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je suis dans mon droit et je le proarerai.
Pendant cette singalière harangue, le chevalier examinait tour à tour le hardi meunier et le bonhomme Desroohes, comme pour chercher une explication raisonnable à l'intervention de Lili.
— Ah ça, monsieur, dit-il en se tournant rers le notoire, dois-je croire que tous avex donné le mot a ce paysan! Il s'y prend assez maladroitement, je TOUS en avertis, et cette manœuvre ne vous sauvera pas. Du reste, je ne veux pas me compromettre plus longtemps dans la compagnie d'un individu aussi grossier, et je me retire; tous me ferez savoir dans la soirée quelle est votre décision.
Lili, qui avait remarqué dans les paroles de M. de la Perche certaines expressions qui n'étaient pas de son goût, reprit d'un ton menaçant :
— Voyez- vous ce chevalier de la bourse plate qui se donne des airs de mépriser un honnête paysan qui gagne sa vie en traTaillant! Je te secouerai la farine de dessus la tête, vieil imbécile, si tu ne laisses pas tranquille le notaire Desroches. Eh bien! il est loup-garou, cet homme. Est-ce sa faute, et crois-tu que ce soit pour son plaisir? D'ailleurs, ça ne regarde que lui et moi, entends-tu bien?
M. de la Perche, furieux de s'entendre ainsi tutoyer, devint aussi rouge que le comportait sa figure naturellement parcheminée^ et il g'écria avec arrogance :
fcB MlW-GAJIOll. 120
— Ah ça^ mon ami, savei-Tous à qui yous parlez?
— Je parle à un noble gueux, qui n'a pas un sou dans sa poche, dit Lili en ricanant aveo ce sentiment haineux qui porte le paysan à se réjouir de la misère de ceux qui appartiennent aux classes supérieures de la société; je parle à un fainéant qui ne sachant ni ne voulant travailler, aime mieux vivre aux dépens de ces mijaurées du château. Ce n^est pas non plus le Pérou, allez, que vos dames de Ranty, quoiqu'elles soient si orgueilleuses qu'on dirait que la terre ne peut les porter. Car enfin, il n'y a pas quinze jours de ça, un matin que le vieux Guillaume et moi nous allions à la ville 'avant le soleil levé, nous avons vu, en passant devant cette vieille masure qu'on appelle encore le château, le petit monsieur Durant, le percepteur, qui se promenait sous les fenêtres de votre demoiselle de Ranty, si bien que Guillaume, qui n'est pas fin, le prenait pour un voleur. — Guillaume est prêt à vous le répéter ; nous avons vu le percepteur comme je vous vois, et la demoiselle qui lui parlait tendrement de sa fenêtre. Voila quelle est la conduite de la fille. Quant i la mère, monsieur le chevalier de VéckalaSf je n'ai pas besoin, je pense d'en par^» 1er devant vous.
Pendant que Lili donnait ainsi carrière i sa langue impitoyable, le pauvre M. de la Perche devenait tour à tour rouge, pâle et jaune, baissait la tête et semblait fort mal à Taise.
150 LE loup-gabos»
— Es-tu bien sûr de es que tu avances^ Lili?
demanda le notaire avec intérêt. Pardieu! tu m'apprendfl là de jolies nouyelles,
— Que jamais plus je ne puisse baisser la main, dit le meunier avec chaleur en levant sa main droite au-dessus de sa tête, sorte de serment en usage dans le pays, si je ne vous dis pas l'exacte vérité ! Sans compter qu'après le mariage on aurait lestement fricassé vos vieux éous, monsieur le notaire. Ce grand nigaud qui est domestique au château s'est enivré il y a quelques jours avec un de mes garçons, et il a tout avoué. On vous aurait fait financier et payer les chapeanx et les falbalas, je vous le promets, car il parait qu'on doit à tout le monde à la ville. Ce vieux sournois qui est la espérait aussi avoir sa part du gâteau, et c'est pour cela qu'il veut vous effrayer afin que vous forciez votre fils a épouser la demoiselle. Vous agirez comme vous voudrez, mais du diable si je souffre qu'on vous tue avant que nous ayons terminé la petite affaire que vous savez.
