‹ Le LorgnonChapitre 6 sur 10 · IX · texte numérisé non relu

IX

L'impression que lui avait laissé cette soirée fut cependant bientôt effacée; Edgar, trompé deux fois dans les émotions de son cœur, reprit le cours de sa vie mondaine; mais toujours désenchanté dans ses illusions, toujours puni dans ses espérances, il finit par concevoir une telle rancune contre son fatal lorgnon , qu'il résolut de ne plus

s'en servir. 11 le renferma clans un tiroir de son secrétaire, et le jour où il sortit sans le porter sur lui, il se sentit soulagé comme s'il était libre et débarrassé d'un ami importun.

Dans ses découvertes depuis quelques jours tout l'avait mécontenté ; il avait appris à se méfier de tout, même des caresses d'un enfant. Car l'intérêt, cette lèpre du siècle, nous atteint dès l'enfance, et l'on est effrayé de voir de petites têtes calculer avant de penser.

La veille , M. de Lorville alla voir madame de ***. Sa petite fille, sitôt qu'elle le reconnut, vint à lui, sauta sur ses genoux, et lui dit mille gentillesses. Edgar, surpris et touché de cet accueil empressé, voulut savoir pourquoi cette jolie enfant était si tendre pour lui : il la lorgna. «Caressons -le bien

pensait-elle, il a rapporté crAllemagne de si beaux joujoux à uia cousine! » Edgar, malgié lui, repoussa l'enfant qu'il caressait; et, dégoûté de trouver dans tous lesrangs, à tous les âges, la même pensée d'intérêt ou de vanité , il forma le projet de renoncer à une science ({ui devenait si monotone, et s'avoua que le talent de pénétrer toutes les idées ne valait pas le plaisir d'être trompé.

Débarrassé de son talisman,il se réjouissait de redevenir une bonne dupe, et pensait qu'il allait retrouver tout à coup sa crédulité d'autrefois. Mais il est des secrets qu'on ne possède pas impvmément , et des ignorances qu'on ne retrouve plus.

Son esprit, accoutumé à deviner, faisait à son insu des observations , expliquait ses défiances, traduisait ce qu'on disait, rétablissait des vérités altérées; enfin M. de Lor-

ville était sans son lorgnon, comme nous sommes en l'absence d'un ami quia de l'empire sur nous. Nous agissons par souvenir; à chaque événement , à chaque objet , nous nous demandons : Que ferait-il? que penserait-il ? que dirait-il de cela? et nous sommes encore sous le joug de ce caractère despotique, alors même que nous croyons en être affranchis par l'absence.

En revenant de l'Opéra, M. de Lorville passa devant la porte de madame de Fontvenel ; il y vit plusieurs voitures arrêtées ; et l'idée lui vint de monter chez elle un moment, quoiqu'il fut déjà tard.

Il y trouva encore beaucoup de monde.

Comme il entrait , il entendit ces mots que prononçait madame deClairange avec sollicitude : « Valentine, ne prenez pas d'orgeat, vous vous rendrez malade. » Elle est ici ,

|)Ciisa Edgar, se rappelant tout ce qu'où lui avait (lit de madame de Champléry; et curieux de la voir, il porta ses regards du coté de la table ronde autour de laquelle se réunissaient ordinairement Stéphanie et ses jeunes amies; mais il en était trop éloigné, pour qu'il lui fût possible de distinguer aucune femme particulièrement.

Forcé de rester auprès de la maîtresse de la maison pour écouter les obligeans reproches qu'elle lui faisait sur sa négligence, Edgar s'impatientait de ne pouvoir rejoindre Stéphanie. Il ne doutait pas queValentinene fut auprès d'elle , et songeant à ce que lui avait dit M. de Fontvenel sur l'impossibilité de deviner le caractère de madame de Champléry , il commença à se repentir d'avoir abandonné son lorgnon.

Enfin il lui fut permis de s'approcher de

cette terrible table ronde, à laquelle il en voulait déjà, en se rappelant tout ce qu'à cette même place il avait éprouvé pour Stéphanie. Mademoiselle deFontvenel le reçut avec sa bienveillance ordinaire, elle le fit asseoir auprès d'elle, et il vit bientôt que sa présence avait fait une grande sensation dans le groupe de jeunes femmes qui l'entouraient.

Il est certain que son talent de pénétration faisait du bruit dans le monde , et que toutes les femmes avaient peur de lui. Une fort jolie personne était à côté de Stéphanie, Edgar présuma que c'était Valentine, et se mit à l'observer. Il la trouva^ rieuse, moqueuse, comme on le lui avait annoncé. La conversation s'étant facilement u engagée , et voyant que l'on mettait' la coquetterie à lui répondre, il se livra au au plaisir d'être écouté. Il raconta ses voya-

ii;es,v mêla (les anecdotes piquantes, et sachant que madame deChampléry aimait la légèreté dans l'esprit, il se flatta de lui avoir prouvé (pi'il n'en manquait pas, et son amour-propre se sentit satisfait.

