SUR LES TÉNÈBRES DES LÔKÂNTARIKA
(Ci-dessus, chap. vu, f. 89 6^ p. 388.)
Le passage du Lotus de la bonne loi qui est relatif aux lieux de ténèbres qui séparent les mondes les uns des autres, selon les opinions des Buddhistes , offre encore quelques difficultés que je me suis engagé à examiner ici de près, non seulement pour arriver à une traduction plus exacte de ce passage même , mais aussi pour interpréter rigoureusement quelques termes obscurs dont l'intelligence pourrait jeter du jour sur d'autres textes. Pour nous mettre en mesure de discuter ce passage en connaissance de cause, commençons par établir en quelque façon le lieu de la scène. A cet effet, je ne puis mieux faire que de rappeler un passage d'un mémoire de Joinville sur la religion et les mœurs des Singhalais; j'extrais et j'abrège ce passage en en reproduisant la partie essentielle : « H y « a une infinité de mondes dits Tchakravâla qui se tiennent tous par les points (il faudrait « dire par six points) de leur circonférence. Comme ils sont de forme ronde, il existe entre « chacun d'eux des espaces vides formant des triangles sphériques. Ces triangles, remplis « d'une eau extrêmement froide, se nomment Lokonan Tariké Naraké'^. » Ces trois mots
' Saggiti sutta, dans Digh. nih. f. i83 b.
' Voyez ci-dessus. Appendice, n° V, p. 817 etsuiv.
^ Ci-dessus, p. 372.
* Joinville, On the Religion and manners of the people of Cejlon, dans Asiat. Res. t. VII, p. di 1, éd. Calcutta.
sont divisés ainsi par suite d'une erreur purement typographique; il faut les lire en deux LôMntariha naraka. J'examinerai tout à l'heure, dans un Appendice spécial, n° XVIII, sur les montagnes fabuleuses de la terre, ce qu'il faut entendre par Tchalîravâla ; quant à présent, il me sulFira d'ajouter ici le trait suivant d'une description analogue que l'on doit à Buchanan Hamilton : « Outre notre terre , on s'en représente dix millions cent " mille autres de même forme , qui sont séparées par un égal nombre d'espaces remplis « d'une eau extrêmement froide ^. » C'est donc dans les intervalles qui séparent les uns des autres les mondes juxtaposés dans l'espace que s'étendent les lieux de ténèbres dont le texte du Lotus donne la description.
Cela posé, il me paraît indispensable de reproduire ici le texte sanscrit du Lotus même, pour placer sur sa véritable base la discussion qui va suivre; le voici d'après le manuscrit de la Société asiatique sur lequel a été exécutée ma traduction, et avec ses inégalités d'orthographe : Yâ lôkântarikâs tâsu yê ahchanâh samvritâh andhakârâ tamisrâ yatrêmâvapi tchandrasûryâv êvammahardhikâv êvammahânuhhâvâa êvafhmahâudjaskâu âbhayâpyabhàm nahliïbhavatah varnênâpi varnan tédjasâpi têdjô nâbhilhavatah tâsvapi tasmin samayé maJiatô ' vdbhâsasya lôkê prâdurhhâvô 'hhât. Les deux autres manuscrits du Lotus, que je dois à la libéralité de M. Hodgson , n'ont pour ce texte que les variantes suivantes : au lieu de lôkântarikâs, ils lisent lôkôttarikâs ; au lieu de samvritâh et du mot suivant, saihvrîttâh andhakârâ andhakâratamisrâ ; ils suppriment lôké à la fin de la phrase, et avec juste raison ; car ce n'est pas « dans le monde » qu'apparaît la lumière miraculeuse dont il s'agit, mais dans les intervalles ténébreux que décrit le texte. J'avais déjà retranché ce mol de ma traduction avant de connaître le témoignage formel de ces deux manuscrits qui confirment ma conjecture.
