SI. SUR LE MOT ANTATBA
Le terme que j'ai traduit par « à l'exception de, » vers la fin du chapitre ni, f. 3 g a, est dans le texte anyatra, littéralement autre part. Ce terme, pris dans le sens de << sauf, « excepté , » est parfaitement classique ; on doit remarquer cependant qu'on en fait beaucoup plus fréquemment usage dans le sanscrit des Buddhistes que dans celui des Brahmanes. Sous la forme de annatra il n'est pas moins familier aux Buddhistes du Sud. Ainsi je trouve dans le Djina alamkâra : Dutchtcharita handhanéna baddhô lôkasanniuâsô ; lassa tattannô kôtchi bandhanâ môtchêta annatra mayâti. « L'homme est enchaîné au séjour du
>■ monde par le lien des mauvaises actions; qui, si ce n'est moi, pourra, par sa connaiss sance profonde du monde, aflfranchir l'hômmé de ce lien^Pii Et dans le Mahâgôvinda sutta : Iminâpaggêna samannâgatam satthâram nova atîtafhsê samanupassâma na panétarahi ahnatra têna Bhagavati. « Nous ne voyons ni dans le passé, ni dans le présent, un maître ' doué de cet attribut, si ce n'est ce Bienheureux^. » Je pourrais multiplier les exemples qui prouvent le fréquent emploi de ce terme dans les textes pâlis ^ j'aime mieux montrer qu'il n'est pas moins ordinaire dans le style des édits de Piyadasi , dont il importe d'établir l'analogie frappante avec la phraséologie buddhique des livres du Nord et du Sud.
Le premier exemple que je citerai est emprunté à la fin du sixièmedes édits de Girnar. Après avoir exprimé le vœu que ses descendants travaillent comme lui au bien du monde, Piyadasi ajoute ceci : Dukarailita idam anata agéna parâkamêna^. J. Prinsep et Wilson ont mêlé cette petite phrase avec ce qui précède , et il y a tout lieu de croire que le sens de anata, pour le pâli annatra, leur aura échappé ici. Lassen qui a retraduit, et très-exactement, l'édit presque entier, ne s'y est pas trompé, et il a rendu ainsi la phrase : <> Dièses n ist schwierig zu thun ohne die vorzûglicbste Anstrengung*, » ou comme je propose de dire : " mais cela est difficile à faire, si ce n'est par un héroïsme -supérieur. ».I1 n'y a ici d'autre point à signaler que l'orthographe de dukarani. Ce mot , qui revient au sanscrit dachkarani. serait mieux écrit avec un u long, dâkaram : on retrouverait dans l'allongement de la voyelle dâ la compensation de la suppression du ch de duch-karam.
Le second exemple est emprunté à l'édit qui regarde le Nord sur le pilier de Delhi ; j'en vais reproduire intégralement le début à partir de la troisième ligne, parce que l'interprétation de Prinsep , outre qu'elle manque le sens de plusieurs termes , n'exprime pas bien la disposition relative des phrases commençant cette déclaration des principes moraux du roi Piyadasi. J'ai naturellement introduit dans ma transcription les bonnes corrections que fournissent la copie du major Pew et le fac-similé du capitaine Smith ^. Après avoir annoncé que c'est dans la vingt-sixième année de son règne depuis son sacre que cet édit de la loi est gravé sur la colonne, ii continue ainsi : 3. hidatapdiaté dusampaiipâdayê afhnata agâyâ dhammakâmatâja j 4. agâya palikhâyâ agâya smûsâyâ. agéna bhayéna j 5. agéna usâhêna êsa ichakhô marna animathi yd | 6. dhammâpêkkâ dhammakâmatâtcha savé suvê vadhitâ vadhisatitchavâ j 7, pulisâpitcha me ukasâtchâ géihvaydtckd madjhimâtchâ anu- . vidhiyaihti j 8. sampatipâdayamtitckâ alam tchapalam samâdapayitavé hêmêvâ anita | 9. mahâmâtâpi êsa hi vidhi yâ iyam dhafhmêna pâlanâ dhafhmêna vidhinê | 10. dhaihména sukhiyanâ dhammêna gôtîtï^. Sans m'arrêter à discuter l'interprétation des Pandits de Calcutta, qui n'est ici que d'un faible secours, je passe inmiédiatement à celle que je crois
' Djiim alamkâraj f. 1 9 a. as. Soc. .of Beiiqal, t. VI, p. 794 ; Reexamin. nfthe va-
' Mahâgôvindi: salta, dans Dîgh. nik, f. 1 1 i aet i. rious Inscripl. etc. ibid. p. 968 et pi. LVf,
* Prinsep, On tke Edicts of Piyadasi , àa.ns Journ. " Prinsep, Inierpret. of the most ancient of the asiai. Soc. of Bencjal, t. VII, p. 238 et a55 ; Journal Inscripl: etc. dans Journ. asiat. Soc. of Bengal, t. VI, roy. as. Soc. of Great-Britain , t. Xli, p. igS et 197. i' part. p. 677. Sauf les corrections fournies par la
* Lassen, Ind. Aliertbnmsk. l. II , p. 256, note 1. révision indiquée tout à l'heure, j'ai reproduit exac- - Prinsep, Further Elucid. ofthe Lût, dans Journ. tement le. texte de Prinsep; mais ce texte doit être
pouvoir proposer. «Piyadasi, le roi chéri des Dêvas, a parlé ainsi : La vingt-sixième « année depuis mon sacre j'ai fait écrire cet édit de la loi. Le tonheur dans ce monde et « dans l'autre est difficile à obtenir sans un amour extrême pour la loi , sans une extrême -attention, sans une extrême obéissance, sans une crainte extrême, sans- une extrême " persévérance. Aussi est-ce là mon commandemeîil, que la recherche de la loi et l'amour «de la loi aient crû et croissent à l'avenir dans le cœur de chacun. Et que mes gens •• aussi, tant les premiers que ceux des villages et ceux de condition moyenne, obéissent « à cet ordre et l'exécutent; il faut qu'ils suppriment toute inconstance. De la même ma- '< njère doivent agir les grands ministres eux-mêmes; car ceci est le con^mandement [que «je proclame], que le gouvernement ait lieu paj la loi, le côminandement par la loi^ « l'extension du bonheur par la loi , la protection par la loi. »
J'ai traduit aussi littéralement qu'il m'a été possible, donnant aux endroits difi}ciles le sens le plus vraisemblable; il faut entendre tout le passage en ce sens, que le roi s'adresse à ses sujets et aux délégués de la puissance royale. Piyadasi voulant que la vertu s'accroisse dans le cœur de chacun, exige de ses subordonnés qu'ils se "conforment à l'ordre qu'il proclame, sans hésitation aucune, et qu'ils l'exécutenl. De plus la règle qu'il établit, c'est que l'on gouverne , que l'on commande , que l'on répande le bonheur et que l'on protège le peuple par l'observation delà loi.,.