Les révélations deLili, que confirmait jusqu'à un certain point la contenance em harassée du chevalier, étaient de nature à faire réfléchir maître Sesroches ; mais, entre deux hommes également acharnés contre lui, il craignait de prendre contre l'un un parti que lui eût attiré un redoublement de colère de la part de l'autre. Pendant qu'il cherchait à tourner la difficulté, M. de la Perche sembla sortir de la stupeur ou l'avaient jeté les accusations du meunier.
LB LOITT-OAMOV. ISI
»- Je ne m'abaisserai pas, dit- il an notaire d'un air digne, à répondre aux calomnies de ce... monsieur. L'honneur d'une noble maison et la Yertu des respectables dames que je représente ici sont trop au-dessus des allégations d'un pareil... individu, pour que je doive m'en inquiéter. Hais comme celui qui a osé parler ainsi des dames de Ranty et de moi Ta fait dans votre maison et dans votre présence, c'est vous, monsieur, qui m'en rendrez raison, et j'espère que ce sera bient-ôt.
En même temps il se dirigea encore une fois vers la porte; mais ce n'était pas le compte du notaire, qui prévoyait qu'il allait se trouver de nouveau seul avec l'intraitable Lili, et que lu conversation interrompue par l'arrivée du chevalier allait devenir plus pressante avec le meunier. Entre deun dangers, il choisit celui qui devait au moins lui permettre de respirer un instant. Il retint donc le chevalier par la basque de son habit râpé et il lui dit d'un ton suppliant :
— Par pitié, monsieur le chevalier, ne m'abandonnez pas aux entreprises de ce forcené. Je ne sais ce qu'il me veut, mais il paraît avenir contre moi les plus mauvais desseins! Je vous assure que je ne crois pas... c'est-à-dire je désire ne pas eroire.,.
— Que m'importe votre opinion! dit le chevalier froidement en cherchant à dégager son habit, je n'ai plus rien a faire ici.
— Du moins, reprit Desroches dans une
1^3 LB I.O(JP-aikliOQ,
anxiété cruelle, avertisses quelques personnes en passant dans le village de venir a mon se- Gela vous sera facile : JeanCouderc, par exemple, ou bien Baptiste et le grand Lenoir.
— Ah! c'est comme ça! s'écria Lili furieux; ah! vous voulez vous moquer de moi! £h bien! vous ne sortirez ni l'un ni l'autre, sapristiel ou je vous casserai les os à tous deux ! Je ne crains ni les nobles ni les notaires, moi, et je vous moudrai comme du froment sec! Je suis le meunier Lili, moi, et je suis honnête homme, et je vengerai ma nièce Suzette, et vous ne sortirez pas, mille démons!
Après cette belle tirade, Lili exécuta avec son batOn un moulinet terrible qui fit reculer Desrocbes et M* de la Perche jusqu'à la muraille.
— Lili, s'écria le notaire avec épouvante, songe a ce que tu fait! Je porterai plainte contre toi.
— Ça m'est égal I
— Je te passerai mon épée à travers le corps! criait le chevalier d'une voix tremblante qui contrastait avec sa menace,
— Venez-y donc!
— Tu seras mis en prison*
— Je m'en moque!
— Je te ferai chasser du pays.
— Je vous assommerai tous !
Au milieu de ce vacarme on n'avait pas entendu le bruit d'un cheval qui venait de s'arrêter devant la maison ; mais bientôt la porte
LB LOUP-OABOO. ISS
s'bamt violemment, on repoussa OYêc force Lili, qui berrait le passage, et une nouvelYe voix, qui domine toutes les autres, s*ëcria du ton de la colère :
— £h bien ! qu'y a-t-il donc ici? qui ose insulter mon père dans sa maison ?
En même temps Frédéric Besroches entra dans la salle, et sa présence fit cesser subiiement le tumulte. Lili, malgré son audace, n'oisa broncher; le chevalier, qui redoutait toute explication avec le jeune Desroches et qui ne s'était hasardé a faire sa belliqueuse démarche qu'après s'être assuré qu'on l'avait vu sortir à cheval dès le matin, ne prononça pas line parole; il n'y eut qite le pauvre notaire qui, dans les transports ée sa^ joie, ne put garder le silence. Il se jeta daus les bras de son fils en lui disant d'Une voix entrecoupée :
— Ak! mon bon Frédéric, comment astu pu me laisser si longtemps entre les mains de ees gens-là? Tu feras ce que ta voudras, tu épouseras qui tu voudras; mais, par pitié, délivre-moi de ces furieux ! Je suûf excédé, brisé, rendu ! J'en perdrai la raison t
Pour toute réponse Frédéric regarda lésr deux terribles adversaires du bonhomme et poussa an bruyant éclat de rire.
