‹ Le LorgnonChapitre 8 sur 10 · Ï»<AS · texte numérisé non relu

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Le duc de Lorville pressait vivement son fils unique de se marier. Edgar, désenchanté du monde qu'il connaissait trop bien , éprouvait lui-même le désir d'une vie d'intérieur et d'affection , le besoin d'avoir un chez lui où il fût certain d'être attendu avec impatience et toujours reçu avec plaisir : préoccupé de ce vague projet et d'un

choix encore plus vague, il tiésirait faire l'acquisition d'une maison à Paris; et s'y établissait d'avance en idée, avec la femme qu'il rêvait. TJn matin , il se rendit rue du Bac pour voir dans tous ses détails une grande et belle maison qui était à vendre, et dont il connaissait le propriétaire. Il était onze heures ; et à cette heure intime de la matinée , pour de paisibles locataires , rien n'est plus gênant que la visite inattendue d'un acquéreur prétendant, qui , sous prétexte d'acheter une maison qu'il n'a pas toujours de quoi payer, vient les déranger dans leurs occupations de ménage ou d'affaires, vient observer leurs mœurs , leurs habitudes, et quelquefois surprendre leurs secrets. Heure propiceaux querelles de famille, où la mère gronde ses enfans et ses domestiques, où le mari gronde sa femme , son secrétaire , ou son commis ; heure fatale où -

se vérifient les mémoires, où se iléclarent les projets d'économie, où se décident les visites ennuyeuses qu'on fera le soir, où s'accomplissent enfin les devoirs les plus fatiguans, même pour une coquette : essayer une robe et répondre à un billet !

A peine M. de Lorville, accompagné du propriétaire, fut-il entré dans l'anti-chambre du rez-de-chaussée, la rumeur causée par son arrivée se fit sentir, non-seulement dans l'appartement où le propriétaire s'était fait annoncer, mais encore dans tous les étages supérieurs. Ce mot magique : « Voilà un monsieur qui vient voir la maison, » suffit pour jeter l'alarme dans tous les ménages; ce cri d'effroi s'éleva rapidement du rez-de-chaussée au premier , du premier au second, du second au troisième, du troisième au quatrième; là, il se perdit dans un

réduit modeste et laborieux , où la vie commence avec le jour, et où cette heure effrayante , cette heure si matinale pour tout le reste de la maison , est l'heure convenable pour les visites du matin.

Les habitans du rez-de-chaussée étaient à déjeuner , lorsqu'on les prévint de l'arrivée de M. de Lorville. Ils parlaient tous très-haut et à la fois, comme des gens qui se querellent; mais soudain les voix s'adoucirent, et le plus grand silence succéda à ces clameurs de famille.

Edgar et le propriétaire passèrent dans

le salon, où on les pria d'attendre un moment.

— Cet appartement est considérable , comme vous le voyez, dit le propriétaire; il est loué au marquis de Châteaulancy ,

pair de France; il y a fait beaucoup de dépenses l'année dernière, et y donnait des fêtes admirables. Trois cents personnes peuvent tenir ici sans être foulées ; mais maintenant il boude , il ne veut plus donner de bals , sous prétexte que les glorieuses l'ont ruiné. Il met des lits dans tous mes salons, pour coucher ses enfans qu'il a retirés du collège. C'est un carliste; voyez plutôt, on le reconnaît à son journal. » Et il montrait la Gazette de France ouverte sur la table.

— En effet, reprit M. de Lorville , voici sur cette console un buste bien courageux.»

En ce moment le marquis entra ; il était pâle comme un homme qui vient de se mettre en colère , mais gracieux et poli comme un homme qui sait se contraindre.

— Pardon mille fois, messieurs, dit-il,

de vous recevoir dans une chambre si en désordre.

— C'est à moi à vous faire des excuses , dit le propriétaire; je crains de vous déranger; mais M. de Lorville, ajouta-t-il en désignant Edgar, désire acheter cette maison, j'ai pris la liberté de l'amener. . . Peutêtre sommes -nous venus de trop bonne heure?

— Non vraiment , reprit le marquis sans regarder le propriétaire ; puis, s'adressant à M. de Lorville , il lui dit quelques mots avec cet air bienveillant d'un homme de bonne compagnie qui parle à un de ses égaux, tandis qu'il avait avec le propriétaire cette politesse affectée et séparante qui semble dire : « Vous n'êtes pas des nôtres. »

On visita successivement toutes les cham-

l)rt's (lu vaste appartement. En traversant la chambre à coucher de la marquise, M. de Ijorville aperçut une femme assise devant un secvétaire, et occupée à écrire attentivement une lettre dont le brouillon était devant elle. Curieux de savoir ce qu'elle écrivait, et d'où venait le trouble qu'il avait remarqué dans cette famille , Edgar lorgna la marquise sans qu'elle s'en aperçut, et lut dans sa pensée ces mots qu'elle allait tracer :

« Nous serions fort honorés, mon mari et moi , d'avoir pour gendre un homme tel que vous; mais d'anciens engagemens — »

Edgar n'en put lire davantage, la marquise s'étant levée pour le saluer ; mais se doutant bien que cette lettre avait dû être concertée avec le marquis , il se mit à le lorgner à son tour :

« Non , en vérité , pensait-il , ma fille ne

sera point la femme d'un mauvais parvenu. J'ai beaucoup perdu à la révolution, il est vrai; mais tant que je vivrai, jamais une Châteaulancy ne s'appellera la comtesse Chapotierl »

Un moment après, une jeune fille tra- .versa le salon en pleurant, et M. de Lorville sut alors tous les secrets de cette famille, et même tous les inconvéniens de cet appartement ; car , s'il avait été mieux distribué , la pauvre enfant ne se serait pas vu forcée de passer par le salon pour rentrer chez elle, et de montrer ses larmes à des inconnus.

Au premier étage demeurait un ancien préfet de l'Empire, précisément ce même comte Chapotier, dont le fils aîné, jeune homme spirituel et distingué , avait su plaire à mademoiselle de Châteaulancy, et venait d'être si cruellement éconduit.

Le comte Chapotier, qui ne savait rien des amours de son fils aîné , s'inquiétait beaucoup de celles de son second fils, jeune homme vif et décidé , qui paraissait difficile à conduire. Lorsque M. de Lorville et le propriétaire entrèrent dans le cabinet du comte, le jeune officier, assis dans un bon fauteuil, lisait tranquillement son journal (c'était le Temps\ sans paraître écouter le sermon que son père lui faisait avec gravité, debout devant la cheminée, dans une attitude à la fois paternelle et préfectorale, tout-à-fait convenable à la circonstance. Au moment où la porte s'ouvrit, il prononçait ces mots : (f Vous n'y pensez pas, mon fils, cela est impossible. » Voyant entrer quelqu'un, il s'arrêta; puis, après avoir adressé au propriétaire une phrase insignifiante, d'un ton protecteur et insolent, il allait reprendre son sermon où il l'avait laissé , lors-

fjiie le nom de M. de T.orville attira son attention ; alors ses manières changèrent, et il fit voir lui-même tontes les pièces de son appartement au fils du duc de Lorville, avec une politesse pleine d'empressement et de douceur.

— Cette maison est fort belle, et nous serions bien heureux de vous avoir pour propriétaire, disait -il, sans s'inquiéter (hi vrai propriétaire, qui était là, et à qui ce souhait devait paraître peu aimable. Les appartemens sont superbes, les salons vastes; l'anti-chambre peut contenir un grand nombre de laquais, tout y est grandiose, mais il faut être riche pour l'habiter. I^e comte parlait depuis un quart d'heure; Edgar, étonné d'un rapprochement singulier, ne l'écoutait point ; il était tout occupé de la découverte qu'il venait de faire. Pen-

iluit le (liscoiiis (lu pôn^, il avait lorgné le fils.

— « Mon père est fou, pensait le jeune homme rebelle; ni 'empêcher d'épouser Angeline, et cela parce qu'elle est la fille d'un avocat ! me soutenir qu'mi avocat n'est qu'un bavard qui vend ses paroles , qui ment pour de l'argent; un marchand de phrases, un fabricant de paradoxes; que tous les avocats sont des brouillons , qui ont perdu la France avec leur jargon politique; et mille extravagances de ce genre, comme si nos plus célèbres magistrats et la plupart de nos grands hommes, n'avaient pas tous commencépar être avocats; comme si les avocats ne s'étaient pas montrés à toutes les époques de notre histoire, les plus redoutables ennemis de l'arbitraire et des abus , enfm comme si l'éloquence n'é-

tait pas le premier pouYoir d'un gouvernement parlementaire ! »

— Fort bien, se dit Edgar, le marquis refuse sa fille au préfet ; le préfet refuse son fils à l'avocat ; voyons un peu jusqu'où cela ira , et à qui l'avocat va refuser sa fille.

L'avocat demeurait au second; car, on trouvera sans doute la chose surprenante, tous ces projets de mariage se tramaient dans la même maison. L'avocat reçut le propriétaire comme un ami ; mais au nom de M. de Lorville, si connu à l'ancienne cour, il fit une grimace méprisante , qu'Edgar comprit à merveille.

— Je vous attends avec impatience, mon cher, dit l'avocat au propriétaire; je suis malheureusement obligé de quitte)' votre appartement; je n'y saurais demeurer davantage.

— Est-il bien vrai? demanda le propriétaire, alarmé de cette déclaration, quoiqu'elle eut plutôt l'accent d'un dépit que l'air d'une résolution positive. Quel motif peut vous décider à me quitter avant la fin de votre bail?