Il suffira maintenant de quelques observations sur les termes douteux ou difficiles. Le premier mot hidatapâlaté se présente grammaticalement avec la forme d'un nominatif masculin mâgadhî ou d'un nominatif neutre, comme dânê, satchtché, pour dânafh, satyam, ou encore d'un accusatif pluriel masculin ou neutre pâli ; c'est le rôle qu'on assignera au mot suivant qui devra déterminer notre choix entre ces diverseis valeurs. Quant' au sens même du mot, il résulte de l'interprétation qu'a donnée Lassen des deux adjectifs hidaiika et palatika, « ce qui se rapporte au monde d'ici-bas, et ce qui se. rapporte à l'antre « moûdè * ,irEn admettant que hida n'est qu'une forme populaire de l'antique adverbe idha dont le sanscrit classique est iha, «. ici, » le mâgadhî hidata doit être laTéunion de ida et . de ta, pour le suffixe de lieu tra, « dans cet' endroit-ci , » comme pâlata pour pârata représente le sanscrit paratra, « ailleurs , dans un autre lieu. » Ces adverbes sont ensniteemployés , sans doute par un abus de langage qui tient aux habitudes d'un dialecte populaire, comme de véritables noms neutres , « ce qui est ici , ce qui est ailleurs. »
11 n'est pas aisé de faire avec la lecture actuelle autre chose qu'un subjondif. de dusam-. patipâdayê (pour le sanscrit dahsajhpraiipâdayêt) , ou qu'une première personne du présent moyen {j>oiit duhsampratipâdayé) , « qu'il accomplisse difficilement, ou j'accomplis diffici- «lement.» La première interprétation offre quelque vraisemblance, en ce que dans cet édit le roi parle non pour lui, mais pour commander aux- autres. J'ai dit, avec la lecture actuelle; car si l'on pouvait trouver ici un participe comme sampatipâdiyé , pour le sans
encore fautif en quelques endroits. Ainsi on trouve De même la copule tcfia est écrite tantôt ichâ, et tan-
iadésinencede l'instrumentai féminin écrite à la fois tôt tcha. Ces incorrections doivent rester sur le
aya et âyd. De ces deux orthographes une seule compte du graveur indien, doit être correcte, et je crois que è'est la première. ' Lassen, Ind. Alterth. l. U, p. 35S, note i.
crit sampratipâdya, on traduirait avec beaucoup plus d'assurance, «Le bonheur en ce « monde et dans l'autre est difficile à obtenir si ce n'est par, etc. » Mais la véritable forme de ce participe serait peut-être ou sampatipadjê , ou encore safnpaiipâdayitavê. La désinence ê ne fait pas difficulté, si l'on admet, comme je le proposais tout à l'heure, qu'elle soit celle du nominatif neutre. On voit clairement que le mot amnata est pour anata; en effet, le na qui à Girnar et à°Dhaulî est représenté par un caractère spécial , "j^, ne l'est sur les colonnes du centre de l'Inde que par Vanusvâra suivi d'un n dental , de cette manière •! ^ Je rends palikhâyâ par le sanscrit parîkckâ, « recherche, étude, » et nsâhêna par utsâhéna, « effort, exertion. « J'assigne la valeur de aussi, car, a la conjonction ichukhô, où khô, pour le pâli et pràcrit kha, est le substitut du sanscrit khalu, comme l'avait bien reconnu Ratnapàla , le Buddhiste que consultait Prinsep. Quant à tcha, c'est probablement la conjonction tcha, dont la voyelle a été changée en u par suite de l'assimilation qu'a exercée la finale de khô. Il est certain d'ailleurs que l'on trouve également tchakhu dans ces inscriptions; il semble que tcha reste alors entier, parce que Vu de kha, pour khalu, n'a subi de son côté aucune modification. Je doute encore du sens que j'ai adopté pour suvê suvé, où je retrouve le sanscrit svê. Ce mot ne se prête d'ailleurs qu'à une autre interprétation, celle de svah, « demain, » exactement comme en -pâli où l'on a suvé : la répétition de ce mot dans notre texte donnerait le sens do " chacun des jours de demain , » chacun des jours qui doivent suivre.
Je regarde uhasâ conmie la forme populaire du sanscrit utkarchâh, et cette interprétation me paraît décider de celle du mot suivant 5fei;a)'a , ou, suivant une autre leçon, gémvayd; mais ce mot est en lui-même difficile, et c'est par conjecture que je le traduis comme je fais. Pour donner à ce sens quelque apparence de vraisemblance, il faut supposer le provincialisme de é pour â dans gérhvayâ qui revient à gâmvayâ^, et la substitution de V (ou b) a. m, de façon à retrouver sous gêmvayâ le sanscrit grâmyâh, en passant par gâmmayâ, « les gens des villages. » Cette transformation n'est pas arbitraire, puisqu'elle se trouve déjà dans le mahratte et dans le hindi gâniva^, pour le sanscrit grâma. Le sens qu'elle donne du reste, va bien à l'ensemble du discours, surtout entre ies ukasd, «les '• chefs , « et les madjhimâ, « les hon}mes de condition moyenne. " Je ne vois plus , d'ailleurs, (]u'une autre conjecture qui consisterait à changer gênivxiyâ en gôyâyâ, «les bergers, les p'àtres; » mais ici encore on est obligé de corriger le texte, ressource qui a d'ordinaire plus d'inconvénients que d'avantages. Par le mot pulisâpi mê il faut entendre non les hommes en général, ce qu'on exprime par les mots djané ou lôké, mais les serviteurs et les gens du roi, ceux qui exécutent ses ordres-, c'est, en effet, à eux que s'adresse spéci;!lenient cette partie de l'édit.