^- Gomment, mauvais fils dit le vieillard d'un ton tragi- comique, peux-tu bien rire de la déplorable situation où je me trouve! Sait-tu bien que monsieur le chevalier que voici veut me forcer a me couper la gorge avec lui, sous le
LB LOrP-GAROV. 9
134 Ll LOUr-CAROB.
)»rétexte que ta lettre aux damea de Ranty csl injurieuse pour elles; et voici là-bas cet enragé de Lili qui veut me briser les os avec son bâton
parce que Je veux être pendu si je sais
pourquoi.
Frédéric modéra enfin sa gaieté et dit tranquillement a son père.
— - J'ai deviné tout cela au premier coup d'œil, mou excellent père; mais si vous voulez me donner carte blanche, je vous promets que dans cinq minutes tout sera arrangé à la satisfaction générale.
— Je te la donne, s'écria le vieillard en tombant dans un fauteuil et en s'essuyant le front ; fais ce que tu voudras, je suis vaincu.
— A tout seigneur tout honneur, dit Frédéric d'un air d'ironie en s'approcbant du chevalier; commençons par M. de la Perche. Monsieur le chevalier, continua-t-il, est trop homme du inonde pour songer à proposer un duel à un homme de l'âge et du caractère de mon père.
D'ailleurs, il n'ignore pas que la lettre a été écrite par moi spontanément, et que si, par impossible, on y trouvait contre les dames de Ranty une offense qui n'était pas dans ma pensée, ce serait moi seul qui devrait en porter la responsabilité.
Le chevalier paraissait fort embarrassé; il baissait la tête et il faisait passer son chapeau du bras droit au bras gauche, par un mouvement machinal. Il crut s'en tirer par une escobarderic.
Ll LOUP'frAROU. 135
— Monsieur, dit-il en s'inclinant, j'accepte Tos fncnaes et Je consens à ce que celte affaire n aille pas pins loin.
£n même temps il voulut s'esquiver; mai»
Frédéric comprit le piège.
— Je ne fais pas d'excuses, reprit-il sèchement; je ne rélracte rien. Entendez-vous, monsieur le chevalier?
Le pauvre défenseur des belles, voyant l'affaire prendre une si fâcheuse tournure, ne fui que plus empressé a quitter la place.
— Quand je dis des excuses, balbutia-t-il, c'est explications, regrets que je veux dire... Je crois donc, monsieur, que Inonneurest satisfait.
— Le croyez-vous? demanda Frédéric d'un ton moqueur. Je le veux bien. Cependant, monsieur, s'il vous survenait des doutes a cet égard, vous pourriez toujours venir me les exposer. Ne vous gênez pas, je serai toujours prêt à vous entendre ; et pour mettre votre conscience a Taise, je vous dirai que je ne suis pas tout a fait novice dans l'art de manier uneépée, vous pourrez sans scrupule vous commettre avec moi.
— 11 suffit, monsieur, dit le chevalier en bredouillant, je rendrai justice à votre honorable conduite dans cette affaire, comme j'espère que vous rendrez justice à la mienne.
£n même temps il salua profondément et sortit, poursuivi par les éclats de rire du notaire et de son fils auxquels se joignit même le gros rire goguenard du meunier Lili.
— Ah ça, Frédéric, reprit bientôt le vieîTlard avec un peu dMnqniétude, est-ce que tu ne crains pas de l'avoir poussé à bout?