— Je vais vous conter cela, reprit l'homme de loi; puis s'adressant à Edgar : «Pardon, monsieur Lorville, si je vous laisse; mais j'ai quelques mots à dire à monsieur. » Alors il emmena le propriétaire dans la chambre voisine, et lui parla quelques instans à voix basse, tandis qu'Edgar parcourait les journaux qui étaient sur la chemi-

née : le Sténographe et la azette des Tribunaux. Les discours de la tribune, les plaidoyei's du barreau! pensait-il, véritable lecture d'avocat.

Une conversation à voix basse ne pouvait être long-temps soutenable pour l'homme de l'éloquence , et bientôt ce long discours dicté par l'indignation paternelle retentitaux oreilles de M . de Lorville , et lui prouva que son talisman serait inutile en cette occasion:

— Je ne crains pas de vous le re'péter, mon ami, il ne m'est plus possible d'habiter cette maison. Vous connaissez mon Ange- Une? tendre fleur que j'ai vue grandir à l'ombre , que je cultivai avec toute la sollllicitude d'un père! Esprit, talens, grâce, beauté, jeunesse, que vous dirai-je, elle réunit tout; la nature semblait l'avoir parée elle-même dès sa naissance pour les fêtes de l'avenir,

pour les destinées les plus brillantes; moimême, par mes soins assidus, par mes nombreux travaux, j'avais su joindre les dons de la fortune à ces prodigalités de la nature; j'avais su choisir pour elle un époux digne d'assurer son bonheur. Charmé de tant de vertus, séduit peut-être aussi par l'idée de s'allier à une famille honorable, dont le chef exerça vingt ans la plus noble des professions, consacra son existence et ses talens à la défense de l'opprimé , aux réparations des injustices, aux réconciliations des familles , enfin , à ce qu'il y a de plus saints devoirs dans la vie ! heureux et fier à la fois, ce jeune homme, dis- je, pressait de ses v.oeux l'époque fixée pour cette union ; il ne manquait pour la voir s'accomplir que le consentement de son père, digne magistrat, qui, vous le savez, habite sous le même toit que nous.

(Alors élevant la voix comme s'il plaidait) : Ce consentement, messieurs ^ était indubitable; mes souhaits les plus ardens allaient être comblés ; le bonbeur m'environnait déjà de ses prestiges; mon Angeline!.... » Puis tout à coup le père indigné, rendu par la colère à la réalité du langage, s'écria avec vébémence : Eb bien ! mon ami , imagineriez-vous ce que fait cette péronelle? elle refuse un mariage si brillant, un parti si avantageux : elle s'avise d'aimer sans me consulter , sans l'aveu de ses parens ! elle aime , elle aime! et devinez quoi, s'il vous plaît!

Le propriétaire ne devinant pas du tout et paraissant n'avoir aucune espérance d'y parvenir. — Que dis-je , s'écria le père transporté de colère! qui pourrait deviner une semblable turpitude! elle aime..., je ne puis prononcer ce mot..., im journaliste!... mon cher , un journaliste ! un misérable petit

journaliste , un fol 1 1 liculaire , un libel l lliste! Savez -vous ce que c'est qu'un journaliste, mon ami? c'est un homme qui vit d'injures, de caricatures et de calomnies, pour qui rien n'est sacré , qui se moque de votre femme, de votre nez, de votre perruque, de vos discours, de vos actions, de vos infirmités, qui ne voit dans un événement que le bon mot qu'il inspire, qui dévoile les secrets de votre ménage pour s'en moquer, qui fait des pointes sur les désastres, des calembourgs sur les fléaux , des quolibets sur votre mort et des pochades sur votre enterrement ; un monstre , enfin , qu'on devrait bannir de l'ordre social; et j'aimerais mieux donner ma fille à un galérien , oui , monsieur, à un galérien , que de lui voir épouser un journaliste!

— Die mieux en mieux, pensa M. de Lorville; maintenant il me ftiut savoir qui va

dédaigner le jounialislc; et quoiqu'il l^L bien décidé à ii;' pas acheter cette uî aison , il témoigna au propriétaire le désir de visiter les autres appartemens. Le propriétaire parut alors embarrassé :

— C'est absolument là même distiibution partout, dit- il d'un air contraint» mais voyant M. de Lorville décidé à montei' jusqu'au comble : — - Pardoii , ajouta-t-il , je vais dire au portier de vous accompagner là haut, si vous voulez bien le permettre.... C'est qu'au troisième... demeure une personne.. .avec laquelle je suis un peu en délicatesse, et que je ne me soucie pas de voir en ce moment; mais je puis vous dire cela, continua-t-ild'un ton confidentiel , c'est la veuve d'un maître maçon , qui voudrait se remarier, vous comprenez; elle est assez belle en vérité, et ne manque pas de fortune; mais vous concevez qu'un lion-

iiSkie avoué, qu'un homme dans les affaires comme moi, ne peut succéder à un maître maçon. »

Etourdi de ce quatrième dédain si inattendu', M. de Lorville sentit son sérieux l'abandonner, et pour dissimuler sa gaité, il franchit rapidement l'escalier du troisième étage , sans écouter le propriétaire qui lui criait d'attendre son conducteur.

Edgar ne s'arrêta que peu d'instans chez la veuve du maçon. Cette visite ne lui offrit rien de remarquable, si ce n'est un berret de velours bleu de ciel et un collier de corail, que la veuve coquette avait mis à la hâte pour le recevoir, et le soin qu'elle prit de l'appeler sept fois monsieur le duc , pendant l'espace de dix minutes.

Il arriva bientôt au quatrième, devant la

porte du journaliste, et resta un moment à réfléchir avant d'entrer, cherchant une manière facile d'engager la conversation et de prolonger sa visite. Gomme il était là immobile et hésitant, la [)orte s'ouvrit, un enfant de dix ans, coiffé d'un bonnet de papier et tenant un paquet de livres sous le bras, sortit alors brusquement ; M. de Lorville l'arrêtant, lui demanda si le journaliste était chez lui :jes , répondit l'enfant d'un air effronté, charmé de savoir un mot d'une langue étrangère; puis sautant sur la rampe de l'escalier , le petit garçon imprimeur le descendit quatre à quatre en chantant la Parisienne, et en faisant le plus de bruit qu'il lui fut possible.

L'enfant ayant laissé toutes les portes ouvertes en s'en allant , M. de Lorville entra sanscrainte d'être remarqué, etjeta un coup

d'œil sur une suite d'appartemens dont il commençait à connaître parfaitement la disposition. La salle à manger était tapissée de gravures et de lithographies; le salon, qui servait de bibliothèque, était encombré de livres; la table était inondée de journaux; on y voyait un buste de l'Empereur, plusieurs portraits d'auteurs illustres : ceux de M. de Chateaubriand , de madame de Staël, de M. de Lamartine , de M. Victor Hugo. On remarquait çà et là des tableaux précieux , qui auraient été admirés dans la plus belle galerie , et qui prouvaient que l'habitant de ce modeste réduit avait pour amis nos artistes les plus célèbres.

En s'approchant, Edgar aperçut dans la chambre à coucher deux épées suspendues au mur, des poignards, des flèches, des armes de différens pays; il s'aprocha encore et \it

assis devant un bureau, un jeune homme qni paraissait plongé dans une profonde méditation ou dans un grand désespoir. Plusieurs dictionnaires, plusieurs livres d'histoire, que l'on reconnaissaità leur pesante formeétaient ouverts sur la table autour de lui , et annonçaient qu'il travaillait à un de ces longs ouvrages qui exigent des recherches. Le jeune écrivain se frappait le front de temps en temps avec impatience , et M. de Lorville s'amusait à contempler cet homme d'esprit en travail d'une phrase et aux prises avec sa pensée.

Si Edgar avait pu voir les traits du jeune auteur, il aurait pris plaisir à suivre sur sa physionomie, à l'aide de son talisman, toutes les aventures de son idée ; à la voir grandir et retomber, reparaître, pour être encore repoussée, puis se soutenir à la surface

comme un uageursur l'eau, s'avancer audacieusement, se débattre avec les objections comme lui avec les vagues, s'agiter, lutter avec courage , puis enfin , arriver au bord , là se bien secouer, se bien sécher, et découvrir... une île déserte !

M. de Lorville se serait complu dans cette observation , mais elle était en ce moment impossible; il lui fallut s'avancer davantage vers le jeune écrivain pour lire dans ses yeux s'il méritait qu'on s'inquiétât de sa pensée.

— Je cra ns de vous déranger, monsieur, dit Edgar au journaliste, qui se retourna brusquement ; je vois que vous êtes occupé.— Non, monsieur, je ne faisais rien; je pensais.

Il appelait cela rien. Edgar voyant que son hôte était de mauvaise humeur, commençait à se repentir de cette visite , et songeait à l'abréger. — Je désire, monsieur, dit-il, savoir quel est...»

— L'auteur de l'article contre la pièce nouvelle? C'est moi, monsieur, je m'atten- (] is à votre visite; elle ne pouvait venir pins à propos, car je suis las delà vie, et je srrais heureux de la risquer....

Edgar sourit de l'interprétation qu'on donîialtà sa visite, et répondit: je ne viens point vous chercher querelle, monsieur; je ne ?r.is point un offensé qui demande raison; jf> venais seulement voir cette maison dans le dessein de l'acheter; mais si vous tenez abso- Inment à avoir une affaire ce matin, je puis TOT^s rendre ce service.

