CHAPITRE V
par l'état morbide de ces trois principes réunis. Que ce médecin réfléchisse ensuite à plusieurs reprises au moyen de guérir cette maladie, et que cette réflexion lui vienne à l'esprit : Les substances qui sont en usage ici ne sont pas capables de détruire ce mal ; mais il existe dans l'Himavat, le roi des montagnes, quatre plantes médicinales; et quelles sont-elles? La première se nomme celle qui possède toutes les saveurs et toutes les couleurs; la seconde, celle cjui délivre de toutes les maladies; la troisième, celle qui neutralise tous les poisons; la quatrième, celle qui procure le bien-être dans quelque situation que ce soit. Ce sont là les quatre plantes médicinales. Qu'ensuite le médecin, se sentant touché de compassion pour l'aveugle de naissance, pense au moyen de se rendre dans l'Himavat, le roi des montagnes; que s'y étant rendu, il monte au sommet; qu'il descende dans les vallées, qu'il traverse la montagne en cherchant, et qu'après avoir cherché, il découvre ces quatre plantes médicinales, et que les ayant découvertes, il les donne [à l'aveugle pour qu'il les prenne], l'une après l'avoir mâchée avec les dents, l'autre après l'avoir pilée, celle-ci après l'avoir fait cuire en la mêlant avec d'autres substances, celle-là en la mêlant avec d'autres subs- ~ tances crues; une autre en se l'introduisant dans une partie donnée du f- 75 a. corps au moyen d'une aiguille, une autre après l'avoir consumée dans le feu, une dernière, enfin, en l'employant après l'avoir mêlée avec d'autres substances comme aliment ou comme boisson.
Qu'ensuite l'aveugle de naissance, par suite de l'emploi de ces moyens, recouvre la vue, et que l'ayant recouvrée, il voie en dehors de lui, au dedans de lui, de loin, de près; qu'il voie les rayons du soleil et de la lune, les constellations, les étoiles, toutes les formes, et qu'il parle ainsi : Certes j'étais un insensé, moi qui jadis ne croyais pas à ceux qui voyaient, et qui ne m'en rapportais pas à eux. Maintenant je vois tout; je suis délivré de mon aveuglement; j'ai recouvré la vue, et il n'est en ce monde personne qui l'emporte e i rien sur moi.
Or, qu'en ce moment se présentent des Rïchis doués des cinq connaissances surnaturelles; que ces sages, habiles à disposer de la vue divine, de l'ouïe divine, de la connaissance des pensées d' autrui, de la mémoire de leurs existences antérieures et d'un pouvoir surnaturel, parlent en ces termes à cet homme : Tu n'as fait, ô homme, que recouvrer la vue, et tu ne connais encore rien. D'où te vient donc cet orgueil? Tu n'as pas la
sagesse et tu n'es pas instruit. Puis, qu'ils lui parlent de cette manière : Quand tu es assis, ô homme, dans l'intérieur de ta maison, tu ne vois pas, tu ne
f. 75 b. connais pas les autres formes qui sont au dehors ; tu ne distingues pas les êtres, selon qu'ils ont des pensées bienveillantes ou hostiles [pour toi]; tu ne perçois pas, tu n'entends pas à la distance de cinq Yôdjanas le bruit de la conque, du tambour ou de la voix humaine; tu ne peux te transporter, même à la distance d'un Krôça \ sans te servir de tes pieds; tu as été engendré et tu t'es développé dans le ventre de ta mère , et tu ne te rappelles rien de tout cela. Comment donc es-tu savant, et comment connais-tu tout, et comment peux-tu dire : Je vois tout.^^ Reconnais donc bien, ô homme, que ce qui est la clarté est l'obscurité; reconnais encore que ce qui est l'obscurité est la clarté.
Qu'ensuite cet homme parle ainsi à ces Rïchis : Quel moyen faut- il que j'emploie, ou quelle bonne œuvre faut-il que je fasse, pour acquérir une pareille sagesse? Puissé-je, par votre faveur, obtenir ces qualités! Qu'alors ces Rïchis parlent ainsi à cet homme : Si tu veux cela, pense à la loi, assis dans le désert, ou dans la forêt, ou dans les cavernes des montagnes, et affranchis-toi de la corruption [du mal]. Alors, doué de qualités purifiées, tu obtiendras les connaissances surnaturelles. Qu'ensuite cet homme, suivant ce conseil, entrant dans la vie religieuse, habitant dans le désert, la pensée fixée sur un seul objet, s' étant affranchi de la soif du monde,
f. 76 a. obtienne les cinq connaissances surnaturelles; et qu'ayant acquis ces connaissances, il réfléchisse ainsi : La conduite que j'ai suivie antérieurement ne m'a mis en possession d'aucune loi ni d'aucune qualité. Maintenant, au contraire, je vais comme le désire ma pensée ; auparavant je n'avais que peu de sagesse, que peu de jugement; j'étais aveugle.
Voilà, ô Kâçyapa, la parabole que je voulais te proposer, pour te faire comprendre le sens de mon discours; voici maintenant ce qu'il faut y voir. L'expression d'aveugle de naissance, ô Kâçyapa, désigne les êtres qui sont renfermés dans la révolution du monde, où l'on entre par cinq voies; ce sont ceux qui ne connaissent pas l'excellente loi et qui accumulent [ sur eux-mêmes ] l'obscurité et les ténèbres épaisses de la corruption [ du mal]. Ils sont aveuglés par l'ignorance , et dans cet état d'aveuglement, ils recueillent les conceptions ainsi que le nom et la forme qui sont l'effet des ' Quatre cents coudées.