LOIJP-OAROU
pauvre nièce tremble comnie la feuille, et j'ai peur qu'elle ne puisse bientôt plus nous suivre.
Soit galanterie, soit tout autre motif, Martial se décida à cesser ses observations qui scanda* lisaient ses compagnons de route, et il se mit à marcher tranquillement comme les autres. Mais peut-être toutes ces bravades n'étaient-elles qu'une frayeur dissimulée, car au bout de quelques minutes de silence, il commença à regarder assez fréquemment derrière lui et il se rapprocha insensiblement du gros de la troupe. On était alors à une portée de fusil environ de l'endroit qu'on avait appelé les Quatre-Ghemins, parce qu'en effet deux routes s'y croisaient et formaient un carrefour.
— Qu'y a-t-il donc, Martial ? demanda l'un des assistants d'un air inquiet.
— Rien , répondit brièvement le jeune garçon.
Mais sa voix n'avait plus la même assurance qu'auparavant. Au moment où Ton arrivait au carrefour, il fit deux ou trois grandes enjambées pour rejoindre la bande. Sa main tremblait si fort qu'il faisait pleuvoir autour de lui les flammèches de la torche, au risque de brûler les vêtements de ceux qui l'entouraient.
— Que voyez- vous? demandèrent encore plusieurs voix effrayées.
— Quelque chose nous suit'! murmura le jeune homme en élevant le flambeau au-dessus de sa tête pourvoir de plus loin.
On fit halte pour reconnaître ce qui avait pu
36 LE LUUP-GAROU.
alarmer l'incrédule Martial. On prêta l'oreille, et l'on put distinguer un bruit de pas précipités dans la partie du chemin que la bande venait de parcourir.
La terreur fut au comble.
Tout à coup une horrible apparition se montra dans la sphère lumineuse projetée par les torche.<7. C'était un animal étrange, de la hauteur d'un homme de grand taille se tenant debout et marchant avçc rapidité. Il était couvert de poils roux, comme le loup-garou des traditions; son mufle ressemblait a celui d'une bête féroce, et il montrait de grandes dents blanches comme de l'ivoire. Il s'avançait vers le spectateurs comme pour s'élancer sur eux.
Des signes de croix furent faits, et l'on murmura des prières pour conjurer cet être surnaturel. L'on espérait qu'il allait s'éloigner après cette bordée d'exorcismes, mais le loup-garou s'avança toujours du même pas, et lorsqu'il fut près de la troupe, il éleva ses bras armés de griffes formidables et fit entendre une espèce de grognement sourd et menaçant.
Alors la frayeur ne connut plus de bornes; hommes et femmes, jeunes garçons et jeunes filles se mirent à fuir en désordre de toute leur vitesse, en poussant des cris perçants. Les porteflambeaux avaient laissé tomber leurs torches , afin de ne pas être gênés dans leur course, et tout le carrefour resta dans une obscurité profonde.
Suzette était cramponnée au bras de sa tante;
M LOUP-CABOB. 87
ni l'ane ni l'autre n'avaient plus la forcQ de pou88er un cri, et elles couraient machinalement de toute leur vitesse, mais sans pouvoir suivre leurs compagnes, qui déjà les devançaient de fort loin. Ce fut alors que la lourde patte velue duloup-garou s'abaissa sur l'épaule de Suzette; la pauvre fille poussa un cri déchirant et tomba évanouie sur le gazon qui bordait le chemin.
En entendant ce cri, en sentant sa nièce chanceler, Jacqueline tourna la tête, et elle aperçut rhorrible bête. Cette vue lui donne de nouvelles forces, elle dégagea brusquement son bras de celui de sa nièce, et elle continua sa course, en laissant Suzette au pouvoir de l'apparition. Une mère fût restée!
La panique des fuyards dura jusqu'à Yernay, à une demi-lieue du carrefour où avait eu lieu cet événement. Ce fut seulement quand ils se crurent à l'abri de toute attaque qu'ils osèrent s'arrêter et se communiquer leurs inquiétudes. Jacqueline, en se trouvant saine et sauve, commença à s'apercevoir de la lâcheté de sa conduite. Bientôt, tout ce qui était resté dans le petit village de Yernay fut sur pied; le meunier Lili, qu'on avait prévenu, arriva avec ses garçons de moulin : c'était un homme de cinquante ans environ, robuste autant que déterminé. En apprenant les circonstances de la disparition de sa nièce, il fronça ses gros sourcils chargés de farine.
— Vous êtes tous des imbéciles, dit-il brusnueroent, il faut aller chercher cette petite.
Li loijp-gàkoc. s
36 1.B LOUP-aAAOU.
Les femmes refusèrent d'accompagner Lili ; mais les garçons, qui commençaient à se repentir de leur poltronnerie, n'osèrent résister à cet.te injonction, on s'arma comme Ton put, les uns de bâtons, les autres de vieux fusils. La meunière se décida à se mettre de la partie, sûre qu'elle serait protégée sufâsaminent si le loup-garou avait Taudace de se montrer de nouveau. On alluma d'autres torches, et on se mit en marche pour retourner au carrefour.
Genx qui restaient se mirent en prières en attendant le retour de l'expédition.
Le meunier Lili, qui avait été soldat et qui passait pour ne craindre ni Dieu ni diable, bien qu'au fond il eût une bonne dose de cette su* perslition commune à tous ses compatriotes, ouvrait la marche son fusil a la main, et tout le monde le suivait, sinon avec courage, du moins sans poltronnerie ; on comptait que Lili enverrait son plomb à un loup-garou comme à un perdreau.
On arriva au carrefour sans accident, et l'on allait le dépasser lorsqu'une ombre noire s'agita dans l'obscurité en face des paysans.
— Qui va là ? demanda Lili en apprêtant son arme.
— C'est moi, oncle ! répondit une petite voix.
£t au même instant, Suzette vint se jeter dans les bras du meunier et de la meunière, qui la dévorèrent de caresses.
Les premiers transports passés, on ques-
tionna avidement la jeune fille; mais on apprit avec étonnement qu'elle ne savait rien de plus que sa tante et les autres témoins de l'apparition. Elle était restée sans connaissance depuis le moment oà elle avait senti sur son épaule la patte terrible du loup-garou ; elle croyait que son évanouissement avait duré seulement quelques minutes, et elle ne comprenait pas comment son oncle avait pu venir de Yernay en si peu de temps. La seule circonstance qui l'avait étonnée en reprenant ses sens avait été de se trouver sous un chêne à une trentaine de pas du lieu où elle était tombée. En apercevant les torches que portaient les arrivants, elle était accourue vers ses amis.
— Et tu n'as rien vu, rien entendu? demanda Lilî d'un air étonné.
— Attendez, mon oncle, dit la petite en cherchant a rassembler ses idées : lorsque j*ai repris connaissance, il m'a semblé qu'on marchait près de moi; j'ai appelé mais on ne m'a pas répondu et j'ai entendu seulement un frémissement dans les buissons.
On courut sur-le-champ vers l'endroit désigné, on fouilla les buissons et les halliers avec le plus grand soin, mais on ne trouva rien, et il fallut bientôt renoncer à cette inutile recherche.
— C'est bien étonnant tout ça, ditLili, mais retournons chez nous; quand nous resterions la à grelotter, nous n'en saurions pas davantage. Demain, il fera clair.
40 LE LOUP-6ÀB0U.
En même temps, il donna le bras à Suzette, qui était extrêmement faible par suite de son évanouissement récent, et Jacqueline la soutint de l'autre côté. On reprit la route du village. Tout le monde gardait le silence, le meunier lui-même était pensif, et tout en marchant il répétait tout bas :
— C'est étonnant ! estce que vraiment il y aurait des loups- garous?
On peut se faire facilement une idée de la sensation que produisit dans le pays le récit d*un événement merveilleux qui avait eu tant d'acteurs et tant de témoins. Quelques incrédules osèrent bien révoquer en doute la réalité de l'apparition du loup-garou ; mais tout le village de Yernay attesta le fait, on avait vu, on avait entendu, et si les narrations différaient sur des circonstances insignifiantes, elles s'accordaient sur le point principal. Le caractère du paysan limonsin est trop grave et trop positif pour qu'on pût soupçonner une plaisanterie dans cette aventure, et, après mûr examen, les plus sceptiques furent obligés de convenir qu'ils ne savaient qu'en penser.
Il fut donc bien et dûment avéré qu'on loupgarou était apparu aux gens de Yernay au moment où ils revenaient de la veillée de Jean
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Lavignette, et qu'une jeune fille de ce village avait pensé mourir de peur dans cette circonstance. Quant au salut miraculeux de Suzette, les uns l'attribuaient à une petite croix d'or qu'elle portait et à laquelle on supposait la vertu de chasser le démon; d'autres soutenaient que la jeune fille, étant d'une sagesse exemplaire et ayant toujours rempli exactement ses devoirs de chrétienne, son ange gardien, au moment où le loup-garou s'était emparé d'elle, était descendu du ciel pour la protéger.
On voit combien ce thème prétait aux enjolivements des imaginations superstitieuses , et on partait de cette donnée pour broder les histoires les plus étonnantes. Les matrones de Vernay ne perdaient pas cette occasion de faire remarquer combien toiites les filles de ce village étaient sages et pieuses, et on ajoutait que si le bon Dieu avait permis que la nièce du meunier soutint cette terrible épreuve, c'était parce qu^elle avait voulu s'élever au-dessus des autres, parce qu'elle avait peut-être un peu trop de coquetterie, parce qu'elle portait un bonnet, tandis que ses compagnes n'avaient que des coiffes de toile ; enfin les langues allaient si bien que deux jours après l'événement, si quelqu'un se fût avisé desonrireen écoutant cesincroyables récits, il se fut exposé à être lapidé par les gens du village. Le curé, homme de sens, ayant eu le malheur de montrer du doute fut fort mal vu par ses paroissiens ; on parla de ^at«t7at« prêtre, de cagot qui ne croyait pas lui-même à
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ce qu'il prêchait. Le digne pastear eut toutes les peines du monde à faire sa paix avec ses ouailles.