Le journaliste sourit à son tour de cette réponse. La gaîté de M. de Lorville lui ayant inspiré de la confiance, il le pria de s'aspeoir un moment près de lui ; et la conversa il on s'engagea.

— Vous avez pour voisin un avocat distingué, dont la fille m'a paru bien jolie, «lit M. de Lorville , qui n'avait pas vu la fille de l'avocat , mais qui savait se faire écouter du journaliste en la vantant.

— N'est-ce pas, reprit celui-ci en dissimulant mal un air flatté, elle est charmante, mais son père n'a pas autant d'esprit qu'on lui en croit.

— En effet, il m'a paru avoir des préjugés qui....

— Lui ? non. Oh! il n'a pas de préju^^és, reprit le journaliste; et M. de Lorville sourit.

— Vous croyez, dit -il; cependant il m'a paru plus que malveillant, pour tout ce qui tenait à l'ancienne cour, en général, pour toute la noblesse.

— Ah ! (|iiant à cela il a raison; ces genslà nous ont fait assez de mal pour qu'on ait le droit d'en médire.

A ces mots, M. de Lorville ne pouvant réprimer un mouvement d'orgueil et saissisant l'occasion d'une petite vengeance :

— 'Je Tai trouvé aussi, reprit-il avec m;-lice , bien sévère pour les gens de votre profession, fort injuste envers les journalistes.

Eh mon dieu! je ne le sais que trop, s'écriale jeune écrivain, tressaillant comme un blessé dont on vient de toucher la plaie; tous ces beaux parleurs, qui ne nous valent p3s > nous dédaignent ; je suis le Paria de cette maison. Mais il n'en a pas toujours été ainsi; ils se montraient moins fiers au jour du danger! voulez- vous savoir où étaient tous les braves politiques de cette maison pendant

los glorieuses journées : ce marquis au lieu tle secourir son roi , ce député préfet, au lieu tl'étre à la chambre, cet avocat au lieu d'être à son poste? ils étaient cachés, monsieur, oui, cachés dans cette chambre; ils s'étaient réfugiés ici sous prétexte d'avoir plutôt des nouvelles; mais dans le fait, pour y être en sûreté. Ils étaient là tous trois réunis par la peur, pendant que je signais des protestations, que je recevais des coups de fusil, qu'on m'improvisait l'aide-de-camp d'un général bien connu , pour rétablir l'ordre dans Paris ; et ils m'appelaient leur libérateur, brave jeune homme, et ils criaient honneur aux journalistes; les journalistes avaient sauvé la France, depuis quinze ans ils éclairaient le pays; on devait tout à leur zèle, à leur courage ; et aujourd'hui ils me méprisent! car eux seuls ont gagné à cette révolution qui m'a ruiné ; l'ancien préfet vient

d'être nommé à l'une de nos premières préfectures; l'avocat est conseiller, et la cour a déjà fait des avances au marquis ; on lui propose une ambassade que bientôt il acceptera, je connais sa fortune, il n'a de quoi être fidèle qu'un an. Et moi, monsieur, je n'ai rien obtenu ; etils me traitent de petit journaliste ; et ils m'en veulent de les avoir cachés, et s'ils me saluent encore poliment quand je les rencontre sur l'escalier, c'est qu'ils ont peur de mon journal, et craignent d'y lire un matin leur histoire.

Le jeune écrivain s'animait de plus en plus en voyant qu'il était écouté avec intérêt. «Eh, sans doute, poursuivit-il, c'est une misérable condition que d'être obligé de barbouiller du papier pour se faire connaître , et de médire , tous les matins , d'un gouvernement, pour qu'il fasse attentirn à

vous , et découvre enfin ce que vous valez. Mais, que voulez-vous, il faut bien se faire journaliste, puisque la seule puissance actuelle est dans la presse. Sous un Bonaparte, monsieur, je me serais fait militaire; j'ai vingt-quatre ans, je serais déjà couvert de blessures, et peut-être colonel; mais, aujourd'hui que toutes les carrières sont obstruées , qu'on n'arrive à la réputation que par le scandale , il faut bien se faire mettre en prison, attaquer les ministres, dévoiler les abus, dénoncer de prétendues injustices, crier enfin, pour se faire entendre. La liberté de la presse, monsieur, c'est le soleil, c'est le jour; elle éclaire tout également, sans choix : tant pis pour ceux qui ont des taches, qu'ils restent à l'ombre, elle les montre, j'en conviens; mais aussi elle préserve des embûches, et, si elle fait ressortir les défauts, elle fait souvent valoir les qua-

lités. Le fait est qu'elle règne , qu'elle seule est toute puissante , et qu'il faut bien avoir recours à elle pour parvenir, w

«Ah! monsieur, continua-t-il toujours plus animé, si nous avions un Bonaparte, un homme au regard d'aigle, pour nous distinguer , nous choisir, pour deviner nos facultés, les exalter, pour nous distribuer les affaires à chacun selon nos talens, pour comprendre nos idées, pour concevoir nos plans et les exécuter; un homme habile, qui sut faire comme lui un grand général d'un paysan qui ne sait pas lire, et reconnaître un sage administrateur dans un homme de vingt-cinq ans, nous ne serions pas réduits, nous autres delà jeune France, à vivre de taquineries et d'injures , à risquer chaque jour, sans gloire, notre liberté et notre vie, à nous faire enfermer pour nos

ojnnions, à nous battre pour nos écrits, à trr.îner enfin une existence misérable entre le bois de Boulogne et Sainte-Pélagie ! Vous ne savez pas, monsieur, quel supplice c'est pour un jeune homme sans protecteur et sans fortune que d'avoir des idées abondantes, fertiles , ingénieuses ; de les sentir faciles , de les voir lumineuses, et de ne pouvoir les faire comprendre à ceux qui auraient la puissance de les exécuter ! Les moyens qu'on sent en soi sont des remords quand on ne peut les employer; la capacité de l'esprit est un tourment, un poison, un feu qui dévore, qnand elle est inactive. Hélas! j'en conviens, monsieur, cette jeunesse oisive et tîirhalente sera funeste au pays. Mais à qui la faute ? N'est-elle pas à ceux qui devraient la diriger? On nous calomnie parce qu'on ne sali pas nous conduire; on nous appelle révolutionnaires, buveurs de sang, petits

Robespierre, et nous ne sommes que des ambitieux: Si nous rêvons la république, c'est qu'avec elle on a la guerre, avec la guerre on a la gloire, avec la gloire la fortune. Au lieu (le s'épouvanter de nos rêves, qu'on nous donne des espérances; au lieu d'irriter notre ardeur, de la tourner en démence dangereuse , qu'on en fasse de l'héroïsme! rien n'est plus facile. La jeune France est comme ces jeunes coursiers fatigués d'un long repos, qui mordent le frein, écument, bondissent, renversent le cavalier inhabile, le foulent aux pieds, l'écrasent; mais qui, dirigés par une main sûre, arriveraient au but les premiers, et gagneraient le prix à la course. Oh ! si j 'avais seulement un peu de gloire, un peu de fortune; si je pouvais dire -.faites cela au lieu de dire : V approuvez-vous , rien ne m'arrêterait dans ma carrière, je braverais tous

les obstacles , je fianchirais tous les degrés, je serais bientôt préfet, député, pair de France, ambassadeur , ministre... Président.... Roi! »

— «En vérité, monsieur, je crois que vous deviendrez tout cela , dit Edgar, frappé de l'air impérieux du jeune homme et de son regard plein d'inspiration et de génie, et je veux d'avance me mettre en faveur auprès de vous. Moi aussi je prétends être des vôtres, et, s'il se trouvait par hasard quelques actions de votre journal à vendre, soyez assez bon pour me le faire dire; voici mon adresse.»

Le journaliste prit la carte de M. de Lorville; mais, après avoir lu son nom , il parut embarrassé et se repentit d'avoir été si confiant. Le duc de Lorville était connu de

âi8 toute la France comme un ultra imbu des préjuges les plus gothiques. Après un moment de silence: — « Pardonnez mon étonnement, monsieur, dit à Edgar le jeune écrivain; mais je ne m'attendais pas à trouver chez le fils de M. le duc de Lorville tant de sympathie pour les idées nouvelles, et... »

— «Je sais, interrompit Edgar, que les préjugés bourgeois contre la noblesse sont aussi ridicules que les nôtres.»

— « Vous convenez donc que vos préjugés sont ridicules, et qu*on peut être un homme distingué, un homme comme il faut sans avoir cinq cents ans d'aïeux?»

— Oui , reprit M. de Lorville , mais vous m'accorderez à votre tour, qu'on n'est pas toujours forcé d'être un imbécille parce qu'on les a. »

— «J'en conviens de bon cœur, reprit le jounjîiliste, et j'avoue que vous m'avez entièi'ement guéri de mes préventions contre les fils de ducs. »

— « Comme vous avez détruit les miennes contiv les journalistes , reprit M. de Lorville avec cordialité.

Alors Edgar engagea le jeune publiciste à venir déjeuner chez lui le lendemain, avec plusieurs de ses amis, et ajouta de la manière la plus gracieuse : — »Un homme tel que vous, monsieur, ne peut rester longtemps inconnu; j'aime toutes les célébrités honorables, et vous voyez que je saisies rechercher d'avance. »

Ils se quittèrent charmés l'un de l'autre ; et ce fut une chose digne de remarque que cette désharmonie entre trois hommes d'un âge raisonnable habitant la même

maison , et qui tous avaient exercé des emplois honorables, comparée à ce subit accord de deux jeunes gens, que la différence de leur fortune et de leur condition semblait devoir séparer.

