I.A DAME, l'arrêtant, puis après une hésitation
Non;.,, cette aventure est la vôtre!...
N'est-ce pas?
LE LOUEZ-DIEU, après un court silence, Oui.
LA DAME s'assied alors, elle aussi près de la table.
Dans chacune de ses questions se devine une lourde anxiété ;
elle dit :
Alors... vous vouliez la revoir?
LE LOUEZ-DIEU Oui.
LA DAME
Et vous Vavei vue?
LE LOUEZ-DIEU Oui.
LA DAME
Un jour?,..
Non.
LA DAME
Un soir?.
Oui.
LA DAME Vous êtes entré. . .
Comme ici, la prière Aux lèvres, invoquant Notre-Dame et le Christ.
LA DAME
Elle vous accueillit ?
Elle est hospitalière.
LA DAME
Elle était calme, confiante?
Elle était triste.
LA DAME
Et quand elle vous a demandé votre nom...
Rien !... Pas même celui du pays dont vous êtes?...
Le Louez-Dieu fait un signe négatif; La Dame reprend : Elle espérait encore?...
Elle disait que non, Tout en faisant les questions que vous me faites.
LA DAME, dont la main est posée sur la table, Et vous étiei ainsi, près d'elle...
LE LOUEZ-DIEU, doucement,
Tout prés d'elle.
Cétait, comme ce soir, un beau soir qu'embaumaient Tous les parfums que mêlent Les soirs de mai; Tous prés d'elle; si prés, que je croyais entendre Battre son cœur, au souvenir trop tendre De nos amours anciennes. .
Il a posé sa main sur la table non loin de celle de La Dams ; il continue :
Et /aurais pris sa main, si J'avais voulu tendre Un peu la mienne...
LA DAME, après un silence, Parle\ cncor'/,..
LE LOUEZ-DIEU Pourquoi?
LA DAME
Votre voix. . . il me semble.
LE LOUEZ-DIEU, froidement, Non ; sous ce masque, toutes les voix se ressemblent.
Elle était donc tout près de vous ?
Tout prés de moi.
Comme vous.
LA DAME Ah!... Vous lui parlie\ ?...
Mais oui.
LA DAME
LE LOUEZ-DIEU De ce dont nous avons parlé.
De quoi?
LA DAME
Que disait-elle 1
LE LOUEZ-DIEU Elle n'y croyait pas.
LA DAME Comment ?
Cette aventure Lui paraissait surnaturelle.
Et quand je lui contai qu'un de ces pénitents Avait fait ^ ce que je faisais au même instant, Elle me dit : « C'est impossible ! Je suis sûre Que mon cœur m'eût ciné : Le voici de retour l.,. Et son cœur se taisait... Et pourtant son amour Si vivant, la tenait encore sous son charme Si fort, que je voyais, une à une, ses larmes...
LA DAME
Et devant la douleur de cet espoir déçu, Vous...
LE LOUEZ-DIEU, avec une émotion contenue. Je pleurais aussi... mais sans qu'elle le sût.
LA DAME, après un silence, troublée, Et puis?
LE LOUEZ-DIEU, brusquement, Rien,
LA DAME Quave^'Vous ?
Ce souvenir lointain...
Laissons!...
Encore un silence, puis La Dame, lentement, appuyant sur chacun des mots :
Mais croye:{-vous quelle n ait pas conçu Le moindre doute?
Non.
LA DAME, de même, \ y aiment ?
J'en suis certain.
LA DAME Si comme vous pourtant, se faisant violence...
Nul vœu ne l'obligeait à garder le silence ! Elle du moins pouvait parler !...
LA DAME, d'une voix presque haletante,
Oui... en effet, Elle du moins... Mais vous, alors, qu'aïuHe^-vous fait?
LE LOUEZ-DIEU Moi?
LA DAME, lentement puis avec une fièvre croissante,
Vous! Si doucement, mais ferme et convaincue. Elle vous avait dit soudain : n Depuis une heure, La plus folle que f ai vécue.
Je doute, et crois en mon bonheur!
Depuis une heure, tour à tour,
Suivant le jeu de vos paroles,
La mort et la vie et l'amour.
Me ravissent et me désolent!
Mais vainement vous tentie:^ de me décevoir. Car mon amour enfin trompe vos stratagèmes :
Je n'ai pas besoin de vous voir
Pour savoir que c'est vous que j'aime! n
LE LOUEZ-DIEU Comment'!...