— Lui? ce fanfaron qui n'a pas touche une épée depuis vingt ans? Ne craignez rien, mon père ; il va sans doute débiter sur notre entrevue une foule de contes où il s'adjugera sans façon le plus beau rôle, et tout sera dit. Seulement il fera bien de mettre quelque prudence dans ses ranteries, car je saurais le retrouver au besoin ; mais laissons cela, et venons à maître Lili, qui, lorsque je suis entré, s'escrimait avec son bâton d'une manière assez insolente. Voyons, monsieur Lili, parlez. Que faisiez- vous tout à l'heure, vous que l'on dit être un homme prudent et raisonnable?
Ainsi interpellé l'oncle de Suzette, qui s'était tenu a Técart s'avança en se dandinant avec cet air moitié niais, moitié malin qui lui était nanaturel.
— Oh! mon Dieu, ce n'était rien, rien du tout, mon petit monsieur Desroches, et, comme vous êtes un bon enfant, je suis sûr que nous nous entendrons tout de suite. Voici la chose : je demande a M. votre ]>ère cent mille francs et cent louis d'or de vingt-quatre francs pour ma femme Jacqueline. G*est le plus juste prix.
— Cent mille francs ! répéta le jeune homme, ne sachant plus de quoi il s'agissait.
— Est-ce que vous trouvez que c'est trop cher? demanda le meuuier avec une feinte bonhomie : réfléchissez donc, monsieur Frédé-
LE LOUP-«AAOV. 1S7
rie, la petite est jolie et elle aurait pu faire un excellent mariage.
Le jeune homme comprit enfin la rérité.
— Comment, vieil avare, dit- il avec indignation, serait-ce Thonneur de votre charmante nièce que vous taxeriez ainsi? £n effet, tout à rheure, à Yernay, on m'a parlé de la visite que TOUS comptiez faire à mon père, et c'est ce qui m'a obligé de hâter mon retour. Voyons Lili, TOUS êtes vraiment fou, et cependant nous ne sommes pas loin de nous entendre»
— Vous me donneriez les cent mille francs !
s'écria Lili tremblant de joie ; c'est pour le coup que vous seriez un brave jeune homme.
Maître Desroches regarda son fils avec inquié^ tade.
— Frédéric, dit^il, ne vas-tu pas faire la sottisse de donner de Targent à cet original ?
— Rassurez-vous, mon père, répondit Fré* déric en souriant, je n'abuserai pas de votre fortune. D'ailleurs, souvenez-vous que vous m'avez donné carte blanche.
Puis se tournant vers le meunier, qui était toujours dans une vixe anxiété :
Ecoutez, Lili, continua-t-il, je sais comment cet imbécile de Cloche-Pied s'est joué de votre simplicité et de celle de Suzette ; j'étais caché derrière la cabane de l'oiseleur lorsque votre nièce est venu le consulter, et j'ai tout entendu. Seulement j'étais toin de soupçonner que ce serait mon père que vous rencontreriez enaaite aux Quatre-Chemin8«
i%& LE L0UP-6AR0U.
Lili secoua tes oreilles de l'air d'un âne opiniâtre que l'on voudrait forcer à traverser une rivière,
— Est-ce que vous prétendriez que ce n'est pas le notaire Desroches qui était le lonp-garou? dit-il avec impatience.
— J'ai quelques raisons de croire le contraire ; mais ne discutons pas sur ce chapitre. Voyons, Lili, n'y a-t-il pas d'autre moyen de vous satisfaire que de vous donner les eent mille francs que vous demandez?
— Si faiti il y en a un autre. Que M« le notaire épouse ma nièce.
— Que le diable emporte ta nièce 1 s* écria Desroches.
— Vous voyez qu'il n'y est pa^ bien disposé, reprit Frédéric en soupirant; mais ne pourriezvous trouver un mari plus convenable pour mademoiselle Suzette?
— Eh ! qui donc?
— Moi, par exemple.
— Vous! miséricorde! est-îl possible?
— Que dis-tu, Frédéric? s'écria le vieillard. Tu plaisantes sans doute.
— Je ne plaisante pas, mon père ; j'airoe Suzette et je veux l'épouser.
Desroches et Lili étaient frappés de surprise, mais le meunier surtout semblait faire de prodigieux efiforts pour comprendre cette résolution qui dépassait toute croyance.
— Voyons, père Lili, reprit Frédéric en «'adressant au meunier, qui ne savait que ré-
pondre; décidez-vous. J'aime mademoiselle Siiieite, et je crois qu'elle ne me refusera pas sa main. Consentez-vous à ce mariag;e!
