‹ Le lotus de la bonne loiChapitre 160 sur 283 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Après l'invocation à tous les Buddhas et Bôdhisattvas , on lit une stance qui n'appartient certainement pas au Saddharma pundarika même , et qu'on doit mettre sur le compte de quelque ancien copiste. Cependant, comme elle se trouve dans les quatre manuscrits que j'ai eus entre les mains, je n'ai pas cru devoir l'omettre. Je la donne ici telle que la comparaison des manuscrits me permet de la corriger ; les lecteurs qui auront la curiosité de recourir au manuscrit de la Société asiatique, base première de ma traduction, reconnaîtront sans peine les fautes de ce manuscrit.

Ce distique peut se traduire ainsi : " J'exposerai le Saddharma pundarika (le lotus blanc " de la bonne loi) , ce roi des Sûtras Vâipulyas, qui est l'enseignement, la communication « et la règle de la vérité suprême , et la grande voie de la réalité. » Il nous apprend à quelle catégorie des écritures buddhiques appartient cet ouvrage ; c'est à celle que l'on nomme les Sûtras Vâipalyas, ou Sûtras de développement. J'ai amplement expliqué ailleurs ce qu'il fallait entendre par ce terme de Sûira développé^. La définition que la stance précitée donne de notre Sûtra est surabondamment justifiée par la forme même sous laquelle il nous est parvenu , forme qui est celle des Sûtras les plus étendus , c'est-àdire de ceux qui sont composés de deux rédactions , l'une en prose et l'autre en vers. Quant au titre même du livre, que j'ai traduit par le Lotus de la bonne loi, on pourrait encore le reproduire de cette manière : le Lotus hlanc de la loi des gens de bien. En effet, pundarika signifie, d'après VAmarakocha, lotus blanc ^, et saddharmah se traduirait très-exactement par satâm dharmah , « la loi des hommes vertueux. » La version que j'ai adoptée me paraît cependant préférable en ce qu'elle est plus simple. Elle s'accorde d'ailleurs avec celle que mon savant confrère M. Stan. Julien propose pour le titre de la version chinoise du Saddharma pundarika, dans la grande liste d'ouvrages buddhiques chinois qu'il vient d'insérer au Journal asiatique ^. Le titre de Saddharma donné à la loi de Çâkyamuni est certainement ancien dans le Buddhisme; et l'on verra dans un des paragraphes du n° X de Y Appendice, qui est relatif à la valeur du mot anyatra, que le terme de saddharma se trouve déjà dans les anciennes inscriptions buddhiques de Piyadasi.

Voici ce que j'ai entendu.'] Cette formule caractérise avec précision les ouvrages de la

' Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, 1. 1 , - Amarakocha, 1. 1 , c. ii , sect. 3 , p. 65 , éd. Lois,

p. 62 et 63. ^ Journal asiatique, iv° série, t. XIV, p. SSy.

coilection buddhique du Népal auxquels on attribue une autorité canonique. Elle se retrouve également sous la forme de êvam mê satam, au commencement de tous les Suttas pâlis de Ceylan que j'ai pu examiner jusqu'ici. C'est, comme je l'ai remarqué ailleurs, le lien par lequel les livres qui font autorité chez les Buddhistes se rattachent au personnage inspiré, fondateur. du Buddhisme, qui, selon le témoignage des textes et en particulier de ceux de Ceylan, passe pour n'avoir rien écrit, mais pour avoir toujours communiqué sa doctrine par la voie de l'enseignement oral ^ Au reste, en traduisant ce début , Evam maya çrutam êkasmin samayê, j'ai rejeté les mots êkasmin samayê au commencement de la phrase suivante, et je les ai séparés de la formule, « Il a été ainsi en- « tendu par moi. » Il se pourrait faire que j'aie eu tort de détacher ces deux derniers mots, et qu'il fallût les laisser unis aux précédents, de cette manière : « Voici ce que j'ai entendu « un jour, n C'est du moins de cette façon que I. J. Schmidt rend l'interprétation tibétaine de cette formule sanscrite^, et M. Foucaux en fait autant au début de sa traduction du Lalita vistara tibétain ^. Une observation semble venir à l'appui de cette version , c'est que si on supprime la formule complète, y compris les mots êkasmin samayê, on a le commencement d'un Avadâna, classe de livres qui, comme je l'ai dit autre part, ne ditTère guère de celle des Sutras que par l'absence de la formule, "Il a été ainsi en- " tendu par moi*. » Or si c'est là, ainsi que je le pense, un caractère fondamental, quoique extérieur pour la distinction de ces deux espèces de livres , ne peut-on pas dire que les mots êkasmin samayê ne se trouvant pas en tête des Avadânas, appartiennent forcément à la formule êvam mayâ çrutam? Cette disposition des ternies du texte est moins conforme aux règles du placement des mots en sanscrit que celle que j'ai suivie dans ma traduction ; mais une considération de ce genre n'est que de peu de valeur, maintenant que nous savons à quelle distance des compositions classiques de la littérature brahmanique doivent se placer les livres religieux des Buddhistes du Nord. Si l'on préfère cette seconde interprétation , on traduira de la manière suivante le début du Saddharma : » Voici « ce que j'ai entendu un jour : Bhagavat se trouvait à Râdjagrïha. »

