Le Louez Dieu
La salle est assez sombre quoiqu'une lampe brûle déjà d'une flamme libre sur une table couverte d'une nappe brodée, où demeurent un gobelet, un flacon et les reliefs d'un repas.
L'ombre adoucit et tond les dessins bleus et rouges des poutres du plafond finement moulurées, et, lorsque la flamme vacille, les feuillages profonds de la tapisserie d'Arras bougent le long des murs, et les oiseaux remuent leurs plumes. Cette tapisserie, tombant jusqu'au pavé, est fendue devant chacune des petites portes qui se font face. A côté de l'une d'elles, la cheminée, très grande, est en pierre sculptée; mais sa hotte est garnie de peintures et l'on y voit deux anges avec saint Èleuthère.
Au fond, le lit d'abord, dont le dais est très haut, porté par des colonnes, et tout encourtiné d'étoffes à ramages ; mais le rideau de face est levé et noué, et l'on voit l'oreiller, et, recouvrant les draps, la couverture en soie. A droite, l'on a fait dans une des tours d'angle, un petit oratoire, et c'est par ses fenêtres étroites et munies de volets à pentures que doucement pénètre encore un peu de jour.
Là se trouve un prie-Dieu, tandis que dans la chambre les sièges sont nombreux ; ce sont bancs à dossiers, chaires et coffres, en bois divers bien travaillés, presque tous garnis de coussins ; et sur le pavé rouge en briques émaillées, s'étendent des tapis de Flandre et des tapis sarrasinois. Un dressoir est à droite qui porte la vaisselle, drageoirs, vases à fleurs.
Le joiir faiblit encore; la clarté se déplace, s'éteint dans l'oratoire, et ne rayonne plus qu'aux entours de la table.
La Dame s'est assise, sur un siège à dossier, voisin de l'oratoire. Une coiffe légère en toile fine et blanche lui couvre les cheveux, dont deux mèches pourtant, très noires, tombent au bord du front. Le bandeau de la coiffe passe sous le menton ; sa guimpe transparente lui voile un peu la gorge, jusqu'au bord liséré de son surcot très long qui recouvre sa robe. Ce surcot est de drap très souple, d'un gris bleu sans dessins ; il moule exactement les deux seins et le torse et s'élargit aux
hanches. La robe, par-dessous, est d'un bleu plus foncé ; elle est ample et soyeuse; ses manches sont étroites, longues, et s évasant à partir du poignet, recouvrent la moitié de la main sans bijoux.
Or La Dame est d'abord immobile et pensive; ensuite, elle dit tristement :
Comme ces soù's de mai sont lourds!.,.
Alors elle se lève, s'approche de l'une des fenêtres entr'ouvertes de l'oratoire et, respirant l'air frais, ajoute :
Et sont légers !
On sent la fine odeur qui monte du verger :
Herbe fraîche et fleurs de pommiers...
Tout s'endort déjà... Au loin des toits fument... Quel silence l...
Elle lève la tête en prêtant l'oreille :
A peine un frisson de plumes...
C'est le sommeil des i^amiers.
Les yeux toujours levés :
Une étoile.., une étoile encore... Elles s'allument Une à une en palpitant, telles Que les cierges et les flambeaux D'un autel.
Et, tout illuminé de leurs feux éternels,
On dirait que le ciel est heureux d'être beau!... Mon Dieu! Quel indicible charme Vous ave^ mis parmi les choses!...
Et pourtant je pleure !... Et pouf^tant J'ignore, ce soir, si mes larmes
Ont pour cause Ou ma douleur ou ce printemps!...
Elle redescend un pou vers la chambre, et s'arrête...
Mais je sens que jamais je n'aurai V habitude De ma coiffe de deuil et de ma solitude, Si pour plier mon front plus faible qu'un roseau Et rouvrir dans mon cœur la saignante blessure. Il suffît d'un sommeil d'oiseau Dans la douceur d'une nuit pure.,.
Or, comme elle a dit ces mots, entre soudain La Chambribre, très émue et très agitée.
LA. DAME, surprise, Eh bien ?
LA CHAMBRIÈRE Les Loue\-Dieu, Madame, avaient raison !
LA DAME
Qiie veux -tu dire?
LA CHAMBRIÈRE
Que messire de Vier^on Vient de rentrer dans ses domaines!
