout en contrariant la plus exagérée, on prévoit les chances qu'elle a de se modifier, le danger qu'elle court de changer. Aussi M. de Lor-

ai

ville, qui connaissait toutes les ambitions, disait en plaisantant qu'avant de combattre un principe politique, il attendait que le succès ou le désespoir l'eût fixé définitivement.

M. de Lorville n'était allé qu'une seule fois à la chambre des députés; certes, son talisman eut ce jour-là une belle occasion d'exercer son pouvoir. Si Edgar eût été Allemand ou Anglais, il se serait fort diverti de cette fourmillière de vanités déclamantes et de ces nobles désintéressemens de comédie dont il savait l'histoire et les conditions; mais il aimait trop son pays pour rire des ridicules qui le perdent, et il conserva de cette séance un souvenir triste et dé' courageant. Il se refusa ainsi le plus grand amusement que son lorgnon lui eût offert. II aurait pu se dédommager de cette pri-

vation en allant observer dans les brillans salons du Palais -Royal, où les plaisirs cachent tant de tristesse , les nouvelles vanités, les nouvelles prétentions des nouveaux courtisans de la nouvelle cour; malheureusement pour sa gaîté, l'ancienne position de son père lui imposait des devoirs auxquels il restait fidèle. Les derniers troubles de cette année lui auraient aussi fourni des observations non moins piquantes; il aurait pu s'amuser beaucoup en lorgnant r émeute à son passage ; mais le même sentiment qui lui faisait fuir les séances de la chambre des députés , lui faisait détourner les yeux d'un spectacle si affligeant pour un véritable ami de son pays.

Cependant chacun s'étonnait de sa tolérance et de sa merveilleuse sympathie avec toutes les différentes exagérations. A ses

yeux, quand il avait son lorgnon, les deux partis qui divisent en ce moment la France étaient ainsi désignés : Les regrettans et les prétendans ; et pour causer à l'unisson avec son interlocuteur, il lui suffisait de savoir auquel des deux partis il appartenait. Alors, selon son observation, il approuvait ou blâmait au hasard, sûr de tomber toujours juste, sans prendre la peine d'écouter. M. de Lorville pardonnait à chacun de choisir, pour s'y dévouer, l'ordre de chose qui lui offrait le plus d'avantages. Il comprenait à merveille l'amour des bons bourgeois pour Louis-Philippe, les regrets des dévots pour Charles X, et les rêves de la jeunesse pour Bonaparte. Il trouvait tout simple d'entendre les filles de ducs et pairs regretter l'ancienne cour, et les femmes de banquiers vanter avec enthousiasme la nouvelle ; chacun de nous , disait -il, préfère le gouvernement qui lui

sied; et comme il sentait que lui-même n'était pas exempt d'intérêt personnel dans ces questions universelles, et que chacun juge l'ensemble de son point de vue, il changeait de place en idée, et se trouvait ainsi de l'avis de tout le monde , sans fausseté et sans efforts.

YlII.

Une visite pompeuse vint interrompre la douce causerie de Stéphanie. Madame de Clairange n'était pas femme à passer inaperçue dans un salon; et mademoiselle de Fontvenel, quoiqu'un peu contrariée, fut obligée de se lever pour aller s'informer des nouvelles de sa santé. Edgar resta seul; un sentiment plein de charme venait de

s'emparer de lui; étonné qu'un amour si prompt eût déjà pris sur lui tant d'empire, il cherchait à se l'expliquer par ses souvenirs. Il y a si long-temps, se disait-il, que je la connais, que je l'aime; toutes les impressions douces de mon enfance se rattachent à elle. Que de fois elle m'a consolé quand j'étais triste; qu'elle était bonne! et maintenant qu'elle est ravissante ! Il la contemplait avec attendrissement, presque avec religion. Il admirait ce front pur dont un bandeau de cheveux noirs relevait la blancheur, ce regard plein de noblesse et de loyauté, cette taille si bien proportionnée dont une mise simple et de bon goût faisait valoir toute l'élégance. Ravi de trouver tant d'esprit et de douceur dans une personne d'une beauté remarquable , et fier d'en être favorablement accueilli, Edgar rêvait au bonheur de passer sa vie auprès de Sté-

plianie, et se flattant d'en être aimé un jour, ii se réjouissait (l'avance de déconcerter, par ce mariage si brillant pour elle, l'humble délicatesse des projets de son ami.