La phrase suivante depuis a/am jusqu'à mahâmâtâpi est ncore vague pour moi. J'avais traduit d'abord dans la supposition que palam était j)OUt phalain , «fruit, avantage,» le {j pa et 'le {^ pha pouvant se confondre , et je supposais que le verbe samâdapayitavê , que je fait rapporter aux gens du roi , devait s'écrire samâdapayitavâ; cette supposition don-
' Prinscp, On ihe Edicts ofPijado.si, dans Journ. -' Lassen , 7n5(iV. ling. pracrit. p. 128.
as. .Soc. oj Bengal, t. Vlî, 1" partie, p. 278. ■' Preni sâgar, p. i3, \. 4, éd. EasUyick.
naît le sens suivant : « Et ils devront en retirer assez d'avantages. » Mais il m'a semblé que je devais préférer la version qui apportait le moins de changement au texte; et insistant sur la signification la plus ordinaire de l'adverbe alarh, j'ai laissé à tchapalani son sens classique, en en .faisant toutefois un substantif, peut-être féminin, «l'inconstance, la lé- « gèreté. » La seule modification que cette explication fasse subir au texte consiste dans le changement d'un |, pa en un \j. ha, deux lettres qui se confondent aisément. De ce changement résulte la lecture samâddhayitavê , au lieu de samâdapayitavé que porte la copie de Priïisep. La suppression des préfixes sam et â laisse pour thème verbal dahayitavê, participe du futur passif de nécessité du radical daha répondant au sanscrit dhâ, employé ici au neutre, «il est nécessaire de supprimer, » et conservant son action verbale sur le complément ichapaïafh. On voit que je prends le prâcrit samâdaha dans le sens du sanscrit samâdhâ, « contenir, supprimer. » Il me semble que le roi entend déclarer que ses sujets doivent se considérer comme forcés par l'édit qu'il promulgue de faire cesser en eux toutes les indécisions, tous les actes de légèreté qui seraient contraires à l'exécution suivie de sa volonté. J'avoue cependant que cette interprétation est, grammaticalement parlant, un peu forcée, et que je ne l'adopte que jusqu'à. nouvel ordre, et faute de mieux.
Toutefois le doute qui subsiste encore dans mon esprit vient plutôt de la tournure de la phrase; et de la nécessité où je me trouve d'apporter au texte une modification même légère, que de l'analyse que je propose pour le radical daha. Cette racine existe en effet dans nois inscriptions, et il est évident pour moi qu'elle représente le sanscrit dhâ. Ainsi le verbe vidhâ, «établir en loi, » devient vidaha, comme on peut s'en convaincre par cette phrase de la colonne de Delhi, côté de l'Est, 1. 6 : tathatcha vidahâmi, «et «j'établis ainsi en loi^. » J'inclinerais à croire que c'est ce même radical qui se représente sur la colonne de Delhi, n° II, 1. i8, dans l'expression dânaili dahamti, « ils donnent «en présent 2. » Il y aurait eu, suivant cette hypothèse, la confusion ou l'échange des radicaux sanscrits dhâ et dâ, que l'on a remarquée depuis longtemps en zend. Je crois qu'il est possible- de retrouver cdlleurs une autre trace de ce radical, sur laquelle je reviendrai plus bas; mais ce que je constate dès à présent, c'est que cette transformation du radical sanscrit dhâ en daha est familière au dialecte pâli. Ainsi on rencontre dans le Mahâvafhsa le temps passé pidahési, « il couvrit^, » et padahitvâna (lis. pidahitvâna) tchhalhassam, « après avoir passé six ans*; » de même, à la forme csMsale,pidahâpiya tant sàboam, « ayant fait enfermer tout cela 5, » et avec d'autres prépositions, evafh panidahî tadâ, «il « fit ce vœu alors^, » sdbhani safhvidahi imam, « il établit tout cela'. » On remarque encore le même changement dans le mot pâli saddhâ qui devient saddahâ dans ce passage : Bhikkhâ asadiahantâ nam satthanô tafh nivêdayafh. <i Les Religieux ne le croyant pas , dirent cela au «Maître^. » Cette transformation a lieu par l'effet de la substitution du h ou dh radical,
' Pnnaepflnterpret.ofthemost ancient Inscript. etc. * Makâwanso j t, 1, f. io,i. 5.
dans Journ. asiat. Soc. ofBenyal, t.VI, p. 58o. * Ihid. ch. xxxi, p. 192, 1. i3.
» Id. ibid. t. yî, p. 578 et SSg; Lassen, Ind. Al- » Ibid. ch. v, p. ai, L 1.
tert/i. t.tl,p. 260, note. ' JiiJ. ch.xxx, p. 18a, 1. 11.