Bhagavat se trouvait. ] L'expression que les textes sanscrits du Népal emploient invariablement pour rendre cette idée est viharati sma; c'est aussi celle dont les Suttas pâlis de Ceylan font usage. On voit clairement que c'est de ce verbe vi-hrï qu'a été formé le mot vihâra, nom des monastères buddhiques. Un vihâra est donc le lieu où se trouve le Buddha ou les Religieux qui suivent sa loi ^. Je me suis expliqué ailleurs sur l'importance du titre de Bhagavat, par lequel on désigne constamment dans les livres canoniques Çàkyamuni Buddha*^. Je montrerai que l'ancienneté et l'authenticité de son emploi sont établies par une des inscriptions du roi buddhiste Piyadasi , dans un des paragraphes du n°X de Y Appendice, qui est relatif aux noms de Baddha, Bhagavat, Râhula et Saddharma.

' Introduction à Thistoire du Buddhisme indien, t. I , ^ Foucaux, Rgja tch'er roi pa, l. II , p. 2.

p. 45. " lutrod. à l'hist. du Buddh. t. I, p. 99.

' Mêm. de l'Acad. des sciences de S. Pétersbourg, ^ Ihid.t. I,p. 286.

t. IV, p. i85. ^ Ibid. t. I, p. 72 , note.

CHx\PITRE PREMIER.

A Râdjagrîha.] Voyez, touchant cette ville célèbre dans l'histoire du Buddhisme, Y Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, t. I, p. loo, et les autorités auxquelles j'ai renvoyé en cet endroit.

La montagne de Grïdhrakûta. ] C'est la célèbre montagne du Pic du Vautour, située non loin de Râdjagrîha, et où a longtemps séjourné Çâkyamuni. Une trace de cet ancien nom se retrouve dans la dénomination moderne de Giddore. Voyez sur ce point important la relation du voyage de Fa hian avec les éclaircissements qui l'accompagnent ^ et une note spéciale de ï Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, t. I, p. 629, note 5.

Une grande troupe de Religieux.] J'aurais dû, pour plus d'exactitude, traduire : « avec " une grande Assemblée de Religieux. » Le texte se sert en efFet ici du mot composé hhikchu safhgha qui est un terme propre au style buddhique, désignant d'une manière collective l'Assemblée , c'est-à-dire la réunion des Auditeurs du Buddha. Je me suis expliqué ailleurs en détail sur la signification propre et sur l'application de ce terme 2; je renvoie le lecteur pour ce que j'ai cru nécessaire d'en dire de plus, au n°I de Y Appendice qui suit ces notes.

Douze cents Religieux.] La version tibétaine porte : « deux mille myriades de Religieux; » c'est une exagération qui ne se trouve pas dans le texte original.

Tous Arhats.] Le mot Arhat, qui signifie vénérable ou digne personnage, désigne l'homme parvenu au degré le plus élevé parmi les Religieux ou bhikchus. J'ai dit ailleurs que les Buddhistes de toutes les écoles, ceux du Nord, comme ceux du Sud, interprétaient ce mot comme s'il était écrit ari-hat, « meurtrier de l'ennemi 2. Clough, dans son Dictionnaire singhalais, donne les deux interprétations, celle que fournit la grammaire sanscrite et celle qu'ont adoptée les Buddhistes; il tire en efîet arhat de arh, « mériter, » ou de ari, " l'ennemi, » c'est-à-dire les passions, et hat, « celui qui détruit. « « Arhat, dit-il, est celui « qui a complètement détruit le klêça ou la passion , et qui conséquemment est préparé pour « le Nirvana. C'est la première des neuf qualités éminen tes d'un Buddha, dites navaguna'K » Cette interprétation systématique du mot arhat, qui a son origine dans les sources indiennes, est passée de là dans les traductions qu'en ont faites les peuples chez lesquels s'est introduit le Buddhisme. Ainsi les Tibétains traduisent uniformément le titre de arhat par dgra-btchom-pa , <> le vainqueur de l'ennemi. » Les Mongols, soit à leur exemple, soit directement d'après les textes sanscrits, ce qui est moins vraisemblable, ont adopté la même interprétation 5. Les Chinois la connaissent également; et Abel Rémusat, dans sa traduction inédite du Vocabulaire pentaglotte buddhique, rend par hostium debellator la version chinoise du sanscrit arhat.