Qiiil s'est présenté hier au château de Mortagne, Qu'il y fut reconnu par toute sa maison. Et que c'est monseigneur d*Evreux qui le ramène !
LA DAME Comment sais-tu?...
LA CHAMBRIÈRE
Partout, les villes, les campagnes L'acclament!...
LA DAME
Est-on sûr?...
LA CHAMBRIÈRE, convaincue,
Puisqu'on l'a reconnu.
Madame, et que Madame De Mortagne, en voyant son époux revenu, Courut vers lui, la joie au cœur.
Et que sa joie était si forte Qu'elle crut soudain rendre l 'âme, Et chut aux pieds de son seigneur Comme une mortel
LA DAME, essayant de maîtriser son émoi, Voyons. . .
LA CHAMBRIÈRE
Après six ans de pleurs et de regrets! Car elle aussi croyait. Madame, comme vous
Et bien d'autres, que son époux Avec tant de seigneurs tombés dans les marais
De la Lys, Avait été tué, là-bas, par les milices
Des Flandres, le jour de Courtrai!
LA DAME
Mais pourtant...
LA CHAMBRIÈRE
Elle aussi n avait aucun espoir De le voir jamais reparaître!
Et tout à coup voici qu'un soir Il 7^eparaît pourtant, disant : « Cest moi, le maître! « Ouv7^e{-moi, je reviens ! n Ah! j'estime qu'il y a bien De quoi mourir d'un tel bonheur!...
Quitte à rouvrir ses yeux au jour Le lendemain, contre le cœur De son amour l
LA DAME Mais non, cest impossible; on s'est raillé de toi!
LA CHAMBRIÈRE
Puisque les Loue:{-Dieu l'annonçaient!
LA DAME
Ce retour?
LA CHAMBRIÈRE
Mais oui! Rappele\-vous! Lorsque, voici trois mois. Ces quatre pèlerins — qu'on a vus de nouveau Ces dernières jours, rôder aux environs du bourgs — Vinrent jusqu'au château pour la première fois...
LA DAME
Que disaient-ils'^
LA CHAMBRIÈRE
J'entends encor chacun des mots De leur discours !
Ils montèrent d'abord le patois de V Eglise, Puis, s' agenouillant au milieu.
Ils crièrent à trois reprises :
« Loue!{ Dieu ! Loue:{ Dieu ! Loue^ Dieu ! « Notre-Dame ojffre, à qui fervemment le demande, « Son appui miséricordieux !
« Des seigneurs qu'aujourd'hui vous croj^e!{ « Massacrés par les armes flamandes, « Reverront avant peu leurs Joyersl « Louei Dieu! Loue^ Dieu! Loue{ Dieu! »
LA DAME Mais ensuite! ...
LA CHAMBRIERE
Ils partirent, suivis d'une bande
De gens sans foi qui, par mépris, Les raillaient en criant : « Loue\ Dieu! » Beaucoup d'autres
Pourtant, remués et surpris.
Puis soudain convaincus par leur accent d'apôtres.
Les baptisaient du même cri.
Qui leur devint un nom, touchant ou ridicule. Suivant qu'on crût en eux ou qu'on fût incrédule.
LA DAME Mais ce retour'!
LA CHAMBRIÈRE
Eh bien, messire de Vien^on, Ajoutaient-ils, sera bientôt dans sa maison, Parce qu'il a rempli, sans quun seul jour y faille, Le vœu qu'il fit, dans le péril de la bataille. D'errer pendant six ans, caché patmi la foule, En mendiant son pain de châteaux en chaumines. D'autres, sauvés aussi de ce péril extrême, Ont fait ce même vœu pour dou^e ans!... Ils cheminent Pieds nus, la corde aux reins, voilés d'une cagoule... Quelques-uns, parait-il, se sont présentés même Che^ eux, sans se nommer, sans montrer leur visage. Puis, toujouj^s sans rHen di?^e, ont 7'epris leur voyage
Vers le but où ce vœu saintement les conduit!
Grands seigneurs et vilains, leur mystère est le même ;
Si bien qu'ayant reçu l'un d'eux pour une nuit.
Et Voyant vu partir quand le jour se leva.
Dans la brume de l'aube et les chants d'alouette.
On ignore, devant sa misère muette,
Si ce n'est pas un prince illustre qui s'en va !
Hélas!
LA CHAMBRIÈRE Pourquoi ce mot de tristesse ?