M. de Lorville, qui sentait ce jeune homme au même rang que lui, commençait à croire que l'égalité était chose possible, et rêvait aux moyens, aux chances de la voir s'établir un jour partout. Ayant retrouvé le propriétaire au bas de l'escalier, il le suivit dans le jardin; et, après s'être promenés un moment , ils sortirent tous deux par une petite porte qui donnait sur une rue paisible. Edgar s'apprêtait à s'éloigner , croyant les observations de la journée terminées , lorsqu'il aperçut à quelque distance de là, un savetier dont l'échoppe modeste s'abritait, el s'appuyait sur le mur épais du jardin.

L'air de mauvaise humeur du brave homme attira son attention, et il voulut savoir pourquoi cet ouvrier d'un état si casanier , si tranquille, paraissait alors si vivement irrité, et menaçait du poing une grosse et belle fille , qu'on reconnaissait pour une marchande de fruits à son éventairc chargé de pèches et de poires. S'étant approché d'eux, il entendit ces mots :

— « Je te le dis , moi , F'ergénie , que tu ne seras pas sa femme; que je ne veux pas pour gendre d'un joueux d'orgues , d'un vagabond qui n'a pas de domicile!

que la fille d'un homme qui est en boutique ne peus être l'épouse d'un ixtrion, ^xm. paladin qui montre la lanterne magique, à qui veut, qui voudra! je te le jure, moi, vrai comme je m'appelle Grichard, vrai comme voilà une botte ! tu ne l'épou-

seras pas. « Et le savetier, enflammé d'une juste colère , et pénétré de la dignité de son état, élevait au ciel son noble ouvrage, cette belle ruine qu'il réparait, comme un auguste témoignage du serment qu'il venait de proférer.

«Ah! ceci est par trop fort, dit M. de Lorville en éclatant de rire , adieu mes beaux rêves d'égalité! qu'est-ce donc que nos grands philosophes entendent par ce mot ? comment le définir? ne serait-ce^ pas ainsi : mépriser tout ce qui est au - des sous de soi , et ne reconnaître d'égaux que ses supérieurs ?

Depuis ce jour , Edgar ne passa point devant cette maison sans se rappeler les diverses observations qu'il y avait faites. En effet, cette maison à tant d'étages, était

rcmblêinc de la société, seulement le dédain s'y distribuait au rebours ; dans le monde, il va en descendant, dans cette maison , il allait en montant , puis il redescendait aussi; car le jeune journaliste, du haut de sa mansarde et de sa philosophie, le rendait à chacun avec usure, et méprisait impartialement, dans l'orgueil de son génie, et le vieux marquis et le nouveau comte , et l'avocat et le maçon , et le savetier et tout ce qui habitait au-dessous de lui.

M. de Lorville cherchait avec soin les occasions de rencontrer Valentine; elles étaient fréquentes, madame de Clairange l'ayant engagé à venir souvent la voir, et de plus, Valentine allant presque tous les soirs chez madame de Fontvenel , à qui sa santé délicate permettait rarement de sortir.

Edgar ne manquait pas non plus les jours où sa tante recevait, et madame de Montbert , étonnée de voir son neveu tout à coup devenu si soigneux, et ne s'attribuaut pas l'honneur de l'attirer chez elle, chercha à deviner pour quelle femme il y venait si souvent.

— « Elle n'est pas encore ici, se dit-elle un soir en voyant l'air ennuyé de M. de Lorville, espérons qu'elle va venir, sans cela il m'en voudrait, et je ne le reverrais plus.»

Madame de Montbert eût été fâchée de cet abandon, d'abord parce que son neveu l'amusait, ensuite parce qu'elle était fière de lui.

Tout à coup les deux battans de la porte s'ouvrirent, et l'on annonça madame la marquise de Champléry. Le visage d'Edgar parut rayonnant de plaisir.

— «C'est elle», pensa madame de Montbert.

M. de Lorville s'éloigna aussitôt, et alla se mêler au groupe d'hommes qui causaient à l'écart, pour ne pas intimider Valentine par sa vue, dont il savait déjà toute la puissance , et pour ne pas la troubler dans ce moment si terrible pour une jeune femme, celui où elle entre seule dans un salon brillant, après y avoir été pompeusement annoncée. Madame de Champléry s'avança gracieusement et avec un air d'assurance qui surprit M. de Lorville. — «Comment, se disait -il, avec tant d'aplomb dans les manières , avec une si grande habitude du monde, une femme peut-elle être quelquefois si facile à embarrasser? » C'est que Valentine , sans arme contre l'embarras inattendu, était pleine de courage pour surmonter une difficulté prévue.

N'osant s'approcher d'elle, Edgar l'admirait en silence; jamais elle ne lui avait paru plus belle que ce soir-là. Une femme est toujours à son avantage chez une maîtresse de maison qui la protège. Madame de Montbert était pleine de bienveillance pour Valentine, et, ce qui était encore mieux, elle ne recevait pas sa belle -mère.

Mais une confiance plus douce encore embellissait aussi Valentine , une émotion joyeuse la rendait ravissante, même pour ceux qui en ignoraient la cause. Qu'était-ce donc pour celui qui lisait dans son cœur?

M. de Fontvenel aimait Edgar comme un frère , et se rappelant la grâce touchante avec laquelle il avait prévenu ses désirs dans une affaire importante, il rêvait sans cesse aux moyens de le servir dans ses projets, et

(le reconnaître lu délicatesse de ses procédés en les imitant.

Il avait vu naître l'amour d'Edgar pour madame de Champléry, et, comme il savait Valentine défiante et facile à décourager dans son espoir de plaire, il s'était appliqué à la rassurer sur les sentimens d'Edgar pour elle, et à l'exalter dans sa tendresse naissante par tous les éloges d'une amitié passionnée.

— «Il vous aime, croyez -moi , disait -il , je ne l'ai jamais vu si sérieusement attaché. D'ailleurs je le connais , vous seule pouvez lui convenir. »

Ces aveux, faits pour un autre, lui coûtaient sans doute, mais M. de Fontvenel, dans son dévouement, n'osait plus aimer la

femme que son ami avait choisie, el il se plaisait à lui faire un sacrifice digne de tous deux, en faisant taire le ressentiment de son amour -propre et les regrets de son cœur.

C'est quelques instans après cette conversation que Valentine était venue chez madame de Montbert, brillante de la plus belle des parures , l'espoir d'être aimée.

Edgar parut bientôt aussi heureux qu'elle en devinant sa pensée. Et n'est-ce pas être deux fois heureux que de devoir à son ami la tendresse de ce qu'on aime?

— Vous venez de chez madame de Fontvenel, dit Edgar en s'approchant de Valentine. Elle parut troublée à ce nom , comme s'il avait signifié : — Je sais ce qu'on vient de vous dire. » En effet, c'était un peu cela.

— Oui, je l'ai vue ce soir, répondit inu- (lauic de Champléry, et fuyant l'embarras d'une émotion , elle s'éloigna précipitamment ; et dans son trouble , elle alla s'asseoir auprès d'une de ces femmes ennuyeuses , toujours solitaires ou errantes, auxquelles on ne parle que l'hiver, lorsqu'elles vont donner un bal , et qui toute l'année restent dans un abandon désespérant.

L'amour a de singulières terreurs, de pénibles caprices; lui seul, dans ses bizarreries, pouvait inspirer à Valentine l'idée de préférer la conversation de cette femme sans esprit qu'elle connaissait à peine, qu'elle évitait toujours, à celle d'un homme charmant et qu'elle aimait. Qu'elle est étrange cette passion dont le premier mouvement est de fuir ce qu'elle cherche , et le second de regretter ce qu'elle a fui!

^^A peine Valentine eut- elle reconnu auprès de qui elle était venue se placer dans sa distraction , qu'elle comprit toute l'étendue de son imprudence. Rester toute une soirée, confinée dans un coin du salon avec une personne désagréable, c'était un avenir effrayant ; elle craignit aussi d'avoir offensé M. de Lorville en le quittant si brusquement , et elle leva les yeux sur lui pour voir s'il était fâché; mais la joie qui brillait dans les traits d'Edgar la rassura bientôt , et même elle l'irrita :

— Tous les hommes sont fats, pensa-telle; il croit, j'en suis sure, que je l'évite parce que j'ai peur de l'aimer, » et puis elle se mit à rire de son orgueil, en disant : eh bien ! s'il croit cela, nVt-il pas raison?

Tandis qu'elle se livrait à ses réflexions , \\n fashionable y M. de Salins, vint à elle.

— Quelle coquetterie, dit-il, de se retirée à l'écart, quand on est sûre d'être cherchée, pourquoi se mettre ainsi à l'ombre quand le grand jour sied bien ?

Satisfait de cette image poétique , le w jeune homme prononça ces mois de manière à être entendu de tout le monde, et l'attention se porta sur madame deChampléry. Plusieurs personnes vinrent s'asseoir auprès d'elle, il se forma un groupe d'élégans et de jeunes femmes et la conversation tantôt particulière , tantôt générale, devint très-animée.