— Ah ça, mon iils, demanda M. Sesroches séyèrement, tout ceci est-il bien sérieux?
— Très-sérieux, mon père.
— Mais vous oubliez monsieur, s'écria le vieillard en se levant, que j'ai le droit de m'opposer à une pareille folie et que je m'y opposerai.
— Oui, mon père, mais vous ne pouvez vous opposer a ce que je remplisse un devoir sacré. Celui qui a indignement séduit une simple et honnête fille, c'est moi ?
— Ah bah ! s'écria Lili, qui dans l'excès de son étonnement pensa tomber de sa hauteur, vous êtes donc loup-garou?
— J'en ai du moins porté le costume pendant une nuit, reprit Frédéric. Souvenez-vous, mon père, de la nuit où je vous causai une si vive inquiétude par mon absence. J'étais revenu de Paris depuis peu. Je voulus, pour égayer la monotonie d'un genre de vie auquel je n'étais pas encore habitué , assister à une de ces joyeuses veillées qui font courir toute la jeunesse du voisinage, et je décidai Pierre Lenoir, mon ancien camarade d'enfance, à me conduire chez La vignette. Seulement, comme je craignais que mon nom fut un motif de gène pour ces braves gens, j'allai a la veillée avec un nom d'emprunt et sous un costume de Lenoir. Je jouai parfaitement mon rôle d'en*
140 Ll LGVP-«ABOO.
faut du paySf ce qw m'était facile, puîsqoe ie connais parfaitement le patoia et les usages oe nos campagnes, et personne n'eût soupçon de la vérité; malheureusement, grâce a fset incognitOj j'entendU sur tous et moi des .ehosea qui eussent pu fâcher quelqu'un de moins philosophe. On vous accusa notammenjt d'avoir acquis Yotre fortune par sorcellerie, ce qui me donna la pensée de la détestable plaisanterie qui a fait tant de bruit.
Je voulus punir les gens de Yeruay de leur mauvaise opinion à votre égard, çt, au «moment de quitter la ferme, je communiquai mon pro-» jet à mon introducteur et au petit Lavignette, qui seuls connaissaient mon projet, qui partaient pour Tarmée le lendemain et qui refusèrent de me suivre dans ma folle promenade^ je me mis a la poursuite des gens de Yernay.
Je commis alors une grande faute, pour laquelle je n'ai d'excuse que l'entraînement des circonstancesi et c'est une faute, mon père^ que je vous demande la permission de réparer.
Le vieillard prit un air grave,
— Vous avez raison, mon fils, dit-il enfin, vous devez épouser cette pauvre jeune fille, ce mariage dût-il faire votre malheur,
— - Il n'en sera pas ainsi, mon père, car mademoiselle Suzette est une charmante et douce jeune fille à qui il ne manque qu'un peu d'édu-* cation pour devenir une femme accomplie* Si donc vous voulez bien approuver les arrangements que je viens de prendre avec le curé de Vernay...
%1S LOCP'GAROU. 141
— Tu étais donc bien sur de moi ? s*écria le notaire d'un ton grondeur et affectueux à la fois. £h bien, nous verrons cette jeune fiUe ce soir, et si elle est telle que tu le dis...
Pour toute réponse Frédéric embrassa son père avec effusion et deux larmes mouillèrent Jes yeux du vieillard.
Cependant Lili était émerveillé de tout ce qu'il entendait.
— Ah bah ! s'eeria-t-il sur tous les tons pos* sibles, j'en perdrai la tête. Dire que je vais avoir un neveu millionnaire, un brave jeune homme qui est avocat et notaire ! Mes procès ne me coûteront plus rien ! Je pourrai en faire à tous mes voisins 1 et j'aurai tous les actes gratis! Ah ça, mais, demancla441 tout à coup en se ravisant, c'est donc vrai, qu'il n'y a pas de loup^garou ?
— Il n'y en a que dans les têtes fêlées comme la vôtre, dit Frédéric eu lui frappant amicalement sur l'épaule.
