ÉLIE BERTHET
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ALP. LEfiEGUE ET S&GRÉ FILS, tV.f Riio des Aleiîens, 13.
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A qaelqae distance de la petite ville de Belhc^ dans un pays solitaire et sauvage, s'élevait, il y a une trentaine d'années, une ferme isolée, dont l'extérieur délabré et malpropre offrait à l'œil un spectacle bien attristant. Les bâtiments irréguliers qui composaient cette exploitation étaient situés au fond d'une vallée rocailleuse, entourée de collines qui produisaient seulement des ajoncs et des fougères. Le rocber saillait de toutes parts aux environs, à travers une couche de terre maigre et sèche, et il était évident qu'on avait voulu utiliser, en bâtissant la et non ailleurs, un sol ingrat que la culture avait abandonné. Toujours est-il que si les abords de
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borderie offrait particalièrement un spectacle enrieox et animé. Il y avait fête complète en Vhonneur du plus jeune fils de la maison, qui venait de tomber au sort et qui allait partir le lendemain matin comme conscrit avec cinq ou six jeunes gens, ses amis, frappés comme lui par l'inexorable loi du recrutement. Sans doute Jean, qui avait besoin de bras pour cultiver la ferme, n'avait pas trop sujet de se réjouir d'un événement qui lui enlevait un jeune et robuste travailleur qu'il ne payait pas; mais, quoique' riche, le fermier ne pouvait acheter à son fils nn remplaçant, dont le prix commençait alors à devenir énorme; enfin il était patriote, il affectait beaucoup d'enthousiasme pour l'empereur, et puis... il n'y avait rien à faire qu'à se résigner. Jean Lavignette se résigna donc, et, pour prendre la chose aussi gaiement que possible, il invita tout le ban et Tarrière-ban du canton à une veillée superlative dont son fils et les autres conscrits devaient être les héros. Les habitués ordinaires et d'autres encore n'avaient eu garde de manquer a cette assemblée; on était accouru de tous les points de l'horizon, et c'est dans la brillante réunion qui était résulté de ce concours universel que nous allons introduire le lecteur.
La soirée était bien choisie pour pareille fête; le ciel était noir et chargé de nuages. Un vent sec et froid sifflait autour de la ferme; les bestiaux s'agitaient dans les étables et les aboiements lointains des chiens troublaient seuls le silence au dehors.
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Cependant, dans i'intériear de rhabitation, tout respirait la joie, joie trompeuse peut-être oomme celle du grand inonde, car il y avait li sans doute de pauvres mères et de naïves jeunet iilles qui voyaient pour la dernière fois des personnes chères; mais les apparences du plaisir y ' étaient, et cela suffit souvent chex le paysan comme chez le grand seigneur.
La pièce ou se tenait la partie paisible des inyités était vaste et servait de cuisine, de chambre à coucher et de salon à la famille Lavignette, attendu qu'avec une soupente affreuse ou couchait Tun des garçons, elle composait toute l'habitation. Les murs étaient nus et lézardés. Des pavés raboteux et mal joints servaient de plancher, et le plafond était formé de grosses poutres mal équarries et si noires qu'on ne savait si cette couleur sombre était l'effet d'une peinture ou de la fumée qui remplissait la pièce. Cet inconvénient , si ordinaire dans les fermes du Limousin, que la plupart des invités n'y faisaient pas même attention, ne provenait pourtant pas de l'exiguité de la cheminée : elle était si vaste qu'elle pouvait recevoir sous son manteau élevé de six pieds dix personnes au moins, et l'orifice était si large qu'en plein midi le soleil éclairait l'âtre ou se tenait la ménagère.