Malgré sa beauté et son esprit, les fem-^ mes aimaient Valentine, parce qu'elle savait mieux qu'une autre faire valoir leurs avan-r tages, et elles lui pardonnaient son amabilité, parce qu'elle ajoutait à la leur.

Edgar, voyant madame de Champléry si entourée, ne voulut point s'approcher d'elle. Feignant d'être dominé par un sujet politique que l'on discutait avec chaleur, il s'appliquait à l'observer, en se rappellant les différentes impressions que lui avait fait éprouver avant de la connaître , c'est-àdire avant de l'avoir lorgnée avec attention. Quant à ce secret dont on parlait tant, se disait-il, je ne l'ai point encore découvert, peut-être n'en a-t-elle point, ou du moins si elle en a un, il ne l'occupe guère, car je ne l'ai pas encore surpris dans sa pensée.

En cet instant de grands éclats de rire partirent du groupe où était Valentine , Edgar jeta les yeux sur elle : son embarras et sa rougeur faisaient pitié.

Elle venait de dire sans le savoir un de ces

mots, une de ces plaisanteries à deux significations ; l'une simplement spirituelle , et l'autre plus que légère. Les hommes ne s'attachant qu'à celle-ci en riaient d'une manière embarrassante. Valentine, s'efforçant de faire bonne contenance, continuait à parler, et cherchait à réparer sa maladresse; mais tout ce qu'elle disait y ajoutait, ce qui arrive souvent en pareil cas; et les rires augmentaient encore. Plusieurs femmes se regardaient avec étonnement , tandis que d'autres baissaient les yeux d'un air de modestie savante et indignée.

Edgar saisit son lorgnon, et bientôt il sut la cause de tout ce trouble. Oh! que de bonheur il y avait pour lui dans cette découverte! elle îîcheva de l'enivrer. Le voilà donc , se dit-il en souriant, cet étrange secret ! » Jamais madame de Champléry ne lui avait paru plus

séduisante qu'en ce moment , parée de sa gaucherie, de son trouble, de son impatience et de sa rougeur.

Aussitôt que cette première émotion fut calmée, il s'approcha de Valentine, résolu de venir à son secours et de la tirer de l'embarras où son ignorance et sa naïveté l'avaient mise.

— Je reconnais bien là le pénétrant Lorville, dit M. de Salins, il n'a pas entendu ce qu'a dit madame, et je gage qu'il l'a compris.

— Sans doute mieux que vous ,V reprit Edgar avec une sorte de roideur, car, lorsque me fait une femme l'honneur de me parler, je ne comprends jamais que ce qu'elle a voidu dire.

♦ — Il est certain, reprit Valentine avec

empressement, que ces messieurs m'ont prêté plus d'esprit cpie je n'en voulais avoir.

La manière digne dont elle prononça ces mots, fit cesser toutes les plaisanteries ; et la conversation, grâce aux soins de M. de Lorville, ayant pris un autre cours, Valentine chercha à s'expliquer comment Edgar placé si loin d'elle , avait pu comprendre le trouble qui l'agitait, et la secourir avec tant d'à propos. Cette bonté dans un homme si malin, lui inspira une vive reconnaissance. Elle savait que M. de Lorville ne pouvait être si charitable que pour elle , et qu'il semontrait toujours impitoyable pour l'embarras des femmes qu'il n'aimait pas.

Vers la fin de la soirée, Edgar vint s'asseoir auprès de Valentine de l'air d'une personne décidée à causer long-temps.

— Permettez- vous à vos amis de vous

donner des conseils, dit-il avec un sourire involontaire.

— Oui, répondit Valentine, mais je ne permets pas à tous ceux qui ont envie de faire de la morale , de se croire de mes amis.

— N'importe , c'est un droit que j'usurpe, et je vous conseille, entre nous, de ne jamais causer avec M. de Salins.

— Pourquoi?

— Parce qu'il a plus d'esprit que vous sur certains sujets, ou du moins parce qu'il a un genre d'esprit que vous n'avez pas. Vrai, vous pouvez m'en croire , sa conversation ne vous convient nullement; il n'y a pas d'homme plus dangereux pour vous , si ce n'est moi pourtant.

— Vous, dit Valentine en souriant, et pourquoi cela?

— TJn liomme qui devine est toujours gênant ; mais rassurez-vous , les secrets que je surprends me sont aussi sacrés que ceux que l'on me confie.

— Mais encore, reprit Valentine d'une voix émue , faut-il avoir un secret pour vous craindre, et....

— De grâce, pas de fausseté vulgaire, interrompit Edgar, ne cherchez pas à me tromper, cela serait inutile, et ne combattez pas ce pouvoir de pénétration que vous m'avez rendu si cher. Si vous saviez comme toutes vos pensées vous embellissent, combien elles dédommagent quelquefois de vos paroles et vous rendent aimable, vous pardonneriez à celui qui les devine.

■ — Ainsi, reprit Valentine cherchant à vaincre son agitation, vous croyez que j'ai un secret.

— Oui, répondit Edgar avec une sorte d'embarras.

— Et vous croyez l'avoir deviné?

— Oui.... ah! n'en rougissez pas.

Les regards de M. de Lorville étaient si pleins de tendresse en disant ces mots que Valentine fut trompée sur leur signification.

— ■ Il a deviné que je l'aime , se dit-elle , et il pense que c'est là mon secret.

Ils causèrent ainsi, pendant quelques instans, en poursuivant chacun une idée différente; mais, comme dans le fond, leur émotion était la même, ils s'entendaient sans se comprendre. Valentine aurait bien voulu punir Edgar de la trop prompte confiance qu'il avait de lui plaire; mais il paraissait si heureux de cette assurance qu'il n'y avait pas moyen de la lui reprocher.

Cette soirée décida du sort de M. de Lor-

ville. Valentine venait d'acquérir en un moment plus de droits à sa tendresse, que ne lui en auraient assuré des années de dévouement et de sacrifices.

Les imaginations poétiques trouvent des trésors dans une idée ; les cœurs exaltés ne sont quelquefois épris que des circonstances, et une femme laide, dans une situation romanesque , leur inspire souvent plus d'amour qu'une beauté ravissante, dans une situation vulgaire.

XVIIÏ.

Edgar, préoccupé, ravi, ne songeait plus qu' à se rappeler les événemens qui expliquaient la situation de madame de Champléry. Il comprenait alors la cause de ce subit embarras qu'on remarquait dans ses manières, et qui souvent lui avait paru suspect. Il sut pourquoi la conversation de Va-

2M lentine était si vive, si enjouée avec les personnes dont le bon goût la rassurait , et devenait au contraire si froide et si guindée avec celles dont le mauvais ton était redoutable. Il se souvenait de plusieurs mots équivoques dits par elle , qui l'avaient choqué, et qu'aujourd'hui il justifiait si facilement. A ses yeux maintenant tous les défauts de madame de Champléry étaient des grâces nouvelles qu'il chérissait comme des preuves de sa candeur

Cette fois se disait-il, je suis récompensé de ma tendresse; je n'ai pas été puni d'oser deviner. Je méritais à la fin une découverte heureuse, j'avais jusqu'alors si mal choisi: le secret de mademoiselle d'Armilly était son ambition; celui de Stéphanie, son amour pour un autre, mais celui de Yalentine!!! O mystère charmant!.... Comment se dou-

ter aussi qu'une femme se donne tant de peine pour cacher son innocence !

Valentine n'avait que dix-sept ans, lors de son mariage qui se décida promptement et d'une manière singulière.

Un matin Valentine était seule et pleurait dans l'ancien appartement de sa mère. On vint l'avertir que M. de Champléry désirait lui parler, et l'attendait dans le salon pour lui dire adieu. Elle courut à lui avec empressement.

— • Vous partez , dit - elle d'une voix émue; que vais-je devenir? Personne ici ne m'aime , et ne me comprend que vous.

• — Vraiment? dit M. de Champléry, qu'elle est gentille! personne ne vous aime, ditesvous, est-ce possible? Je croyais votre bellemère si bonne et si bien pour vous.

-^-Oh! çlle est très-bonne, reprit Valentineavec tristesse, je ne me plains pas d'elle, mais vous devinez... Ce n'est plus la même chose

— -Sans doute, j'entends, interrompit M. de Champléry, voyant les larmes de Valentine prêtes à couler; mais votre père?

— Oh! depuis qu'il s'est remarié, mon père ne me voit plus avec plaisir; il m'en veut de pleurer ma mère si long-temps , mes regrets l'offensent, il m'évite parce que je suis triste et je vois bien qu'il ne m'aime plus. Si vous savez combien je souffre dans cette maison , dans cette chambre où mourut ma mère, et que je vois habit'^e par une autre; dans ces lieux remplis pour moi de souvenirs doux et déchirans!... Ah! jelesens, si je reste ici plus long-temps, j'y mourrai.

M. de Champléry regardant Valentine, fut frappé de l'altération de ses traits. Depuis quelque temps sa langueur augmentait d'une manière inquiétante, et il craignait pour cette jeune fille, l'effet d'une si longue douleur. Gomme il la contemplait avec tristesse :

— Vous le voyez, dit -elle, c'est à vous seul que j'ose me plaindre, à vous seul que je puis parler de ma mère que vous aimiez tant, et vous me quittez ! Où donc allez-vous ?

— En Italie, les médecins m'y envoient.

— Comment, reprit Valentine, vous seriez malade, vous qui êtes toujours si joyeux?