* Mahâwanso, t. I, p. 4, 1. 4- ' ^id. ch. xxxi, p. i84, 1. 3.
le redoublement ayant fiai par faire corps avec la racine et en ayant allégé la voyelle. Il n'y a rien d'étonnant à trouver de telles permutations dans un dialecte aussi altéré que celui de nos inscriptions ; nous y voyons déjà un autre exemple de la substitution d'un ha à un dha primitif, dans le mot nigôha, pour nyagrôdha, que nous fournit ce passage : magésupi mé nigôhâni lôpâpitâni, «j'ai fait planter des Nyagrôdhas {ficas Indica) sur les « chemins mêmes '. » ■
La conjonction qui ouvre la phrase suivante, héniévà, est d'un usage ordinaire dans ces inscriptions pour évamêva; mais je ne puis me tirer aussi facilement de amta. Ce mot est-il pour jamtu, « qu'ils aillent, » par l'effet de la suppression de la semi-voyelle ja, dont je parlerai plus basi* ou bien afhta est-il une orthographe fautive d'un mot comme le pâli antô, « en dedans, au milieu, » avec le sens de « y compris? » On traduirait alors le commencement de la phrase, « de la même manière, y compris les "grands ministres. » Enfin faudrait-il faire appel au mot hindi anta, qui, selon un vocabulaire Kharîbolî àes mots du Prem sâgar publié à Calcutta, signifie « au moins {after ail. ai least) *?» D'un autre côté, comme antn se présente sans désinence, on n'est pas absolument assuré que quelque lettre n'a pas été oubliée à la fin de la ligne. Dans cette dernière supposition , le pâli nous fournirait aniamasô, « à plus forte raison, » qui serait ici bien à sa place; cette lecture donnerait en effet un très-bon sens, «de la. même manière aussi,. à plus foi'te rai- « son les grands ministres eux-mêmes. » Le mot vidhinè, qu'il faudrait peut-être lire vidkânê, me paraît répondre au sanscrit, vidftanam, «ordonnance, injonction;» il doit signifier ici « l'action d'imposer des lois , » comme pâlanâ signifie « l'action de gouverner. » C'est encore un mot de formation analogue que sukhiyand; mais nous le retrouverons 'bientôt avec une orthographe plus correcte^, à en juger par sa -fréquence, sukkîjandy « l'action de répandre le bonheur. » ïles;te gôti, où l'ob ne fera pas difficulté de retrouver le sanscrit 'giup^i, en passant par le pâli gatti; le changement de la voyelle primitive u en d a lieu ici exactement sous les mêmes conditions que dans le dialecte -.pràcril ".
Je passe à un troisième exemple du mot anyatra ou anafra qui me donnera l'occasion d'tîxpliquer plusieurs expressions difficiles. Dans le dixième des édits de Piyadasi à Girnar, Dhauli et Kapur-di-gîri , édit très-remarquable où le roi déclare que la gloire et la renommée ont à ses yeux moins de prix. que l'obéissance à la loi, et que c'est à faire fleurir cette loi qu'il met sa grandeur, je trouve l'expression anata, et à.Kapur-di-giri, anatra, d'abord tout au commencement, puis à la fin dans un passage où sa véritable valeur est parfaitement reconnaissable. Voici les deux passages que je reproduis, sans les séparer et tels qu'ils se présentent dans l'inscription même dont ils forment la totalité; j'avertis seulement que je me sers .jprincipalement ici de la copie de Westergaard, qui est beaucoup plus correcte que celle qui était à la disposition de Prinsep. Je prends cette copie même sur le fac-similé qui en a été donné par la Société asiatique de Bombay ^ :
' Prinsep, Inlerpret. etc. dans Journ. as. Soc. of ' Ci-dessous, S 5.
fkngaj, t. VI, 2' part. p. 600. ' Lassen, Instit. ling. pracrit. p. i3i et i32.
- Vocahulaij Kkaree bolée and englisk of the prin- ^ Journ. o/<fce BomJay 05. Soc. n" v, avril 1 84 3, à
cipal words occarring in the Prem sâgar, p. i, col. 2. la fin du numéro et sans pagination.
la transcription qu'en a faite M. VVUson dans le Journal de la Société asiatique de Londres y a introduit quelques changements de peu d'importance sans doute et faciles à corriger, mais dont il vaut mieux ne pas encombrer l'explication assez difficile déjà de l'original '.
1. Dêvânam piyô Piyadasi râdjâ yasôva kitiva na mahâihâvahd manatê anata tadâpianô dighâyatcha mé djanâ | 2. dhammasasafhsâ sasusatd[m\ dhafhmavutamtcha anuvidhiyatâin étakâya Dêvânam piyô Piyadasi râdjâ yasôva kitiva itchhati j $.yatu kinitcki parâkamatê Dêvânam [piyô] Piyadasi râdjâ ta savant pâratikâya kiihti sakalê apaparisavê asa ésa ta parisavê ya apumnam | i.. dakararh ta khô êtam tchhudakênava djanêna usatênava anata agéna parâkamêna savant paritchadjiptâ êta ta (1, ta) khô usaiêna dakaram. Voici comment Prinsep traduisait cette déclaration : « The heaven-beloved king Piyadasi doth not deem that glory and réputation (are) the things joi chief importance; on the contrary (only for the prévention of sin?) and for enforcing conformity among a people praise-worthy for following the four rules of virtue, and pious, doth the heaven-beloved ' Icing Piyadasi désire glory and réputation in this world, and whatsoever the heaven-beloved king Piyadasi chielly displayeth heroism in obtaining, that is ail (connected.with) the other world. For in every thing connected with his immortality, there is as regards mortai things in gênerai discrédit (?) Letthis be discriminated with encouragement or with abandonnaent, with honour or with the most respectful force , and every difficulty connected with futurity shall with equal révérence be vanquished ^. » Plus récemment M. Wilson , après avoir constaté la difficulté de ce passage , en a proposé la traduction suivante : « The beloved of tbe gods , the prince Piyadasi , does not esteem glory and famé as of great value, and besides for a long time it bas been my famé and that of my people, that the observance of moral duty and the service of the virtuous should be practised, for this is to be done, This is the famé that the beloved of the gods desires, and inasmuch as the beloved of the gods excels, (he holds) ail such réputation as no real réputation, but such as may be that of the unrighteous , pain and chaff; for it may be acquired by crafty and unworthy persons, and by whatever further effort it is acquired, it is worthless and a source of pain ^. »
A mon tour je proposerai la traduction suivante, que je vais essayer de justifier : « Piyadasi, le roi chéri des Dêvas, ne pense pas que la gloire ni la renonmaée produisent de grands avantages, sauf la gloire [qu'il désjre] pour-lui-même savoir que mes peuples pratiquent longtemps l'obéissance à la loi et qu'ils observent la règle de la loi. C'est pour cela seulement que Piyadasi, le roi chéri des Dêvas, désire gloire et renommée. Car tout ce que Piyadasi , le roi chéri des Devâs , déploie d'héroïsme , c'est en vue de l'autre vie. Bien plus, toute gloire ne donne que peu de profit; ce qui en résulte, au contraire, c'est l'absence de vertu. Toutefois c'est en effet une chose difficile [que dé travailler pour
' Journ. roy. ccsiat. Soc. of Greal-Britain ^ t. XII, as. Soc. of Bengal, t. VII, i" partie, p. aio et 258.