LA DAME
Oui, j'ai compris que vous attendiez d'elle Le mot libérateur que le vœu vous défend. Car il faut que ce soit l'amour qui vous rappelle
Parmi les vivants !
Eh bien, j'ose le dire ! Et par lui va renaître Notre bonheur, mais bien p lus pjyjfond, bien plus doux,
Puisque j'ai su vous reconnaître,
O mon bien-aimé, malgré vous !
Et si mon cœur craintif, et pourtant 7^ésolu, S'abandonne à l'élan quej'atte?îdais du vôtre. Dites-moi que c'est vrai, dites...
LE LOUEZ-DIEU, en se levant,
Je ne sais plus Qui me parle! Est-ce vous... ou l'autre?
LA DAME, douloureusement,
Ah! Si tantôt f avais un doute, il a fait place A cette certitude où je prends mon audace ! Laisse^ ce jeu cruel l Je n'ai pas mérité Que votre force d'âme en me blessant s'obstine
A me cacher la vérité
Maintenant que je la devine !
Dites-moi que c'est vrai, dites que j'ai liaison. Que vous êtes ici che:{ vous, sous votre toit. Que je suis votre épouse dans votre maison... N'est-ce pas que c'est vous ? N'est-ce pas que c'est toi ?
Elle s'est jetée contre sa poitrine; lui demeure immobile. Elle dit alors, plus doucement ;
Aussitôt que je t'ai vu là, passer la pointe.
Ce fut en moi comme un pressentiment joyeux l
L'image que je croyais morte,
Se ranima devant mes yeux!
Je retrouvais ton geste, ta taille grandie Par Varmure, l'accent de ton vouloir nerveux. Car tu n'as pas la voix de celui qui mendie.
Mais de celui qui veut!
Ah, tu n'as pas pu croire au succès de ta feinte ! J'allais te reconnaître et tu le savais bien.
Et tu désirais mon étreinte,
N 'est-ce pas ?... Dis . . .
LE LOUEZ-DIEU, immobile et fermement,
Je ne sais rien.
LA DAME, plus douloureusement pressante,
Je t'en prie ! A quoi bon la ruse qui pi^olonge Le supplice angoissant de mon cœur et du tien. Et cette comédie encore, et ce mensonge, Quand je sais...
LE LOUEZ-DIEU, de même,
Vous ne save:^ rien.
LA DAME, désespérément,
Ecoute... Je comprends que ta promesse austère « T'ait contraint au silence avec cette rigueur, Mais plus rien à présent ne t'oblige à te taire, Puisque c'est moi qui dis que je suis sur ton cœur!
LE LOUEZ-DIEU J'ai juré...
LA DAME
Ton serment n avait de raison d'être Que pour autant que nul ne pût te reconnaître l Ecoute...
LE LOUEZ-DIEU J'ai juré...
LA DAME
Mais tu tiens ton serment !
Quand je dis : « Mon époux » / Réponds : « Oui »
[seulement!
Je ne puis pas.
LA DAME
Ah! Si tu m'as jamais aimée Que ton cœur ait pitié du mien !...
Toujours debout, contre lui, elle parle d'une voix de plus en plus émue :
Regarde. . Vois...
La chambre, le foyer, ta place accoutumée, Tout est resté pareil au décor d'autrefois. Dans ce soir printanier le silence est le même Que par les soirs d'amour où t'émouvait ma voix ; Rien n'a changé puisque je t'aime, Rien n'a changé puisque c'est toi ! Dis-moi que ton absence et le deuil qui me grève. N'ont duré qu'une nuit, le temps d'un mauvais rêve; Que je n'ai pas vécu six ans de solitude ; Que tous les deux, tantôt, selon notre habitude.
Au coucher du soleil.
Nous nous assîmes là, prés de la lampe amie... Et qu'hier, dans la paix de la chambre endormie. C'est toi qui l' éteignis quand nous eûmes sommeil...
Toujours impassible, tandis quelle parlait, I.e Louez-Dieu l'a prise pourtant dans son bras; elle continue à voix très basse ;
Caf^ to7î cœur... oui prends-moi... ton cœur pourrait-il
[être Asse:^ dur pour vouloir... oui prends-77ioi dans tes bras...
Et dis-moi que tu es mon maître...
Et personiie ne le saura...