La meunière Jacqueline n'était pas moins convaincue que les autres commères d'une intervention surnaturelle, et elle fit une neuvaine pour éloigner de sa maison le malin esprit. Lili fut plus long â abjurer tous ses doutes; ce fut seulement après avoir questionné mille fois sa femme et sa nièce, après avoir comparé leurs réponses et reconnu l'impossibilité d'une explication raisonnable, que le souvenir des superstitions dont on avait effrayé son enfance lui revint à Tesprit et qu'il commença à partager sérieusement l'opinion des gens de son village. On remarqua qu'il devint un peu plus assidu aux offices religieux qu'il ne l'avait été autrefois, et on apprit un jour avec étonnement qu'il avait arrêté son moulin un dimanche pendant la messe. Ce signe de conversion de la part du Voltaire de Yernay donna beaucoup à périmer à tous les esprits forts de Tendroit. '^
Quant àSuzette, cet événement sembla avoir changé brusquement son caractère et ses habitudes; autrefois on la voyait sans cesse aller et venir autour de la maison de son oncle, riant avec les pratiques du meunier et chantant de joyeuses chansons patoises. Il n'était pas de fêle, pas de veillée dans le voisinage où elle n'allât montrer sa mine espiègle, son bonnet rond et son petit tablier retroussé. Aucune fille du village n'avait la répartie aussi vive et aussi
tS LOUP-OAROV. 4S
heureuse, aucune n'avait autant de gaieté franche et naïve; mais après la terrible soirée elle devint méconnaissable. Soit que le curiosité qui s'attachait à elle depuis cette époque lui fut importune, soit tout autre motif, elle ne se montrait plus nulle part, et c'était à peine si de temps en temps, on entrevoyait sa figure triste et pâle derrière les petits rideaux à carreaux rouges de la chambre qu'elle occupait chez son oncle. Elle ne sortait presque plus, et si une de ses compagnes venait filer sa quenouille au moulin, elle trouvait la pauvre Suzette morne, silencieuse, insensible en apparence à ce qui se passait autour d'elle. Suzette négligeait sa parure, et son innoncente coquetterie d'autrefois avait disparu ; elle n'aimait plus qu'à se trouver seule dans sa chambre, et souvent la nuit on l'entendait pousser des cris de frayeur à la suite de quelque songe lugubre; parfois elle tressaillait tout a coup lorsqu'on lui parlait, et elle se retournait en. frissonnant comme pour faire face a un ennemi invisible. Il n'en fallait pas tant pour renouveler les suppositions superstitieuses des amis et des voisins ; on disait de Suzette qu'elle était frappée et qu'elle était encore troublée en secret par des apparitions. On la considérait avec un sentiment qui tenait de la pitié et de la crainte. On lui attribuait je ne sais quelle faculté surnaturelle qui faisait qu'on s'éloignait d'elle et qu'on n'eût pas voulu cependant s'attirer son inimitié.
Lilt et sa femme faisaient tous leurs efforts
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poar ég^ayer leur nièce, dont la santé s'altérait, mais c'était peine perdue. Rien ne pouvait Yaincre sa taciturnité, et elle ne répondait que par monosyllabes aux questions qu'on lui adressait* L'oncle et la tante finirent par ressentir, malgré leur affection pour Suzette, l'espèce d'effroi qu'elle inspirait à tout le village; et il arrivait souvent à Jacqueline de dire à ses voisins, en poussant de gros soupirs et en levant les yeux au ciel : « Que nous sommes donc malheureux d'avoir une nièce comme ça, qui prie sans cesse le bon Dien, et qui est peut-être possédée du démon ! C'est une affliction que la sainte Vierge nous envoie. Ainsi soit-il. »
Trois mois se passèrent ainsi, et la pauvre Suzette était tombée dans un état alarmant de tristesse. Il fallut faire venir le médecin d'une commune voisine, habile praticien en qui les Lili avaient depuis longtemps une grande confiance. Le docteur examina la jeune malade et la questionna longuement sur ce qu'elle éprouvait. Le meunier et la meunière attendait impatiemment le résultat de ses investigations; mais, à leur grand étonnement, le docteur haussa les épaules, sourit et se retira sans laisser d'ordonnance et sans donner d'explication sur le mal de la pauvre Suzette. Seulement, le soir même, le curé du village, qui était l'ami particulier du docteur, envoya prier les époux Lili de se rendre sur-le-champ avec leur nièce au presbytère.
Cette invitation pressante surprit beaucoup
le meunier et la meunière; le curé, quoique bon bomme et affectueux pour ses paroissiens, n'avait de rapport avec eux qu'en ce qui concernait son pieux ministère, et Lili et sa femme ne devinaient pas quel pouvait être le motif d'une entrevue demandée d'une manière si solennelle. Cependant le meunier s'empiressa de frapper son bonnet de coton contre son genou pour en secouer la farine et endossa son babit de cérémonie, tandis que Jacqueline jetait sur ses épaules son ficbu neuf et mettait une coiffe blanche. Quant à Suzette, la pauvre enfant comprenait a peine ce qu^on voulait ; elle ne changea rien à sa toilette, quoique sa tante essayât de lui persuader qu^il n'était pas couve' nable de paraître devant M. le curé avec ses habits de tous les jours, et elle suivit ses parents avec cet air de morne abattement qui lui était devenu habituel.
Quand ils arrivèrent aux presbytère, le curé, vénérable vieillard de soixante-dix ans, a figure noble et douce, disait ses grâces à l'issue d'un frugal souper dont les restes étaient disposés sur la table de la petite salle à manger. 11 fit aux visiteurs que sa gouvernante venait d'introduire, le signe d'attendre un instant, et dès que sa courte prière fut terminée il se tourna vers les bonnes gens qui se tenaient debout, près de la porte, dans une attitude gauche et respectueuse a la fois,'^et il leur dit d'une voix mélancolique.
— Lili et vous Jacqueline, j'aiuneaffligeante
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iioiiTelle à vons apprendre; Dieu veus frappe dans votre famille et dans vos affections. Mais avant de vous dire de quel malheur vous êtes menacés, il faut que je m'entretienne un instant avec votre nièce.
— Avec moi, monsieur le curé? demanda Sazette étonnée.
— Avec vous, ma fille, dit le prêtre d'un ton presque sévère.
Sans rien ajouter, la jolie enfant se disposa a le suivre dans une pièce voisine qui servait de salon et dont le curé venait d'ouvrir la porte.
— Un moment, monsieur le curé demanda Lili brusquement, s'il s'agit encore de loupsgarous et de diableries de cette espèce, je vous déclare que je ne veux plus m'en mêler. Que Suzette s'arrange avec le démon si elle veut ; mais nt ma femme ni moi ne nous soucions pas d'avoir des rapports avec le malin esprit. C'est vous que ça regarde, monsieur le cure, et moi je désire d'en finir.
— Peux-tu parler ainsi, méchant homme, dit Jacqueline d'un ton de reproche; aurais^tu le cœur d'abandonner ainsi une jeunesse que le démon persécute, quoiqu'elle soit pure comme le jour de son baptême? I^e Técoutez pas, monsieur le curé, et continuez de vous intéresser à cette pauvre petite ; si pour la délivrer il faut de l'argent et des prières, je me charge de tout, et ce poltron dira ce qu'il voudra.
— Poltjpon 1 répéta Lili en colère.
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— Allons, allons, la paix, dit le digne prêtre en souriant ; vous tenez donc bien fort mes bons amis, à cette histoire de loup-garou qui n'est qu*une absurdité? Je souhaiterais que vous n'eussiez pas à vous affliger bientôt d'un événement plus sérieux et plus certain que celui-là !
En parlant ainsi, il fit entrer Suzette dans la pièce voisine et referma la porte sur lui après avoir averti le meunier et la meunière qu'il les appellerait dans un instant.
Lili et sa femme s'assirent dans la salle a manger et se regardèrent d'un air d'inquiétude, sans oser toutefois se communiquer leurs craintes. S'il ne s'agissait pas de l'espèce de possession que l'on attribuait à Suzette^ que pouvait donc leur vouloir le curé de Yernay, et de quel malheur étaient-ils encore menacés! Ils cherchèrent à écouter ce qui se passait dans la pièce Toisine. D'abord il n'entendirent qu'un murmure sourd et monotone comme si on parlait à voix basse; mais bientôt on distingua des cris et des sanglots que poussait la jeune fille, et bientôt le curé lui-même éleva la voix d'un ton d'autorité. On eût dit d'une lutte où le prêtre déployait à la fois toute son éloquence onctueuse et imposante, toute sa fermeté, toute son adresse, et où la jeune fille n'avait pour défense que ses dénégations, sa douleur et ses larmes. Cette scène dura près d'une heure et quoique le meunier et sa femme ne pussent entendre de quoi il s'agissait, leur cœur se serrait à chaque éclat de voix qui arrivait jusqu'à eux.
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Enfin la porte s'ouvrit et le vieax prêtre leur fit signe d'entrer. Ses yeux remplis de larmes, sa contenance pensive témoignaient de l'émotion profonde qu'il éprouvait lui même. Suzette, assise dans un fauteil, sanglottait et se couvrait le visage de son mouchoir. Elle vint se jeter en pleurant au cou de sa mère adoptive, et lui dit d'union de désespoir :
— N'est-ce pas, ma tante, que vous ne me chasserez pas, que vous m'aimerez malgré tout?
— Certainement, ma pauvre fille, répondit la bonne Jacqueline en fondant en larmes, sans savoir pourquoi.
— Et vous, mon oncle, continua Suzette en courant à Lili qu'elle entoura de ses bras avec une énergie nerveuse, promettez-moi que vous no me battrez pas? Mon bon petit oncle Lili, n'est-ce pas que vous n'en voudrez pas à votre pauvre Suzette de son malheur. Ce n'est pas ma faute, je vous le jure : je ne suis pas coupable.
— Je le veux bien, petite, je le veux bien, dit Lili en cherchant à se dégager des étreintes convulsives de sa nièce; mais de quoi diable s'agit-il? il faut me le dire au moins ; II est bon que je le sache avant de rien promettre.
— Monsieur le curé vous le dira, dit Suzette d'une vo^x entrecoupée de sanglots.
Le vieux prêtre s'était assis, et le coude appuyé sur sa main il examinait avec attention la jeune fille.