LA DAME, lentement,
Tenvie Celle dont ce bonheur renouvelle la vie; Celle qui le pleurant, mais sans plus l'espérer. Le retrouve plus beau d'avoir été pleuré!
LA CHAMBRIÈRE
Mais ce bonheur, une autre encor, demain...
LA DAME, tristement,
Peut-être Une autre, mais pas moi!...
LA CHAMBRIERE
Qu'en save^-vousl
LA DAME
Mon maître.
Mon bon seigneur est mort; on me Va dit...
LA CHAMBRIÈRE
Sans doute; Mais on Va dit de Jean de Vien^on!
LA DAME
Non... écoute :
Nous n'étions mariés que depuis quatre mois, Lorsque le 7^oi Philippe a fait couler mes larmes, En appelant aux frontières d'Artois, Pour châtier V orgueil brugeois.
Tous ses vassaux et leurs gens d'armes... Mon maître — je le vois encor, là, dans la cour — Une dernière fois me baisa sur le front, Puis il partit, disant que son retour Serait victorieux et prompt...
J'attendais... Et ce fut V épouvantable jour DeCourtrai!...Là, tout au début, quand les Flamands Eurent anéanti les archers navarrais.
Comme il chargeait, furieusement.
Il s'embourba dans le marais,..
D'autres suivaient, et ce fut une bousculade Effrayante, où, parmi les coups et les ruades. Lâché par les fuyards et trahi par le sol, Son écuyer le vit tomber, casque fendu.
Près de messire de Saint-Poil...
Tu sais que nul ne s'est rendu ; Les Flamands tuaient tout, sans pitié, sans rançon; A ucun ne fut sauvé !...
LA CHAMBRIÈRE
Messire de Vier:^on Est revenu pourtant l
LA DAME
Ahl ta joie est cruelle l On dirait que tu veux raviver mon chag-rin ! Et, voyant que mon pauvi^e esprit est parvenu A se persuader que tout espoir est vain Lorsqu'il songe à celui qui n'est pas revenu. Tu te plais à parler de celui qui revint !
LA CHAMBRIÈRE Madame, vous save:{ que je vous aime...
Alors Ne trouble plus mo7i cœur par des mots d'espérance! A h, oui !... les premiers mois, quand on parlait des morts Laissés là-bas, loin de la France,
Sans sépulture, Je disais : « Mon seigneur reviendra, f en suis sûre!
(( // revie?idra demain ! »
Et mon cœur était lourd, en l'attendant venir.
De tout Vespoir humain
Qu'un cœur peut contenir!
Mais les heures passèrent en vain; et chacune Ajoutant à mon deuil une déception.
J'ai compris que Vespoir entretient l'infortune.
Et que la certitude est une Consolation.
LA CHAMBRIÈRE, insistant,
Si Vespoir est menteur, Madame, et vous trompa, Croye:{ aux Loue^-Dieu puisqu'ils ne mentaient pas ï .. . L'a-t-on trouvé... là-bas... parmi les morts?
LA DAME, péniblement.
Lui?... Non...
LA CHAMBRIÈRE
Alors, comment...
LA DAME
Son écuyer — son compagnon Plutôt, vieux serviteur qui ne le quittait point — L'a vu tomber!
LA CHAMBRIÈRE Tout près de lui?
LA DAME, nerveusement,
Tmit près !. . . Pas loin
Je suppose!
LA CHAMBRIÈRE Et puis rien de plus ?
LA DAME
C'est bien asse^ !
LA CHAMBRIÈRE Mais ce n'est rienl
LA DAME
Comment ?
LA CHAMBRIÈRE
Vous n'ave^ connaissance D'aucun détail précis, certain!... S'il fut blessé, Qu est-ce qui vous fait croire à sa morVl
LA DAME
Son absence!
Si ma raison doutait, mon cœur csl convaincu.
LA CHAMBRIERE, sanimant,
Et pourtant vous ne save:{ rienl... Je comprendrais Qu'on vous eût i^apporté son casque ou son écu. En vous disant : J'étais auprès de lui, tout près. Quand le coup l'atteignit, quand la mort lui voila
Les yeux, blêmit son front saignant,
Et qu'alors vous disie^ : Voilà
Pourquoi je pleure maijitenant !
Mais vous ne save^ rien !
LA DAME Comment?