— Enfant, dit M. de Champléry avec un sourire triste, l'insouciance est une vertu quand il n'y a plus d'espoir, c'est ce que j'appelle la vraie philosophie j mais il ne

s'agit pas de moi , pauvre Valentine ! Est-il vrai que vous soyez si malheureuse !

— Oh! oui^ dit-elle en sanglottant, je suis bien malheureuse ! tout vaudrait mieux pour moi que cette vie de regrets et d'isolement, que cette demeure de ma mère d'où l'on veut chasser son souvenir, que ce tombeau où l'on m'enferme en me disant : Oubliez-la!

Ému du désespoir de Valentine, M. de Champléry réfléchissait au moyen de l'arracher à cette existence si affreuse pour elle; il resta quelques momens immobile, et comme dominé par une idée dont il combinait toutes les chances. Tout à coup son visage s'anima, sa résolution était prise, une pensée dont il semblait fier venait de se fixer dans son esprit. L'espoir d'une noble action

qui réparerait les folies de sa jeunesse, souriait à son imagination. La certitude d'inspirer à Valentine une reconnaissance et une estime sans bornes, le bonheur d'usurper par l'élévation de son sacrifice, la première exaltation de ce jeune cœur avant l'amour ; l'orgueil enfin d'être la providence d'une femme distinguée, dont il pressentait la brillante destinée, le décidèrent à lui consacrer sa vie, ou du moins le peu de temps qui lui restait à vivre.

M. de Champléry qui avait fait toutes les campagnes de l'empire , par suite de ses blessures , était atteint d'une maladie mortelle qui ne lui laissait aucune espérance de guérir. La mort qu'il avait tant de fois bravée, comme soldat sur le champ de bataille, ne l'effrayait pas plus alors qu'autrefois ; et la connaissance de son état dés-

espéré, n'avait rien changé à son humeur; il avait peut-être même un peu phis de gaîté, car l'avenir ne l'inquiétait plus. La certitude d'une mort prochaine lui paraissait presque douce en ce moment, où elle lui offrait la chance d'un sacrifice généreux qui assurait le bonheur d'une autre ; le souvenir de la mère<le Valentine l'encourageait encore dans un projet que sa tendresse eût approuvé , et M. de Champléry sentait qu'en les dévouant au bonheur avenir de la fille de sa meilleure amie, ses derniers momens seraient sans amertume.

« En épousant Valentine, se disait-il, je la rendrai indépendante de sa belle-mère, et bientôt ma mort la laissera tout-à-fait libre d'aimer et de choisir. Je la chérirai comme un père; je n'irai pas, vieillard égoïste et ridicule, parler d'amour à ime jeune fille.

dont les beaux rêves sont si respectables , les chimères si imposantes; je la laisserai pure à celui qu'elle doit aimer un jour, et lorsque après ma mort, un amour digne d'elle assulera son bonheur, elle me nommera avec respect à son jeune époux; alors elle comprendra la noblesse de mon sacrifice , et elle bénira dans sa reconnaissance, la mémoire de son vieil ami. Ce sera la première fois, pensait-il en souriant, qu'une jeune veuve se remariera, sans chasser l'importun souvenir de son premier mari. »

Valentine consentit sans peineàce projet qui la délivrait de ses chagrins présens, et elle accepta avec reconnaissance un sacrifice dont elle ne comprenait pas toute l'étendue, et qu'elle seule avait pu inspirer. Les personnes douées d'un esprit élevé, exercent à leur insu, une influence mystérieuse

sur ce qui les entoure. Elles jettent, pour ainsi dire, un parfum de poésie dans l'atmosphère qu'elle respire, et dont on s'enivre avec elles. Il est des sentimens mesquins qu'on n'ose pas leur exprimer; des actions vulgaires qu'il ne vient jamais à l'idée de leur proposer. Un caractère noble est une dignité qu'on encense malgré soi. Pour les âmes d'élite, on choisit ce qu'il y a de plus grand, de plus beau, comme on présente aux princes les mets les plus délicats; on se change pour elles , on revêt les qualités qu'elles estiment, on se grandit pour les atteindre; et l'on est surpris de concevoir auprès d'elles des idées et des projets entièrement opposés à sa nature.

Le monde s'étonna de ce mariage, mais voyant M. de Ghampléry joyeux , plein de soins pour sa jeune femme, on ne devina

pas le peu de bonheur qu'il en attendait. Valentine et son mari passèrent une année en Italie; après quoi M. de Champléry sentant son heure approcher, désira retourner dans ses chères montagnes de l'Auvergne pour y mourir.

Ce fut une position difficile pour une veuve de dix-neuf ans que de se trouver lancée dans le grand monde avec toute la liberté d'une femme et toute l'ignorance d'une jeune fille. Avec son esprit et son bon goût, Valentine s'en serait tirée facilement, sans la crainte où elle était de voir son secret pénétré par sa belle-mère. Elle redoutait le parti romanesque que la minauderie de madame de Clairange tirerait d'une situation si singulière, et pour éviter le ridicule que ses élégies jetteraient sur son innocence, elle tombait dans le défaut contraire, et af-

2S4 fectait quelquefois de paraître comprendre ce qu'elle ignorait complètement.

Ainsi tous les défauts de Valentine venaient de cette femme prétentieuse et agitante , dont la vue seule suffisait pour dénaturer son caractère. La douceur monotone de madame de Clairange lui était si insupportable qu'elle se faisait brusque et impatiente pour éviter de lui ressembler ; l'aspect continuel d'une sensibilité de comédie lui faisait affecter une indifférence coupable pour tout ce qui aurait dû l'émouvoir. Elle devenait ainsi hyppocrite à l'envers, et elle s'étudiait à cacher ses bons sentimens avec la même fausseté que l'on met à dissimuler ceux dont il faut rougir.

Combien un tel caractère devait plaire à M. de Lorville ; quel charme il devait avoir

pour celui qui savait le deviner! Edgar le sentit alors, nulle autre femme ne pouvait lui convenir davantage.

• Les hommes d'un esprit fin et délicat sont plus difficiles à fixer que les autres. Les femmes fausses les désenchantent, les femmes naïves et qui ne cachent rien de ce qu'elles éprouvent , les ennuient. Il faut à leur pénétration quelque chose à deviner , un caractère loyal que des circonstances ont compliqué, un mystère sans cesse renaissant , mais qu'un sentiment pur et généreux explique toujours.

Edgar, enivré d'espoir et plein de reconnaissance pour son talisman , l'employait à deviner les voeux, les désirs de Valentine et à les accomplir avant qu'elle eût pensé à les exprimer.

Si l'on proposait une partie de plaisir, qu'il savait devoir l'ennuyer, et qu'elle aurait acceptée par complaisance , il en reje-

tait l'idée avec empressement. Le spectacle où elle devait s'amuser, était toujours celui où il offrait d'aller , et madame de Champléry s'étonnait à tous les instans de la conformité de leurs goûts.

Il arrivait souvent à Valentine de refuser par délicatesse un plaisir qu'on lui offrait, et dont elle craignait de priver quelqu'un. Un jour qu'elle persistait à refuser une place à l'Opéra dans la loge de madame de Fontvenel, Edgar s'amusa à l'observer pour connaître la cause de son obstination : — Non , merci mille fois , disait-elle, vous savez que je déteste les premières représentations , la musique est en général mal exécutée , les acteurs ne savent pas leurs rôles , et puis il y a toujours deux intérêts, celui de la pièce, et celui du succès, et moi, je n'en sais suivre qu'un à la fois : j'ai l'esprit très-exclusif.

— C'est toujours cela , dit Edgar , et il se mit à rire de la pensée de Valentine, qui était; — Je ne veux pas accepter cette place, on me forcerait à me mettre sur le devant de la loge, madame de Fontvenel ne verrait rien, et se générait pour moi ; c'est dommage pourtant, j'aurais aimé à voir le Philtre et à entendre cette musique que l'on dit si jolie. »

Edgar sortit aussitôt; il courut à l'Opéra, à force d'intrigue il parvint à se faire louer une loge déjà promise , et le lendemain Valentine reçut de madame de Montbert le billet suivant :

« Mon neveu m'apporte une loge à l'Opéra, pour la première représentation du Philtre, en me disant que vous avez envie d'y aller. Il sait me flatter en me donnant l'occasion de vous faire plaisir. Cependant

croyez, chère Valentine, que je ne suis pas aussi vieille tante que je veux bien le paraître , ou plutôt je trouve que je ne le suis pas encore assez. »

Ce billet embrouillé à dessein fit rêver Valentine. Le soir, en voyant Edgar à l'Opéra , elle éprouva un de ses accès d'embarras qui la rendaient si malheureuse. M. de Lor ville se plut à y ajouter.

— -Vous voyez, dit-il, que j'aime à punir la mauvaise foi , même quand un bon sentiment l'inspire : ainsi prenez garde à vous.

Madame de Champléry déconcertée ne lui répondit que par un sourire : le moyen de se fâcher contre la malice qui cherche à plaire ?

Une autre fois, M. de Lorville exauçait les vœux de Valentine , sans qu'elle les eût

iiidiqués pur rien, pas même en exprimant ie contraire.