Comme il était dans tout l'enivrement d'un homme heureux de plaire , la voix de madame de Clairange retentit : Allons, Yalentine , il est minuit passé , vous êtes souffrante, il faut rentrer. » Edgar murmura d'être sitôt séparé de sa jolie voisine ; mais quel fut son étonnement en voyant se lever à la voix de madame de Clairange, vers l'autre bout du salon, une jeune femme grande, belle , froide et sérieuse , toute différente enfin de l'idée qu'il s'était faite de madame de Champléry. Cependant c'était bien elle. Il ne l'avait pas vue, parce que jusqu'alors plusieurs personnes placées devant

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elle la lui cachaient; il se leva pour la mieux regarder , mais elle s'éloigna sans lui donner le temps de la considérer.

Impatienté de sa méprise , Edgar ne trouva plus aucun plaisir à causer avec la jeune femme qu'il avait crue être madame de Champléry. Il lui en voulait de l'avoir trompé , et se disait avec humeur : J'aurais dû deviner que ce n'était pas elle ; madame de Champléry doit avoir plus d'esprit que cela. En vain madame de Cilleray, ignorant qu'elle avait dû à une erreur les soins de M. de Lorville , continuait-elle ses gracieuses coquetteries, Edgar ne l'écouta pas; et s'éloigna d'elle d'un air maussade en la laissant toute déconcertée de ce caprice.

Le nom de Valentine qu'il entendit prononcer avec une sorte d'indignation l'attira

dans le salon voisin, et n'ayant pu causer avec madame de Champléry comme il l'aurait tant désiré, il espëra s'en dédommager en entendant parler d'elle.

— Valentine prude et prétentieuse ! Ah ! monsieur, vous ne la connaissez pas! s'écriait un vieux général avec chaleur, je vous assure qu'il y a, au contraire, peu de femmes plus simples et qui songent moins à produire de l'effet.

— Vous m'accorderez au moins qu'elle est capricieuse , reprit M. Narvaux. Quelle affectation de causer à l'écart toute la soirée avec un vieux diplomate allemand, au lieu de se mêler à la conversation des personnes de son âge et même de son pays! Pourquoi cette subite attitude de mélancolie qu'elle avait adoptée ce soir, tandis qu'hier elle est restée ici jusqu'à tleux heures du matin à

nous faire mourir de rire, en disant toutes les folies qui lui passaient par la tête 1

— Mais, répondit le général, cela est tout simple, aujourd'hui elle est souffrante.

— Ce n'est pas une raison, je l'ai vue cent fois ainsi. C'est une femme inexplicable; elle n'est jamais deux jours de suite la même.DemandezàFontvenel, ajouta M. Narvaux, il la juge comme moi.

— Je ne suis pas aussi sévère, répondit M. de Fontvenel; j'avoue que madame de Champléi^ m'a toujours paru avoir un caractère incompréhensible ; mais je la connais trop pour l'accuser d'être affectée ou capricieuse ; elle me fait plutôt l'effet d'une personne dominée par une arrièrepensée qui la trouble, et qu'elle craint de laisser deviner, d'une personne enfin qui a un secret.

— Je serais assez de votre avis, dit une femme douée d'un esprit d'observation retloutable; sa gaîté est de l'agitation, son silence de la contrainte , et ce sont là des symptômes de....

— Quelle idée! reprit le général avec humeur.

— Non, je vous jure, ce n'est point une folie; cette jeune femme a quelque arrièrepensée qui la tourmente.

— Elle a peut-être un anévrisme au cœur, dit un jeune homme qui étudiait la médecine; cela expliquerait cette subite mélancolie.

— Elle n'a rien du tout , monsieur, reprit le bon général impatienté de ces conjectures ; ou plutôt si vous voulez absolument savoir ce qui la tourmente, je vous le

dirai moi , eh bien ! ce qu'elle a. .... ^ c'est. . . . c'est sa belle - mère qui est ^ selon moi , le plus affreux tourment et la plus ennuyeuse maladie qu'on puisse supporter.

— Quelle injustice ! s'écria-t-on de tous côtés , madame de Clairange qui est si bonne, qui accable sa belle-fille de soins et de tendresse!...

— Oui, elle l'accable ; c'est bien le mot.

— Mon général, dit M. Narvaux, je ne reconnais pas là votre bienveillance habituelle. Une femme si parfaite , si généreuse ne peut faire le malheur de ceux qui dépendent d'elle, et je crois à la préoccupation de sa belle - fille une cause beaucoup plus vulgaire.

— C'est-à-dire, monsieur, que vous

croyez que ce qu'elle a C'est un amant^

reprit le général avec colère ; vous conviendrez alors qu'elle le cache bien ; car aucun homme à Paris ne peut, je pense, se vanter de la compromettre.

— A Paris, non... mais....

— J'entends ce que vous voulez dire , elle aime en province! à Clermont, un Juvergnat sans doute ?

A ces mots chacun se mit à rire. La colère d'un homme très -bon a presque toujours quelque chose de comique , d'abord parce qu'on ne la redoute pas , ensuite , parce qu'elle est exagérée; il n'y a que la méchanceté qui sache s'exhaler avec mesure , et conserver assez de sang-froid pour choisir la place où elle doit frapper; l'indignation frappe au hasard, au risque même de ne pas blesser.