Mais il voulait savoir, jusqu'à quel point elle pouvait partager sa pensée, et lire ce qui se passait dans son cœur. L'arrivée de madame de Clairange occupait tout le monde. M. de Lorville, voyant que personne ne l'observait, choisit ce moment pour satisfaire sa curiosité, et se confirmer dans son espoir. Il était sûr depuis longtemps de l'affection de Stéphanie, et il savait aussi que nul calcul d'intérêt ou d'ambition ne pouvait entrer dans une ame si pure, ni venir le désenchanter. Enfin , plein de confiance et saisi d'une joyeuse émotion, il la regarde.... O surprise, ô découverte plus cruelle que tous les désenchantemens!

Stéphanie ne pense pas à lui!.... Stéphanie aime! ... le cœur de Stéphanie n'est plus libre. . . Son accent affectueux n'est que de l'amitié , sa coquetterie n'est qu'une petite vengeance contre celui qu'elle aime, vulgaire punition d'un léger tort. M. Lorville observe autour de lui, il cherche son rival ; le jeune officier qu'il n'a pas jusqu'alors remarqué, se trahit par son air de de'pit et son silence. Pauvre Edgar ! C'en est fait, son bel avenir s'évapore. Il éprouve tous les tourmens de la jalousie, tout le découragement d'un dernier adieu.... hélas ! encore un amour éteint en naissant , encore un beau rêve détruit !

Edgar désolé , le cœur dévoré de regrets, résolut de s'éloigner ; mais avant il se promet de punir Stéphanie de l'espoir trompeur qu'elle a fait naître; il veut se consoler au moins du chagrin d'avoir deviné son secret.

en lui prouvant qu'il le possède et qu'elle se trouve clans sa dépendance. Elle revint auprès de lui, plus gracieuse et plus coquette qu'elle n'avait été jusqu'alors.

— Je vous préviens, dit -elle en riant, qu'il se trame un grand complot contre vous , on va vous présenter à madame de Clairange, ainsi préparez - vous à être aimable.

— Est-ce que c'est un destin que d'être présenté à madame de Clairange? reprit Edgar, avec ironie.

— Non, mais une présentation est une solennité à laquelle on ne saurait trop se préparer. Que dire à quelqu'un que l'on ne connaît pas ?

— Eh! mais ce que l'on dit aux autres,

cela est si indifférent. Edgar prononça ces derniers mots avec un dépit visible.

— Comme vous êtes devenu sombre, reprit Stéphanie, qu'avez-vous donc? Qui a pu vous attrister si subitement ?

— La vue d'un supplice inutile, je déteste à voir souffrir. Oui vraiment, et je suis capable d'aller dire à ce pauvre jaloux, ajouta-t-il en désignant le jeune officier qui est en face d'elle , que vous n'aimez que lui , et que je ne mérite pas sa colère.

L'embarras de mademoiselle de Fontvenel fut extrême, elle rougit, baissa les yeux , et après un moment de silence :

— Mon frère a raison, dit-elle, vous êtes un observateur bien redoutable !

— Oui, si j'étais méchant, reprit Edgar, mais rassurez-vous, je n'ai pas de vanité,

et, si modeste que soit la place que l'on m'accorde, je sais m'y résigner; mais ajouta-t-il,je veux qu'on me la laisse toujours

Le ton affectueux , dont il prononça ces paroles, émut visiblement Stéphanie; et M. de Lorville devinant qu'elle allait éprouver quelques regrets, et que le jeune officier venait de perdre de ses avantages, s'éloigna, consolé par sa supériorité, comme un grand général se console d'une défaite, en calculant les pertes de l'ennemi.

Edgar fut bientôt présenté à madame de Clairange, ainsi qu'on l'en avait menacé. Il vit une femme, jeune encore, mise avec recherche, et dont la figure aurait paru complètement insignifiante, sans une grimace bienveillante et continuelle qui lui composait une espèce de physionomie. Madame de Clairange n'avait ni ame , ni esprit.

ni qualités, ni défauts; et n'étant entraînée ou retenue par aucun sentiment primitif, bon ou mauvais , elle avait pu se choisir tous ceux qui embellissent ; et cela avec un goût exquis, c'est une justice à lui rendre. Les émotions les plus naturelles n'étaient pour elle que des parures; elle préférait la bonté à la malice, comme on préfère le bleu au rose , selon qu'il sied mieux. Rien ne lui coûtait pour acquérir une vertu séduisante. Chez elle, la pudeur était une étude, la sensibilité un ornement , et la douceur un système. A force de la modérer, elle rendait sa voix si faible qu'on ne l'entendait pas. Cette préoccupation de toilette morale se trahissait dans ses discours; toutes ses phrases commençaient par : «Rien ne sied mieux, rien n'embellit autant.»