Les meubles étaient dignes de la grossièreté du reste. Deux grands lits a ciel, chacun avec ses Vieux rideaux de serge bleue, occupaient le fond de ce bouge enfumé. Au centre, une lourde table de chêne à double étage enfonçait ses
pieds dans le pavé, au-dessoas d'une planche suspendue au plafond et qu'on appelle, à cause de son usage, la planche au pain. Près de la porte d'entrée, une espèce de dressoir dont la partie inférieure se refermait en forme d'ar* moire et ou, soit dit en passant, la tradition Tonlait que le père Lavignette laissât moisir bien des écus de six livres, étalait sur ses étagères une douzaine d'assiettes de faïence grossièrement peintes en bleu. Les gros bonnets étaient assis sur des bancs de bois mal affermis dont deux pieds au moins restaient toujours en l'air. Dans un coin, un vieux coffre qui semblait être une ancienne huche à pain contenait toute la garde-robe de la famille. Enfin, pour ornement, un dé ces vieux fusils rouilles, si formidables entre les mains des braconniers, était suspendu à la cheminée auprès d'une car- .nassière crasseuse, et au-dessus ]>lanail, dans des nuages de fumée, un petit crucifix déplâtre orné d'un morceau de buis bénit qui certes n'avait pas été renouvelé a la dernière Pâque- Fleurie.
Telle était la somptueuse salle où était réunie en ce moment l'élite de plusieurs communes.
Les buveurs, dont quelques-uns étaient d'un âge assez avancé, étaient presque uniformément fétus de droguets bleus et portaient des chapeaux à larges bords. Assis autour de la table, les coudes appuyés sur les planches vermoulues, ils buvaient du cidre ou de la piquette en causant de la vente des bestiaux et des grains a la
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dernière foire. Souvent cette pacifique conversation était interrompue par une vive discussion qui s'élevait sur un point de chicane, car chacun de ces vieux praticiens en savait autant qu'un procureur sur les cours d*eaa et les raurs mitoyens. Bans ces cas les disent eurs, après avoir vigoureusement soutenu leur opinion et frappé de grands coups de poing sur la table, s'en rapportaient d'ordinaire à Jean Lavignette, et il est juste de dire que le digne fermier terminait toujours le différend à la satisfaction générale, lorsque après quelques mots sentencieux qui faisaient loi, il choquait vivement son verre contre celui des disputeurs en criant d'une voix de tonnerre : A votre santé !
Les matrones qui faisaient cercle autour du foyer, avec leur coiffe de toile rousse, leur casaquin bleu à basquines, leur jupon a larges raies ronges ou bleues, assises gravement sur des escabeaux ou des billots de bois, filant sans s'interrompre un instant, leur quenouille de chanvre passée dans leur tablier, eussent formé une assemblée beaucoup plus vénérable qne celle des hommes si leur bavardage continuel n'eût été plus assourdissant encore que les clameurs des maris ; mais les langues allaient pins vite que les fuseaux, et Dieu sait quelles paroles aigres-douces étaient échangées entre ces bonnes dames, qui toutes avaient des filles à marier, des maris buveurs, et qui toutes croyaient vanter leurs recettes particulières pour faire
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cailler le lait on lever promptement la pâte dfa pain de ménage. Be temps en temps l'une d'elles se trouTant trop faible pour résister à l'entraînante logique de sa commère, interpeliait à hatute voix son époux à la table voisine, et alors le conventicule des hommes se mêlait au gynécée dans une conversation générale qu'il eût été difficile de suivre, lors même qu'elle n'eut pas eu lieu en patois du pays.
Telle était la scène qu'éclairaient deux misérables chandelles de résine et la lueur plus intense de l'énorme fagot qui brûlait dans 'le foyer. Mais ce n'était encore là qu'une moitié de la fête superbe donnée par Lavignette ; une porte latérale conduisait à la salle de danse où avait été reléguée la partie jeune et turbulente des invités,car la pièce dont nous venons de faire la description était exclusivement réservée aux grands parents, on ne pouvait y pénétrer que sur réquisition, à moins qu'on ne montrât pour passeport des rides ou des cheveux blanc.
Cette salle de danse était tout bonnement la grange de la métairie, vaste hangar orné de deux immenses meules de foin qui s'élevaient jusqu'à la toiture. Sons ces meules de foin étaient pratiquées de niches en charpente d'où sortaient, par des embrasures carrées les têtes paisibles des bœufs et des vaches de la ferme, fort étonnés sans doute qu*on troublât ainsi leur sommeil. Au centre de cette grange, sur l'aire unie qui servait à battre le blé, avait lieu le bal. Pour des sièges, on n'en voyait pas, car
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les danseuses ne s'asseyaient pas pins qoe les danseurs, et les uns les autres semblaient également infatigables. Dans le fond, monté sur une vieille futaille, était le ménétrier, grand, drôle, maigre et asthmatique, toujours altéré, et qui soufflait comme un enragé dans une musette tout enjolivée d'ornements d'ivoire, de glaces et de rubans. De temps en temps, le gracieux musicien, éloignant l'instrument de sa bouche, penchait sa tête avec complaisanee pour se repaitre lui-même de l'harmonie bisaigre dont il était l'auteur. Quelques lanternes fumeuses répandues çà et là ne jetaient qu'une lueur terne et lugubre dans la grange, et laissaient dans l'obscurité les parties les plus éloignées de ces insuffisants luminaires. Nous avons déjà dit que l'amphitryon ne se ruinait pas en dépenses inutiles.