— Je m'y perds, dit- il enfin ; les aparences
sont contre elle, et cependant sa naïveté, sa candeur, cette douleur si franche et si vraie me disent qu'elle est innocente. J'ai employé tous les moyens possibles pour lui arracher un aveu, et je n'ai rien pu obtenir. Ou je me trompe fort, ou celte malheureuse jeune iille a été victime de quelque trahison infâme dont il faut, mes bons amis, que vous m*aidiez à découvrir l'auteur.
Le meunier etla meunière le regardaient d'un air effaré.
— Lili et vous, Jacqueline, reprit le curé, raffermissez tout votre courage et préparez-vous à apprendre en chrétiens une fâcheuse nouvelle, Suzette a été la victime d'une odieuse séduction.
— Ah ! Seigneur, mon Dieu! s'écria Jacqueline éperdue.
Lili devint d'un rouge ardent, malgré la couche de farine qui en tout temps couvrait son visage, et ses yeux étincelèrent.
— Quel est le séducteur? demanda-t-il d'une voix irritée; monsieur le curé, noramez-Ie moi. Je vous promets que je ne le tuerai pas! j'ai été soldat et jesais comment ces affaires doivent s'arranger... mais par mon âme, dites-moi qui c'est!
— Voilà précisément ce que j'ignore, et ce que votre nièce parait ignorer elle-même. J'ai beau la presser de questions, elle s'obstine à soutenir qu'elle ne sait rien. Quand je la supplie de me faire connaître son séducteur, elle me répond par des suppositions absurdes où se
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trouve encore mêlée cette sotte histoire d'apparitiou et de loup-garoa !
Ace mot, l'irritation de Lili tomba tout à coup ; il regarda autour de lui d'un air d'effroi.
— Si celui qui a séduit ma nièce n'est pas de ce monde, dit-il d'une voix altérée, je n'ai pas à me venger de lui ! remarquez bien, monsieur le curé, que j'ai dit que si un homme du pays avait trompé Suzette il aurait affaire à moi, mais je n'ai pas entendu menacer celui qui a poursuivi les gens de notre village aux Quatre Chemins : je sais bien qu'il est plus puissant que moi, et je n'aurais garde de m'attaquer à un sorcier ou à un ami de Vautre.
— Vous me ferez perdre la tête, avec vos fables ridicules, interrompit le curé avec impatience; je vous dis, moi, qu'il n'y a ni magie, ni sortilège dans tout ceci, et voici ce que j'imagine : Votre nièce est allée il y a trois mois à une veillée chez Lavignette, et on y a raconté une de ces histoires de loup-garou qui vous tournent la tête à tous; sans doute ce conte à donné à quelqu'un des jeunes garçons de la veillée l'idée défaire peur aux gens de Vernay; il se sera déguisé et aura joué la bizarre comédie qui a fait tant de bruit dans le pays, et par suite de laquelle Suzette est restée seule et évanouie dans le chemin.
Cette explication parut vivement frapper les époux Lili.
— Ça pourrait bien être ça, dit le meunier en se grattant l'oreille.
— C*est la seule supposition que je trouve
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raisonnable, reprit le curé à moins que Suzeite ne nous ait trompés, ce que je ne crois pas.
— ^ Vous pouvez bien le dire, monsieur le curé , dit Jacqueline, qui s'était assise auprès de sa nièce et tâcbait de la consoler de son mieux ; la ptuvre petite est incapable de la moindre tromperie, Yoyez-vous, et si le malin esprit ne s'en étiit pas mêlé...
— Encore le malin esprit ! s'écria le curé ; mais voyons, Lili, vous qui me semblez plus calme que votre femme, dites-moi un peu quels étaient les gens qui assistaient à cette veillée?
— Je n^étnit pas cbez Lavignette.
— Mais j'y étais, moi, répondit Jacqueline avec empressement. Il y avait d'abord le ])ère Jean-François et le vieux Guillaume...
— Ce sont des gens trop raisonnables, dit le curé, pour avoir eu la pensée d'une telle comédie.
— C'est peut-être Jean Léveillé ?
— Il est trop poltron.
— Ou bien Nicolas Leroux ? ^
— Il est trop bête.
— Le petit Lavignette alors ?
— Il a pleuré toute la soirée parce qu'il allait se séparer de la Bile à Thomas ; le pauvre garçon n'avait pas le cœur à la plaisanterie !
On cita encore une foule de noms, et la connaissance exacte que les interlocuteurs avaient des mœurs et des caractères des invités de Jean Lavignette faisaient qu'au premier mot on les jugeait incapables d'avoir joué le rôle de loup-
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garoa. Cependant, parmi ceux qui avaient assisté à la célèbre veillée, se trouvaient quelques jeunes gens de plusieurs communes voisines sur lesquels les opinions avaient plus de peine à s'établir ; c'étaient de jeunes conscrits pour la plupart qui étaient partis pour l'armée le lendemain de la fête. La perplexité des bonnes gens et du curé ne cessait pas.
— Eh mais, dit tout a coup le meunier comniO frappé d'tine idée lumineuse, ne serait-ce pas par hasard le notaire Desroches qui passe dans tout le pays pour loup-garou? Il est riche celuila, ec*« •
•^ Vous perdez la tête, Lili, je vous dirai que, le soir dont vous parlez, j'ai joué au whist chez les dames de Ranty avec le notaire et M. le chevalier de La Perche.
Le meunier poussa un soupir et garda le silence; il n*eût pas été fâché d'avoir prise sur le riche notaire Desroches.
Suzette avait écouté en silence et la tête baissée cette longue nomenclature ; tout à coup elle murmura comme involontairement :
•^ Et l'Endiablé ?
Le meunier et la meunière la ! regardèrent d'un air effaré en entendant ce nom qui frisait la sorcellerie; mais le vieux curé aspira vivement une prise de tabac,' approcha son fauteuil de celui de la jeune fille et dit avec satisfaction :
— Eh bien! ma pauvre Suzette, qu'est-ce que c'est donc que l'Endiablé?
Ll LOUP-6AnOU. 53
L'enfant, après avoir laissé ëchappei* ce nom, avait rougi et s'était caché de nouveau le visage dans son mouchoir trempé de larmes.
— Je vous demande, répéta le curé avec insistance, quel est le personnage que vous désignez sous le nom tout nouveau, pour nous, de TËndiablé?
Suzette fit un effort sur elle-même pour répondre d'une voix faible.
— C'est un beau garçon ; on l'appelait ainsi, parce qu'il était toujours à sauter où à courir comme un vrai démon.
— Continuez, mon enfant, reprit le curé, quelles raisons avez-vous de penser, que c'est ce jeune homme qui a joué le rôle de loup-garou?
— Je n'en ai aucune, monsieur, bégaya la pauvre fille.
— Voyons, répondez-moi comme si j'étais dans mon confessionnal avec mon étole et mon surplis. N'est-il pas vrai que ce jeune homme TOUS a fait danser plus souvent que les autres, qu'il vous a parlé à voix basse, qu'il vous a adressé quelques compliments.
— Il dansait avec toutes, il parlait avec tontes, il a voulu ni'embrasser, comme les autres, je lui ai donné un soufflet.
— C'est fort bien fait; et alors?
— Il m'a regardée pendant le reste de la soirée, si bien que je n'osais plus lever les yeux de son côté, il ne m'a plus rien dit.
— Or, mon enfant, vous savez sans doute le véritable nom de ce jeune homme?
hA LE L00P-6AB0V.
^^ Je ne sais pas, monsieur le curé.
— Comment, vous Tignorez ? Et vous, Jac* queline ?
— Je me souviens bien, dit la meunière en cherchant dans sa mémoire) d'avoir vu un jeune hoi)[ime qui faisait plus de bruit que tous les autres; mais je ne sais ni qui il est, ni avec qui il était venu chez Lavignette. Je ne pourrais pas même le reconnaître aujourd'hui, car il avait un grand chapeau de paille qu*il enfonçait sur ses yeux.
— Mais enfin il était connu a la Borderîe?
— Non, Lavignet te m'a dit, je crois, que c'est un ami de son fils, mais il ne savait pas son nom.
— Et le petit Lavignette, Pierre Lenoir et tous les autres jeunes gens qui pourraient nous faire connaître ce mystérieux danseur sont partis pour ne plus revenir peut-être ! dit le curé avec chagrin; mais n'importe, ce jeune hommo demeure sans doute dans la commune de Bonnat; je m'informerai de lui, je le retrouverai et si mes soupçons sont fondés...
— Hélas! monsieur le curé, dit Jacqueline avec désespoir, il est inutile de chercher, il était conscrit et il est parti pour Varmée de la guerre avec les autres.
Ce dernier coup sembla décourager l'honnête pasteur de Yernay; il se laissa aller dans son fauteuil avec abattement ; il resta pendant quelques minutes livré à ses réflexions.
— Allons, mes amis, reprit-il e^ se levant,
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il ne faut pas désespérer de la Providence; peiuétre nous donnera-t-elle quelque moyen de pénétrer ce mystère où, je l'avoue, je ne* vois en ce moment que trouble et obscurité; mais il suffit, je ne veux pas tourmenter plus lonf^temps cette pauvre jeune fille, dont les dénégations me paraissent sincères. Je vais aller recueillir sans bruit tous les renseignements possibles ; je verrai Lavignette ; je m'informerai des jeunes garçons du voisinage qui ont été frappés cette année par la loi du recrutement, et peut-être finirai-je par connaître Fauteur de cette odieuse perfidie. En attendant, mes braves gens, ajouta-t-il en se tournant vers Lili et sa femme, vous sentez de quelle importance il est pour vous et pour votre nièce que personne ne soupçonne la vérité; elle serait déshonorée à tout jamais et sa honte rejaillirait sur vous. Lili aime un peu la bouteille, et vous, Jacqueline, vous avez peut*élre la langue trop déliée avec vos commères; prenez-y garde Tua et l'autre.
Le meunier et la meunière promirent le secret.
— Ce n'est déjà pas si flatteur, dit Lili d'un ton bourru, pour que l'on aille s'en vanter; car, enfin, ou bien celui qui a trompé cette malheureuse, est un chrétien comme vous et moi, et alors il n'est pas agréable de convenir qu'une honnête famille est déshonorée par un séducteur; ou bien, ce qui est possible, le diable luimême s'est amouraché de Suzette, et on n'est
S8 LB LOOP-OAROV.