On croyait qu'elle allait parler d'un berret ou d'une étoffe à la mode , point du tout ,

c'était de la piété ou do la bienfaisance. Décidée à la générosité , dans son zèle charitable, elle faisait en effet beaucoup de bien , mais tout cela , sans charme , sans se faire aimer. Sa bonté était, pour ainsi dire, sans vie, ses consolations n'arrivaient pas jusqu'à vous; tout ce qu'elle disait pour calmer votre douleur, prouvait qu'elle ne la comprenait point, et ceux-là mêmes qu'elle accablait de ses bienfaits , tout en la remerciant avec reconnaissance, la traitaient comme une étrangère. C'est que pour être parent des malheureux, il faut avoir beaucoup souffert ou bien beaucoup rêvé.

Il n'était pas une seule personne dans la société de madame de Clairange à qui elle n'eût rendu service. Aussi dès qu'elle arrivait , on s'empressait autour d'elle ; car chacun voulait la dédommager par une préférence ap-

parente, des sentimens qu'elle n'inspirait pas ; sans se rendre compte du peu de sympathie qu'on ressentait pour elle, on se reprochait de rester indifférent pour une personne si obligeante, et l'on se soulageait de ce remords, en faisant d'elle, des éloges démesurés. Aussi elle avait une réputation de dévouement, de bonté angélique que sa nature ne méritait pas, mais que ses actions justifiaient.

Les âmes médiocres et les petits esprits se passionnaient pour elle, et citaient volontiers sa conduite pour humilier les autres femmes. Les gens distingués, les âmes d'élite, au contraire, se fatiguaient de tant de vertus étudiées , et de même que les continuelles bergères, et les perpétuels moutons de M. de Florian font désirer un loup féroce, les constantes perfections de madame

(le Clnirange faisait aspirer après un bon défaut.

M. de Clairange avait eu, d'un premier mariage, une fille que madame de Clairange traitait comme la sienne; et même pour échapper aux torts qu'on reproche ordinairement aux belles-mères, elle affectait de préférer Valentine , fille de son mari , à ses propres enfans. Les émotions de nature reviennent rarement dans un caractère faussé par des sentimens de convention ; et d'ailleurs l'héroïsme est facile aux personnes indifférentes.

Une des considérations qui avait engagé madame de Clairange à adopter ce système de bonté imperturbable, était la difficulté qu'elle trouvait de succéder avec avantage à la première femme de M. de Clairange, une des célébrités les plus remarquables du

9(3 siècle , et dont la brillante réputation d'esprit, était un fardeau pénible pour une femme qui portait le même nom.

Madame de Clairange se rendait justice ; et sachant que son esprit n'était pas de force à lutter contre le souvenir, qu'on gardait encore de celui de sa rivale, elle cherchait à combattre cette mémoire gênante par des contrastes, et en s'étudiant à des qualités opposées. Elle se faisait modeste et toute bonne , parce que la mère de Valentine était brillante, et que la vivacité de son esprit l'avait fait passer long-temps pour méchante.

Valentine élevée jusqu'à l'âge de quinze ans par sa mère, savait à quel point cette réputation était peu méritée, et s'appliquait chaque jour à la détruire ; elle voyait dans ce devoir de sa tendresse filiale, une mission pieuse qui lui était confiée.