LA CHAMBRIÈRE
Quelques paroles D'un homme qui peut-être se trompe l... Mensonge, Erreur, qui sait?...
LA DAME Pourquoi vouloir. . .
LA CHAMBRIÈRE
El quand on songe A ce retour inattendu...
LA DAME
Non ! Tu yn affoles.
Tais-toi!
LA CHAMBRIERE Mais puisqu'une autre a revu sous son toit...
Non!
LA CHAMBRIÈRE
Mais les Loue\-Dieu, Madame..,
LA DAME
Nonl Tais-toi; Tais-toi l... Tout me dit qu'il est mort là-bas! Crois-tu Que je 72' ai pas pleuré, prié, fait des neuvaines Et paré l'autel de la Vierge ?
Elle ne m'a pas répondu.
Et mes larmes ont été vaines Comme les laî^mes de mes cierges!...
D'aillew\s la plus touchante et discrète réponse
Etait dans son silence même !
Que ce soit le bonheur ou le deuil qu'ils annoncent, Il est des mots qu'il ne faut pas que Von prononce : On les devine quand on aime!
Elle fait quelques pas vers l'oratoire, puis, à mi-voix :
Ainsi, mon Dieu, je me soumets, humble et contrite, A ne réclamer plus contre mon déconfort; Ce bonheur est t?^op grand potir que je le 7né?ite ; Je ne l'espère plus!...
LA CHAMBRIÈRE
Et moi, f espère encore!...
Et, comme elle va parler, un bruit de voix lointaines vient de l'extérieur. La Dame écoute et dit :
Quel est ce bruit ?
LA CHAMBRIÈRE, prêtant l'oreille, C'est dans la cour...
On se querelle, Dirait-on... Va donc voir.
LA CHAMBRIÈRE, se dirigeant vers la porte, Je vais.
Et lorsqu'elle est sortie, La Dame reste un moment rêveuse, puis
dit :
Pourquoi m'a-t-elle
Parlé de ce retour?... Hélas!... Je n'y veux point
Penser... Mon cœur est asse^ lourd d'ennui!...
Non, non, je ne veux plus... Et je sais néanmoins
Que je vais jy penser pendant toute la nuit!...
Alors, elle va jusqu'au prie-Dieu, et s'agenouille, et fébrilement :
Jésus, Not^^e-Seigneur, chasse![ de mon esprit
Ces désirs importuns; Tous les biens d'ici-bas, quel qu'en semble le prix...
Et soudain La Chambrière rentre en disant : .4 h ! Madame. . . Madame. . .
LA DAME, qui se lève.
Eh bien, quoi!
LA CHAMBRIÈRE, vivement,
C'en est un!
Un quoi?
LA CHAMBRIÈRE
Un Loue{-Dieu !
LA DAME, interdite,
Que veut-il ?
LA CHAMBRIÈRE
Il voulait Vous parler !
LA DAME
Me parler ?
LA CHAMBRIÈRE
Sans doute. . . et les valets Lui barraient le chemin!... Ah, c'est Dieu qui renvoie!
LA DAME, émue, Me parler f...
LA CHAMBRIÈRE
Cest bien sûr un messager de joie, Madame!
LA DAME, hésitante, Il faut,,.
LA CHAMBRIÈRE, vivement,
Il faut l'accueillir en chrétienne ; Il faut l'entendre, il faut,.,
LA DAME, la calmant,
Cest bien... c'est bien... qu'il [vienne. . .
Alors La Chambrière sort en courant, et La Damk, attendant, debout, loin de la porte, dit lentement :
Un Loue^-Dieu...
Et La Chambrière revient: elle soulève la tapisserie, et dit, montrant La Dame à celui qui la suit ;
Voici la Dame.
Le Louez-Dieu paraît et s'arrête à la porte. Il est grand et de large carrure. Une robe de bure, déteinte par les pluies et le soleil, effrangée par la marche, lui tombe jusqu'aux pieds. Ses
pieds sont nus dans des sandales ; on voit le bas de sa jambe forte. Une corde lui ceint les reins ; une cagoule de toile grossière lui couvre la tête et le visage, et c'est à peine si l'on distingue ses deux yeux et sa bouche par les trois trous qui la percent.
Il n'a pas dit un mot, tandis que, très émue, loin de lui, La Dame le regarde. Elle hésite d'abord, et puis, la voix tremblante :
Vous voulez me parler!