Bur l'aYcnture da loup-garou : mais la guerre était alors dans toute ses forces; il était douteux que les lettres arrivassent a leur adresse ou que les jeunes gens voulussent y répondre; enfin peut-être, tant la guerre était terrible alors, celui qui avait si indignement trompé Suzette était-il déjà tombé sur le champ de bataille. Ces réflexions n'échappèrent pas au vieillard, qui fut obligéd'avouerauxintéressésqu'il lui restait bien peu d'espérance de parvenir jamais à la vérité.
Cette nouvelle ne parut nullement surprendre le meunier et la meunière de Yernay; ils s'y attendaient. Lili et sa Femme, malgré les exhortations de leur pasteur, étaient convaincus que le malheur de leur nièce ne pouvait être attribué qu'a une puissance infernale; Suzette elle-même, sûre de sa bonne foi et ne pouvant s'expliquer son malheur que par un prodige, finit par adopter tout à fait cette opinion, et sa vie devint plus triste et plus solitaire encore qu'auparavant.
Un soir qu'elle était seule avec Jacqueline, elle lui dit tout a coup avec fermeté :
— Tante, il faut que cela finisse; je veux savoir la vérité si je fais mal, que Dieu me le
pardonne !
— Et comment feras-tu? demanda la meunière avec efTroi.
— On dit que Michel Cloche-Pied, le vieil oiseleur est sorcier et qu'il sait tout ce qui se passe sur la terre et ailleurs ; j'irai le consulter demain.
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Cette résolution parut à Jacqueline une inspiration d'en haut.
— Tu feras bien, dit-elle; j'ai toujours em tendu dire que Michel avait des secrets merveilleux; on prétend qu'il a fait voir le diable à Pouliquon pour dix écus; il a guéri les vaches de Lavignette rien qu'en prononçant quelques mots de grimoire, et il a coupé les fièvres du petit Guillaume en lui suspendant au cou une noix enveloppée dans un morceau de toile. Oui, c*e8i une bonne idée que tu as eue là. Michel sait mieux que personne jeter un sort et dire la bonne aventure, et certainement si quelqu'un peut t'apprendre la vérité sur ton malheur, c'est monsieur Michel. Il faut donc aller le trouver a la terre des Jauges, où il a tendu ses lacets à allouettes. Est-ce que tu souhaites, continua-t-elle d'un air de répugnance, que je t'accompagne ?
— Non, tante, j'irai seule si vous le permettez. Seulement on dit que Michel exige beaucoup d'argent pour faire ses sortilèges et...
— Tu auras tout ce qui te sera nécessaire, dit Jacqueline avec précipitation et en baissant la voix ; j'ai épargné quelques écus à l'insu de Lili, je te les donnerai. Tu as raison; je crois que, toute réflexion faite, il vaut mieux, que tu' ailles seule; mais tu me diras tout, n'est-ce pas? je veux que tu me dises tout, si eflrayant que oe soit I
Suzette promit tout ce que voulut sa tante, aussi curieuse que superstitieuse. Le lendemain.
fut le jour choisi par la jeune fille pour aller consulter le devin qui devait lui apprendre le secret de sa destinée.
Michel Cloche-Pied, le sorcier dont la science douteuse était désormais le seul espoir de Suzette, était un de ces vieux paysans, mx)itié rusés, moitié naïfs, dont on ne sait si Ton doit admirer le plus la simplicité ou la malice. Il était boiteux, comme l'indique son surnom, et cette inBrraitéle rendait impropre à la plupart des travaux de l'agriculture, il avait dû choisir dès son enfance une industrie qui pût s'allier avec sa fâcheuse conformation ; il s'était donc fait chasseur d'alouettes, profession sédentaire que de récentes ordonnances de chasse viennent de ruiner, mais qui autrefois était assez lucrative dans le pays où l'alouette abonde.
Malheureusement ce genre de chasse n'était possible que pendant trois mois de Tannée, et il fallait vivre pendant les douze : aussi Foiseleur dut-il chercher une occupation supplémentaire 'pour les neuf mois où le braconnage est a peu près interdit.
Tant qu'il fut jeune et encore un peu ingambe, Michel se fit, par circonstance, tondeur de moutons, preneur de taupes et destructeur de toutes sortes d*animaux nuisibles; mais lors-
LE LOCP'GAAOU. Ct
que l'âge fat Tenu, il lai fallat encore renoncer à ces différentes indastries d'été. Ce fat alors qu'il accepta le titre de sorcier, qne sa vie nomade et solitaire lui avait fait donner avant qu'il songeât à le prendre, et il se trouva si bien de cette profession nouvelle qu*il ne la quitta plus. Un peu d'adresse, un caractère triste et concentré, une conformation hideuse, furent ses principaux éléments de succès; la crédulité grossière des paysans du voisinage fit le reste. EnBn, à l'époque dont nous parlons, Michel Cloche-Pied avait quatre-vingts ans, et tout le pays était si hien convaincu qu'il était sorcier, que le bonhomme avait presque fini par le croire lui-même.
II est vrai que le genre de vie du vieil oiseleur était on ne peut plus yiropre à cette espèce de contemplation mystérieuse que le vulgaire attribue aux individus qu'il suppose doués d'un pouvoir surnaturel. Pendant toute la saison de la chasse aux alouettes, c*est-à'dire pendant les mois les plus rigoureux de l'année, Michel passait ses journées et quelquefois ses nuits dans la petite cabane de terre qu'il avait élevée luimême au milieu du champ où étaient établis ses lacets. Là il vivait seul, n'ayant de rapports qu'avec les enfants chargés de lui apporter sa nourriture de chaque jour, ou bien avec les marchands de volaille qui lui achetaient son lîibier pour aller le vendre à la ville voisine. Michel avait cependant son domicile légal (une méchante masure isolée, qui n'avait guère meil-
C3 ftS lOUP-OAROV.
Tenre apparence que sa cabane de pipée), maïs il était si peu communicatif, si farouche même, qu'il fallait avoir absolument besoin de ses services pous oser s'approcher de sa demeure.
Il est vrai de dire que rarement on s'éloignait de Michel sans avoir obtenu satisfaction a juste yirix sur ce qu'on lui demandait. S'agîssait-il d'une brebis perdue, d'un bœuf malade, Michel désignait parfaitement l'endroit où devait se retrouver la brebis, et il lui donnait le remède qui guérissait le bœuf infailliblement. Il y avait bien quelques incrédules qui firétendaient que si on retrouvait la bête égarée, c'était que Michel lui-même l'avait cachée à l'endroit désigné, que si le bœuf en question guérissait, c'était qne Michel avait quelques recettes de vétérinaire dont tout le monde pouvait user aussi bien que lui; on n'en criait pas moins au miracle, et on avertissait les incrédules de prendre garde à eux, parce qu'une bonne fièvre quarte envoyée par le sorcier pourrait bien être la punition de leur audace.
Tel était le personnage qne Suzette désirait consulter, supposant naturellement qu'il pourrait mieux que personne éclaircir un événement auquel le diable ne paraissait pas étranger.
Cependant la jeune fille, en se préparant a l'excursion projetée, n'avait pas négligé les moyens humains de se rendre favorable ce représentant de Satan sur la terre; elle avait rais dans un petit panier du pain blanc, de la viande froide et une bouteille de vin, à l'effet d'appri-
^1 Lavp^aABOv. (^5
voiser le 8appôt de Tenfer. Oaire cela elle avait en poche quelques écus, fruit des épargnes de sa tante, et elle savait que de tous les moyens de séduction celui-là devait être le plus puissant sur le sorcier.
Sozette se mit donc en marche le lendemain du jour où elle avait eu avec sa tante la conversation que nous avons rapportée. Elle sortit de bonne heure du village afin d'échapper aux observations des gens de Vernay, qui n'eussent pas manqué d'épier ses démarches. Four comble de précautions, elle s'était enveloppée dans sa mante dont elle avait relevé le capuchon de manière a cacher ses traits. Ainsi accoutrée et portant a son bras le précieux panier dont le contenu devait délier la langue du Galchns en sabots, la jeune fille se glissa hors du village sans être aperçue, et se dirigea vers le canton où, disait-on, Michel Cloche-Pied avait établi ses lacets cette année^là.
On était alors au mois de février; la matinée était fraîche, et une légère couche de gelée blanche était répandue sur les buissons et sur les arbres dépouillés de feuilles qui bordaient le chemin. Le soleil se levait derrière une des collines qui avoisinaient Laborderie et donnait, par ses teintes d'un rouge pâle, un aspect riant au paysage. Des rouges- gorges, des roitelets, des mésanges, ces chantres de Thiver, pépiaient déjà dans les broussailles en cherchant leur déjeuner; dans le lointain on entendait le tic-tao du moulin de Lili et le bruit de la petite chute
(vl LE LCLV-GA&OU.
d*eau qui faisait tourner les meules. C'était cnBn un joli tableau où ne manquaient ni la gaieté ni le mouvement.
La pauvre enfant, qui depuis plusieurs mois était restée enfermée dans une chambre sans air et sans lumière, fut délicieusement réjouie par cet aspect de la nature. Elle marchait d'un air plus gai et plus délibéré qu'elle ne l'avait fait depuis bien longtemps; cet air vif, ce brillant soleil, ce chant joyeux des oiseaux, ramenaient dansson âme toute sa sérénité d'aul refois, et les images effrayantes qui la poursuivaient partout se dissipaient en ce moment comme se dissipent le matin les rêves fâcheux d'une nuit agitée.
Cependant une circonstance devait nécessairement réveiller les idées lugubres auxquelles la jeune fille voulait échapper. Pour se rendre à Tendroit où Michel Cloche-Pied avait assis son camp, il fallait traverser cet effrayant carrefour où avait eu lieu l'apparition du loup-garou trois mois auparavant, et Ton devine ce que la vue d'un tel lieu avait de terrible pour la pauvre Suzette. Lorsqu'elle aperçut la croix de bois toute neuve que les gens du pays avaient fait élever à l'un des angles du carrefour depuis révénement, pour en chasser désormais l'esprit iX^alin, elle sentit ses jambes fléchir sous elle et son cœur défaillir.