p. 209; par exemple, anafâ pour anafa, et ^aratiA-(îy« ^ Wilson, On the Rock inscript, of Kapur-di-giri
pour pâradhâja. dans Journ. roy. as. Soc. of Greal-Britain, t. XJI
" Prinsep, On the Edictsof Piyadasi,etc. dans Joarn. p. 20961212.
le ciel], paur un homme médiocre comme pour un homme élevé, si ce n'est quand, par un héroïsme suprême, on a tout. abandonné; mais cela est certainement. difficile pour un homme élevé. »
Le commencement de cette nouvelle interprétation ne diffère pas sensiblement de celle de mes devanciers; mais je crois qu'elle est obtenue par des nîoyens plus rigoureux, et qui satisfont mieux au besoin de précision qu'il est indispensable de porter dans l'examen de ces anciens monuments. Je remarquerai d'abord, avec M. Wilson, que les cas ne sont pas soigneusement distingués dans ce texte; car, à moins de faire un neutre de Mti, ce qui ne me paraît pas possible, on doit lire kîtim à l'accusatif; mais Vanusvâra est omis à tout instant dans ces inscriptions, et cette omission n'est peut-être pas toujours du fait du graveur indigène. Le mot le plus important de ce passage est mahâthâvahâ. que je lis de cette manière avec la copie de Westeiçaard. Laissant ce mot entier et tel que le donne l'inscription, j'y vois l'altération très -légère du sanscrit mahârthâvahâh , « apportant un grand avantage. » Prinsep, qui avait su reconnaître mahârtha, était bien près de l'interprétation véritable; mais comme il lisait la fin du mot vahi et qu'il la séparait de mahâthâ, il ne pouvait y reconnaître le sanscrit âvaha, « qui apporte. » Je n'insiste pas sur nianatê, que le texte de Kapur-di-giri lit mahati; la leçon de Girnar est plus conforme .à la régularité de la conjugîdson sanscrite du radical man.
Viennent ensuite les mots aiiata ladâptanô, tels que les donne Westergaard. M. Wilson a conjecturé, avec raison je crois, que le mot âptanô répondait à âttanô, «de lui- « même; » il ne devait cependant pas attribuer cette leçon à la copie de Westergaard, où on lit distinctement âptanô et non âttanô. La conjecture de M. Wilson n'en est pas moins très -légitime, mais seulement par les raisons suivantes. Je remarquerai d'abord avec Lassen , que le groupe (. pia doit probablement se lire tpa ^ comme JL yva doit se lire vya, et comme le groupe écrit tse, qui se litsf^; ces anomalies d'orthographe résultantes du déplacement d'une lettre avaient déjà été remarquées par Prinsep ^. Il résulte de cette lecture âtpanô, qui est plus près du sanscrit âtmanô que du pâli âttanô, qu'il faudrait nécessairement écrire par un à bref initial. Et j'ajout& en passant que cette orthographe, que nous ne trouvons encore qu'à Girnar, nous montre le passage du sanscrit âtinan aux formes altérées comme appa et appâna^, qui en prâcrit et dans quelques dialectes populaires d'origine sanscrite jouent le rôle de pronom réfléchi. Quel sens donne-
' Indisch. Alterlhnmsh. t. Il, p. 22'], note II.
^ Prinsep, On the Edicls of Piyadasi or Asolia, dans Journ. as. Soc. of Beiigal, t. VII, i" partie, •p. 278.
•' Lassen , Instit. ling. pracrit. à i'index. Cette manière d'interpréter le groupe tpâ jette, si je ne me trompe, un jour nouveau sur un terme controversé et sur un passage qui a fort embarrassé Prinsep et Wilson ; ii s'agit du commencement du premier édit de Girnar, que M. Wilson , d'après la copie rectifiée de Westergaard, transcrit ainsi: idha na hamtchi djî-
vaih ârahittâ padjahitavyam. Après plusie.urs hypothèses, M. Wilson a supposé que ce terme pouvait réprésenter le participe indéclinable ârahhilvâ, «ayant «mis à mort;» quoique, dit-ii, la forme serait irréguliJère en ce que le pâli et le prâcrit suivent le type sanscrit, et qu'il faudrait régulièrement drat^a ou ârahhia. (Wilson, Journ. as. Soc. of Great-Britain, t. XII , p. 1 60.) Cette dernière assertion est une inexactitude en fait, et ii suffit de parcourir les premières pages du Mahâvamsa pour se convaincre que le pâli ne se conforme en aucune façon à la règle du sans-
rons-nous maintenant à ces trois mots qui veulent dire littéralement,. « sauf cela de lui- «même?» Si anata représente bien ici, comme je cherche à l'établir, le sanscrit anyaira, et s'il a réellement la signification de «sauf, excepté, » la logique semble vouloir qu'on traduise « sauf cela, » c'est-à-dire cette gloire, qui est « pour lui-même, « c'est-à-dire qu'il veut pour lui-même. Le roi en effet vient de déclarer qu'il ne regarde pas la gloire et la renommée comme produisant de grands avantages ; s'il excepte quelque chose , c'est sans doute uniquement la gloire qu'il ambitionne , savoir , celle de voir son peuple obéir à la loi et en observer les prescriptions. Cette courte phrase si cpncise reçoit toute sa lumière de ce qui la précède et de ce qui la suit.