Le même texte se trouve encore une fois dans l'histoire de Mândhâtrî ^, et deux ou trois fois dans le Lolita vistara^; je ne le reproduis pas ici, pour épargner l'espace, quoique, dans les ouvrages auxquels je renvoie en note, il se présente avec des variantes dont quelques-unes ont de l'intérêt. Ces variantes, d'ailleurs, vont être examinées dans la discussion du texte et de la double traduction que j'en ai déjà donnée. La première de ces deux traductions, qui est celle du Lotus, a été exécutée sur le texte que je viens de transcrire, et elle se trouve dans le présent volume à la page loo; la seconde, qui est celle de VIntroduction à l'histoire du Buddhisme , a été faite postérieurement à celle du Lotus, quoiqu'elle ait été publiée antérieurement*. C'est d'après le texte de l'histoire de Mândhâtrî que cette seconde traduction a été rédigée. La discussion présente a pour principal objet de donner au lecteur le moyen de choisir entre ces deux interprétations faites l'une et l'autre à une époque où je ne disposais pas de tous les moyens de contrôle que j'ai pu réunir plus récemment. On va voir qu'elles diffèrent principalement
' Fr. Buchanan, On the Relig. and litcr. of the Burinas, dans Asiat. Res. t. VI, p. 176, éd. London, in-8°.
^ Divja avadàna, f. 100 6 et 101 a; le manuscrit lit mândhâla, comme (Zjeto pour djefrï.
^ Lalita vistara, f. 3i t de mon man. A, f. 35 6 du man. B, et f. 29 a du man. de la Soc. asiat.; Bgva tch'er roi pa j t. II , p. 58 et 38i .
* Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, 1. 1, p. 81 ; Paris, iSii-
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clans la. première partie de la période , et en un point sur lequel mes manuscrits ne me donnaient pas de lumières suffisantes.
Le lecteur exercé n'aura pas de peine à reconnaître que le texte du Lotus (et en ce point nos trois manuscrits sont unanimes), après avoir présenté son exposition en une longue période de deux parties, dont la seconde commence par tâsvapi tasmin samayê, fractionne encore le commencement de la première partie, de manière à distinguer les ténèbres répandues dans les intervalles des mondes d'avec les êtres qui s'y trouvent, de telle sorte que le début de la période doit être entendu littéralement comme il suit : yâ lôkântarikâs andhahârâ tamisrâ, « les ténèbres profondes qui sont répandues dans les intervalles « des mondes , » tâsu yê altcJianâh sarhvrîtâh , « dans ces ténèbres , les êtres , etc. qui s'y « trouvent. » Cette distribution est tout à fait inconnue aux textes du Mândhâtrï avadâna et du Lalita vistara; d'où il résulte que les épithètes appliquées par le Lotus aux êtres plongés dans les ténèbres que j'appellerais volontiers extérieures, se rapportent, selon ces deux autres textes, à ces ténèbres elles-mêmes. Le lecteur va en juger : texte du Mândhâtrï : yâ lôhasya lôkântarikâ andhâs tamaso'ndhakâratamisrâ ; texte du Lalita : yâ api tâ lôkântarikâ aghâ aghasphutâ andhakâratamisrâ ^ ; à quoi je puis ajouter la rédaction pâlie de la même description que me fournit un Sutta, le Mahâpadhâna, et qui est conçue en ces termes : yâpi tâ lôkântarikâ aghâ asarhvutâ andhakârâ andhakarâtimisâ"^. Cette différence de rédaction ne change rien à la place que doit occuper le mot lôkântarikâ dans la phrase. Ce mot se rapporte de part et d'autre au substantif tamisrâ, «les ténèbres; » il en résulte une expression signifiant «les ténèbres répandues dans les intervalles des mondes, » expression où ces ténèbres sont qualifiées d'un plus ou moins grand nombre d' épithètes, selon les divers manuscrits. Presque tous s'accordent à lire lôkântarikâ, «intermédiaires « aux mondes; » mais deux copies de M. Hodgson ont lôkôttarikâ, «placées au delà des « mondes , extérieures aux mondes , » ce qui est parfaitement vrai aussi , puisque , pour chacun des mondes , les ténèbres dont parle notre texte sont réellement au delà des limites de ces mondes mêmes.