M. de Fontvenel, voyant que le vieil ami de Valentine commençait à se fâcher sérieusement de la manière dont on parlait d'elle, voulut mettre fin à cette conversation qu'il se repentait d'avoir amenée.

— Prenons patience , dit-il , nous avons ici quelqu'un qui peut facilement nous éclairer; si madame de Champléry a un secret, comme nous le pensons, voilà un homme dont le regard perçant saura bientôt le découvrir. Tous les yeux se fixèrent alors sur Edgar, que M. de Fontvenel désignait; et il kii fallut subir le récit des merveilleuses découvertes qu'on attribuait à sa pénétration. Il feignit de ne voir dans ces récits véritables qu'un conte, qu'une plaisanterie, s'engagea, en riant, à mettre en œuvre toutes les ruses de sa science pour deviner le secret de madame de Champ-

léry ; et promit de rendre incessamment un compte exact de ses observations.

Quoiqu'il n'eut point son lorgnon ce soirlà, M. de Lorville devina sans peine l'intérêt que le vieux général portait à Valentine , et par un motif qu'il ne s'expliquait pas , il sentit le besoin de le prévenir en sa faveur; aussi voyant que le général l'observait avec attention :

— Avant de m'engager dans cette grande entreprise, dit Edgar, je dois vous avouer que je suis déjà un juge suspect, et que j'ai perdu un peu de mon impartialité.

— Comment cela , dit M. Narvaux, tu ne connais pas madame de Cliampléry, qui te donne donc si bonne idée d'elle?

— Précisément le mal que vous en dites. Elle vous a fait rire hier jusqu'à deux heures

du matin; donc elle est spirituelle et amusante. Ce soir, son crime est d'avoir causé long -temps avec un vieux savant, et de n'avoir pu cacher sa tristesse; donc elle a l'esprit solide et le cœur faible. Voilà, il me semble, de quoi composer un caractère de femme fort aimable. Vous voyez que je serais un mauvais juge, et que, sans le vouloir, vous m'avez gagné.

Le vieux général quitta son air de mauvaise humeur ; il se rapprocha de M. de Lorville, lui parla de son père, de sa famille qu'il connaissait, le questionna sur ses projets avec bienveillance, et Edgar, en l'écoutant, se demandait pourquoi il était si heureux d'avoir mis dans son parti un ami de madame de Champléry.

Il attribua cette préoccupation à la curiosité. La puissance que lui seul possédait

<le .pénétrer le secret d'une femme si distinguée, expliquait assez selon lui l'impatience qu'il éprouvait de se trouver auprès d'elle. Madame de Fontvenel l'avait prié à dîner pour le jeudi suivant; Edgar savait que madame de Clairange et sa belle -fille seraient de ce dîner, et il se promettait bien ce jour-là de sortir son talisman de sa cachette. Déjà il lui pardonnait tous les tourmens qu'il lui avait causés, tant il était fier de le posséder dans une occasion si importante.

En effet, le mystère qui entourait madame de Champléry, la bizarrerie de son caractère , joints aux avantages de son esprit, devaient inspirer de l'intérêt. M. de Lorville faisait déjà mille conjectures sur le secret qu'il allait deviner, en se promettant d'avance de ne pas le trahir. Un secret qui

donne des défauts à une personne si par-^ faite, ne doit pas être vulgaire, pensait-il, il n'y a, dans ce mystère, ni calcul, ni intérêt , puisqu'il n'y a pas hypocrisie.

Edgar songeait à cette grande entrevue avec une joie d'enfant, et se félicitait d'y être préparé d'avance, se rappelant sa dernière maladresse ; mais le destin lui réservait d'autres épreuves.

Le lundi soir Edgar rencontra M. de Fontvenel. — Ah! c'est toi, s'écria celuici; tu ne m'échapperas pas; je t'emmène.

— Où donc ?

— A rOdéon.

— Ahl mon ami, que t'ai-je fait? et que veux-tu que j'aille voir si loin ?

— D'abord la maréchale d! Ancre qu'il

faut voir absolument, ensuite la marquise (le Champléry.

— Ah ! elle y est ?

— Oui , avec sa belle-mère et Stéphanie , elles n'ont que Narvaux et moi pour les accompagner, et cela ne suffit pas; tu sais que les femmes ne s'amusent au spectacle que lorsqu'elles ont dans leur loge im homme à la mode. D'ailleurs tu n'as pas oublié nos engagemens et le secret que tu dois nous révéler.

Mais, dit Edgar, je n'ai pas....; il allait dire : mon lorgnon ! heureusement il s'arrêta.

— Tu n'as pas de place, reprit M. de Fontvenel, je t'en offre deux. M. de S*** nous a donné sa loge ou plutôt sa chambre ; c'est une loge d'avant-scène , elle est immense, tu peux accepter sans scrupule ; tu ne nous généras pas.

— Edgar cède aux instances de son ami \ il monte dans son tilbury pour faire avec lui cette route éternelle , et ils reprennent leur conversation sur madame de Champléry.