Le soir^ il y eut chez le curé de Yernay une grande réunion où assistèrent les Desroches père et fils d'une part, et la famille des Lili de l'autre. Le lendemain, Suzette, en. compagnie du vieux notaire et de l'oncle Lili, toujours vêtu de son splendide costume, monta, aux yeux de tout Yernay^ dans un cabriolet d'osier appartenant à H. Desroches. Le curé et Frédéric les accompagnèrent jusqu'à la sortie du village avec Jacqueline qui pleurait de joie« On conduisait Suzette dans lecbef-lieu du département
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pour la confier à une dame respectable et instruite, qui devait préparer la nièce du meunier âdevenirla compagne de Frédéric et à partager la plus belle fortune du département.
Le chemin de la ville côtoyait ^la terre des Jauges , ou Michel Gloche-Pied avait toujours son quartier général; au moment où l'on passa près de cet endroit, le prétendu sorcier ramassait son gibier à quelque distance , et le brnit de la voiture lui fit lever la tête. Lili aperçut tout à coup au-dessus de la haie la figure grimaçante de l'oiseleur, et dans un transport de joie railleuse, il s*écria de toute sa force :
— Ohé! père Michel, vous êtes un vieux fou!
L'oiseleur le regarda avec une singulière expression de moquerie et de pitié, et il dit de sa voix cassée, en frappant sur sa besace comme pour y faire sonner encore l'argent qu'il avait reçu de Sujette :
— £h! eh! ma folie me rapporte quelque chose, et ton esprit te coûte dix écus.
Le notaire et la jeune fille sourirent de la répartie, car Suzette était redevenue rieuse comme autrefois.
Trois ans jour pour jour, après la soirée par laquelle a commencé cette histoire, nous retrouverons a la ferme de la Borderie une partie de cette naVve société que nous y avons vue déjà. C'était encore une veillée, moins les danses et les accords de l'aigre musette. L*assemblée se tenait dans la pièce unique de l'appartement
Ll LOUP-OAROU. 145
da'fermier; c^étaient les mêmes raenbles qu'aatrefois, les mêmes grands lits a ciel, la même table branlante, la même cbeminée fameuse; comme autrefois, le vent mugissait autour de la maison et faisait trembler la flamme des bougies de résine ; on était placé en cercle autour du foyer, et la vieille Catherine, encore plus jaune et plus ridée, assise sur son billot de bois au coin du feu, contait encore une histoire lugubreauxassistants.Seulement la gaieté bruyante et expansive de trois ans auparavant avait disparu. Il y avait bien, mêlées aux graves matrones qui filaient leurs quenouilles en silence,quelques jeunes filles qui n'eussent pas mieux demandé que de danser une bourrée; mais il n'y avait plus de danseurs, la terrible conscription de Pempire les avait tous emportés les uns après les autres, et on ne voyait plus chez Lavignette que des vieillards ou des hommes déjà mûrs.
D'ailleurs, on avait reçu récemment la nouvelle que le fils de la maison avait été blessé dans une bataille, et le fermier profitait de cette circonstance pour supprimer à ses invités les rafraîchissements que nous savons, sous prétexte qu'on ne devait pas se réjouir chez lui quand sa famille était dans le deuil.
Au moment où nous pénétrons ainsi au milieu de la veillée, la vieille Catherine achevait le comte si connu de la Belle et la Bête.
— «Et puis disait-elle de sa voix chevrotante, la Belle voyant la Bête, comme morte, alla chercher un peu d*eau dans le canal et en jeta sur
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la tête de la Bête en lui disant : Pauvre Bêite! moi qui t'aimais tant ! » Alors la Bête, qui n'était pas morte, se leva tout à coup; sa vilaine peau disparut, et ce fut un beau prince qui épousa la Belle, et ils furent heureux et ils ^eurent beaucoup d'enfants. >
Un murmure flatteur accueillit cette brillante narration, et l'on allait prier Catherine de commencer quelque autre histoire dans le même ^oût, lorsqu'une grosse fille , au visage et aux mains rouges, qui fricotait un bas de laine a côté de sa mère, s'écria en riant d'un air niais :
— Tiens ! tiens! mère Catherine, votre conte fini comme l'histoire de la Suzette qui vient de se marier avec le fils du notaire.
— C'est vrai, au moins ! dirent plusieurs voix, Nanette a raison.