La proposition suivante ne peut donner lieu à aucun doute. Je l'entends à peu près comme Prinsep et surtout M. Wilson -, seulement je l'agence autrement que ne fait ce dernier avec ce quj précède , d'où résulte en définitive une différence considérable dans l'interprétation totale du passage. Les mots dighâyatcha mê djanâ signifient « et pour longtemps «par mon peuple. » Je n'ajoute pas d'anusvâra final kàkammasusumsâ, «obéissance à la •< loi; » cette finale manque dans toutes les copies, quoique je la trouve au mot dhaihmavutafh. 11 faudrait, pour la rétablir, lire avec un à hreî susufnsam à l'accusatif-, mais je regarde ce mot comme un nominatif fénunin , ainsi que sasusatâ, que donne la copie de Westergaard, et non sasusatam, comme écrit M. Wilson en divisant à tort en deux mots sasusa tant; ailleurs ce mot est écrit avec le second û long. Je rends Yanusvâra, non à cette lecture fautive, mais à la désinence atâni du verbe anuvidhiyatârh, que nous allons voir tout à l'heure; de sorte que susasatâni, qui est la véritable leçon, est la troisième personne de l'impératif moyen, avec lé sens passif, du verbe sususa, « désirer d'écouter, obéir. » La proposition signifie donc littéralement, « et que pour longtemps par mon peuple l'obéis- « sance à la loi soit obéie, » locution surabondante qui veut donner un peu plus de force à l'idée « qu'ils obéissent à la loi. » La copie de Westergaard offre distinctement le mot dhafhmavutafh , tandis que les autres textes ont dharhmavatarh. La première de ces leÇons part du sanscrit dharmavrïtam, la seconde de dhfirmavratani ; elles doivent également signifier « le devoir ou l'exécution de la loi. » Ce mot est le sujet du verbe anuvidkiyatâni , « qu'elle soit observée comme une loi ; » c'est la troisième pei-sonne singulière de l'impératif passif d'un verbe nominal tiré de vidhi, « loi. »
Le mot êtahâya, d'après Westergaard, et êtakâyé à Kapur-di-giri , commence. une phrase nouvelle qui se rattache à ce que nous venons d'expliquer par ce mot même. M. Wilson le divise à tort en deux mots, êta kâya;. il répond au pâli êltakâya, datif de êtiakà, «autant, tout autant,» et au datif, «pour autant, pour cela seulement.» Ici,
crit qui veut que la formativedu participe adverbial aurait padjahôtavyaffij de ha, «sacrifier, » forme peu
change selon la présence ou Tabsence d^n préfixe régulière sans doute, mais après tout possible dans
destiné à modifier la racine. Mais si l'on admet avec un dialecte aussi altéré, et l'on traduirait: «Ici il
Lassén que le groupe plâ représente dans les ins- «ne faut pas sacrifier après avoirmis à mort un être
crjptions de Piyadasi le suffixe sanscrit tvâ, on lira «vivant quel qu'il soit;» ce qui revient à dire, «il
ârabhitvâj «ayant mis à mort.» Il restera encore le «ne faut pas célébrer lesacrifice enmettantà mort
verbe padjahitavyam qui est certainement difficile ; «un être vivant quel qu'il soit. » Du reste, quelle que
mais si au lieu de hi il était possible de lire hô, on soit la lecture, le sens ne peut être douteux.
comme l'a déjà remarqué M. Wilson sur le commencement de rinscription , le graveur n'a pas soigneusement distingué les cas, car il faut certainement lire kitim (ou mieux kîtini), « la renommée; » mais on sait que Yanasvâra est omis à tout instant dans cette inscription. Cette omission est peut-être, dans certains cas, analogue à celle qui a lieu en prâcrit. Nous trouvons immédiatement un exemple de cette omission dans le mot kitchî, qui n'eât bien lu kimtchi que sur une des deux copies du texte de Girnar. Mais je ne voudrais pas mettre sur le compte des copistes l'oi'thographe des pronoms ya et ta pour yafh et tani en pâli ; cette suppression de la nasale revient si souvent ici , qu'elle paraît tenir au dialecte. Quoi qu'il en puisse être de cette. conjecture, l'expression ya ta kifhtchi signifie littéralement, « mais tout ce quoi que ce soit. » Il n'y a pas de difficulté sur le terme parâkamatê; seulement deux inscriptions lisent para/camaff, à l'actif. Prinsep et Wilson ont bien entendu ce mot; et je remarque en passant que, quoique populaire quanti la forme, l'expression dont ii constitue le fond ne manque pas d'une certaine fermeté .classique. Je ne vois pas dans l'analyse de M. Wilson les raisons du sens qu'il adopte pour les mots suivants , ta savant pâratikâya, «il regarde une telle réputation!» J. Prinsep traduisait plus exactement: «cela est' en entier destiné à l'autre monde.» En effet, ta pour tafh ( sanscrit. tat) est le pronom indicatif en rapport avec le relatif ja pour ja/n (sanscrit jai) , et les deux propositions se lient ainsi : «tous les. actes d'héroïsme qu'il accomplit, tout « cela est, M pâratikâya, « pour l'autre monde , » comme le dit justement Prinsep; car pâratikâya est le datif d'un adjectif pris substantivement, pâratika, adjectif qui dérive de pârata, et sur la colonne de Delhi, pâlata, « l'autre monde, » au moyen du suffixe ika; c'est d'ailleurs un mot dont Lassen a déjà exactement déterminé le sens pour une autre partie de ces inscriptions '.