LE LOUEZ-DIEU Comment?
LA DAME
Non ;je serai la seule... S'il le faut
Tu partiras demaijî, tantôt.
Quand tu voudras que l'heure sonne l...
J'aurai le courage — pourvu
Que ce soit toi qui me le donnes —
De t'attendre encore; et personne
Ne saura que je t'ai revu!
Ne dis pas non... Pourquoi?... Repose-toi ; reprends
Les forces qu'il te faut pour to?i voyage errant...
Tu me diras tantôt ce que tu peux me dire
A présent. . . Mange, bois. . .
Sans bouger. Le Louez-Dieu a écouté ce tendre empressement ; et comme La Dame paraît vouloir le mener vers la table, il la garde contre lui et dit très doucement :
// sujït que f aspire.
Pour oublier ma faim et pour calmer ma soif L'odeur de vos cheveux à travers votre coiffe...
LA DAME, immobile,
Oui... tu parlais ainsi... Ce parfum que tu aimes, Tu l'as bien reconnu..,
LE LOUEZ-DIEU, froidement, Non.
LA DAME
C'est pourtant le même.,.
Je ne sais pas. Et qu'importe du reste...
Vos yeux sont beaux, agrandis par la fièvre. Et rien n*est gracieux comme ce petit geste Qui pose à tout instant vos doigts contre vos lèvres...
LA DAME, souriant, Oui... oui... tu te souviens!
LE LOUEZ-DIEU, presque rude,
Non ! Qu'importent d'ailleurs Les souvenirs! Vivons ce soir notre aventure! Les baisers d'aujourd'hui sont toujours les meilleurs...
LA DAME, se dégageant et seloignant un peu. Tu me fais peur!
LE LOUEZ-DIEU Pourquoi? N'étes-vous donc pas sûre
LA DAME, avec une émotion fiévreuse,
Oui. . . je suis sûre !. . .
Eh bien, advienne que pourra.
Puisque rien ne m'oblige à vous fermer mes bras!
LA DAME, venant à lui avec un cri de joie, Ah ! Tu vois bien!...
LE LOUEZ-DIEU, la tenant étroitement,
Non, non ! Ce n'est pas un aveu !
Mais votre certitude émouvante me touche, Et c'est autant pour vous que pour moi, que je veux
Maintenant baiser votre bouche!
Vous êtes sûre! Et j'ai pitié de votre attente
Durant ces longs jours où vous hésitie^ Entre l'espoir trop beau qui tente.
Et la douleur vraiment trop rude ; Vous êtes sûre! Et j'ai pitié De votre pauvre certitude !
LA DAME, avec un sanglot, Alors, dis-moi... dis-moi...
LE LOUEZ-DIEU, fermement,
Jamais ! Moins que jamais !
Car je pense A la joie immense Que cette certitude à présent vous promet ! Peut-être que tantôt, faible à vous écouter, T aurais dit qui je suis, si vous avie:{ douté l Mais vous n'ave^ plus aucun doute !
Vous pense!{, n'est-ce pas : C'est lui; C'est lui qui parle et que j'écoute C'est lui qui va me prendre. . .
LA DAME, suppliante,
Ouil...
C'est lui, dont les deux bras m'enlacent, et me font Ce bien, et qui, tantôt, dans un baiser prof ond. Me rendra, mais plus doux, meilleur, multiplié. Le bonheur d'être à lui, que f ai presque oublié!,.. N'est-ce pas?
LA DAME
Vous êtes sûre que ma main.
Me refaisant d'un geste mon visage humain. Va m' arracher ce masque, et qu'il est le visage Attendu, que chacun de ces mots vous présage...
LA DAME, fébrilement,
OxiH. .
LE LOUEZ-DIEU Le visage aimé qui ne ment pas...
LA DAME, éperdue, levant la main vers la cagoule,
Oui... Oui...
Arrache-le!...
LE LOUEZ-DIEU, arrêtant sa main, Jamais t.. . Si ce n était pas lui!...
LA DAME, d'une voix déchirée, Mon Dieu!
LE LOUEZ-DIEU, ferme, mais doucement,
Comprene:^ donc quil ne faut pas le voir! Et remercie:{-moi de me taire à présent. Puisque je vais, en me taisant.
Vous donner tout un an d'espoir.
LA DAME, brisée, Mon Dieu...
