SUR LES QUATRE VERITES SUBLIMES
(Ci-dessus, chap. i, f. u a, p. 332.)
La théorie des quatre vérités sublimes, âryâni satyâni, et en pâli ariyâni satchtchâni, est une des plus anciennes doctrines du Buddbisme, une de celles qui reparaît le plus souvent dans les livres du Nord. On la trouve suffisamment développée dans le Lolita vistara^. Exprimées de la manière la plus précise, les quatre vérités sont: i° la douleur, condition nécessaire de toute existence; 2° la production de l'existence, causée par les passions; 3° la cessation des passions; 4° le moyen d'arriver à cette cessation. Le Mahâvastu, l'un des livres les plus estimés des Buddhistes du Nord, en donne une énumération qui est presque mot pour mot celle du Lalita vistara"^. Je ne la reproduis pas ici, parce qu'on peut la voir en quelque sorte traduite dans le Rgya tch'er roi pa de M. Foucaux; je fais seulement la remarque que les deux énumérations sont identiques , parce que ce fait éclaire en un point l'authenticité du Lalita vistara. Car comme je suis intimement convaincu que le Mahâvastu est un livre antérieur au Lalita, l'identité de ces deux ouvrages sur ce point important est un argument de plus en faveur de l'opinion que j'ai exposée ailleurs sur la formation de la collection canonique du Nord^.
Les quatre vérités sublimes paraissent au premier rang dans les exposés, même les moins développés, que nous possédons de la doctrine morale de Çâkya. Klaproth , dans son abrégé de la vie du dernier Buddha, ne pouvait les oublier*; on les retrouve également dans un fragment d'une vie de Çàkya publié par lui d'après une traduction faite sur le mongol ; voici comment elles sont énoncées : « L'existence de l'état de misère est la « première vérité; la seconde est que cette misère immense répand son empire partout; la « délivrance finale de cette misère est la troisième ; enfin la quatrième est l'existence des « obstacles infinis qui s'opposent à cette délivrance^. " Csoma de Côrôs en donne, comme
' Rgya tch'er rolpa,t. II, p. 121, 392 et suiv. ' Journ. asiat. t. IV, p. 69.
' Mahâvasla, fol. SSy a. Table chronoloçjique des Patriarches, etc. dans
^ Introd. à l'hist. du Buddh. ind. 1. 1, p. b"]^ et sui\. Nom. Journ. asiat. t. Nil, p. i85.
il suit, la définition d'après les Tibétains : « Il y a du chagrin ou de la misère dans la vie; «il en sera ainsi dans chaque naissance; mais cela peut être arrêté; enfin la quatrième '< véi-ité est la voie ou la manière de mettre un terme à toutes les misères ^ » Je ne dois pas oublier de rappeler qu'A. Rémusat est revenu plusieurs fois sur cette doctrine dans ses notes à la suite du Foe koue ki, sans cependant l'éclaircir par des détails suffisants-.
Mais de tous les auteurs qui avant ces derniers temps avaient eu occasion de toucher à ce point capital , le savant qui en a peut-être marqué le mieux la véritable origine est Deshauterayes , dans la dissertation duquel nous trouvons ce passage : « Quand Çâkya vi- « sita les ascètes brahmaniques , il leur demanda quels moyens ils employaient contre la « nécessité de naître, de vieillir, de devenir malade et de mourir^. » C'est en effet la considération des misères de l'existence de l'homme ici-bas , qui a été le point de départ de la doctrine de Çâkya ; et ces misères le frappèrent si profondément , qu'il appela vérité la certitude qu'il avait acquise qu'elles étaient inévitables.