Edgar était comme ces gens qui ont une si parfaite connaissance des lieux qu'ils habitent, qu'ils peuvent les parcourir sans lumière. A force de lire la pensée à l'aide de son lorgnon magique , il avait fini par s'étudier à la déchiffrer sans son secours. Il vit bientôt que son ami parlait de Valentine avec une sorte de dépit ; et songeant à l'extrême intimité de madame de Champléry et de sa sœur , qui leur donnait tant d'occasions de se rencontrer, il pensa que M. de Fontvenel avait dû chercher à lui plaire, et qu'il ne se montrait pour elle si peu bien veillant, quoiqu'il n'en dît jamais de

mal, que parcequ'il n'avait pas réussi. Edgar se rappela encore que son ami était le premier qui eût supposé un secret à Valentine. Or cette idée ne vient jamais qu'à un prétendant mal écouté, qui se croyant assez séduisant pour être aimé , attribue sa défaite à quelque obstacle mystérieux, à quelque pensée rivale, qui l'empêche de réussir malgré ses avantages. Edgar regarda cette observation de M. de Fontvenel , comme l'ingénieuse explication que donnait à ses revers un amour -propre blessé; et il résolut de ne juger madame de Champléry que par lui-même, et de ne partager en rien les préventions de son ami.

Arrivés à l'Odéon, M. deLorville se sentit ému en songeant qu'il allait passer la soirée auprès de cette femme qui le préoccupait d'une manière si étrange , et pour la pre-

inière fois peut-être, depuis son retoni- à Paris, éprouva de l'embarras.

La science qu'il avait rapportée de ses voyages lui avait donné tant d'assurance! toute sa personne était changée depuis cette époque. Ses manières avaient acquis un aplomb étonnant pour son âge. Dans l'attitude d'un honnne qui sait et qui devine , il y a quelque chose de calme, une sécurité qui impose; on sent qu'il a sur nous un avantage, et quelle que soit sa jeunesse, comme cet aplomb n'est pas celui de l'ignorance , ni celui de la sottise , on est forcé de lui reconnaître une sorte de puissance ; d'ailleurs quand on a le secret de chacun , on devient si indulgent, et l'indulgence dans la jeunesse est déjà de la supériorité : aussi M. de Lorville passait-il pour l'un des jeunes gens les plus spirituels de Paris; réputation qu'il

devait en partie à son talisman , mais qu'il n'était cependant pas incapable de soutenir.

Au moment où les deux amis entrèrent dans la loge , M""'' Georges était en scène ; madame de Clairange et Stéphanie se contentèrent de les saluer sans rien dire, pour ne pas exciter les chut offensans du parterre orageux de l'Odéon. Madame de Cliampléry, abîmée dans ses réflexions , ne tourna pas la tête pour voir qui venait d'entrer ; et Edgar , ne pouvant regarder ses traits , fut réduit à admirer ses beaux cheveux blonds arrangés avec art, et à étudier tous les détails de sa mise élégante. Lorsqu'il eut contemplé pendant un moment le léger fichu de tulle brodé qui entourait un col gracieux, la jolie ceinture bleue qui dessinait une taille svelte et élégante , cette robe de mousseline blanche si

bien faite, si bien attachée, il coninienea à s'ennuyer; alors pour forcer Yalentine à regarder de son côté, il imagina de lancer de manière à ce qu'elle pût l'entendre, une de ces bêtises révoltantes qui font scandale et qui forcent la personne la plus distraite à lever la tête pour regarder quel est l'imbécille qui a pu la dire.

En vérité, s'écria Edgar, en regardant M'""" Georges et feignant de se tromper : jyjeiie ]\iars est admirable avec ce costume !

M^"'= Mars! M'"' Mars! Que dites -vous?

s'écria chacun aussitôt, en se moquant de cette niaise méprise. La ruse eut tout le succès qu'il en attendait ; Valentine se retourna vivement du côté de M. de Lorville. Elle le reconnut et rougit. Sachant bien , qu'il avait trop d'esprit, trop l'habitude de Paris pour se tromper si grossière-

ment ; et d'ailleurs prévenue par Stéphanie sur sa résolution de l'observer, elle devina que cette balourdise avait été dite volontairement, et le regard dédaigneux qu'elle jeta sur M. de Lorville, le punit bientôt de sa malice.

Pendant l'entr'acte , M. de Fontvenel présenta son ami à madame de Champléry; elle le salua froidement, et après leur avoir adressé à tous deux sur la pièce que l'on jouait, quelques paroles insignifiantes, elle se mit à regarder de côtéj et d'autre dans la salle , de l'air d'une personne qui ne se soucie pas d'engager la conversation.

Madame de Clairange ne fut pas si dé-daigneuse pour Edgar; elle s'empara de lui, l'accabla de flatteries sur sa finesse, et ûf\\t par lui dire qu'elle était bien heureuse de n'avoir dans le cœur rien à cacher, car il

lui serait bien pénible d'être obligée de fuir rfiomrae le plus aimable qu'elle eût jamais lencontré. Je crois en vérité , poursuivitelle , que Valentine n'est si maussade ce soir , que parce qu'elle a quelque maligne pensée , qu'elle craint de vous voir deviner.

— Ce que je pense, interrompit Valentine avec un peu d'impatience, intéresse tout au plus l'auteur de cette pièce, et je ne lui cacherai même pas. — Vous auriez raison madame, car il a bien assez de talent et d'esprit pour l'entendre, répondit Edgar, étonné de cette malveillance.