LE LOUEZ-DIEU, doucement, On a mal entendu Ma prièi^e... Au nom du Christ et de Notre-Dame, Je demande tout simplement un coin perdu Pour y dormir, dans l'écurie ou dans rétable, Et pour apaiser ma faim.
Un croûton de pain.
S'il en est resté sur la table.
LA DAME
Ah...
Pardonne\-moi donc; et croye^ que si f ose Frapper che^ vous si tard et tendre encor la main A l'heure où, derrière toutes les poj'tes closes, La charité s'endort déjà,
— Ou se dérobe — C'est que je me mis en chemin Bien avant Vaube, Et je suis las.
LA DAME, toujours émue et loin de lui,
Certes.. Vous recevrez bon accueil... Mon ojffrande Vous sera Jatte de grand cœur. . .
LE LOUEZ-DIEU, après avoir fait un pas,
Dieu vous la rende, Madame; mais je vous l'ai dit, je ne demande Pas grand' chose ; depuis six ans j'ai l'habitude De m'en remettre à Dieu pour trouver chaque soir La table hospitalière oii je pourrai m'asseoir. Et je dors sur le sol par les nuits les plus rudes,
LA DAME, sans s'approcher, Depuis six ans... Alors vous êtes bien...
Je suis ?
LA DAME
Un de ces pèlerins... qu'on appelle aujourd'hui Les Loue^-Dieu ?
LE LOUEZ-DIEU, gravement, Je suis un Loue\-Dieu.
LA CHAMBRIERE, à mi-voix à la dame,
Alors Demande:{-lui, Madame...
LA DAME, avec un geste nerveux, Eh laisse l
Puis elle montre la table au Louez-Dieu et lui dit ;
Asseye:{-vous...
Ce soir, ce sera donc ma table; et pour la nuit Je vous ferai donner là-bas un lit plus doux.
Merci Madame.
Tandis qu'il prononce ces deux mots, La Chambrière l'a mené jusqu'à la table; elle le fait s'asseoir et s'empresse à le servir. Elle dit :
Asseyez-vous... Buve\ d'abord...
Voulez-vous...
Mais Le Louez-Dieu, d'un geste discret l'écarté,
Tout à l'heure. . .
LA DAME, à la chambrière,
Voyons, laisse- nous...
Laisse-moi... Je t'appellerai si j'ai besoin De toi.
LA CHAMBRIERE, insistant, Mais Madame...
C'est bien,
Va,
La Chambrière sort. Le Louez-Dieu près de la table est demeuré assis. Après un moment de silence, sans s'approcher de lui, La Dame lui demande :
Vous vene\ sans doute de très loin ?
LE LOUEZ-DIEU, lentement,
Je viens De Sai?it- Amant.
LA DAME
Mon Dieu !
Oui, f avais le désir De m'arrêter au bourg cette nuit... Le voyage Fut long, mais l'arrivée ici m'en dédommage ; Et c'est mieux qu'un repos, puisque c'est un plaisir.
LA DAME FA... VOUS marche^ ainsi tous les joutas?
LE LOUEZ-DIEU, gravement,
Je le dois.
Je ne puis demeurer plus d'une seule nuit Sous un mêyne toit ; Rester plus d'un jour dans un même lieu...
LA DAME Pourquoi 't
Vous ouhlie\. Madame, que je suis Un Loue^-Dieu.
LA DAME, après un moment d'hésitation,
Vous étie^ donc... Si c'est indiscret, je me tais. Pardonnez-moi, mais vous comprendre^...
LE LOUEZ-DIEU, doucement,
Je compretids Dcïïiande:^.
LA DAME Vous étiei à Courtrai!
J'y étais.
LA DAME Vous combattiez ?
Au premier rang.
LA DAME Vous X fû tes blessé 1
LE LOUEZ-DIEU, simplement,
Au début du combat, Madame... Un coup de masse brisa ma visière ; En même temps mon cheval s'embourba
Dans les marais de la rivière...
Quels que soient son courage et son renom, Que faille dans la boue et sans montwe ? J'y fus laissé pour mort... Et ce fut V aventure De tous mes compagnons !
LA DAME
Vous en vîtes tomber beaucoup ?
Princes et comtes, Ducs et barons, la fleur de la chevalerie ! Nul ne fera jamais le compte Des morts laissés, pour notre honte, Dans ces prairies !