On trouve chez les Buddhistes du Sud, auxquels cette théorie des quatre vérités sublimes n'est pas moins familière qu'à ceux du Nord, de précieux développements qu'il importe de résumer ici , pour montrer par un exemple frappant l'identité fondamentale de la doc-, trine piofessée par les deux écoles indiennes, celle du Népâl ou du Tibet, et celle de Ceylan. On en doit la connaissance à un court mais très-bon mémoire de M. le colonel H. Burney, Résident anglais à Ava, qui a enrichi le Journal asiatique du Bengale de dissertations malheureusement trop peu nombreuses , mais toutes portant la marque d'un savoir très-étendu et d'une grande intelligence*. Il y a, selon les Buddhistes d'Ava (nous dirions selon les Buddhistes de tous les pays) , quatre vérités fondamentales, ou lois morales de l'univers, à la connaissance desquelles Çâkyamuni parvint intuitivement, le matin même du jour où il atteignit au rang suprême de Buddha parfait. Ces quatre vérités sont nommées dakkhu pour dalikha , la douleur; samadaya, la production; nirôdha, la cessation ou l'arrêt; et inagcja pour mârga, la voie. La première vérité, celle de la douleur, exprime la nécessité d'exister et de souffrir tout ensemble , à laquelle tous les êtres sensibles sont soumis, pendant que, sous l'influence de leur bonne ou de leur mauvaise conduite antérieure, ils passent successivement dans les trois états différents d'existence, celui de Dieu, d'homme ou d'animal. Nous avons vu plus haut qu'il y a, outre ces trois modes d'existence , trois autres destinées qui sont comprises sous la dénomination collective des trois états misérables ou de châtiment, lesquelles réunies aux trois premiers modes, forment l'ensemble de ce cju'on nomme les six gatis ou voies de l'existence^. La seconde vérité, celle de la production, indique l'inévitable sujétion des êtres aux passions et aux désirs sensuels qui les attachent fatalement à l'existence. La troisième vérité, celle de la cessation ou de l'arrêt, indique le terme de l'action des deux lois précédentes, ou plus directement, l'anéantissement de celle qui précède immédiatement, c'est-à-dire la pro-
' Notices on the life of Shakya, dans As. Res. t. XX , * Discoverj of Buddhist Imayes with Devu-nâgarî
p. 294 et 3oi. Inscriptions at Tayouncj, etc. dans Journ. asiat. Soc. of
^ Foe koue fei, p. 9, 10 et 3 12. Benyal, t. V, p. 167 sqq. ' Journ. asiat. t. VII, p. i63. ^ Ci-dessus, fol. à b , p. Sog et 356.
duction. Par la loi de la cessation, l'homme doit s'affranchir des misères de l'existence et parvenir à un état de repos et de quiétude qui est le Nirvana {Nihhdna). Enfin la quatrième vérité , celle de la voie , exprime l'ensemble des moyens par lesquels on arrive à ce dernier état, où, comme le dit Clough dans son Dictionnaire singhalais, «les pas- « sions sont toutes subjuguées, et tout attachement à une continuation de l'existence est « anéanti K »
Il paraît qu'il y a, chez les Barmans, deux opinions touchant les moyens qu'on résume sous le titre collectif de magga. Les uns entendent par là les huit bonnes pratiques, dont nous avons deux énumérations semblables dans le Lolita vistara et dans le Vocabulaire pentaglotte buddhique Elles ne sont pas moins connues des Buddhistes de Ceylan , qui les désignent collectivement sous le titre de aiihaggamagga, « la voie aux huit parties; •> et on les trouve chacune sous leur forme sanscrite et pâlie, à leur ordre alphabétique, dans le Dictionnaire singhalais de Clough^. J'en donne ici l'énumération , plaçant d'abord le terme sanscrit et ensuite le terme pàli : i° Samyagdrîchti et sammâdiUhi , « la vue droite; » c'est pour un Buddhiste l'orthodoxie. 2° Samyaksamkalpa et sammdsanikappa, « la volonté « droite » ou la pureté d'intention; cela doit s'entendre encore au sens religieux, car le Lalitu vistara ajoute que cette pratique conduit à l'abandon de tous les doutes, de toutes les incertitudes et de toutes les hésitations. 3° Samyagvdk et sammâvâtchâ, « le langage droit » ou l'exactitude à reproduire fidèlement comme un écho tous les sons et toutes les voix qu'on a entendus. 4° Samyakkarmânta et sammâkammanta , <> la fin de l'action droite, » c'est-à-dire une conduite régulière et honnête; le Lalita, dans son style figuré, dit que cette vertu conduit à ne pas mûrir ce qui n'est pas une œmTe , c'est-à-dire à ne pas conduire à leur achèvement des actions qui ne seraient pas admissibles, des actions irrégulières et coupables. 5° Samyagâdjîva et sammââdjwa, « le moyen d'existence droit, » c'est-à-dire une profession honnête qui ne soit pas entachée de péché, avantage qui , selon le Lalita vistara , rend l'homme indifférent à toute espèce d'ambition. 6° Samyagvyâyâma et sammâvâyânia, «l'application « droite, >> vertu c[ui, d'après le Lalita, conduit l'homme à la rive opposée où il veut atteindre. 7° Samyaksmrïti et sammâsati , « la mémoire droite, » qui, dans le Lalita vistara, conduit à fixer fortement dans son esprit ce qui ne doit pas être oublié. Enfin 8° samyaksamâdhi et sammâsamddhi, « la méditation droite, » qui , selon le Lalita, fait obtenir à l'homme la méditation d'un esprit incapable d'être ébranlé ; c'est encore , selon Clough , une sainte tranquillité d'esprit; car il ne faut pas oublier que, dans l'opinion des Buddhistes, samâdhi exprime bien moins la méditation toute seule et prise au sens philosophique, que ce calme méditatif auquel on n'arrive qu'en se rendant absolument maître de soi-même. Et voilà pourquoi Clough a traduit paœpaix de l'esprit le terme de samddhi, qui s'il est synonyme de samatha, « calme, » l'est également de ékaggatâ, « attention dirigée sur un point « unique, » et de avikkhêpa, « absence de trouble*. "
^ Sincjhal. Diction, t. II, p. ig/i. Sincjhal. Diction, t. II, p. i5.