Heureusement un traquet de l'espèce appelée pied-noir était perché sur l'un des bras de la croix et chantait joyeusement. Ce fait quelque
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indifférent qu'il fût, releva l'énergie de Suzet te; la présence de ce petit oiseau si éveillé et si babillard ne pouvait être qu'un présage rassurant; aussi la jeune fille se signa dévotement et passa en remerciant mentalement la jolie créature que Dieu avait envoyée là pour lui rendre la force et le courage.
Ce périlleux endroit franchi, la nièce de Lili continua lentement sa route. Elle venait de s'engager dans un chemin creux, bordé d'un côté par des houx verdoyants, et de l'autre par une de ces murailles en pierre sèche, si fragiles qu'elles s'écrouleraient sous les pieds de Tiniprudent qui oserait les escalader, propriété qui les rend plus redoutables aux voleurs que si elles étaient solidement bâties à chaux et à sable et élevées de six pieds. La jeune fille avançait tranquillement, se laissant aller à ses vagues rêverieSf lorsque tout à coup un bruit de pas qui résonna à quelque distance la fit tressaillir. Elle leva la tête et aperçut un jeune homme d'une taille élégante qui tournait l'angle du chemin et s'avançait de son côté.
La présence d'un individu de la classe bourgeoise dans cet endroit désert surprit d'abord la jeune promeneuse, mais la réfiexion lui fit comprendre aussitôt que cet inconnu était sans doute quelque propriétaire du voisinage qui visitait ses domaines. Comme il allait précisément du côté opposé à celui qu'elle suivait, elle pens. qu'elle en serait quitte pour la salutation banal que riches et pauvres échangent entre eu
66 it Locr-GAftov.
lorsqu'ils se rencontrent dans la campagne.
Elle baissa donc les yeux et elle mnrmura d'une voix douce et timide, quand elle fut près de l'étranger :
— Bonjour et bonne beure, monsieur.
Ce fut le tour du jeune homme de tressaillir. Il s'arrêta et regarda fixement la petite paysanne comme pour apercevoir ses traits sous le capuchon de serge noire qui les cachait entièrement. Cependant cet examen, peut-être un peu trop hardi, ne l'empêcha pas de rendre son salut à la nièce du meunier d'un ton plein do bienveillance.
Après cet échange de politesse, il n'y avait plus rien à dire, et Suzette continua son chemin; mais au moment où elle passa près de l'étranger, il reprit en français, langue que la jeune fille parlait assez bien, quoique le patois fût beaucoup plus en usage dans sa famille :
— Vous êtes sans doute de Yernay, ma bonne femme?
— Oui, monsieur, répondit Suzette en marchant toujours.
L'étranger hésita pendant quelques secondes, puis il fit volte-face et se mit à marcher côte à côte de Suzette.
— Puisque vous êtes de Yernay, causons un peu, continua-t-il familièrement; je suis le fils du notaire deBonnat et je me promenais de ce côté pour m'assurer que les gens de votre village n'usent pas des propriétés de mon père comme de leurs propres, car il leur arrive
Li LQur-QABor. 67
Boavent de se tromper a cet égard. Si vous allex Tous-méme à Bonoat, noas terons route en- 8eaible«
£n apprenant que le personnage qui lui imposait si cavalièrement sa compagnie était le àls du plus riche propriétaire du pays. Suzette ne put se défendre d'un sentiment de curiosité, et elle examina le jeune homme avec plus d'attention qu'auparavant. Il était grand et mince^ d'une ligure ouverte oii pétillaient la malice et la gaieté. La blancheur de son visage et de ses mains témoignait qu'il avait passé la plus grande partie de sa vie à l'ombre des villes; et en effet, Frédéric Desroches, le personnage en question, était arrivé récemment de Paris avec un diplôme d'avocat, et il se disposait a occuper la charge de notaire que le vieux richard lui avait réservée. Il était vêtu i la mode du temps : redingote ^à larges revers, bottes à la polonaise, gilet tabac d'Espagne, chapeau rond, rien n'y manquait de ce qui constituait alors le négligé d'un petit-maitre, et il tenait a la main une jolie cravache à pomme d'or dont il jouait négligemment. Tant de luxe et d'élégance éblouit et intimida Suzette.
— Je ne vais pas à Bonnat, répondit-elle d'un air embarrassé.
— Soit, dit le Bis du notaire d'un ton distrait; mais cela n'empêche pas que nous fassions un bout de chemin ensemble; et puisque vous êtes de Yernay, dis-moi donc ce qu'il y a de nouveau dans votre village.
6S LE LOVP-GABOU.
— Rien, répondit la jeune fille, dont celte insistance du bel étranger à la suivre augmentait l'inquiétude.
Cependant Frédéric semblait faire peu d'attention a sa jolie compagne de route; il ne la regardait plus, et peut-être ignorait-il encore qu'elle était jolie, llmarcbait à côié d'elle d'un air préoccupé, comme s'il eût cherché le moyeu d'aborder une question difficile.
— Quoi ! demanda-t-il d'un ton léger, no parle-t-on plus déjà de cette apparition de loupgarou qui a tant effrayé les bonnes gens du village?
— On n'en parle plus, répondit avec son laconisme habituel Suzette, à qui d'ailleurs cette question était particulièrement désagréable.
— Ah ! ah ! ah! répondit le jeune Desroches en riant d*un rire un peu forcé, ils devaient tous avoir de singulières mines après cette aventure; il est vrai qu'ils avaient bien mérité cette leçon du diable, car il parait que mou père n'avait pas été épargné dans cette veillée. D'honneur! j'aurais voulu entendre les contes merveilleux qu'on a dû faire là-bas chez vous, à propos de ce fameux loup-garou. On m'a dit, continuat-il d'un ton plus sérieux, qu'une jeune Hlle avait été malade de frayeur à la suite de cette affaire; la connaissez-vous?
— Oui je ne sais pas je n'ai rien entendu dire de pareil, murmura Suzette dans un cruel embarras.
— Oii m'avait assuré le contraire, mais c'est
tine folie sans doute. Cependant je suis sûr d'avoir entendu dire qu'une Bile avait été emportée par le loup-garou. J'étais bien à Bonnat lorsque Thistoire est arrivée, mais je suis parti deux jours après pour la ville, et je n'ai pas pu connaître les suites de cette aventure. Voyons, ma brave femme, dites-moi ee que vous savez. Est-elle jolie, celle qui est restée au pouvoir du loupg;arou ? -
— Je l'ignore.
— Vous n'êtes pas bavarde, ma commère, dit Frédéric avec impatience. Que diable, il faut vous arracher chaque mot! Je parie que vous, qui voulez faire la discrète, vous étiez à la veillée chez Lavignette.
Suzette resta quelques instants sans répondre, puis tout à coup elle s'arrêta, et désignant un embranchement de chemin, elle reprit avec précipitation :
— Voici le chemin de Bonnat. Adieu, monsieur; moi, je vais de ce côté.
— Vous ne m'échapperez pas ainsi, s*écria Frédéric en la saisissant par sa mante. Si vous êtes de Vernay, vous devez savoir quelque chose sur la personne dont je vous parle, et vous semblez prendre à tâche de ne pas me répondre.
— Eh bien l ouï, monsieur, dit Suzette avec effort et d'une voix tremblante, il y a à Vernay une pauvre fille qui est bien à plaindre, et ce serait dommage qu'un beau monsieur comme vous songeât à rire de son malheur.
LK LOUC*GAU0D. 5
70 L8 LOUP-GAROV.
Ces paroles semblèrent produire une vivo impression sur Frédéric.
— Je n'ai pas la pensée d'insulter au malheur de celle dont vous parlez, dit-il avec chaleur; mai j'ai intérêt à la connaiire, à savoir son nom, et je vous prie de me dire ce que vous avez pu apprendre sur elle.
Suzetle hésita encore.
— A quoi cela servirait-il ? dit-elle enfin avec un profond soupir.
£n même temps elle chercha à dégager sa mante et elle y parvint en effet, mais dans le mouvement qu'elle fit, son capuchon rétomba en arrière et laissa voir son visage frais et gracieux.
— La nièce du meunier! s*écria le jeune légiste au comble de la surprise.
— Vous me connaissez donc? demanda la jeune fille en rougissant; eh bien! monsieur, cette pauvre tille dont vous parliez, c'était moi!
£n même temps, comme si elle eût voulu cacher sa confusion, elle releva son capuchon et continua sa route sans que Desroches tentât de la poursuivre, soit que cette explication lui ])arût suffisante, soit que l'étonnement lui eût ôté toute présence d'esprit. Suzette, en fuyant; retourna deux ou trois fois la tête par une curiosité féminine plus forte que toute préocca- ])ation : Frédéric était debout à la place ou elle l'avait laissé, les yeux tournés vers elle, dans une attitude pensive et résolue.
On peut croire que cette singulière rencontre occupa l*imagination de Suzette pendant la route qu'il lui restait a faire, mais à mesure qu'elle avançait vers Tendroit où elle devait trouver le redoutable sorcier, ce souvenir s' effaçait peu à peu, et lorsqu'elle aperçut enfin la terre des Jauges, toutes les autres impressions firent place à ce serrement de cœur que donne Tattente d'un événement important.
La terre des Jauges était un terrain immense laissé en jachère cette année-là et qui avait fait primitivement partie d'une lande stérile dont les fougères flétries et les ajoncs desséchés s'étendaient à perte de vue. Cette terre était entourée d'une haie vive surmontée çà et là par quelques trembles au feuillage grêle et par quelques-uns de ces chênes courts, noueux, à feuilles touffues, de Tespèce que les anciens appelaient robur. Cependant, malgré cette clôture, l'enceinte était si vaste que rien n'empêchait Tœil d*embrasser un horiion étendu et de suivre dans les airs le vol du gibier. Cette place était donc bien choisie pour la chasse, d'autant mieux qu'elle était^olitaire, silencieuse et éloignée d'une lieue au moins des habitations les plus rapprochées.