Madame de Clairange avait beau faire des signes et employer ce langage des yeux , des sourcils et des épaules, cette pantomime des tantes et des mères qui grondent leurs filles dans le monde , pour reprocher à.Yalentine d'être si peu gracieuse envers

M. de Lorville , elle persista dans sa mauvaise humeur , et Edgar ne put s'empêcher de rire du désespoir qu'en éprouvait madame de Clairange. Il la soupçonna d'avoir trop parlé en sa faveur; et il connaissait déjà assez Valentine, pour savoir qu'un éloge de sa belle-mère devait le perdre dans son esprit.

Madame de Champléry ne lui apparut pas ce soir là à son avantage; elle lui sembla moins belle que le jour où il l'avait aperçue pour la première fois; ses manières étaient sans grâce, sa voix avait quelque chose de dur qui déplaisait; la noble régularité de ses traits , n'étant adoucie par aucune expression de gaîté ou de mélancolie , donnait à son visage un air de sévérité qui manquait de charme ; et M. de Lorville la voyant ainsi , se demandait com-

ment madame de Clairange avait jamais pu être entraînée à nommer sa petite rieuse, une personne si grave et si imposante.

Tandis qu'il causait avec madame de Clairange , M. de Fontvenel dit à Valentine :

— Ne vois-je pas en face de nous, votre merveilleux cousin? Adolphe de Champléry.

— Oui, c'est lui, reprit Valentine, il est sans doute ici avec sa belle prétendue mademoiselle d'Armilly.

— A ce nom Edgar tressaillit ; il lui rappelait sa première épreuve et son premier désenchantement.

— Elle va se marier , demanda-t-il avec curiosité ?

— Oui , répondit Valentine , elle doit épouser mon cousin, M. de Champléry.

— On prétend qu'elle l'aime à la folie ^ dit alors M. Narvaux , il n'est pourtant guère séduisant. C'est une vérité cruelle à s'avouer, continua-t-il , les ennuyeux plaisent aux jolies femmes.

— Pas tous, reprit Edgar avec insolence, mais il est certain qu'elles prennent souvent l'obsession pour l'assiduité; d'ailleurs l'ennui est un magnétisme qui ôte la raison, engourdit la volonté, c'est le philtre des importuns.

En ce moment madame de Champléry s'étant avancée pour regarder quelqu'un dans la salle.

: — Qui saluez - vous , ma chère , dit sa belle-mère ?

— Madame d'Armilly et sa nièce , répondit Valentine.

— Où osl-ellc? (leiiiamlii vivement Stéphanie? on la dit si belle, je voudrais bien la voir.

— Ah! elle est ravissante, s'écria M. Narvaux , n'est - ce pas , mon cher , c'est la plus jolie femme de Paris ?

Edgar ne voulant point louer mademoiselle d'Armilly, ni parler d'elle avec malveillance, trouva plus convenable de dire qu'il ne la connaissait pas.

— Regardez la donc , mon cher , elle est adorable !

— Il faut bien qu'elle soit jolie, dit à son tour M. de Fontvenel , pour oser se nommer madame de Champléry.

— On vous confondra toujours ensemble, dit Stéphanie à Valentine.

— Non, reprit-elle, pour nous distin-

guer, on appellera ma cousine, madame de Champléry la belle.

— Et l'on dira de vous la bonne , cela vaudra bien mieux.

On devine que cette pensée touchante et nouvelle était due à madame de Clairange ; ravie de l'avoir trouvée, elle ajouta :

— Je vois, ma chère enfant, que vous serez obligée de vous remarier pour éviter un quiproquo.

— -Le motif est entraînant, dit Edgar, voyant l'embarras où cette plaisanterie de sa belle-mère avait jeté Valentine ; cela me rappelle une jeune personne qui se décida à cet acte si grave du mariage , pour avoir le droit de porter un berret qui lui allait à merveille , et qu'on avait eu l'idée ingénieuse de lui faire essayer comme par hasard.

— Comment, s'écrie M. Narvaux, est-ce qu'il lui fallait absolument un mari pour oser mettre un chapeau?

— Sans cloute , dit madame de Clairange, ne savez -vous pas qu'en France les jeunes personnes ne portent ni toques, ni bonnets, ni turbans?

— Fort heureusement, reprit Edgar, sans cela dans nos salons, à quoi les reconnaîtrait-on , depuis que les mères de famille persistent dans l'ingénuité? Cette coutume est très-bien imaginée; de plus elle est un langage: car le jour où une vieille fille renonce à se marier, elle arbore le panache blanc sur la toque noire , et c'est comme lorsque le président de la chambre se couvre , la discussion est terminée.

Chacun rit de cette folie. La conversation

ayant continué sur le mariage de mademoiselle d'Armilly, Edgar sortit de la loge pour aller l'admirer, et on le vit bientôt se placer au balcon en face d'elle , de manière à pouvoir aussi contempler Valentine.