— Excepté seulement, reprit Lavignette d'un ton magistral, que le petit Desroches n'est pas un prince.
— Ah bah! c'est tout un; dit Jean-Guillaume; il est aussi riche qu'un prince et ça suffit; la nièce du meunier a eu bien du bonheur!
— C'est bien vrai ! murmura Nanette avec an ^ros soupir.
— Quant à moi, s'écria la mère de Nanette, femme acariâtre et jalouse, je ne vois pas pourquoi ce mariage s'est fait a la ville au lieu de «e faire à Bonnat. Mais ils auraient rougi de ae marier dans le pays ou l'on connaît si bien leur histoire. D'ailleurs, j'imagine que cette petite £lle de trois ans, que l'on dit si jolie et si es-
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ptègley devait faire une siiigalière figure a la noce.
— Vous êtes bien méchante, Françoise, répliqua une antre commère; ce n'était pas sa faute, a cette pauvre Suzette.
— Non, mais du moins c'est sa faute, reprit Françoise avec aigreur, si eUc porte aujourd'hui des chapeaux, des châles et des bijoux comme une grande dame, tandis que nous savons tous ce qu'elle était il y a trois ans.
— Ne faut-il pas qu'elle fasse honneur à son mari? Vous oubliez, Françoise, qu'à la ville on lui a donné des maîtres de tous les genres, et qu'on lui a appris les belles manières et le beau langage, si bien qu'à présent on dirait d'une vraie dame. Quant à moi, je sais que, malgré ses châles et ses dentelles, elle m'a reconnu l'autre jour à la paroisse; qu'elle est venue à moi pour me demander des nouvelles de chez nous, et cela avec tant de bonté que je l'aurais embrassée volontiers. Oui, oui, vous direz ce que vous voudrez, Françoise, mais la jeune madame Desroehes, car c'est maintenant son nom, mérite bien son sort, et je vous avouerai que je l'aime cent fois mieux que ces dames de Âanty, qui sont si fières avec nous autres. Vous savez que la jeune demoiselle, celle qui faisait tant la mijaurée, vient aussi d'épouser le percepteur Durand.
— Il n'est pas moins vrai, s'écria Françoise, que les dames de Ranty ne sont pas des gens comme nous, au lieu que la nièce à Lili....
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— * Ah I si TOUS me parlez de Lili et même «Te sa femme Jacqueline, reprit rinterlocutrice, qui sentait le besoin de faire quelques concessions pour obtenir quelque chose sur un autre point, je serai bien de votre avis, Françoise, Lili surtout, depuis qu'il a vendu son moulin et qu'il fait le monsieur, la canne à la main du matin au soir, est devenu insupportable. Groiriez-vous que dimanche dernier, sur la place de l'ëgUse, il a osé prendre une prise de tabac dans la tabatière du vieux noble, au moment où il en offrait à M. le curé. M. de la Perche était si furieux de cette insolence qu'il a jeté tout son tabac par terre, et alors Lili lui a offert en ri* canant de l'argent pour en acheter d'autre. Si on peut se familiariser ainsi avec des gens plus hauts que soi 1
— Et Jacqueline ! Tayez-vous vue avec son grand bonnet garni de rubans? La pauvre femme I la tête lui tournera sous ce bonnet-là plus vite que ne tournait autrefois le moulin de son mari.
— N'importe! dit Lavignette avec ce ton d'autorité qu'il s*était habitué à prendre chez lui, le petit monsieur et la petite madame Desroches sont bien aimables et bien gentils, et je soutiens qu'ils seront heureux. Ils sont venus nous voir, il y a quelques jours, et ils ont apporté de jolis cadeaux pour toute la famille. Voyez le beau Saint-Esprit d'or qu'ils ont apporté à ma mère. Aussi, continua-t-il en jetant un regard sévère du côté de Françoise, je pré-
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tends qu'on ne dise pas de mal d'eux dans ma maison y et je suis tout fier que ce mariage se soit entamé ici même , un soir à la veillée, comme aujourd'hui. C'était la nuit qui précéda le départ de mon pauvre Baptiste.