Sa mère, comme toutes les femmes supé* rieiires, avait des eiiiicniis et de |)liis des amis qui retloutaient son regard d'aigle. Ils savaient ne pouvoir lui cacher leur faiblesse > leur ingratitude , et se vengeaient en médisant d'elle, de l'empire qu'elle exerçait sur eux , et auquel par entraînement et par affection, ils ne pouvaient se soustraire. Le principal trait de son caractère était une loyauté d'impression qui lui faisait souvent tort. Elle n'avait pas cette indulgence hypocrite des personnes à qui tout est indifférent. La fausseté, le calcul , la bassesse lui inspiraient une noble indignation qu'elle ne pouvait dissimuler. Son esprit passionné se révoltait , et dans son juste mépris , les mots les plus spirituels , les plaisanteries les plus piquantes échappaient à son éloquence. Les sots ne manquaient pas autour d'elle, pour ramasser les miettes qui

tombaient de sa table, et bientôt ses bons mots étaient colportés de salon en salon, altérés , dénaturés par la malice , et surtout dépouillés du sentiment généreux qui les avait inspirés; car, lorsqu'elle employait ses armes, c'était toujours pour défendre un ami, pour laver une personne innocente, d'un soupçon qu'une autre méritait; jamais un sentiment personnel n'éveillait sa malignité; mais par malheur ses plaisanteries étaient bonnes , elles faisaient image ; elles étaient empreintes , pour ainsi dire, de cette poésie de la gaîté qui la colore et la rend vivante; elles restaient; ceux qu'elles frappaient ne s'en relevaient point, et de là venait que madame de Clairange passait pour une femme méchante , qu'il fallait craindre. Eh! sans doute, il fallait la craindre et la fuir même, lorsqu'on vivait d'une turpitude ou lorsqu'on étalait un vice.

Valentine gémissait de cette injustice du inonde envers sa mère , et plus encore de la réputation d'angéiique bonté', que ce même monde, toujours dupe et toujours amant de la médiocrité, accordait à la nouvelle madame de Clairange.

Que de fois Valentine compara cette bonté factice et stérile, avec la noble et sincère générosité de sa mère; avec ce dévouement sans borne , ce zèle éclairé d'une amitié vivace qui n'est arrêtée dans ses élans, ni par la certitude de se nuire, ni par la crainte de déplaire ! Valentine se rappelait avec quelle chaleur sa mère faisait valoir l'esprit et les avantages de ses amis ; quel empressement elle mettait à les servir; que de vieux parens vivaient de ses dons ; que de malheurs elle avait prévenus par son habilité bienveillante; que de familles elle

avait réconciliées; que d'ennemis elle avait rapprochés ; que de conseils bienfaisans elle avait donnés à son préjudice; que de femmes soupçonnées, réhabilitées par elle; que d'enfans repoussés lui devaient leur brillante existence; que de talens long-temps méconnus tenaient leur prompte réputation de ses éloges. Valentine se rappelait aussi , combien cette femme, d'une gaîté si vive, savait trouver de paroles consolantes pour la douleur; et elle se demandait si cette bonté active , et spirituellement dirigée , cette générosité de toute la vie , ne valaient pas la bienveillance étudiée de sa belle-mère , ses consolations inutiles et ennuyeuses, et les mauvais bouillons qu'elle envoyait à jour fixe à des indigens inconnus.

Madame de Clairange s'était fait un état dans le monde de sa tendresse pour sa belle-

fille. Elle parlait d'elle sans cesse, l'accablait de soins, de prévenances qui finissaient toujours par ces mots : — N'est-ce pas , Valentine, pour une marâtre je ne suis pas bien sévère?

Malgré tout l'éclat de cette tendresse , il était évident que Valent» ne ne la partageait point. Et comment pouvait-elle aimer une femme qui se faisait la satire vivante de sa mère? Jamais elle n'avait pu lui pardonner de l'avoir osé remplacer. Chaque fois que l'on prononçait devant elle , le nom de madame de Clairange qui ne disait plus celui de sa mère, on voyait Valentine tressaillir, et souvent alors des larmes de regrets et de de'pit s'échappaient de ses yeux.

Le monde lui reprochait généralement sa froideur pour sa belle-mère, et l'empressement qu'elle avait mis à se séparer d'elle,

en épousant, à l'âge de dix-sept ans, le marquis de Champléry, déjà vieux , n'ayant qu'une fortune médiocre, et ne lui offrant d'autre avenir qu'une vie monotone et retirée au fond des montagnes de l'Auvergne.