' Foe houe hi, p. 269 et 270. * Singhal. Diction, t. II, p. 810.

^ Intr.à l'hist. daBuddh. indien, 1. 1, p. 282 etsuiv. ^ l.3.Schmidt,GeschichtederOst-Mongolen,Y>.Zili,

' Ibid. t. I, p. 295. note 52.

288 NOTES

Exempts de toute faute.] Le texte se sert du mot kchînâçrava , qui, littéralement rendu, signifie « celui en qui les péchés ou les souillures sont détruites. » Je traduis le mot âçrava (qui dans les manuscrits du Saddharma pundarika est fréquemment écrit âsrava), par « péché , souillure , « d'après l'autorité de VAhhidharma kôça vjâkhyâ, qui interprète l'adjectif amala, « sans tache, » se rapportant à pradjnâ, « la sagesse, la science, " par anâçrava, et qui ajoute que mala est synonyme d'âçrava^. Wilson donne âçrava avec le sens de « faute, " transgression , » et c'est ce qui me fait préférer cette orthographe à celle cVâsrava. J'ajouterai que Turnour entend de la même manière l'épithète de khùidsava, qui ne se représente pas moins fréquemment dans les textes pâlis du Sud, que kchînâçrava dans les ouvrages sanscrits du Nord. On trouve en effet dans sa traduction du Mahâvafhsa pâli, l'épithète khînâsava rendue par who had overcome the dominion of sin'^. J'ai cru cette remarque nécessaire, parce que ma traduction pourrait donner à penser que les Arhats ici désignés sont naturellement et par le seul effet de leurs perfections natives , exempts de toute faute. Le texte, au contraire, en se servant du terme de kchînâçrava, veut dire <jue ces Religieux avaient détruit et en quelque sorte usé les imperfections naturelles qui étaient auparavant en eux. Nous verrons plus bas comment les Buddhistes chinois ont interprété ce terme, pour s'être strictement attachés à sa valeur étymologique^.

Sauvés de la corruption du mal.] Le texte se sert du mot nichklêça, qui est formé de nich-h-klêça; on trouvera à Y Appendice, sous le n° II, une note sur la valeur du mot kléça, que son étendue n'a pas permis de placer ici.

Parvenus à la puissance.] Le mot que je traduis ainsi est vaçîbhuta, et cette orthographe est celle de mes quatre manuscrits ; or, s'il s'agissait ici de sanscrit classique , et en suivant l'autorité du Dictionnaire de Wilson , on devrait traduire ce mot par » subjugué , soumis à la « volonté d'un autre. » Mais cette idée est contradictoire à celle de la haute puissance qu'on suppose aux Arhats. J'ai donc préféré le sens de la version tibétaine, où les mots dvangdang-ldan-pargyur-pa doivent signifier « devenu puissant, dominateur. » Il semble en effet que vaçîhhûia soit une orthographe altérée de vaçihhûta (de vaçin et bhûta], où vaçi (thème vaçin) est pris au sens actif (volontaire), et est placé tout infléchi au nominatif près de bhûta qui n'a presque aucun sens , de manière qu'on peut l'entendre ainsi : « devenu '■■ ayant l'autorité, devenu maître par sa volonté. » On doit, ce me semble, appliquer ici l'interprétation que les scolies de Hêmatchandra donnent de vaçitâ , « fascination , action « de soumettre à sa volonté : » iêchu vaçî svatantrô bhavati, « il est parmi eux (les éléments) " maître à volonté , indépendant ^ » C'est vraisemblablement d'après cette analyse qu'ont traduit les Tibétains. Je me trouve encore confirmé dans mon interprétation par l'emploi que font les Buddhistes du Sud du terme de vasîbhâva , qui est le substantif exprimant l'état abstrait dont nous avons ici l'adjectif. Certainement quand on dit du Buddha qu'il est

' Abhidharma kôça vyàkhyâ, f. 7 a, fin, man. de ^ Ci-dessous, Appendice, n° XIV.

la Soc. asiat. * 5c/ioL m Hêmatchandra, st. 202, p. 3ii, éd.

^ Mahâwanso, t. I, ch. iv, p. 16, éd. Turnour. Bœhtlingk et Rieu.

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