A partir de ce terme je m'éloigne sensiblement de mes devanciers. Le premier mot kifhti annonce une proposition adversative, « mais quoi, il y a plus. » Toutes les copies sont ici unanimes; si cependant on pouvait lire Mti comme" plus haut, «la gloire, » le passage y gagnerait considérablement en clarté. Le mot sakalé est le sanscrit sakalak (au nomin. sing. raasc); il signifie « tout , total.» Mais le ternie vraiment difficile ici est apaparisavê , que trois copies lisent de cette manière, tandis qu'à Kapur-di-giri on trouve aparisavé; cette dernière leçon est, si je ne me trompe, une faute assez grave, quoiqu'elle se prête à un sens qui ne contredit pas la pensée générale du texte, telle que je crois pouvoir l'entendre. M. Wilson a justement contesté le sens dUmmortaîité que Prinsep donnait à ce mot, et il l'a ingénieusement dérivé du sanscrit pariçrava, qu'il propose de rendre par « réputation. » Quant aux deux premières syllabes apa, il paraît qu'il en fait la préposition sanscrite apa, laquelle donne un sens de détérioration au mot qu'elle modifie. J'hésite d'autant moins à croire que parisavê doit répondre à un mot sanscrit comme pan'çravah , que sur le rocher même de Kapur-di-giri nous trouvons parisravé dans la phrase qui va suivre; l'emploi de la sifflante f ou 5 est ici assez indifférent, puisqu'en sanscrit même le radical çra , pris dans le sens de « s'écouler, » s'écrit souvent ira. Je diffère cependant de M. Wilson en un point capital ; ne pouvant rien faire
' Indische Altetihumsk. t. II, p. 2 58, note 1.
du sens de réputation, je rends parisavé par « résultat, effet, » littéralement, ce qui découle d'une chose, ou si l'on veut, «profit. » Puis, tout en reconnaissant que le dissyllabe apu peut bien n'être que la pYéposition sanscrite apa, je préfère y voir \e prdcrltisme de l'adjectif a/pa, «petit, peu; » c'est une interprétation qu'on n'a pas, que je sache, proposée jusqu'ici pour ce terme, et dont je prouverai cependant l'exactitude par d'autres passages de nos inscriptions. Le mot entier signifie donc «un faible profit, peu de profit;» et conséquenmient la leçon de Kapur-di-giri , aparisavé, signifie « absence de profit- »
Reste le mot asa, où je ne crois pas qu'il soit possible de voir autre chose que le pâli assa avec le sens d'un subjonctif; de façon que la proposition complète, kimti sakulê apaparisavê asa, signifie selon moi, littéralement, « bien plus, ce serait en entier un faible « profit, » traduction où par le mot ce il faut certainement entendre la gloire et la renommée dont parle le roi au commencement du paragraphe; cfest une ellipse très- acceptable pour un style en général aussi concis, et M. Wilson y a eu déjà recours pour son inteiprétation. Remarquons encore la variante que le texte de Kapur-di-giri donne ici à la place du verbe asa; c'est siiyati, où je reconnais la forme prâCrite du sanscrit çruyaté, « il est « entendu. » Ce verbe est ici employé comme le latin audit, dans le sens d'une maxime, d'un fait qu'on connaît par le bi'uit public; il donne à la proposition un caractère de généralité et presque de solennité qui ne serait exprimé encore qu'imparfaitement ainsi : « bien plus, toute gloii'e, on le sait, est de peu de profit. » Si maintenant je n'adopte pas la leçon de Kapur-di-giri, aparisavé, qui donnerait le sens suivant, également philosophique, « bien plus, toute gloire est sans profit, » c'est que cette version est un peu contradictoire à la suite du discours où nous allons y'oir que la gloire et la renommée produisent cependant un résultat.
Ce résultat, je le trouve indiqué dans la courte proposition qui suit : ésa lu parisavé ya apurhnaiu, littéralement, «mais cela [est] le résultat qui [est] l'absence de vertu, » c'està-dire, " ce qui en résulte au contraire, c'est l'absence de vertu; » quoique « l'absence de « vertu » ne soit qu'une traduction imparfaite du mot apurhnaih, mot dont l'acception est très-étendue, et qui embrasse depuis le sens d'impureté jusqu'à celui de vice et de mal moral. Comme je l'ai dit tout à l'heure, la copie de Kapur-di-giri porte parasravé, ce qui nous donne toute assurance sur le poirit étymologique. Quant à celui de l'interprétation , la vraisemblance du sens que je propose me paraît un argument décisif en sa faveur.
Ce qui suit, dukaraili ta khô, où je remplace ta par le tu de la version de Kapur-di-giri, commence une proposition nouvelle dont le sujet est étath, « difficile autem certe istud. » M. Wilson voyant ici , comme il fait ailleurs , dans tukhô , le prâcritisme du sanscrit tacha, traduit cette courte proposition par « peine et paille, » ce dont il fait un attribut à " la réputation qui est celle de l'injustice. » Je m'expliquerai bientôt sur cette hypothèse , qui me pai-aît inadmissible; quant à présent, je trouve dans tukhô la conjonction tu, « mais, » et le mot Mo, « certes, en effet, » ainsi que je viens de le dire tout à l'heure.