Elle venait d'admirer les nouveaux ta«bleaux qui ornent le Musée cette année, et se rappelant une des charmantes vues de Napîes, peintes par Smargiassi, elle se promettait d'acquérir ce tableau, dont le prix encore modeste l'autorisait dans ce caprice. Les tableaux de Smargiassi, pensait-elle, vaudront le double dans deux ans, et les acheter dans ce moment, c'est, en vérité, faire une bonne affaire. » C'est ainsi qu'une femme raisonnable trouve toujours un prétexte sensé pour se permettre une fantaisie. Comme elle songeait à ce projet, sa calèche fut arrêtée au coin d'une rue par un embar^ ras de voitures, elle leva la tête et aperçut à quelque distance un jeune homme qui la Jorgnait : c'était M. de Lorville ; et le lendcr

main, quand Valentine revint de la messe, elle fut bien surprise de trouver en rentrant chez elle, le tableau qu'elle avait tant admiré la veille et dont elle rêvait l'acquisition.

— Qui donc a envoyé ce tableau , demanda-t-elle aussitôt.

— Madame, c'est un commissionnaire qui l'a apporté, sans dire de quelle part.

— Il n'avait point de lettre ?

— 'Non , madame, seulement il m'a remis ce papier où se trouve l'adresse de madame, pour prouver qu'il ne se trompait pas.

Valentine lut cette adresse ; l'écriture en était élégante, mais elle lui était inconime. Elle resta long -temps immobile devant ce beau paysage, qui lui rappelait un des sites ^e l'Italie qu'elle préférait ; puis elle se mit

à réfléchir, à rêver, et à se demander com*f nient il était là. M. de Fontvenel la surprit dans cette contemplation.

— Que vous avez eu raison d'acheter ce paysage, dit -il; je l'ai remarqué comme vous, il est enchanteur!

— N'est-ce pas, reprit Valentine, avec distraction : mais faisant un effort sur ellemême , et lui montrant l'adresse qu'elle tenait :

— Dites -moi, connaissez -vous cette écriture ?

— Oui, sans doute : c'est celle d'Edgar; pourquoi rougir ainsi ? c'est donc lui qui vous a envoyé ce tableau ?

— Je ne sais, reprit Valentine avec em* barras : il me plaisait extrêmement; j'avais

le projet de Tacheter, mais je n'en ai encore parlé à personne, et je ne puis concevoir....

— Ah! vous connaissez bien Edgar, interrompit M. de Fontvenel, il aura deviné tout cela; c'est un homme étonnant ! Savez-vous ce qu'il a fait pour moi ?

— Non.

Alors M. de Fontvenel raconta comment Edgar lui avait donné les cinquante mille francs qu'il venait lui emprunter, avant qu'il eût eu le temps d'en faire la demande. — J'avais expliqué cette singulière aventure en pensant qu'Edgar avait été prévenu de mon inquiétude par mon vieux valet de chanibre, qui, me voyant au désespoir, serait allé à mon insu demander secours à mon ami , en le priant de cacher cette démarche. Tout cela me paraissait naturel, mais je vois

depuis quelque temps ce pliénomène de pénétration se renouveler si souvent , que je me perds dans mes conjectures. Il faut, en vérité , que ce rusé Lorville ait un talisman , ou des espions dans tout Paris , pour savoir ainsi ce qu'on y pense; y a-t-il long-temps que vous ne l'avez vu ?

— Je l'ai rencontré hier, répondit Val entine , peut - être était-il comme nous au salon, et a-t-il remarqué à quel point j'admirais ce tableau.

— N'importe, reprit M. de Fontvenel, vous ne m'ôterez pas de l'idée que ceci cache quelque chose d'extraordinaire.

— Mais, j'ai des scrupules, je l'avoue, dit madame de Champléry ; bien que M. de Lorville soit le fils d'un ami de ma mère, je ne

SGG

le connais pas assez peut-être pour ac-^ cepter....

— Ah! gardez-vous d'attacher de l'importance à une chose si simple , et ne l'affligez pas par un refus, il en serait si malheureux !

Vous croyez? dit Valentine en souriant.

Touchée de cette aimable attention , madame de Champlëry présuma que M, de Lorville viendrait le jour même chez sa belle-mère, pour savoir comment elle avait été accueillie.

Madame de Clairange attendait ce soir-là beaucoup de monde, et Valentine se rendit chez elle de bonne heure , mise avec re*.

2GÎÎ

cherche , gracieuse comme une femme satisfaite de sa parure , et animée de cette coquetterie confiante qui rend toujours bienveillante et joUe. Peu de personnes étaient arrivées lorsqu'elle entra chez sa belle-mère, qui s'écria aussitôt qu'elle l'ap-perçut : — Âh Valentine ! que je vous attends avec impatience 1 Je compte sur vous, ma chère, pour faire les honneurs de mon salon , car il faut absolument que je vous quitte. Je cours à l'instant chez ce pauvre M. Laréal qui s'est cassé la jambe ce matin ; son cabriolet a été accroché par un Omnibus , d'une si affreuse manière , qu'il a failli être tué avec son cheval et son domestique ; vous direz cela ma petite , à tous ceux qui remarqueront mon absence.

— Mais tout le monde la remarqîiera chez vous , Madame ! dit Valentine , en s'ef-

2ca

forçant de ne pas sourire, et surprisé de l'empressement de sa belle-mère à aller donner ses soins à une personne qu'elle connaissait à peine. Elle voidut lui en faire l'observation et dire quelques mots pour la retenir, mais voyant que madame de Clairange , décidée à sa bonne action , s'éloignait sans l'écouter, elle se résigna à jouer le rôle de maîtresse de maison , et se prépara patiemment à l'ennui d'expliquer à deux cents personnes, l'une après l'autre, pourquoi madame de Clairange, qui les avait invitées, n'était pas chez elle ce jour-là.

Valentine sentait d'ailleurs que sa bellemère devait regarder comme une bonne fortune cette occasion éclatante de faire briller sa charité ; en effet , n'était-ce pas une merveilleuse idée de madame de Clairange, d'avoir réuni chez elle les gens les

plus distingués de Paris pour leur apprendre à tous , d'un seul coup , qu'elle était dévouée et bienfaisante, et qu'elle sacrifiait les plaisirs du monde à la douceur de soulager les malheureux.

Au commencement de la soirée, madame de Champléry raconta, avec assez

d'exactitude aux dix premières personnes qui la questionnèrent , comment madame de Clairange avait été forcée de se rendre chez un de ses amis qui s'était cassé la jambe, et l'histoire du cabriolet, du cheval, de \ Omnibus, enfin tout ce qu'elle était convenue dédire. Mais elle n'avait pas prévu les nombreuses questions qu'un tel événement devait lui attirer.

— Eh quel est donc ce malheureux ami, lui demandait-on avec inquiétude ?

— C'est M. Laréal.

— M. Laroal, dites-vous? Ali!... Je ne le connais pas. C'est un de ses parens peutêtre?....

— Non , répondait Valentine , avec embarras, c'est c'est un Monsieur qui

s'est cassé la jambe ; puis elle passait vite à une autre personne pour ne pas éclater de rire; celle-ci lui disait aussitôt. — Madame de Clairange serait-elle souffrante ? je ne l'aperçois pas ici.

— Non, madame, elle se porte bien , mais elle est en ce moment chez un de ses amis malade.

— Ah mon dieu ! malade dangereusement?

— Non pas , j'espère, mais c'est un acci-

dent.. .. une chute ; son cabriolet a versé et.... il s'est cassé la jambe.

— Qui s'est cassé la jambe? Cet e'tourdl de Guersey, je le parie, s'écrie M. de Fontvenel; il a la manie d'avoir des chevaux si vifs , si indomptables que cela ne m'étonne pas.

Et M. de Guersey qui était dans l'autre salon vint lui-même rassurer ceux qui déploraient son imprudence.

Tout le monde voulut savoir pour qui madame de Clairange s'était si généreusement dévouée, et la pauvre Valentine fut encore obligée d'articuler le nom de ce M. Laréal que personne ne connaissait. Enfin, lasse de répéter sans cesse l'aventure de l'inconnu qui s'était cassé la jambe , elle se détermina à répondre que sa belle-mère allait rentrer ; quant à ceux qui ne s'adres-

saient point à elle, persuadés qu'ils allaient trouver la maîtresse de la maison dans la chambre voisine, elle les laissait errer de salon en salon sans les troubler dans leurs recherches.

Mais bientôt chacun ayant accompli sa politesse en s'informant des nouvelles de madame de Clairange, oublia qu'il ne l'avait point vue; Valentine elle-même perdit le souvenir de cet accident, et se livra entièrement au devoir gracieux d'accueillir tout le monde avec bienveillance, de parler à chacun de ses intérêts, et d'animer par son esprit et la prévenance de ses manières, une réunion de jolies femmes et d'hommes remarquables par leurs talens et leur célébrité. Les conversations étaient brillantes ; on s'amusait. Valentine qui n'était jamais aimable en présence de sa belle-

mère ne la regrettait nullement pour sa part. Elle sentait tous les avantages que lui donnait cette liberté' ; et , fière de la bonne grâce avec laquelle elle s'acquittait de son rôle , elle attendait avec impatience l'arrivée de M. de Lorville pour paraître à ses yeux dans toute sa valeur.

Elle était bien un peu confuse d'avoir à lui parler de l'envoi de ce charmant tableau ; mais elle avait tant de choses à lui dire, tant de questions à lui adresser pour tâcher d'apprendre comment il était parvenu à découvrir qu'elle le désirait, que dans sa joie et sa curiosité elle espérait se tirer facilement d'une difficulté si grande.

Si M. de Lorville fût arrivé en ce moment , il aurait été ravi de tout ce qu'elle lui eût dit d'affectueux dans sa reconnaissance. Malheureusement pour Valentine il vint

trop tard; et, circonstance encore plus fâcheuse, ce fut madame de Clairange qui l'amena; elle l'avait rencontré au moment où elle rentrait.