Cette variante de mots n'en est donc pas une de sens, et l'on pourrait même être tenté de préférer lôkôttarikâ à lôkântarikâ, si le plus grand nombre des autorités ne se réunissait pas en faveur de cette dernière leçon ; c'est cependant aussi l'orthographe des Singhalais, telle que la reproduit Clough ^. La divergence de nos textes devient plus grande en ce qui touche les termes suivants : le Lotus lit akchanâh sarhvrîtâh; le Lalita donne aghâ aghasphutâ; la version pâlie, aghâ asamvutâ. L'histoire de Mândhâtrï n'est ici d'aucun secours; car le mot andhâs, « aveugles, » qu'elle emploie, se rapporte aux ténèbres que nos manuscrits divers caractérisent par des épithètes plus ou moins nombreuses, ainsi que je le remarquais tout à l'heure. Quelque obscurs que soient encore les mots akchanâh sarhvrîtâh, et, suivant d'autres manuscrits, samvrîttâh , je puis déjà dire que je m'étais gravement trompé en les traduisant dans le Lotus : « qui sont dans une perpétuelle agitation. »
' Lalita vistara , chap. xxvi,f. 2ii a; Rgyatch'er ^ Mahâpadkâiia sulta, dans Dîgha nikây a, f. 69 a
roi pa, t. II, p. 384; et Lalita vistara, chap. xxii, de mon man. f. i83 a; Rgya tch'er rolpa, t. II, p. 387. ^ Singhal. Diction, t. II, p. 6n.
Cette interprétation est insoutenable; en effet, safhvrïttâh signifie «couverts, cachés,» ou encore « devenus , étant ; » et quant à l'autre épithète akchanâh , si elle n'est pas aussi claire, elle ne rappelle aucunement l'idée d'agitation.
Le plus souvent, akchana doit se traduire par « ce qui vient hors du moment, ce qui « est inopiné, soudain , » et par extension « calamiteux, désastreux. « Ce sens, qui est strictement conforme à la composition du mot a-kchana, est également celui du pâli akkhana, et je le trouve dans un passage remarquable d'un des derniers Suttas du Digha nikâya, que j'ai déjà cité plus d'une fois sous^le titre de Saggiti. Il y a, dit ce texte , neuf classes de personnes i.que l'on nomme akkhanâ asamayâ hrahmatchariyâvâsâya , c'est-à-dire « ceux qui « sont hors du moment, hors du temps pour demeurer dans la vie religieuse ^ » Ce sont les êtres qui, à fépoque où un Buddha paraît au monde, ont le malheur d'avoir pris naissance dans les régions infernales, ou dans une des existences infimes auxquelles sont condamnés les pécheurs. Ces êtres infortunés manquent en effet le moment, car ils ne peuvent jouir du bienfait de la parole du Maître. On voit clairement pourquoi on les désigne par ces deux épithètes d'akkhana, asamaya, « qui est hors du temps, hors du moment. » On voit aussi comment il se fait que le Lotus nomme de la même manière les créatures plongées au sein des ténèbres qui sont répandues dans les intervalles des mondes. Pendant qu'elles y vivent, elles manquent l'occasion d'entendre les enseignements du Buddha. Ce point ainsi solidement établi décide de la signification du mot saffivrïttâh , car c'est ainsi qu'il faut lire, plutôt que samvrïtâh; ce mot signifie « devenu, » ou encore « étant, » et la phrase du Lotus, tâsa yê akchanâ safhvrïttâh , doit se traduire littéralement : « dans « ces ténèbres, les êtres qui se trouvent à contre-temps. »