Il éprouva un sentiment de tristesse en revoyant mademoiselle d'Armilly , cette belle personne qui l'avait si cruellement puni de sa présomption de plaire; et il se sentit une sorte d'aversion pour elle en remarquant les regards tendres et les coquetteries qu'elle adressait à ce même M. de Champléry, dont elle lui avait parlé avec tant de dédain, tandis qu'elle employait toute son adresse à se faire épouser de lui. Ensuite ses yeux tombèrent sur Stéphanie, puis sur Valentine , et il pensa qu'il était singulier de voir ainsi réunies dans le même

lieu, ces trois femmes, les seules qui depuis son séjour à Paris eussent préoccupé son cœur. Les autres n'avaient été pour lui que des caprices, et nulle idée d'avenir n'était venue troubler les plaisirs du présent. Mais Stéphanie! mais Valentine!... elle qu'il ne connaissait pas, de quel droit avait -elle si vivement occupé sa pensée ?

Cependant ce soir là , elle avait perdu de sa puissance , et Edgar éprouva un plaisir auquel le dépit n'était pas étranger , en s'avouant qu'elle semblait la moins belle des trois. Bientôt ce dépit augmenta, car il la vit tout à coup s'animer et causer avec M. Narvaux d'un air de bienveillance et presque de coquetterie qui acheva de l'irriter. Il croyait entendre encore tout le mal que M. Narvaux avait dit d'elle, et la fausseté de l'un, la duperie de l'autre le révoltaient égale-

ment. Cela est cependant fort commun clans le monde; l'homme qui médit le plus d'une femme parce que la supériorité de son esprit l'humilie , est souvent celui qui apprécie le plus son suffrage et qui fait le plus de frais pour l'obtenir; et cela il le fait sans trop de fausseté.

Si Edgar avait eu son talisman il eût été moins sévère pour Valentine; il aurait vu qu'elle ne s'était animée ainsi en parlant à un autre , que parce qu'elle s'était aperçue qu'il la regardait; de près, ce regard l'embarrassait ; de loin , il lui donnait la vie; c'est pour lui qu'elle s'était ranimée , et toutes ses paroles , qu'il ne pouvait entendre, s'adressaient à lui.

Il y a des femmes que l'en Dar ras embellit et d'autres qu'il neutralise, ou qu'il métamorphose entièrement. Valentine était

de ce nombre, l'embarras était pour elle un supplice ; elle aimait mieux nier ses bons sentimens, cacher ses pures émotions, que de risquer le trouble de les exprimer. Il n'était pas de faux- fuyant auquel elle n'eut recours pour sortir de peine. La plaisanterie la plus glaciale, la politesse la plus désenchantante, valaient mieux pour elle qu'un remerciement qu'elle n'aurait pu prononcer sans en être attendrie. Aussi elle redoutait l'amour, ses craintes , ses pudeurs et ses troubles , comme le plus grand des tourmens, et celui qui devait lui en inspirer pouvait s'attendre d'avance à être regardé par elle comme un ennemi.

A la sortie du spectacle, au bas du grand escalier, madame de Champléry se trouva auprès de sa future cousine , et l'air troublé avec lequel mademoiselle d'Armilly salua

lO

M. de LorvilJe qui disait ne point la connaître, inspira quelque défiance à Valentine. Edgar lui-même parut déconcerté en voyant son mensonge découvert. En résultat cette soirée n'eut pas tout le succès qu'en espérait madame de Clairange dont M. de Lorville avait deviné sans peine les projets.

Valentine lui avait paru sans grâce, et digne de trouverM. Narvaux aimable. Quant à madame de Champléry , elle jugeait Edgar foux et suffisant, et madame de Clairange, voyant ses plans habiles déjoués, se disait tristement : Ma belle -fdle ne sera jamais duchesse de Lorville.

On était au milieu de l'été, dans cette saison insupportable à Paris , où sans nous rendre compte d'un instinct sanitaire qui nous guide, nous allons voir de préférence ceux de nos amis qui ont des jardins ; de même qu'en hiver les plus frileux sont ceux que nous soignons davantage.

On étouffe ce soir, disons- nous ^^m-

ment n'y a-t-il pas à Paris des squares où l'on puisse respirer à son aise , sans être foulé comme aux Tuileries. Les gens qui ont un jardin dans leur maison sont bien heureux par ce temps-ci. — Celui de madame une telle doit être charmant , dit un autre. — Est - elle à Paris? — Oui , elle y reste encore quelques jours avec sa mère qui est souffrante. — Ah ! pauvre femme ; allons savoir de ses nouvelles. — Et nous voilà bientôt dans un jardin charmant, entourés de fleurs, respirant un air pur, sans avoir fait d'autres frais que de demander à \\ne de nos amies des nouvelles de sa santé.

C'est ainsi qu'Edgar se trouva chez une de ses parentes qui possédait , rue de Varenne, un des plus beaux jardins de Paris. La solitude de ce quartier était si grande cette année, qu'on s'y croyait presque à la

campagne. 11 était déjà nuit lorsqu'il ariiva chez madame dcMontbert; les salons étaient éclairés, mais tout le monde étaitencore dans lejardin; Edgar s'avança dans l'ombre, vers la maîtresse de la maison , causa un moment avec plusieurs de ses amis qu'il reconnut au son de leur voix ; puis se rapprochant d'un cercle de femmes assises sous de hauts orangers, il se mêla à leur conversation.