Madame de Clairange employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir, pour empêcher ce mariage qui lui enlevait son plus bel ornement, son attitude la plus avantageuse, cette preuve éclatante des vertus qu'elle avait tant travaillé à s'acquérir, et qui, par son importance même, la dispensait d'en montrer de moins extraordinaires. Mais elle n'avait aucun empire sur Valentine; ce mariage s'accomplit. Bientôt toutes ses espérances se réveillèrent, M. de Champléry mourut. Elle partit aussitôt pour rejoindre sa jeune veuve, et la conjurer de revenir auprès d'elle. Valentine résista long-temps.

maiscnlin, vaincue par ses instances, elle promit de venir chaque hiver passer à Paris trois mois auprès de madame de Clairange, à condition qu'on la laisserait libre de rester en Auvergne tout le reste de l'année.

C'était l'époque fixée pour le retour de madame de Champléry, et sa belle- mère venait toute empressée faire part de son bonheur à madame de Fontvenel, et surtout à Stéphanie , que cette nouvelle intéressait vivement.

— Quand j'ai de la joie, il faut que mes amis la partagent, disait madame de Clairange; je les fatigue si souvent de mes inquiétudes que cela est bien juste; mais aujourd'hui, je veux que vous soyez toutes deux aussi heureuses que moi.

— Quoi ! dit Stéphanie , qui savait où

menait ce préambule, est-ce qu'elle arrive bientôt ?

— Comme nous nous entendons ! s'écria madame de Clairange, qu'elle est gentille! comme elle me devine! Tous ceux qui me connaissent savent qu'il n'y a que le retour de ma pauvre petite inconsolable qui puisse me réjouir ainsi.

— Qui est sa pauvre petite inconsolable?

demanda tout bas Edgar à M. de Font-

venel. /

— C'est sa belle-fille. /

— Et de quoi est-elle inconsolable?

— De la mort de son mari.

— Quel jour attendez- vous Valentine?

madame , reprit Stéphanie.

— Demain, oui, demain, jugez de ma joie ! répondit madame de Clairange.

— Demain! ah! quel bonheur! Et tous les traits de Stéphanie s'animèrent de 1 emotion la plus gracieuse.

— Regardez-la, s'écria madame de Clairange , voyez comme l'amitié lui sied bien , qu'elle est charmante! Ah! si ma petite rieuse était là, elle se moquerait bien de nous , de notre impatience , car elle n'entend rien au sentiment , elle !

— Qui appelle-t-elle sa petite rieuse? demande encore Edgar.

— C'est toujours sa belle-fille, répondit M. de Fontvenel en souriant, la petite inconsolable.

— Quoi! c'est la même ? est-elle , en effet, si rieuse et si inconsolable?

— Mais, c'est une personne singulière.

que, niargré toute ta pénétration, tu ne comprendras pas.

— De qui parle-t-on? interrompit M. Narvaux , qui venait d'entrer.

— De madame de Champléry.

— Ah! qu'elle me déplaît! reprit-il tout haut , elle est si prude et si moqueuse.

— Prude! mais au contraire, répliqua M. de Fontvenel, elle dit souvent des mots fort plaisans , et...

— Je ne lui refuse pas de l'esprit, mais ce n'est pas un esprit qui me plaise; j'aime bien mieux sa belle-mère , qui est un ange de bonté, et je ne lui pardonne pas d'être ingrate pour elle.

Tandis qu'il parlait, Stéphanie, après avoir offert du thé à tout le monde, en alla porter une tasse à sa mère, préparée pour elle avec soin et selon son goût.

— Que cette attention est touchante!

s'écria madame de Ciairange en la regardant, rien n'embellit autant une jeune personne que les soins qu'elle donne à sa mère ; c'est la plus sûre des coquetteries. Voilà ce que je n'ai jamais pu persuader à Valentine. Elle n'a pour moi nulle prévenance, et le ciel sait combien je suis malheureuse de sa froideur !

— Vous m'étonnez, dit madame de Fontvenel. Il y a un an , lorsque Stéphanie était souffrante , j'ai été témoin des soins de Valentine pour son amie, et je serais une mère ingrate si je la laissais accuser de négligence.

Edgar écouta avec le plus grand intérêt toute cette conversation en apparence fort insignifiante; et, lorsqu'il s'éloigna, il s'étonna de tant rêver à cette Valentine,

à la fois si triste et si rieuse, si prude et si légère, si froide et si aimante; et il sentit que ses deux plus grands titres à le prévenir en sa faveur étaient d'avoir déplu à M. Narvaux et d'être aimée de Stéphanie.

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