Lalita vistara, f. 22 b de mon man. A; Vocabu- * Abkidh. ppadîp. liv. I, cLap. 11, sect. 5, st. 11.
taire pentaglotte, scct. xxxi ; Rgja tch'er roi pa, t. II, Voyez encore Appendice n" XIII, Sur les quatre de-
p. grés du Dhyâna.
Telle est la première opinion des Buddhistes barmans sur ce qu'il faut entendre par ia voie qui conduit au Nibbâna. Mais le colonel H. Burney nous apprend que d'autres entendent par magga, « voie, » les quatre grandes routes, en d'autres termes les quatre grands ordres de saints personnages nommés ^Tjas, et en pâli Arijas, qui jouent un rôle aussi considérable au moins dans le Buddhisme de Ceylan que dans celui du Nord. Ces routes sont subdivisées chacune en deux classes; ce qui donne un total de huit ordres formés par les Ariyas, ou les saints supérieurs qui par l'empire absolu qu'ils exercent sur leurs passions, et par la perfection de vertu qu'ils ont acquise, se sont mis en possession d'une puissance surnaturelle^. Nous savons déjà que ces quatre ordres sont les Çrôtaâpannas , les Sakrïdâgâmins, les Andgâmins et les Arhats; chacun d'eux est divisé en deux classes, selon que les personnages qui les composent sont encore dans la voie où ils marchent, ou ont déjà obtenu les fruits du voyage qu'ils ont entrepris ; ce sont des points sur lesquels j'ai donné ailleurs d'amples détails ; il me suffira d'y renvoyer le lecteur^. Ajoutons, pour terminer ce que nous trouvons à dire sur le mot magga, quelque commentaire qu'on en donne d'ailleurs, que suivant une définition rapportée par Turnour, le magga renferme une sous-division que l'on nomme patipadâ, en sanscrit pratipad. Le magga, dit Turnour, est la voie qui conduit au Nibhâna; la paiipadd, littéralement « la marche pas à pas, ou le « degré, » est la vie de rectitude qu'on doit suivre, quand on marche dans la voie du magga^.
La différence qui distingue les deux interprétations du magga ou de la quatrième vérité sublime que je viens d'exposer, constitue t-elle une différence d'opinion chez les Buddhistes du Sud , ou bien indique-t-elle une différence d'époque , de telle sorte que l'interprétation la plus simple, celle qui exige le moins d'efforts de savoir et de vertu, serait, soit plus ancienne , soit plus moderne que la seconde qui n'ouvre la voie du Nihhâna qu'aux saints de l'ordre le plus relevé ? Ce sont là des points que ne touche pas le colonel Burney, et sur lesquels j'avoue n'avoir pas moi-même de raisons suffisantes pour prendre un parti. Lorsque nous connaîtrons mieux dans tous leurs détails les commencements de la doctrine morale et métaphysique du Buddhisme , nous serons mieux préparés à traiter ces questions délicates; quant à présent nous décrivons plutôt que nous ne jugeons.
Or pour revenir aux résultats obtenus par le colonel Burney, la doctrine du dernier Buddha établit, en ce qui regarde les quatre vérités sublimes, les points suivants. La première vérité, celle de la douleur, est l'effet dont la cause est la seconde vérité, celle de la production ; la troisième vérité, celle de la cessation, peut seule délivrer l'homme des souffrances et de la tyrannie des deux premières; et l'effet libérateur de la troisième vérité peut seulement être obtenu par la possession de la quatrième, qui est la voie. Cette manière d'envisager le mutuel enchaînement des quatre vérités est tout à fait dans l'esprit du Buddhisme; et le colonel Burney ne l'aurait pas empruntée à des sources écrites, qu'on ne devrait pas pour cela hésiter à en reconnaître la parfaite exactitude. Les quatre vérités
' Journ. asiat. Soc. oj Bengal, t. V, p. 169. Voyez ^ Turnour, Examination of Pâli Buddhistical An-
Appendice n°XIV, Sur les cinq Ahhidjïiâs. unis, dans Journ. oJ the asiat. Soc. of Bengal, t. VII,
" Introd. à l'hist. du Buddh. 1. 1, p. 290 et suiv. p. 1007, note +.
sont donc disposées dans un ordre analogue à celui des douze Nidànas, qui sont successivement effets et causes les uns des autres ^ et qu'on enlace entre eux de façon qu'un effet étant posé le premier, on indique à quelle cause il est dù; puis on passe à un second effet, auquel on assigne pour cause le terme qui dans l'énoncé précédent était l'effet, et ainsi de suite, de façon que cet entrelacement devrait s'exprimer par la disposition suivante :