LA DAME Mais.., vous en connaissiez?
Messires de Neuf ville.
De Brûlas, d'Enneval, de Clêves, le vidame De Châlons, Jean Martel, le châtelain de Lille...
LA DAME, anxieusement,
Et?..
LE LOUEZ-DIEU, tranquillement, Le seigneur de ce domaine aussi, Madame.
LA DAME Mais alors... vous save^ peut-être,..
A Dieu ne plaise Que je parle de ceux que l'on espère encot^e! J'ai nommé des seigneurs dont on connaît la mort ; Si d'autf^es ont revu notice terre française, Saurais-je quelque chose, il faut que je me taise!
Mais pourquoi 1...
Notre-Dame a daigné nous sauver^ Lorsque nous avons fait ce vœu, que vous save:{,
D'errer en pénitents.
Je r ai presque accompli, l'ayant fait pour sept ans. Mais les auti^es, comment tiendraient-ils leur promesse, Si je prononce un mot, rien qu'un, fût-il secret. Qui permettant qu'on les devine et les connaisse. Même sans me trahir, du moins les trahirait^
LA DAME
Mais alors... c'était donc possible... et cette histoire Du sire de Vien^on...
Son retour est notoire Madame; et d'ici p^ eu l'on en citera d'autres.
LA DAME Mais... étaient-ils nombreux, ceux qui, parmi les vôtres. Firent ce vœu?...
Nous étions dix ; mais engagés Pour plus ou moins longtemps. Nous avons voyagé. Sans quitter le pays toutefois, Car nous sommes Tous les dix, aussi bien vilains que gentilshommes. Des marches de Hainaut et des marches d'Artois.
Ah!...
Nous avons erré sans repos. Pour ma part, En passant par plus de cent villes , f ai clamé L'éternel cri de foi qui, depuis mon départ.
Fut le seul nom qui m'a nommé l Voilé, pieds nus, n'ayant que ceci sur le torse, Rôdant loin de che^ moi, sans but, hivers, étés. Il a fallu longtemps pour que j'eusse la force D'oser revoir les lieux qu'autrefois j'ai quittés! Aussi, las et vieilli par ce pèlerinage. Où nul n'a su mon nom, ma naissance, mon âge. Au moment de renti^er ainsi dans ma demeure. Je tremble en songeant à l'accueil
Que me réservera
La dame qui me pleure
Et porte encor mon deuil.
LA DAME, très émue,
Ahl L'on vous pleure aussi l... Mais l'on vous reverra l
LK LOUEZ-DIEU, voyant qu'elle essuie une larme, Vous pleure:{ 'f
LA DAME, après un silence,
Ce n 'est rien . . . Seulement. . . je voudrais Vous demander encor?
LE LOUEZ-DIEU Demande:^.
LA DAME, très hésitante,
Est-il vi^ai Que certains d'entre vous se seraient présentés Che:{ eux?... Y furent accueillis, par charité? Y vécurent pendant quelques heures, parmi
Tous ceux qu'ils aiment; Et puis, s'en sont allés, loin de ces lieux amis, Sans qu'on les reconnût, et que celle-là même Qui souffrait nuit et jour de l'absence pleurée. Se doutât du bonheur qui l'avait effleurée ?
LE LOUEZ-DIEU, gravement,
Cest vrai.
LA DAME, à mi-voix,
Non!... Non, c'est impossible!
Pourquoi donc?
LA DAME, s'animant peu à peu,
Que cet homme ait i^evu les siens! Qu'il ait franchi
Son seuil, trouvé dans l'abandon Celle qu'il aime, et que son cœur n'ait pas fléchi!
Et que pouvant, d'un mot, apaiser ses alarmes, Il ait eu jusqu'au bout le courage cruel De laisser couler tant de larmes Sur un malheur irréel l Non ! Ce n'est pas possible!...
LE LOÎIEZ-DIEU, sévèrement,
Et son vœu solennel '^ Ne commande-t-il pas que tout s'y sacrifie?
LA DAME, interdite un instant,
Eh bien, soit!... Mais la femme alors, gardant en elle
Le souvenir fervent du maître de sa vie,
V épouse dont les jours se passent à V attendre.
Lui laissant ce courage égoïste et viril.
Ne pouvait pas se laisser prendre
A ce mensonge puéril
De la cagoule et de la bure !