Prinsep et Wilson ont hésité sur la lecture du mot suivant, qui par sa forme d'adjectii en ka, et par le rapport qu'il oiîre avec djanêna, «par l'hojnme, par la gent, » indique sant- aucun doute la personne à laquelle il est difficile de faire ce dont il est parlé. La
copie de Westergaard, qui a jeté beaucoup de lumière sur plusieurs points de ces monuments obscurs, nous donne ici, si je ne me trompe, une leçon excellente. Je remarque en effet, sous le ^ tcha du mot que les diverses copies lisent tchhadakêna ou vadakéna, un prolongement de la ligne traversant le corps de la lettre, de cette manière 4,, ce qui forme la syllabe Ichhu et donne le mot tchhudàkêna, véritable prâcritisme du sanscrit kchudrahêna^. fin réunissant ce terme à celui, qui suit, on aura tchhudakênava djanéna, « même par un homme de peu. » Ce qui donne à cette explication toute la certitude désirable, c'est que la version de Dhauli, une ligne plus bas, au lieu de tchhadakêna, lit khudakéna, ce qui est exactement la forme pâlie khaddakêna du sajascnt kchudrakéna supposé tout à l'heure. Cette explication décide de la signification du terme difficile usaléna qui suit djanéna. Ce mot doit être un adjectif également en rapport svec djanéna; en pâli ce devrait être assata ou bien ussita, pour le sanscrit aichtchhrïta, «élevé, émi- « nent, » jaste l'opposé de kckudraka, « petit, bas. » La versidh de Dhauli vient encore ici à notre secours; car après khudakéna elle ajoute pasaténava usatênaicha, que l'on peut corriger ainsi, pasatêna usaténavâ, « soit par un homme illustre, élevé. » En effet pasaténa, qui ne peut être autre chose que le sanscrit praçastêna, se rapporte mieux à usatêna qu'à khudakéna, auquel il ne serait possible dé le rattacher qu'en lisant apasatêna, « non « illustre. » Quant au monosyllabe va, qui dans nos inscriptions comme en pâli est ordinairement le reste de éva devenu enclitique, j'aimerais à le lire vd, et alors je traduirais : "■mais certes cela est difficile à exécuter, soit par l'homme humble, soit par l'homme « élevé, — autrement que par un héroïsme suprême, après avoir tout abandonné. » Telle est, en effet, la version littérale de la phrase qui suit, où anata est pour anyatra, a sauf, «excepté,» a^^na pour agréna, «suprême, éminent, » paritchadjitpâ pour parityadjitvâ, ayant abandonné complètement, » le groupe Q ptâ devant se lire ipa pour tvâ, selon la remarque judicieuse de Lassen , déjà indiquée plus haut ^,
Après ce verbe, la formule éta ta khô recommence une nouvelle et dernière proposition ou je lis tu au lieu de ta. « mais cela certainement, » usaléna dakaram, « est difficile à « exécuter par un homme en dignité , » de sorte que l'enchaînement des idées procède ainsi : le roi ne désire de gloire que pour l'autre monde, ses efforts n'ont pas d'autre but; mais c'est là une œuvre difficile pour l'homme, qu'il soit humble ou élevé, à moins que par un héroïsme suprême il n'abandonne tout, c'est-à-dire, selon toute apparence, qu'il ne renonce au monde et se fasse Religieux ; mais cela même n'est pas facile pour un homme d'une position élevée. C'est là, comme on voit, une série d'idées parfaitement buddhiques et tout à fait d'accord avec les expressions d'une légende que j'ai eu occasion de citer ailleurs, sur les difficultés que rencontre un homme éminent, s'il veut renoncer au monde et se faire Religieux ^.
Parmi les points divers que j'ai essayé d'établir dans le cours de cette discussion , il en est un sur lequel je crois nécessaire d'insister, parce qu'il embrasse à la fois, et une valeur graphique nouvelle , et une traduction qui ne l'est pas moins. Je veux parler du mot
' Lassen, /njr. ling. pracrlt. p. 263. — ' Indxjche Alterûiamsk. t. Il.p.as?, D0te4. — ' Inlrad. à i'hist. du Baddh. indien, t, I, p. 197.
tchhudakéna, dont le neuvième édit de Girnâr me fournit le simple tchhnda. Voici le passage même où ce mot se présente, 1. 3 de la copie de Westergaard : Eta tu mahidâyô iahukamtcha hahavidhafntcha tchhadafhtcha nirathanitcha mamgalam karôtê. « Or dans ce « cas, l'homme d'une grande fortune célèbre des fêtes, et de nombreuses et de variées, et « de pauvres et d'inutiles ^ » Il n'y a qu'un mot dans ce passage qui me paraisse faire encore difficulté, c'est mahidâyô, qui est très-distinctement écrit de cette manière sur la copie de Westergaard, tandis que Prinsep le lit mahâdâyô, ce que Wilson traduit par « une personne d'une grande bienveillance. » Pour que cette version pût être admise , il faudrait que mahâdâyô fût en effet la lecture exacte; mais la copie de Westergaard ne permet pas de le croire , et M. Norris lit à Kapur-di-giri , striyaka ou plutôt sriyaka. J'avoue que j'aimerais à voir cette dernière lecture confirmée par un nouvel examen du monument; elle nous donnerait le sens de « l'homme d'une grande prospérité, » sens que j'ai toujours admis en attendant, comme cadrant mieux avec cette idée de fêtes variées et nombreuses, qu'un homme riche peut seul célébrer. La leçon de Prinsep, mahâdâyô, nous fournirait aussi ce sens, si l'on pouvait la corriger en mahôdayô, «l'homme doué d'une « grande prospérité. » Celle de Westergaard paraît cependant nous conduire plus directement au but; car en lisant mahidiyô, au lieu de mahidâyô, on y trouverait peut-être un synonyme de mahiddhikô, mot bien connu en pâli pour signifier « celui qui est doué d'une « grande puissance. »
Les mots suivants sont tous intelligibles , pourvu toutefois qu'on admette la lecture que je propose pour tchhadaifiicha. La manière dont M. Wilson traduit niratharh, pour nirarfham, où il voit lé sens de « sans but » , c'est-à-dire <t désintéressé , » dépend uniquement de la signification qu'il attribue au sujet mahidâyô. A mes yeux, le sens est celui-ci : le roi fait remarquer que l'homme , dans les circonstances solennelles de la vie , célèbre des fêtes religieuses plus ou moins brillantes, par lesquelles il veut exprimer sa joie pour le passé et se rendre les dieux favorables pour l'avenir; que l'homme fortuné en célèbre de nombreuses et de diverses espèces, parmi lesquelles il en est de peu de valeur et de tout à fait inutiles; qu'on peut cependant se livrer à de telles solennités, mais que de pareilles fêtés produisent bien peu de fruit, auprès de la fête de la loi qui seule en rapporte de grands. Selon cette interprétation , niratham garde exactement son sens ordinaire , et ce sens sert à confirmer celui que j'assigne ktchhudamtcha, pour le sanscrit kchadrafhtcha.