De temps en temps il découvrait une personne de sa connaissance dans l'obscurité, aux lueurs incertaines que répandaient sur les gazons et à travers le feuillage, les, lampes étincelantes du salon.

— Ah! c'est vous! s'écriait -il, et chacun riait de cette espèce de colin-maiilard. D'ailleurs cette conversation dans l'ombre , ces malices jetées dans la nuit , et que la physionomie ne confirmait point, ces plaisant»

teries anonymes, ces mystères de l'esprit avaient quelque chose de piquant, qui amusait beaucoup M. de Lorville.

Une femme surtout avait attiré son attention , par plusieurs mots spirituels dits avec grâce , par des observations fines tt oléines de cette gaîté bienveillante qui dédaigne l'épigramme , que nourrit une imagination heureuse , et qui n'a pas besoin des saillies de la malice pour briller. Si l'on venait à I parler de choses sérieuses, cette personne qui paraissait pourtant fort jeune, lançait sans prétention , des idées dont la justesse et la profondeur étonnaient, et tout cela avec une voix si douce et d'un accent de bonhommie qui enchantaient.

Cette femme, qu'Edgar ne pouvait voir devait être jolie; d'abord elle avait les attitudes à la fois nobles et paresseuses d'une

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pi^rsoiine qui ai' sait aj^miLle et qui n'a pas besoin de s'observer pour être bien , et de ])lus elle parlait de la beauté des autr:>s femmes avec justice , sans envie , et commît ayant une part dont elle se contentait. Sa mise était celle d'une élégante : la jolie petite capote de moire blanche qui seule se distinguait dans l'obscurité, cachait entièrement son visage; mais ses mouvemens gra- <;ieux , la manière indolente dont elle s'enveloppait dans son grand scîiall, sans égard pour ses manches garnies de dentelles qu'elle chiffonnait impitoyablement, toute cet5e nonchalance lui donnait un air de petite maîtresse parfaitement en harmonie avec la grâce et le laisser-aller de son esprit.

Edgar attendait avec impatience que l'on rentrât dans le salon por.r voir cette beauté mystérieuse, qui piquait si vivement sa eu-

riosité. Il aurait bien voulu demander son nom, mais il ne l'osait déjà plus, car cette femme qu'il était sur de n'avoir jamais rencontrée, lui parlait comme à une ancienne connaissance , et l'on se serait moqué de lui s'il avait paru ignorer qui elle était.

Enfin la maîtresse de la maison eut froid; elle prétendit que le brouillard tombait et qu'il fallait retourner dans le salon. Chacun se leva, les femmes passèrent les premières, M. de Lorville les suivit avec empressement; mais, lorsqu'il chercha parmi elles, la petite capote blanche qui seule l'occupait, il se trouva qu'elle avait disparu. On entendit le bruit d'une voiture qui sortait de la cour de l'hôtel , et la maîtresse de la maison revint en disant : — ■ Elle nous a quittées ce soir de bien bonne heure. — Qu'elle est aimable, dit un homme qui se trouvait là ; elle est

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ravissante, et il est impossible d'avoir plus d'esprit.

Ensuite on parla d'autre chose; et Edgar plein de dépit , n'osant, par orgueil, paraître ignorer le nom d'une femme si à la mode, et dont la réputation d'esprit paraissait si bien établie , se retira chez lui , encore plus irrité que la veille , et convaincu que le destin le condamnait à ne jamais aimer, puisqu'il se plaisait ainsi à déconcerter toutes ses espérances d'amour.

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Le lendemain, à six heures du soir, presque toutes les personnes, qui devaient diner chez madame de Fontvenel, étaient arrivées; on n'attendait plus que le vieux général et M. de Lorville.

— Avez-vous bien rappelé à Edgar qua nous comptions sur lui aujourd'hui? dit madame de Fontvenel à son fils; il est ca,-

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pable de nous avoir oubliés ; il a toujours tant d'invitations.

— Qui! M. de Lorviile, demanda le jeune officier qui devait épouser Stéphanie , je réponds qu'il va venir; je l'ai vu hier , et je l'attends ici pour lui dire qu'il a gagné son pari.

— -Quel pari? demanda M. de Fontvenel.

— Oh! c'est la chose du monde la plus étrange ! ce Lorviile est un sorcier.

Chacun se rapprocha du jeune officier , et il fut accablé de questions : Valentine seule ne disait rien ; mais ce n'était pas la moins attentive.

— Nous étions tous deux hier au café de Paris , assis à table près d'une fenêtre , attendant qu'on apportât notre diner ; moi , je lisais le Journal des Débats, tandis que

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M. de Lorvillc s'amusait à lorgner les passons sur le boulevart. De temps en temps je le voyais se cacher pour rire; d'autres fois rire franchement et de si bon cœur , que sa gaîté me gagnait sans que j'y pusse rien comprendre. A la fin , impatienté , je le priai de me faire partager son hilarité , en lui demandant ce qui l'excitait.

— Rien... dit- il, c'est que je vois passer des figures si plaisantes; et puis je me demande où vont tous ces gens-là, je cherche à le deviner à leur allure, et il me passe par la tête des idées si singulières que... ; et alors il recommença à rire de nouveau.