LE LOUEZ-DIEU, la tenant toujours dans ses bras,
Pourquoi parler?,.. N^ est-ce point
[suffisant De vous sentir ainsi contre mon cœur, tout contre. Et sHl est là — qui sait ? — ce bonheur tant aimé. Acceptez-le sans qu'il se montre, Et crojre^'jr les j^eux fermés...
LA DAME, immobile, bercée par ces paroles,
Mon Dieu.,,
LE LOUEZ-DIEU, très doucement.
Je m'en irai demain, avant le jour,
En emportant V espoir De retrouver, dans quelques mois, le même amour
Que Vamour de ce soir.
Vous attendre:^, patiemment, dans la douceur Dont vous entourera bientôt le souvenir D'avoir été certaine, au moins pour quelques heures. Que vous réalisiez votre plus grand désir. Et pour charmer ces jours d'attente coutumiére. Mettre un peu de soleil parmi vos rêves sombres. Vous n aurez qu'à baisser doucement vos paupières. Et vous retrouverez, dans le silence et l'ombre,
Ce bonheur qu'ils faisaient plus étrange et plus beau... Car votre amour sera votre seule lumière, Lorsque mon souffle, comme hier, Eteindra ce /lambeau...
En disant ces mots, le Louez-Dihu, tenant toujours I,a Dame contre lui, fait quelques pas vers la table ; et, comme il se penche pour éteindre la lampe, voici que l'on frappe à la porte d'entrée.
LE LOUEZ-DIEU, se redressant.
Qu'est-ce donc'/
LA DAME
Je ne sais...
On frappe de nouveau,
Il faut voir...
LA DAME, craintivement.
Entre là...
Elle fait passer le Louez-Dieu par la porte qui se trouve près de la cheminée, puis va jusqu'à la porte d'entrée qu'elle ouvre en disant :
Quy a-t'iir
Et voici le Chambellan, homme âgé, qui s'arrête sur le seuil, un peu surpris d'abord; il dit :
Vous... vous êtes seule?
LA DAME
Oui.
LE CHAMBELLAN
Tant mieux...
Pardonnez-moi mon insistance, mais, voilà Madame... L'on m'apprend ce soir qu'un Loue^-Dieu En mon absence a demandé, pour cette nuit, Qu'on l'accueillît che![ vous...
LA DAME
Oui, c'est exact. . . Et puis 1
LE CHAMBELLAN
Sachez qu'hier, dans un château du voisinage, L'on arrêta l'un d'eux dont l'audace fut telle Que sans dire son nom ni montrer son visage Il avait réussi, par ruse et par cautèle, A se faire passer pour le seigneur du lieu !
LA DAME, troublée,
Ah!...
LE CHAMBELLAN
Ce sont, paraît-il, quelques aventuriers.
Vagabonds et coureurs de foires,
Qui jouent les Loue^-Dieu, Mais qui n'ont accompli d'autres exploits guenHers
Que de voler les bonnes gens !
Ils se font héberger, Madame, en faisant croire Qu'il se pourrait qu ils fussent de grands personnages, Et quand ils ont affaire à des cœiu^s obligeants. Sous prétexte de vœux et de pèlerinages,
Se font remettre de l'argent l
LA DAME, tremblante, lentement, Ahl... Tous ces Loue:{-Dieu ?...
LE CHAMBELLAN
Non, Madame ! Il en est Devrais!.. Jean de Vier:{on — tout le monde connaît Son aventure — était un Loue:{-Dieu réel ! Mais d'autres, beaux parleurs, experts en momeries. Ont fait habilement de ce vœu solennel. Un vil moyen de tromperie l...
LA DAME
Ah!,.,
LE CHAMBELLAN
Tai donc cru devoir vous dire le danger Qu'on peut courir en accueillant ces étrangers. Madame..,
LA DAME, très émue, Oui... c'est bien ; j'y veillerai. . . Merci. Le Chambellan s'en va.
LA DAME, immobile, presque sans voix,
Mon Dieu I. . . Mon Dieu !. . .
Alors le Louez-Dieu rentre dans la chambre; il s'arrête près de la porte et doucement demande :
Eh bien, Madame?...
LA DAME, après un moment d'hésitation :
Me voici...
Le rideau se ferme.
Des presses
de
r Imprimerie Veuve Monnom
32, rue de l Industrie
Bruxelles.
IÇI2
Pli Spaak, Paul