Les variantes des autres manuscrits, malgré la divergence de leur énoncé, rentrent au fond dans cette interprétation. N'oublions pas, en premier lieu, de rappeler que les termes que nous allons examiner se rapportent non plus à des créatures qui reviennent à la vie dans les lieux de ténèbres placés en dehors de chaque monde , mais bien à ces ténèbres elles-mêmes; ce qui est une raison de différence dans l'emploi des mots qui ont pu être préférés. En effet, le Lolita vistara, après le mot lôkdntarikd, ajoute aghâ aghasphutâ, le tout en rapport avec andhakâratamisrâ. Ces deux épithètes ne peuvent signifier autre chose que « pécheresses, répandues par le péché; » par quoi le texte veut dire sans doute que ces ténèbres sont produites par les crimes des coupables qui sont condamnés à y venir habiter après leur mort. Si l'idée de péché est transportée aux ténèbres , c'est par une hypallage très-facile à expliquer. La seconde épithète est encore plus caractéristique, non pas seulement en ce qu'elle confirme le sens de aghâ, mais en ce qu'elle définit ces régions intermédiaires avec les traits mêmes sous lesquels se les représentent les Buddhistes. Car c'est, on le sait, un de leurs dogmes fondamentaux que l'univers est réellement créé par l'effet des œuvres de ses habitants; de sorte que si, par impossible, il n'existait au monde aucun coupable, il n'existerait nulle part d'enfers ni de lieux de châtiment. On comprend par là quelle force a l'expression aghasphutâh , qui signifie littéralement « éclos par le péché. »
' Saggiti su(ta, dans Dîgha nikâya f. 1 89 a.
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L'explication précédente s'accorde en partie avec celle que suggère la variante du texte pâli. D'un côté, ce texte porte aghâ en rapport avec les ténèbres ; nous avons donc, comme tout à l'heure, « les ténèbres, fruit du péché. » D'un autre côté, il se rapproche du texte du Lotus, mais d'une manière peu intelligible, en lisant asamvutâ, là où nous avons en sanscrit safhvrîttâh , c'est-à-dire le négatif au lieu du positif. Fidèle à l'interprétation que nous avons donnée de samvrittâli , traduirons-nous aghâ asamvutâ par « qui ne sont pas «pécheresses.'^» Je ne crois pas que ce sens soit possible ; de sorte que, de deux choses l'une, ou le texte pâli est ici incorrect, ce que je ne puis affirmer, parce que je n'ai encore trouvé qu'une seule fois ce passage , ou bien asamvutâ doit avoir ici une autre signification que son sens physique, une signification en rapport avec celle de aghâ, ou de l'adjectif aghasphulâ du Lolita vistara, comme, par exemple, celle de « non retenu, désordonné. » Je ne suggère cependant cette explication que comme une conjecture, et j'avoue que je préférerais de beaucoup rencontrer un texte où on lirait aghâ samvutâ, « devenues péche- «resses; » car, par là, nous retrouverions directement l'énoncé même de notre Lotus, « revenus à la vie à contre-temps, » puisque les êtres qui ont le malheur de manquer, par suite de la misère de leur naissance , la précieuse occasion de voir un Buddha , sont des pécheurs qui sont nés ou dans de misérables existences , ou dans les régions infernales.