Hais c'étaient les danseurs et les danseuses qu'il fallait voir. Filles et garçons étaient vêtus à peu près comme les vieux de l'un et de l'autre sexe qui bavardaient dans la pièce voisine; maison eût dit que les jeune filles avaient voulu suppléer par un excès de réserve et de sévérité a i'éloignement de leurs mères. Le tablier relevé en triangle, les deux poings sur la hanche, elles dansaient lourdement la bourrée, déjà assez lourde par elle-même, et leurs traits étaient aussi sérieux, leur air était aussi grave et aussi réfléchi que si elles avaient rempli à regret un pénible devoir. Heureusement leur ardeur à se livrer sans relâche a ce délassement
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prouvait qu'il n'en était rien et qu'il fallait voir seulement dans cette gravité un effet du caractère simple et froid particulier à la paysanne limousine. Les garçons au contraire faisaient les beaux danseurs en face de leurs maîtresses , le chapeau sur la tête, une petite fleur à la bouche pour se donner un air plus galant, ils exécutaient des bonds prodigieux et administraient à leurs partenaires des coups de pieds que les timides danseuses, les yeux baissés et la bouche pincée, leur rendaient exactement et avec une vigueur tout à fait rassurante. De temps en temps ces messieurs, pour activer la danse, frappaient en cadence leurs grosses mains Tune contre l'autre en faisant une pirouette, et poussaient des you! you! et des guéf gué, qui eussent dominé le bruit d'une fusillade.
Du reste, tout se passait avec une rigoureuse décence, et, excepté quelques soufflets qui furent appliqués ça et là par des mains féminines sans que la danse cessât un instant, il ne sembla pas que Ton eût abusé le moins du monde de la confiance des mères et des maris qui étaient restés dans Tautre salle.
Or un des danseurs qui dans le courant de la soirée s'était attiré le plus souvent des corrections amicales, était un des jeunes conscrits qui devaient partir le lendemain pour l'armée avec le fils de la maison. Peut-être le pauvre diable voulait il en faire pour son reste, avant de commencer la triste vie de soldat; toujours est-il
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qu'il avait été le plus infatigable à la bourrée, qu'il avait battu les plus beaux entrechats, et qu'il avait crié trois fois plus que tou^ les autres ensemble. Personne ne le connaissait dans l'assemblée, excepté un jeune conscrit d'une ferme voisine qui l'avait présenté chez Lavignette comme un de ses amis. Cela avait suffi pour le faire bien accueillir, d'autant plus que VEndia^ bléy c'était le sobriquet dont on l'avait baptisé sur-le-champ, était un bon compagnon, gai sans être querelleur. Son visage était régulier quoique un peu trophalé peut-être, mais il prenait soin de le cacher le plus possible sous son vaste chapeau de paille, décoré de rubans de mille couleurs. Du reste, rien dans son costume grossier ne le distinguait du commun des danseurs; aussi les beaux-fils de l'endroit ne l'avaient pas jalousé, et les jeunes filles convenaient que, malgré ses allures hardies, c'était un brave garçon qu'elles acceptaient volontiers pour cavalier.
Cependant, après trois heures de bourrée, de coups de pieds et de soufflets, l'Endiablé, puisque c'est le nom qu'on donnait au conscrit inconnu, parut assez disposé à se reposer. 11 alla s'appuyer contre une poutre qui soutenait la charpente de la grange et resta simple spectateur du bal, après en avoir été si longtemps le boiite-en-train. Presque au même instant une jolie fille de dix-huit ans, d'une taille souple et gracieuse, dont la mise rappelait presque celle d'une petite bourgeoise, parut ressentir aussi