Suzette, en arrivant sur la lisière du champ, promena un regard attentif autour d'elle pour rhercher la petite hutte où devait se tenir le vieil oiseleur, mais cette hutle était si bien masquée par une ondulation du terrain et par quelques halliers, que la jeune fille ne l'aperçut pas
79 LB LODP-OAROir.
d'abord. Après un instant d'evamen, elle supposa que la demeure temporaire de Michel devait être située à Teitrémité du champ, dans un endroit dont elle ne pouvait scruter tous les recoins à la distance d'où elle était. Elle se dirigea donc de ce côté et, afin de ne pas faire de détours inutiles, elle marcha droit devant elle y enjambant lestement les sillons encore couverts du chaume court et sec qui reste debout après la moisson.
Si Suzette avait eu la pensée que Michel Cloche-Pied n'était pas dans le voisinage, elle en eût été promptement détrompée. A chaque pas qu'elle faisait à travers le champ en jachère, elle apercevait des brindilles de bois auxquelles était suspendu un nœud coulant de crin, espèces de potences destinées aux pauvres oisillons qui osaient s'arrêter dans ce lieu fatal. Le sol était entièrement couvert de ces pièges fragiles, et certes, à une pareille heure de la journée, au moment le plus favorable pour ce genre de chasse, le vieil oiseleur devait être à portée de veiller sur ses prises. Au bruit que faisait la jeune fille en marchant, ceux des pauvres pendus qui n'avaient pas encore été tués par le fatal lacet se débattaient avec désespoir et cherchaient bien inutilement à fuir. Là c'était une jolie alouette à huppe grise qui s'élevait tout a coup en poussant un petit cri de terreur et qui retombait lourdement, retenue par la fatale attache de crin; là c'était un verdier au ])lumaged*or, ou un chardonneret à tête rouge,
LE l.0UP-6AR0r. 73
qni Toltigeàient (Joulonrciiscment autour du piëge et expiaient cruellement le caprice qu*i!s avaient eu de venir chercher leur repas du matin sur ce terrain perfide. En toute autre circonstance la jeune fille se fût attendrie peutêtre sur les souffrances de ces charmantes petites bétesqu*elle voyait mourantesàsespieds; mais son propre sort la préoccupait trop en ce moment pour que sa pitié pût avoir un autre objet qu'elle- nié me, et elle continua d'avancer rapidement en se gardant d'endommager les lacets qui hérissaient le sol autour d'elle ce qui n*eût pas bien disposé le sorcier en sa faveur.
Cette crainte, si elle l'eut, n'était que trop fondée; au moment où elle aperçut enfin, adossée à la haie, la hutte de glaise et de branchages, assez semblable à une ruche d'abeilles, où se cachait l'oiseleur, elle entendit tout à coup une voix enrouée qui semblait sortir de dessons terre et qui lui disait en patois du ton de la colcre.
' — Au diable soit la pécore ! a-t-on vu jamais traverser ainsi un champ de pipée ! Par mon âme, elle a fait fuir la plus belle volée d'alouettes qu'un lauvetaire ait jamais mise dans sa gibecière !
Une quinte de toux interrompit cette véhémente apostrophe, et presqu*au même instant celui qui venait de l'adresser à la fille sortit en rampant de la hutte, dont l'entrée avait au plus deux pieds d'élévation.
Michel était de petite taille, maigre et cbétif.
74 LE Loup-GAnon.
Outre sa clnudicaiioii naturelle, des maladies résultant de sa vie en plein air et de ses Ion-, gucs veilles au froid et a l'hnmidité, avaient si bien tordu son misérable corps, qu*il conservait à peine forme humaine. 11 était courbé presqu'à angle droit, et, de ses deux janibes, il était assez dit^ticile de reconnaître celle qui était contrefaite de naissance, tant elles étaient faibles et déviées toutes les deux par l'habitude d'être accroupi. Il avait la tête chauve et branlante; son visage, couvert jusqu'à moitié d'une barbe blanche, était sillonne d'une immense quantité de rides profondes et dures. Ses y^"^) bordés d'un cercle rouge, étaient ternes, vitreux, bien qu'ils eussent encore une certaine expression d'astuce et de méchanceté. Il était vêtu d'affreux haillons qui présentaient toutes sortes de couleurs ternes et sales, et sa main encore souillée du sang des pauvres oiseaux qu'il achevait de tuer dans sa cabine, s'appuyaitsurunepetitebéquille,sans ia(}uelle il lui eut été impossible de faire un pas.
Bien que Suzette eût déjà eu occasion de voir Michel Cloche-Pied, il lui sembla qu'elle ne l'avait jamais trouvé aussi hideux, aussi repoussant. Elle frissonna et elle se détourna avec dégoût, pendant que le sorcier, appuyé sur sa béquille, la regardait d'un air bourru et mécontent.
— Eh bien! que me veux-tu? continua-t-il de sa voix enrouée, est-ce pour ton plaisir que tu as traversé ma pipée et que tu as sans doute
LE LOUP-GAllun. 7j
cassé mes pièges? Si cela était, il pourrait t'en arriver malheur.
La jeune Bile trouva enBn In force de prononcer quelques mots, et elle répondit timidement, sans oser encore regarder en face le terrible oiseleur :
— Je vous en prie, monsieur Michel, ne vous fâchez pas. Si je vous ai causé quelque dommage, je suis prête à vous le bien payer. Et tenez, continua -t- elle en lui présentant sou panier ouvert, voici quelques provisions que je vous apporte pour votre déjeuner.
Michel jeta un regard avide dans le panier, et cette investigation le calma tout à toup. 11 hocha la têted*un air malin, lit une grimace qui était son sourire de contentement suprême, et il reprit d'un ton plus gracieux :
— Allons, allons, tu es bonne Hlle; viens t'asseoir à côté de moi, et ne fais pas de bruit, car ta effraierais les oiseaux. Je sais ce que tu veux, tu seras contente de moi.
En même temps il lit signe a Suzette de prendre place sur une espèce de banc de pierre qui était adossé à la hutte, et sur lequel il s'assit lui-même. La jeune Bile obéit toute tremblante, car ces mots : « Je sais ce que tu veux, » lui avaient rappelé la puissance mystérieuse de son interlocuteur, et sa frayeur au|fmentait à mesure que le moment de L'explication approchait.
Or, il est bon de savoir que ce terrible j0 Bats ce que tu veux n'était dans la bouche du vieuv
7<5 LB LOUP-GAReU.
Michel qu^une espèce de formule banale aTcc laquelle il accueillail tous ceux qui s'adressaient à lui. La plupart du temps Michel ne s'avait pas du tout ce que Ton voulaU, mais il jetait toujours ce mot en avant, bien sûr qu*avec des gens simples comme ses pratiques ordinaires , il ne risquait rien à montrer de l'assurance. Siizette, m débutant ainsi par de somptueux présents, avait évidemment affaire au sorcier plutôt qu\î l'oiseleur, et Michel, en affirmant à l'avance qu'il s'avait ce qu'elle voulait, n'avait fait qu'une jonglerie dont la naïve enfant était la dupe.
— Oui, oui, monsieur Michel, dit-elle en soupirant, vous qui savez tout, vous ne devez pas ignorer ma triste histoire... Je viens vous demander vos conseils et votre secours... Mai»
avant de causer, vous avez peut-être besoin de déjeuner; mangez, monsieur Michel, tout ceKn est pour vous.
£n même temps, elle étala ses provisions devant le sorcier, qui les regardait d'un œil de complaisance.
— Je dois préparer aujourd'hui un charme qui m'oblige déjeuner, dit-il majestueusement, tandis que des pelures de châtaignes jetées sur le seuil de la cabane attestaient que le sorcier n'en était plus à son premier repas de la journée; mais pour te faire honneur, jeune fille, continua- t-il d'un air plus doux, je vais manger un morceau et boire un coup de vin... Je préparerai mon charme demain.
LE toi P-GARCV. 77
£n roèine temps il lira de sa poche un vieux couteau tout usé et tout branlant comme luimême, il coupa en deux un pain blanc que Suzette avfiit apporté, plaça sur une moitié un gros morceau de viande froide et il se mit à l'œuvre avec un vigoureux appétit.
Un homme qui mange n'a pas beaucoup do dignité, et Suzelte reprit un peu de courago nu bruit des mâchoires de son interlocuteur. Elle osa le regarder d'abord à la dérobée, puis, se familiarisant peu à peu, elle se mit à suivre avec attention chacun de ses mouvements, et en voyant la remarquable dextérité du sorcier à faire disparaître les provisions, la jeune fille ne put s'empêcher de penser que le diable devait laisser quelquefois jeûner ses favoris. Do son côté, le vieillard observait curieusement la fille du meunier, et son œil gris, plein de pénétration et de méchanceté, s'attachait par moments sur elle avec une fixité gênante. Tous les deux gardèrent le silence pendant que dura le repas; mais enfin Michel referma son couteau, s'essuya la bouche avec sa manche, cacha le panier et le restant des provisions dans un coin de sa cabane, puis s'adressant à la jeune visiteuse, il lui dit d'un air sérieux:
— Voyons, petite ; parle, que me demandes-l n?
La pauvre Suzette fit un mouvement de sur* ])rise; elle avait supposé que la science magique du sorcier, qui embrassait le présent, le passé et l'avenir, lui épargnerait au moins un aveu pénible.
— Monsieur Michel, dit-elle en rougissant, je croyais que vous saviez pourquoi j'étais venue.
— Sans doute, sans doute, reprit le yieillard un peu embarrassé, je le sais aussi bien que toi. . . mais, hein! tu comprends... je voudrais savoir si tu mens...
Une quinte de toux lui coupa fort opportunément la parole pour lui permettre d'attendre la réponse de Suzette. Mais toute crédule qu'elle était, la jeune fille trouva le piège trop grossier et elle se tint sur ses gardes.
— Monsieur Michel, dit-elle avec une certaine fermeté, si vous avez vraiment le pouvoir de m'aider, vous devez avoir aussi celui de deviner le motif qui m'amène.
Cette hardiesse, à laquelle ses chalans ordinaires ne l'avaient pas habitué, excita la colère du sorcier.