Je passe maintenant à la seconde partie de la période qui s'ouvre avec yatrêmâvapi. Je commence par rapporter ici les variantes des autres manuscrits. Texte du Mândhâtrï : yatrâmû sûryatchandramasâv êvafhmahardhikâv évarhmahânuhhâvâv âhhayâ âbhâsafh na pratjanuhhavatah , ta api tasmin samayê udârênâvabhâsêna sphutâ lhavanti; texte du Lalita: yatrêmâu tchandrasdryâv êvafhmahardhikâv évarhmahânuhhâvâv évammahêçâkhyâv âhhayâ âbhâfh varnêna varnan tédjasâ têdjô nâhhihhavatô (alias nâtipatatô et nâhhitapatô) na virôtchatas (alias nâhhivirôtchatah] , tatra yê sattvâh, etc. ^; texte du Mahâpadhâna : yatthapimê tchandimasuriyâ êvammahiddhikâ évarhmahânuhhâvâ âhhâya nânuhhônti tatthapi appamânô nlârô ôhhâsô pâtubhavati. En traduisant ce passage tel que l'exprime la version du Lotus rappelée au commencement de cette note, j'avais été frappé de la présence du verbe nâbhibhavatô, «tous deux ils ne prennent pas le dessus, ils ne surmontent pas; » et l'expression âbhayâ api âbhâm me paraissait un pléonasme où âbhayâ api était ajouté pour augmenter la force de l'idée, « tous deux par la lumière même ne surmontent pas (pour « dire, ne font pas surmonter) la lumière. » Il me paraissait naturel, quant à l'idée et toutes réserves faites touchant l'incorrection du langage, que, pour représenter la profondeur de ces ténèbres, on dît que le soleil et la lune étaient impuissants à y répandre la lumière, même à l'aide de tout ce qu'ils ont de lumière. Plus tard, quand je traduisis le fragment du Divya avadâna qui a pris place dans V Introduction, je crus que, puisque le mot lumière était répété deux fois et dans la même formule, il y avait là une intention d'opposition, et qu'en conséquence il était question de deux lumières, la première, celle du soleil et de la lune , à l'aide de laquelle ces deux astres , malgré leur puissance énergique, ne peuvent cependant pas surmonter la seconde, c'est-à-dire celle que répand la splendeur miraculeuse qui vient illuminer la région ténébreuse des damnés. Voilà Lalita vistara, chap. xxvi , f. 2 13 a; Ryja tch er roi pa, t. II, p. 384.
comment j'avais été conduit à traduire « ne pourraient effacer par leur lumière cet éclat, " en ajoutant miraculeux.
Aujourd'hui, je renonce francliement à cette seconde traduction, et voici mes motifs. Je dois dire d'abord le genre de ressource que m'a fourni le Lolita visiara dans le passage parallèle dont le commencement nous a offert ces deux bonnes variantes de aghâ et aghasphutâh. Pour la fin de la description, cet ouvrage remplace le verbe ndbhibhavatô, une fois par nâiipatatô nâhhivirôtchatah , une seconde fois par nâhhitapaiô na virôtçhatah^. Il est bien évident que la vraie leçon est na alhitapatah, «tous deux « n'éclairent pas; » de sorte que nous obtenons cette version : « tous deux n'éclairent pas, « n'illuminent pas la lumière par la lumière ; » car ici nous n'avons pas la conjonction api du Lotus. M. Foucaux , que j'ai consulté pour apprendre de lui si la version tibétaine n'ajoutait pas quelque précision à cet énoncé si vague, a bien voulu me donner cette version très -littérale : « où le soleil et la lune, tous les deux, grande coname est leur « expansion , grande comme est leur force , grande comme est leur puissance bien « connue, n'arrivent pas dans la gloire, n'arrivent pas dans la splendeur, n'arrivent pas » dans la majesté de la lumière, de la couleur, du resplendissement. « Cette interprétation, malgré un peu de diffusion, nous fait cependant faire un pas considérable; elle tranche la question en faveur du sens que j'avais choisi le premier. Mais ce qui vient le corroborer davantage encore , de manière à ne plus laisser aucun doute , c'est le témoignage du texte pâli où se retrouve cette même formule, non plus appliquée au même fait miraculeux, mais rapportée à un autre fait qui ne l'est pas moins, la conception d'un Buddha. N'est-on pas frappé de l'identité d'idée, malgré la variété d'expression , qui existe entre la formule du pâli âbhâya nânabhônti, « ne prennent pas le dessus avec leur lumière, » et celle du sanscrit âbhayâpi âbhâm nânubhavanti , « ne font pas dominer la lumière par la « lumière même.'' » Cette comparaison ne permet plus, ce me semble, le moindre doute sur la valeur de cette formule; j'ajoute que l'avantage de la rédaction est ici du côté du pâli, qui, étant moins chargé de mots, est plus clair et probablement plus primitif; car j'ai cru remarquer que plus les livres buddhiques approchent des temps modernes, plus la rédaction en devient diffuse et chargée de détails qui ne font qu'amplifier le fonds beaucoup plus simple des livres anciens. La rédaction du pâli nous apprend en outre que le verbe dominant dans la formule doit être anubhavatah , comme l'écrit le Mândhâtrî, ainsi que le Lotus, et non nâbhitapatô , comme l'écrit le Lalita vistara. Rien n'est plus facile, d'ailleurs, que de comprendre conmient on a pu lire ^rrfîîrTqrTt nâbhitapatô et HiÎHMHHi nâtipatatà, au lieu de îTrfvmôirît nâbhibhavatô , si l'on veut bien se rappeler l'analogie qu'offrent entre elles les formes archaïques du t et du bh dêvanâgari. Je pense même que si les leçons du Lalita vistara, na virôtchatas, nâbhivirôtchatah , ne sont pas des gloses explicatives de l'idée principale, elles ont pu influer sur le choix qu'on a fait de nâbhitapatô , « ils n'éclairent pas, « au lieu de nâbhibhavatô.