— Le voilà! le voilà, s'écria-t-elle en s'adressant à sa belle-fille; dites -lui combien vous êtes heureuse de son aimable souvenir. Que ce tableau est enchanteur, et que c'est gracieux à vous d'avoir deviné que Valentine l'avait choisi ! vous ne sauriez vous imaginer tout le plaisir qu'il lui a fait. Elle en pleurait de joie quand je suis arrivée chez elle; je l'ai trouvée en comtemplation devant ce souvenir. En vérité , ajouta-t-elle en regardant Edgar d'un air fin , vous êtes un homme bien séduisant; et je ne m'étonne plus si l'on pense à vous....

Cette déclaration faite tout haut par la belle-mère , déplut tellement à Valentine

qu'elle l'interrompit sèchement, et dit du ton le plus dédaigneux : — Ce paysage est charmant , je l'ai beaucoup admiré ; mais je

ne croyais pas que ce fût Monsieur et

elle désignait Edgar. — Qui l'eût choisi, acheva M. de Lorville, vivement impatienté à son tour, de voir cette attention mystérieuse devenir une chose publique , et vous aviez raison, madame, ajouta-t-il, je ne méritais pas l'honneur d'être soupçonné.

Malgré l'accent de dépit avec lequel il prononça ces mots, il avait si bien l'air de dire la vérité que Valentine finit par croire que M. de Fontvenel s'était trompé , en reconnaissant l'écriture d'Edgar sur l'adresse qui accompagnait le tableau; et qu'enfin un autre que M. de Lorville le lui avait envoyé. Le désappointement que lui causait cette idée la jeta dans une tristesse qu'elle ne put

cacher. Edgar, lui-même, était mécontent de voir que madame de Champléry ne le soupçonnait plus d'avoir pensé à elle , et de s'être vu contraint , par le bavardage de sa belle-mère, à la tromper. Quoiqu'ils fussent fort innocens de cet ennui , tous deux s'en punirent mutuellement. Edgar devint maussade, et Valentineprit avec lui un ton d'ironie froide dont il fut blessé. Ainsi ce tableau offert avec tant de grâce, cette attention ingénieuse qui aurait du les rapprocher, servit au contraire à les brouiller.

M. Narvaux, toujours empressé de desservir Edgar, se plut à augmenter le dépit de Valentine.

— Vous voilà bien désappointée, dit -il avec malice, vous espériez que cette galanterie était de M. de Lorville. Il est naturel d'attribuer ce qui nous cause tant de plaisir

à qui sait nous plaire! » et voyant que madame de Champléry affectait de ne pas l'entendre : au surplus, ajouta-t-il, quand on fait aussi bien les honneurs d'une fête, on se doit d'avoir cent mille livres de rentes; et puis vous seriez une si jolie duchesse! C'est dommage qu'Edgar ait le mariage en horreur.

— - Pas plus que moi , reprit Yalentine , forcée à la fin de répondre à cette lourde méchanceté.

— Qui parle mariage? demanda quelqu'un.

— Nous en médisons, répondit M. Narvaux. Madame ne comprend pas qu'une veuve se remarie.

— Mais si elle aime ? dit à son tour M. de Lorville en se rapprochant d'eux.

— Il faudrait aimer à en perdre la tête ,

répondit madame de Champléry, et encore rien n'excuserait le sacrifice. M — Yalentinedit ces mots d'un ton si calme et avec une conviction si profonde, que M. de Lorville crut sérieusement à sa répugnance pour un second lien ; il s'étonnait de l'entendre causer d'une manière si naturelle sur un sujet qui aurait dû l'embarrasser, Edgar ne savait pas encore jusqu'à quel point l'orgueil peut paralyser le cœur le plus sensible. Valentine était sincère alors dans l'éloignement qu'elle témoignait pour un second mariage, dans la froideur qu'elle montrait à M. de Lorville ; il n'était plus pour elle cet homme aimable , empressé de lui plaire, dont la conversation avait pour elle tant de charmes, et qu'elle préférait à tous , parce qu'il répondait à sa pensée , sans qu'elle eût l'embarras de l'exprimer; ce n'était plus qu'un héritier qu'on la soupçonnait de vouloir séduire par am-

bition, et pour être un jour duchesse. Sa coquetterie pour lui était déflorée; ce n'était plus comme autrefois par crainte de l'aimer qu'elle le fuyait, c'était avec sincérité , comme on évite un entretien pénible, un ami qu'on ne voit plus qu'avec contrainte et dont la présence cause plus de gêne que de plaisir.

Edgar remarqua bientôt ce changement y et comme la vérité a une puissance à laquelle on n'échappe point , il sentit tout ce qu'il avait perdu dans le cœur de madame de Champléry,. et s'en affligea profondément. Triste et découragé , il comparait les manières froides et simplement polies , l'air calme et sérieux de Valentine avec cette voix émue , cette gaieté pleine d'agitation ^ cette coquetterie pleine de tendresse , qu'autrefois il remarquait en elle ; et dans l'excès

de sa tristesse il oublia le talisman qui pouvait lui dévoiler la cause de cette cruelle différence et peut-être le consoler.

Ainsi Edgar ne songeait plus au merveilleux de sa vie ; la réalité dans toute son amertume le dominait. Valentine n'éprouvait plus aucun plaisir à être près de lui, cela était visible, il le sentait, il en souffrait, et comment pouvait -il imaginer que ce changement qui le rendait si malheureux pût s'expliquer d'une manière favorable?

M. Narvaux le voyant sombre et rêvant à l'écart , le faisait remarquer à madame de Champléry, — Savez -vous bien, disait-il, qu'il joue à merveille le sentiment? En vérité cela ferait illusion.

Alors Valentine jetta les yeux sur Edgar et fut frappée de sa pâleur. — N'est-ce pas, continua M. Narvaux, si je ne le connaissais

pas si bien je pourrais m'y tromper. Au reste, cette attitude de désespoir est fort convenable après la manière dont vous l'avez traité aujourd'hui. »

A ces mots, Valentine sourit de dédain, et M. de Lorville, ayant observé de loin ce sourire, voulut savoir ce qu'avait dit M. Narvaux pour l'exciter. Enfin il se ressouvint de son lorgnon , et l'appela à son aide : voilà ce que pensait M. Narvaux.

« Eh mais ! je crois qu'il l'aime sérieusement , il serait capable de l'épouser : il faut empêcher cela. »

Voilà ce que se disait Valentine :

— Quel dommage que M. de Lorville soit si riche et qu'on ne puisse l'aimer sans paraître ambitieuse.... ; il serait si doux de passer sa vie auprès de lui dans la retraite !

Toute la conduite de madame de Champléry pendant cette soirée, fut alors expliquée. Edgar devina ce que son perfide ami avait pu dire pour révolter la fierté de Valentine et glacer son cœur; et subitement soulagé de sa peine, il reprit un air joyeux dont chacun s'étonna. Madame de Champléry surtout en fut blessée ; elle n'avait rien dit pour faire naître cette gaîté soudaine; elle avait droit de s'en offenser. Une femme ne pardonne jamais à celui qu'elle aime la joie qu'elle ne cause pas.

Ayant pénétré le sentiment d'orgueil qui éloignait de lui Valentine, Edgar comprit que ses soins pour elle seraient désormais inutiles, que les témoignages de sa tendresse seraient mal reçus; et il forma l'étrange projet d'engager madame de Champléry malgré elle, de la contraindre à un mariage que sa

fierté lui faisait refuser, mais que dans le fond de son cœur elle désirait, sans se l'avouer à elle-même. Elle déteste l'embarras, pensait-il : eh bien ! je lui éviterai celui d'un aveu pénible. A quoi me servirait ce talisman , si ce n'était à prouver à une femme qu'on ne croit pas tout ce qu'elle dit , et à faire son bonheur malgré elle?

Tout occupée de son nouveau projet, il s'éloigna en souriant, sans parlera madame de Champléry , et la laissa indignée de cette bonne humeur subite qui succédait à une tristesse si fastueuse.

Cette soirée commencée d'une manière brillante, finit languissamment pour Valentine : elle ne se croyait plus aimée, tout l'ennuyait. Mais de retour chez elle, en retrouvant le tableau qui lui rappelait toutes ses espérances, les impressions de la ma-

tinée se réveillèrent; ses croyances reparurent; elle examina de nouveau l'adresse , et l'émotion qu'elle éprouva à la vue de cette écriture , lui prouva que c'était celle de M. de Lorville.

— Il a bien fait de nier qu'il me l'eût envoyé, pensa -t -elle, devant tout ce monde que les exclamations de ma belle -mère avaient attiré. Mais c'était lui , je n'en doute plus! » Le sourire même qui l'avait offensée lui parut alors tout naturel. Peut-être , se disait-elle , il présume que M. Narvaux s'est attribué l'honneur de cette prévenance qu'il appelle si élégamment une galanterie ;y> et riant à son tour de cette idée , elle se promit d'en parler le lendemain à Edgar, et de lui prouver qu'elle n'avait pas été dupe de son mensonge.

Seule avec son amour, elle ne songea

plus à l'interprétation d'intérêt que le monde pouvait lui donner; car le cœur, livré à luimême , a bien vite oublié toutes ces ambitions , toutes ces vanités de la vie , inutiles dans un beau rêve.

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