Elle devait le reconnaître!
LE LOUEZ-DIEU, lentement,
Etes-vous sûre?
LA DAME
Comment ?. . . Mais tout, sa voix, son regard, son allure. Ces mille riens par quoi l'on connaît ceux qu'on aime. Et qui tiennent les cœurs si doucement liés. Et dont on se souvient, quoique Vabsence dure. Toujours, quand même...
Etes-vous sûre ?
Un silence. La Dame, qui s'était assise non loin de la table, s'est levée. Elle dit, la voix tremblante :
Pourquoi me parle:{-vous ainsi?
LE LOUEZ-DIEU, simplement,
Vous oublie^ Que l'exilé^ le jour où Vexil va finir ^ N'est plus, après six ans, celui qui s'en alla. Et que, précisément, ce sont nos souvenirs Qui nous séparent ce jour-là.
LA DAME
Ceux qui s' aiment vraiment d'un ferwe et tendre amour Ne se voient pas changer.'
S'ils se voient tous les jours!
Nos âmes ont besoin pour battre à l'unisson, Que les mêmes soucis constamment les rassemblent ; Et si, chaque matin, nous nous reconnaissons. C'est parce que la nuit nous a vieillis ensemble.
LA DAME
Mais encore, en six ans, la voix, l'accent de l'âme, Ne change pas au point.. .
LE LOUEZ-DIEU, tristement,
Vous VOUS trompe:^, Madame.
Vous rep7^ésente:{-vous, au cours de ces années, Cette marche sans fin, sa tristesse sans bornes, Ce repos solitaire après quelles journées ! Et toujou7's ce départ après quelles nuits mornes ! Vous imagine\-vous ce mystère émouvant : Vivî^e, et ne plus compter au nombre des vivants!...
LA DAME, émue, Peut-être...
LE LOUEZ-DIEU, se levant en disant ces mots,
Alors loue:{ le courage égoïste De l'homme qui revoit les siens et qui persiste Cependant , par respect pour ce qu'il a juré. Dans son silence impitoyable et torturé l
Mais...
LE LOUEZ-DIEU, s'animant,
Songei que cet homme, un soir, baissant la tête, A — comme vous .disie:^ tantôt — franchi le seuil
Où ses pas sonnaient son orgueil
Avant le deuil de la défaite l Il a revu la cour, et la salle des gardes,
La chambre où la gatté des bons repas s'attarde, La couche où son sommeil rêvait près d'un bras nu. Il a revu les yeux aimés qui le regardent Et qui ne Vont pas reconnu!..,
LA DAME, de plus en plus émue, Mais..,
Songes[ que peut-être il eut l'espoir secret Que malgré son silence on le reconnaîtrait!...
LA DAME
Mais...
Songe^ qu'il parla, lui, comme un étranger A celle dont il est le maître!...
LA DAME
Mais...
Songei{ Qu'il suffisait, pour que son supplice prît terme. D'un regard imprudent, d'un mot dit par hasa?'d. Et qu'il a su dompter sa voix et son regard. Et qu'il s'en est allé d'un pas tranquille et ferme,.,
Ici le Louez-Dieu qui avait parlé avec une animation croissante s'arrête, puis ajoute, tranquillement :
Comme je vais parti)- aussi... car il est tard.
Il fait un pas vers la porte; mais La Dame l'arrête d'un geste; son émotion la fait trembler ; elle dit :
Oh!... Pas encor...je vous en prie... Est-ce une
[épreuve, Mon Dieu?... Si vous savie:{, lorsque je vous entends.
Combien vos paroles m'émeuvent.
Combien vous me trouble^...
LE LOUEZ-DIEU, simplement,
Je nai rien dit pourtant Qiii pût justifier, Madame, cet émoi.
LA DAME
Non, vous nave:{ rien dit, c'est vrai... c'est vrai...
C'est moi Qui, tout en écoutant, crois que je me souviens!...
Et vous comprendre^ bien Qu'ici, dans cette chambre où tout pleure le maître. Où je n espérais plus que quelqu'un m'en parlât, Moi qui disais : Jamais!... je me dise : Peut-être/ Lorsque vous en parle\... comme s'il était là...
J'ai parlé vaguement; quand on parle des autres, On suppose...
En disant ces mots, sur un geste de La Dame, il s'est rassis près de la table.