En résumé, et sans nous arrêter aux expressions plus ou moins diffuses que quelquesuns des textes cités ici ajoutent à la description des ténèbres dans lesquelles sont plongés
' Lalita vistara, ï. 3i 6 de mon man. A, etf. 2i3 a du même manuscrit.
les lieux de châtiment que le mot de lôkântarika désigne d'une manière générale, voici de quelle manière je proposerais maintenant de traduire cette description, d'après ses diverses rédactions :
Texte du Lotus, page loo de ce volume : « Au milieu des ténèbres répandues entre ces « univers et que peuplent les pécheurs nés à contre-temps , au sein de ces ténèbres pro- « fondes, où ces deux flambeaux de la lune et du soleil si puissants, si énergiques, si « resplendissants, ne peuvent faire dominer la lumière par leur lumière, la couleur par « leur couleur et l'éclat par leur éclat, au sein de ces ténèbres elles-mêmes apparut en ce « moment la splendeur d'une grande lumière. » On remarquera que cette traduction, qui doit être substituée à celle de la page lOo de ce volume, n'y apporte de changement essentiel que pour le commencement de la période.
Texte du Mândhâtrï, page 81 de ï Introduction a l'histoire du Buddhisme indien: «Ces «ténèbres profondes répandues entre notre monde [et les autres], où règne une téné- " breuse obscurité et où ces deux flambeaux du soleil et de la lune , si puissants , si éner- « giques, ne peuvent faire dominer la lumière par leur lumière, ces ténèbres elles-mêmes « sont en ce moment illuminées d'une noble splendeur. » Cette traduction qui doit être substituée à celle de l'Introduction à l'histoire du Buddhisme , ne diffère de celle de cet ouvrage que par un trait du commencement de la période , et qu'en ce qu'au milieu , elle se rapproche de celle du Lotus de la bonne loi que je viens de corriger.
Texte du Lalita vistara, page 384 de la traduction de M. Foucaux, qui a été exécutée sur la version tibétaine : « Au milieu des ténèbres profondes répandues entre ces univers , «ténèbres, fruit du péché, produites par le péché, où ces deux flambeaux de la lune et « du soleil , si puissants , si énergiques , si resplendissants , ne peuvent faire briller la lu- « mière par leur lumière , la couleur par leur couleur, l'éclat par leur éclat , où ils ne « brillent pas, au sein, dis-je, de ces ténèbres où les êtres qui y sont nés ne voient pas « même l'extrémité de leur bras étendu , etc. »
Texte du Mahâpadhâna sutta non encore traduit : « Au milieu des ténèbres profondes « répandues entre ce monde [et les autres], ténèbres, fruit du péché, obscures, où ces deux « flambeaux de la lune et du soleil si puissants, si énergiques, ne peuvent dominer par «leur lumière, apparut une splendeur noble et sans limites. »
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