— Tu mériterais, reprit-il d'un ton irrité, que je refusasse de me mêler de tes affaires.... A-ton vu pareille insolence! mais je reconnais bien à cette parole la nièce du meunier Lili, le plus obstiné et le plus incrédule de la paroisse... Dis bien à ton oncle, petite, que j'ai l'œil sur lui et que s'il continue à mal parler ou à mal penser des choses qu'il ne peut pas comprendre...
— Je vous en prie, monsieur Michel, interrompit la jeune fille avec précipitation, ne vous mettez pas en colère contre mon oncle ; je vous assure qu'il n'est plus le même qu'autrefois.
Maintenant il va à Tôglise, il ne jure presque plus, et certainement monsieur Alichcl, s'il pouvait vous rendre quelque service, il le ferait volontiers. Oh! oui, il est bien changé depuis... depuis la soirée que le loup-garou... mais je n'ai pas besoin de vous rappeler le souvenir de ce que vous savez mieux que moi.
Le sorcier prit un air superbe et dit en souriant dédaigneusement :
— Comment ne le saurais-je pas, puisque c'est moi qui ai envoyé le loup-garou pour donner une leçon aux. gens de Yernay, qui sont tous des ladres et des vauriens? Ecoute, jeune fille, tu as la langue un peu légère, mais je t'ai prise en afiection parce que tu m'as apporté du bon pain blanc et du vin qui n'a pas son pareil. C'est bien ; apporte-m'en souvent comme cela et je te promets ma protection ; maintenant donc je veux que tu apprennes aux gens de Vernay que je ne suis pas content d'eux parce qu'ils inventent sur moi des tas d'horreurs et parce qu'ils ne viennent pas me consulter comme les gens de Bonnat. Dis leur aussi que cette fois je leur ai envoyé un petit loup-garou pour rire, un rien, une bagaielle,'.histoire de leur dégourdir un peu les jambes, mais que s'ils ne se corrigent pas, je leur enverrai, quelque belle nuit, un diable si gros, si grand et si méchant, qu'il leur tordra le cou à tous avec autant de facilité que je le fais à cet oiseau-lâ...
En même temps le sorcier, pour rendre la menace plus terrible, allongea la main, saisit
SO !.« loup-gaaou.
au hasard dans un pciit tiict une aloueltc récemment prise, et il la tua sur-le-champ avec une dextérité singulière en pressant entre l'index et le pouce le corps de la pauvre béte.
Cependant cette démonstration n'eut pas sur Suzette tout Teffet qu'il en attendait peutêtre. La jeune fille était agitée, et une pâleur subite avai^ remplacé sa rougeur d'auparavant.
— C'est vous qui avez envoyé le loup-garou?
dit-elle d'une voix étouffée; oh ! si cela est, vous allez me le faire connaître enfin... vous me direz quel est parmi les hommes le uom de celui qui m'a cruellement trompée.
Michel parut fort occupé à réparer un lacet dont le nœud coulant avait été rompu. Le vieux rusé avait bien entendu parler vaguement de l'apparition du loup-garou, et il lui avait été facile de s'attribuer l'honneur de cette aventure, mais les dernières paroles de la jeune tille lui donnaient à penser qu'il s'était passé encore quelque chose qu'il ignorait. Cependant il ne se laissa pas désarçonner, et il reprit avec un calme parfait :
— Certainement, je te dirai tout ce que tu voudras... c'est-à dire entendons-nous, si... Mais qu'ost-ce qui nous vient làl continua-t-il en regardant le ciel ; sur ma foi, c'est une voléo d'oiseaux comme j'en ai peu vu cette année.
Aussitôt il porta à sa bouche un appeau à alouettes qui était suspendu à son cou par un cordon crasseux, et il en tira des son aigus et précipités; en même temps il agita des deux
LE LOUP-GAHOU. 8!
lunins les ficelles auxquelles étaient attachées les moquettes et qui venaient toutes se réunir à rentrée de la hutte. Des pauvres oiseaux qui servaient de moquettes ou d'appelants ^ sollicités par ce brusque mouvement, se mirent à voltiger et â chanter, si bien que In bande voyageuse s'abattit tout entière sur le champ fatal. L'oiseleur fit entendre un rire qui ressemblait â une toux de poitrinaire.
— Hein! que dis-tu de «îela? demanda-t-il d'un air de triomphe, ils viennent de plus de cent lieues attirés par des paroles magiques que j'ai prononcées ce matin... Tu les as vus se poser, il n'en est pas beaucoup qui se relèveront, je te le promets... Mais, continua-t-il d'un ton dégagé, revenons à ton affaire, petite; il parait qu'il l'est arrivé quelque malheur ; je parie qu'il s'agit de quelque amourette? Eh!
eh! ajouta-t-il en la regardant d'un air qui voulait être gracieux, je ne serais pas étonné si le diable lui-même devenait amoureux de loi ; tu es bien assez jolie pour ça !
Ce compliment, au moyen duquel le sorcier avait voulu simplement se rendre favorable la trop discrète jeune fille, la frappa vivement, parce qu'elle le prit à la lettre. Pour le coup il ne lui restait pas de doute que Michel, malgré son air indifférent, ne sût toute la vérité.
— C'est donc vrai, monsieur Michel? demanda-t elle avec épouvante; il est donc vrai que c'était le démon lui-même !
A ces mots elle fondit en larmes et elle se
g<| LE LOUP-GâROU.
cacba le visage dans son tablier, de sorte qu'elle ne put voir l'étonnement fort naturel qui se ))eignit sur les traits du sorcier à cette nouvelle. Mais le vieux sournois n'était pas homme à se laisser longtemps surprendre par un événement si extraordinaire qu'il fût; il reprit bientôt avec un aplomb digne d'un diplomate :
— Explique-toi , jeune fille : est-il bien vrai que ton séducteur est le loup-gnrou que j'ai envoyé aux QuatreCherains le premier vendredi de TAvent?
— C'est vrai, murmura la jeune fille.
Le sorcier prit un air fâché.
— 11 ne m'avait pas dit cela, s'écria-t-il en élevant sa béquille d'un air menaçant, je ne lui avais pas permis cela, mais ces coquins n'en font qu'à leur tête... Ah ! monsieur a osé outrepasser mes ordres et se cacher de moi? Eh bien, je te ])romets qu'il lui en cuira... foi de Michel, je lui coudrai sa peau sur le corps avec une aiguille rougie! Je te promets, petite, que tu seras contente.
Suzette avait un vague soupçon de l'impuissance du sorcier à réaliser toutes ses menaces ; cependant elle croyait encore assez à lui pour suivre son projet.
— Je ne vous demande pas tant, monsieur Michel, reprit-elle, faites- moi connaître seulement la personne qui était revêtue d'une peau
de loup-garou dans la nuit que vous savez
elle doit être du pays. Quand je la connaîtrai, je verrai ce que j'aurai à faire.
LE LOllP-GAAOV. 8$
Le sorcier baissa la tête, s'appuya sur sa bé« quille et eut l'air de rétléchir profondément.
— Tu demandes beaucoup, dit-il enfin d'un ton sentencieux, tu demandes trop pour la méchante bouteille de vin, le pain dur et le morceau de viande moisie que tu m'as donnés... Je puis préparer un charme pour te faire voir de tes yeux celui qui t'a trompée, mais... as-tu de l'argent?
Suzette attendait sans doute cette question, car elle avait glissé sa main dans sa poche et elle allait en retirer tout le trésor de Jacqueline, lorsqu'elle se souvint que sa tante, qui connaissait de longue main l'avarice de Michel, l'avait avertie de ne pas trop se presser de lui accorder ce qu'il demanderait.
J'ai en effet quelque chose, répondit-elle simplement, et j'espère pouvoir vous offrir assez pour reconnaître le service que vous m'aurez rendu.
Les regards du vieillard s'animèrent, il frotta l'une contre l'autre ses deux mains ridées*
— £n ce cas-là reprit-avec volubilité, tu verras celui qui était loup-garou pendant l'Avent dernier aussi près que tu me vois \ mais ça te coûtera quatre écus...
— Les voici, dit la jeune fille; mais quand le verrai-je?
Cloche-Pied reçut l'argent et dit en le faisant disparaître lestement :
— Dans trois jours ; il faut que j*aie le temps de composer le charme, d'aller chercher dos
œufs de serpent, de recueillir à minuit et en marchant à reculons des herbes qui croissent dans les précipices, que je me procure de la graisse humaine, et...
— JVe pourriez-vous me le faire voir dès ce soir?
Le sorcier hésita.
— Je le puis, dit-il enfin, mais tu comprends que ça coûtera plus cher... un écu de plus.
— Le voici ; où faudra-t-il que je me rende pour le voir, pour lui parler?
— Un moment, fit l'oiseleur avec un grand sérieux ; est-ce que tu crois qu'une personne qui est loup-garou se souvienne de ce qu'elle a fait pendant quelle rôdait la nuit dans la rampagne? Il faut que tu me promettes que tu ne parleras pas de ton aventure à la personne que je te montrerai ; d'abord elle ne saurait pas ce que tu veux dire, pas plus que tu ne sais ce que tu peux faire en dormant. Comprends-tu bien cela ?
Cette observation était assez dans les idées superstitieuses du pays pour qu'elle n'eût pas lieu de surprendre beaucoup la nièce de Lili ; elle fit un signe d'assentiment.
— Maintenant, dit Michel d'un air gaillard, la chose ira toute seule; tu veux voir ton séducteur tu le verras ce soir. Trouve-toi au moment précis du coucher du soleil derrière un buisson de houx qui est situé aux Quatre-Cheinins ; tu diras trois Pater et trois Are; tu ne regarderas par derrière toi} mais tu examine-
ras avec soin lous les iiomincs qui traverseront le carrefour. Celui qui passera sans ôter son chapeau devant la croix sera le loup-garou; tu voU que tu ne peux t'y tromper.
Suzette se leva précipitamment comme pour se rendre sur-le-champ à Tendroit désigné, bien qu'on fût à peine en ce moment au milieu du jour. Cette impatience parut de bon augure au rusé devin, qui soupçonnait encore quelques écus dans la pochette de sa dupe. 11 retint la jeune fille par un geste amical :
— Tu as bien le temps, dit-il; reste un peu avec moi, tu es une bonne fille. Ah ça, j'espère que tu ne vas pas avoir peur ce soir, si tu entends derrière toi quelque chose d'extraordinaire; surtout garde-toi bien de faire le signe de la croix !