— Ce travail ne me paraît pas bien difficile, répondis-je; par exemple, il est aisé de deviner que ces deux femmes qui courent si vite avec une lorgnette à la main , vont à l'Opéra, aux quatrièmes loges même, et que

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ce monsieur qui marche le nez et la canne en l'air, n'est attendu nulle part, qu'il se promène pour se promener.

— • Eh bien ! voyons , dit M. de Lorville , puisque vous êtes si fin , dites - moi ce que pense ce petit homme gras qui sort d'ici avec l'air content , et qui secoue la tête comme un penseur.

— C'est, dis -je, un spéculateur qui a gagné à la bourse, et qui calcule les chances favorables pour y jouer demain.

— Erreur! s'écria-t-il avec assurance, ce n'est point un agioteur, c'est un simple gourmand qui repasse son dîner dans sa mémoire; regardez -le bien, dans ce moment-ci, il se dit mot pour mot : w ce petit melon était exquis!»

En cet instant le garçon de café apporta notre potage.

— Connaissez -vous, luidis-jc, ce petit monsieur qui a diné ici, et je lui montrai par la fenêtre l'homme en question qui passait devant nous. — Oh ! oui , monsieur, répondit le garçon , c'est un de nos habitués , un grand amateur de melons; il nous en fait souvent entamer cinq ou six avant d'en trouver un à son goût. — M. deLorville me regarda d'un air triomphant, et je restai ébahi. Comme ce jeu me divertissait, je le prolongeai; je commençais à avoir confiance dans les jugemens de M. de Lorville, qui vrais ou imaginaires , étaient quelquefois si comiques, que je me plaisais à les exciter. .Te ne lui laissais pas le temps de se prépaler , et toujours ses réponses étaient prêtes.

— Que pense ce grand blond , lui dis-je ,

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qui a l'air de mauvaise humeur et qui marche encadré par ces deux petites femmes si bien mises?

— Il se dit: « soixante francs pour une loge à VOpéj^a ! c'est ruineux.

— Et ce joli jeune homme qui donne le bras à cette femme maigre et fanée?

— Elle n'est vraiment plus jolie du tout; ah ! si son mari n'était -pas mon colonel....

— Je me mis à rire. Voyons , continuaije, en lui montrant un gros cocher de fiacre, qui faisait semblant de fouetter ses chevaux, tandis que ses cliens agités passaient leur tête par la portière.

M. de Lorville le regarda attentivement et sourit de la pensée de ce brave homme qui se disait dans son langage : sont-ils bêtes \ ils

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sont presses , et ils me prennent à Vheure ! — Vraiment, m'écriai-je en riant, il est bien possible qu'il pense cela. Cependant M. de Lorville paraissait si sûr de sa pénétration , que j'avais hâte de le confondre. Je cherchai une occasion de lui prouver qu'il se trompait, et je me promettais de choisir une personne d'une condition assez commune pour que j'osasse l'aborder hardiment, et qui marchât d'un pas assez calme pour que j'eusse le temps de la ratrapper. Comme j'y songeais , nous vîmes passer une petite couturière , qui portait dans un morceau de taffetas dont elle tenait les quatre bouts , plusieurs étoffes de robes , qu'on apercevait entre les ouvertures du paquet mal fermé.

Que pense cette petite personne, dis -je à M. de Lorville; songe-t-elle à la manié re dont elle taillera ces étoffes ?

— Oui sans doutt-, rcprit-il en riant, et voilà lettre pour lettre ce qu'elle se dit : Jamais je n aurai assez de taffetas pour la robe de madame Charlier , Ernest qui veut que Je lui lève un gilet dessus !

J'avoue que je ris de cette supposition ; mais comme il soutenait que c'était la vérité, il s'établit un pari entre nous. Je le quittai bien vite pour rejoindre la petite ouvrière que je retrouvai au coin de la rue de Grammont ; et l'ayant suivie presque chez elle , je lui demandai, non sans avoir beaucoup de peine à garder mon sérieux, si elle n'avait pas une robe à faire pour madame Charlier. Elle me répondit: oui, monsieur, une robe de gros de Naples noir. Je me mourais d'envie de rire à cette réponse ; cependant j'insistai et la priai de me dire si , par hazard , M. Ernest ne devait pas venir la voir le jour

luômc. Elle pni-nt un peu embarrassée à ce nom. Enfin elle me répondit qu'en effet M. Ernest devait venir la voir, le jour même chez sa mère; mais que si j'étais un de ses amis, elle me priait bien de n'en rien dire, parce que son maître le gronderait de quitter son magasin à cette heure-là.

— Je ne saurais vous peindre quel fut mon étonnement en voyant toutes les préventions de M. de Lorvilie se réaliser de la sorte. Je fis toutes les suppositions imaginables pour expliquer ce qu'il y avait d'extraordinaire dans cette aventure , et je finis par me dire que cela était peut-être plus naturel que je ne le supposais, et que la petite étant fort jolie....»

A ces mots on annonça M. de Lorvilie; chacun sourit et se regarda en silence; mais,

comme le vieux général venait aussi cVarri* ver, après quelques mots de politesse , on passa dans la salle à manger et l'on se mit à table.

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