— Oui, s'écria une jeune fiUe, je me souviens que vous ne connaissiez pas M. Desroches, et que nous autres la-bas, dans la grange, nous l'appelions YEndiablé Je me reproche toujours de lui avoir donné un grand coup de pied en dansant... Si je l'avais su !
— Crois-tu pas qu'il t'aurait épousée, toi?
dit Na nette d'un ton moqueur.
— Pourquoi pas aussi bien que toi? Penses-tu que je ne te vaux pas ?
Un regard des mères réprima cette querelle naissante.
— Et dire, reprit Lavignette, que nous étions là une cinquantaine, et que personne ne se douta du tour que cet espiègle de M. Frédéric
voulait jouer aux jeunes gens de Yernay !
Vous y étiez, Guillaume, et vous aussi Jean- François? Il parait que vous avez eu grand' peur du faux loup-garou?
Des éclats de rire rappelèrent aux invités de Yernay leur humiliation; mais au milieu des plaisanteries qu'excita le souvenir de cette aventure, s'éleva tout à coup la voix cassée et glapissante de la vieille Catherine.
— Qui ose dire, s'écria-t-elle, que ce n'est pas un vrai loup-garou qui s'est montré aux Quatre-Chemins? Qui ose avancer un pareil
t49 £B L00P-6AR0ir.
mensongei lorsque tant de personnes l'oflt vir eonime je vous vois tous?
Tout le monde se tut. Il était fort rare que la aràre de Lavi^nette prononçât quelque parole qui eût rapport au temps présent, car elle ne •embkiit plus vivre que dans le passé. Contre son ordinaire, elle s'était levée debout, et son fuseau était tombé à terre sans qu'elle songeât à le ramasser. On la regardait sans répondre, ianton étaiisorpris de voir revenir le sentiment à cet automate dont ehaque mouvement était toujours deviné a l'avance. Lavignette fut le seul qui osa attaquer la crédulité de la vieille femme».
— Mais, mère Catherine, répliqua-t<^il timidement, puisque je vous dis que nous connaissons celui qui a fait le loup-garou l' c'était monsieur Frédéric Desrocbes qui s'était habillé dans la peau d'un loup|que Jacques, mon ancien valet de ferme, avait tué quelques temps auparavant.
-^ Taisez-vous, fils, dit la vieille femme avec un aceent d'autorité quon ne lui connaissait pas, c'est avec de pareils mensonges qu'on trompe la jeunesse. On ne croit plus à rien I Michel me le disait l'autre jour, en me donnant des herbes pour couper la fièvre de Jean. Vous êtes tous des impies!
— Mais, mère, puisque je vous dis...
Taisez-vous 1 Est-il vrai, oui ou non, qu'on a
vu un loup-garou, il y a trois ans, à- pareil jour, aux Qnatre-Chemins?
— Oui, mais...
— Pourquoi donc allez-vous répéter partout un mensonge pour que ceux qui viendront après
nous ne croient pas aux loups-garoas? Que savez-YOus si ce notaire Desroches n'a pas fait un nouveau pacte avec le démon pour nous cacher la yérité? Le malin esprit rôde sans cesse autour de nous, et nous sommes tons de grands pécheurs ; abaissons-nous devant tout ce que nous ne comprenons pas. Quant a vous braves gens, qui allez retourner à Yernay, croyez une personne qui a vécu bien longtemps; ne riez pas du loup-garou et ne prenez pas par les Quatre-Chemins pour retourner chez vous.
Nous sommes dans le temps de PAventi souvenez-vous de ce que je vous dis.
£n achevant ces paroles d'un air sinistre, la vieille sa rassit et ramassant son fuseau, elle se mit à filer avec ce mouvement machinal qui lui était ordinaire.
La soirée était avancée, et il fallait se retirer. La nuit était très-noire et on alluma des brandons de paille. Quand on fut dans la cour, une discussion s'éleva pour savoir si Ton prendrait par le carrefour hanté par les loups-garous, ou bien si l'on retournait à Yernay par un autre chemin plus détourné.
Ma foi, dit Nanette en s'emparant résolument d'une torche enflammée, les Quatre-Chemins sont plus courts d'un quart de lieue.
Et toute le joyeuse troupe suivit cette direction, malgré les sinistres souveni;>8 que rappelait cet endroit fatal.