— Et que pourrai-je entendre, bon Dieu !
demanda Suzette avec inquiétude.
— Mais... des cris effrayants, des voix qui te diront desinjures, peut-être des claquements de fouet et le bruit de la chasse volante. Je t'ai avertie, ne te retourne pas, ou je ne réponds de rien.
— Miséricorde ! je mourrai de peur. Monsieur Michel, vous qui savez tant de secrets, ne pourriez-vous me préserver de toutes ces terribles choses? Je suis sûre que la frayeur m'empêchera de voir celui qui doit passer, si je sais qu'il y a des sortilèges derrière moi.
— Sans doute il y aurait un moyen ,* mais...
ça coûtera de l'argent.
— Tenez, s'écria la jeune fille en tirant de sa
86 LE LOKJP-GAROV.
poche un petit sac de toile qui contenait encore quelques ëous.
Toutes les épargnes de Jacqueline avaient passé dans les mains du sorcier qui, après s'être assuré par un rapide coup d'œil que Targent était de bon a loi, et que du reste Suzetten'avait rien gardé pour elle, parut animé des meilleures intentions pour la généreuse enfant.
— Allons! reprit-il, je veux faire quelque chose pour toi... Je te promets quetu ne verras ni esprits, ni démons, ni revenons. Celui que tu yeux connaître passera tranquillement devant toi a pied ou à cheval ou en charette, selon son agrément, et il dira ni ne fera rien qui te fasse battre le cœur plus qu'à l'ordinaire. J'espère qu'il n'est pas possible d'être plus accomodanf , et lorsque tu auras appris ce que tu veux savoir, je pense que tu n'oublieras pas le service que je t'aurai rendu... Allons! adieu... il faut que je visite mes lacets ou plutôt que je fasse mon charme pour que ton affaire réusisse... Adieu, petite, je te promets ma protection, et si parfois tu as quelques pains blancs, et quelques bouteilles de vin de trop, ne manques pas de passer par ici.
Tout en parlant, Michel s'était levé, et, appuyé sur sa béquille, il se préparait à s'éloigner de sa petite visiteuse, Cependant, Suzette, malgré ce congé positif, ne s'éloignait pas en* core ; elle se tenait debout et rouge de honte devant le sorcier, comme si elle hésitait à aborder «ne question pénible*
LS LOCP-GAROU, 87
— £h bien! pourquoi ne t'en 7as*ta pas? demanda Michel avec colère ; je te dis que je vais préparer le charme ; veux-tn donc voir Satan sortir de terre sous tes yeux?
— Dieu m'en préserve! dit la fillette en se signant ? je voulais seulement vous demander. ••
— Eh bien, quoi?
— On m'a dit que mon enfant serait un démon horrible et qu'il n'aurait pas do bon ange...
— Allons, dit Cloche-Pied avec une longanimité parfaite, j'arrangerai encore cela : ton enfant sera un joli petit garçon aux yeux bleus et aux cheveux bouclés, et non-seulement il aura un ange gardien, mais il sera un ange luimême dès qu'il aura reçu le baptême. Hein! je crois que je suis accommodant et que tu ne dois pas te plaindre de moi ?
Suzette le remercia chaleureusement, mais le sorcier, qui avait une grande besogne à faire pour recueillir sa chasse, l'interrompit dans l'expression de sa gratitude par un geste d'ini* patience. Craignant de mcconlenter cet important personnage, elle lui fit une modeste révérence et se dirigea vers le chemin frayé, en observant toutefois de ne plus risquer d'endommager les lacets de l'oiseleur, ce qui eût pu altérer encore les sentiments bienveillants que lui avait montrés Michel Cloche-Pied. Des qu'elle eut disparu à l'extrémité du champ, celui-ci qui avait conservé vis-à-vis d'elle un calme imposant, fit entendre son petit rire moqueur et murmura :
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— Ma foi! quelles'arrange! ce sera bien drôlo ce soir, à la croix des Qualre-Cheinins !
Il rit encore jusqu'à ce que son asthme Tint arrêter cet accès de joie'méchante ; alors il entra dans sa cabane; acheva de vider la bouteille que lui avait apportée Su2ette, et se mit à l'ouvrage en fredonnant une chanson patoise; il y avait des gens à Vernay qui eussent payé bien chérie plaisir d'entendre chanter le sombre vieillard.
De son côté, Suzette était beaucoup moins satisfaite de sa visite au sorcier. Il y a dans le mensonge quelque chose qui, sans éveiller dans les âmes simples mais droites une eonipiète incrédulité, excite en elles une certaine défiance. Les ruses du vieux Blichel étaient trop grossières pour que Suzette s'y fût laissé prendre entièrement, et, s'il faut le dire, elle n'avait qu'une confiance douteuse dans ses promesses. Cependant elle ne voulait rien négliger pour s'assurer de leur accomplissement; elle croyait au pouvoir de Michel sous bénéfice d'inventaire ^ suivant la charmante expression de Lafontaiiie, c'est-à-dLre , qu'elle ajournait son jugement soit pour soit contre ce pouvoir, jusqu'après révénement; sa crédulité et sa candeur ne pouvaient aller ])lus loin.
Klle était bien décidée à se rendre le soir même à l'endroit désigné par le devin, mais il y avait encore loin jusqu'au moment du coucher du soleil. D*un autre côté, la pauvre enfant ne se souciait pas d'aller attendre au vil-
&I LOUP-GAHOO. 89
lage qne l'heure fixée pour Tapparition fût venue; il eût fallu. pour cela entrer et sortir aux yeux de toutes les commères et de tous les oi« sifsde Yernay, qui n'eussent pas manqué d'épier ses démarches et d'en tirer des inductions peu charitables.
Suzette se mit donc à la recherche d'un endroit agréable et solitaire ou elle pût attendre le soir. Elle était alors dans une petite vallée dont le chemin communal occupait le fond. A droite et a gauche s'élevaient des collines cou* vertes d'une herbefine et drue qu'ombrageaient de grands châtaigniers. Un joli ruisseau coulait parallèlement au chemin sur un lit de sable et de cailloux blancs. Suzette ne pouvait désirer de lieu plus délicieux pour faire une halte.
Elle quitta donc le chemin frayé et elle s'arrêta au pied d'un vieux châtaignier dont le tronc énorme avait été creusé par le temps et qui ne semblait plus se soutenir que par la force de son écorce épaisse et raboteuse. Là, elle s'assit sur un tapis de mousse verte et fraîche tout par- «emé d'agarics; puis, appuyant son front sur sa main, elle s'abandonna à ses rêveries.
Qui sait qu'elle direction prirent les pensées de cette pauvre enfant? Toujours est-il que bientôt une larme glissa lentement sur sa joue fraîche et légèrement hâlée. Un rayon de soleil qui se jouait à travers le branchage du châtaignier faisait briller cette larme sur son gracieux vi.sagc comme une goutte de rosée sur le calice d'une fleur. Suzette, ne se croyant pas obscr-
00 L« lovp-carou.
Tee, avait rejeté en arrière la niante noire sous laquelle elle se cachait le matin, et elle laissait voir sa taille souple et bien prise. Ce petit bonnet rond et coquet qui lui avait fait tant d'envieuses à Yernay encadrait sa fi^^ure douce et régulière sans cacher les boucles blondes et courtes de ses cheveux coupés presque a la Ti* tus, suivant la mode du temps. Suzette, au milieu de ce frais paysage, dans ce simple costume, dans cette pose pleine de grâce et d'abandon, avec cette jolie larme qui brillait sur sa joue comme une perle d'Orient, offrait elle-même un ravissant tableau.
En ce moment une voix s'écria près d'elle :
•— Elle est vraiment charmante !
Cette voix humaine qui s'élevait tout à coup dans ce lieu désert fit tressaillir la jeune fille; son âme, préparée aux horribles apparitions, se glaça de terreur par avance. Elle se redressa vivement, et elle aperçut un jeune homme debout à quelques pas d'elle, une main appuyée contre un arbre dans Tattitude de la contemplation : c'était encore Frédéric Desroches.
En reconnaissant Frédéric, Suzette rougit et se leva précipitamment comme pour s'enfuir ; mais le jeune homme se voyant découvert, se rapprocha d'elle avec empressement.
— Mademoiselle, dit-il d'un ton d'exquise politesse qui contrastait avec s^a familiarité dédaigneuse du matin, ne me permettriei-vous pas de vous tenir un moment compagnie?
En même temps il la prit par la main et la
LE LOlIP-GAllOir. 01
força doucement de se rasseoir; il s'assit luimême auprès d'elle et la contempla un moment en silence. La pauvre fille, embarrassée et confuse, balbutia quelques mots d'excuse et fit un effort pour se relever, en murmurant qu'on l'attendait à Vernay; mais Frédéric la retint encore el lui dit en souriant :
— Croyez-vous donc que j'ignore que vousavez tout votre temps à vous jusqu'au coucher du soleil? Il n'y a pas loin d'ici aux Quatre-Ghemins, et vous pourrez vous y rendre en un quart d'heure.
Cette connaissance si exacte d'un projet qu'elle n'avait communiqué a personne, frappa la jeune fille d'étonnement et d'épouvante. Son esprit, toujours préoccupé de sorcellerie, lui fit presque voir dans Frédéric Desroches, un nouvel adepte du démon. Ce sentiment sans doute n'échappa pas au jeune homme, car il reprit avec un sourire :
— Ne vous effrayez pas, charmante enfant; vous saurez peut-être plus tard par quel moyen fort naturel j'ai connu votre dessein d'aller ce soir aux Quatre-Chemins : mais puisque le hasard nous a rapprochés pour la seconde fois de la journée, je désire profiter de ce moment pour causer un peu avec vous.
Ces paroles excitèrent plutôt la surprise que les alarmes de Suzette. Les manières de Frédéric étaient polies et affectueuses ; il y avait dans son accent, dans sa contenance, quelque chose de grave et même do mélancolique; auss
92 LS LOUF-CABOV.
renonça- t-elle pour le moment a son projet de fuite.
— Que peut*il y avoir de coramun, demandât-elle timidement, entre nn monsieur tel que vous et une pauvre fille comme moi?
Frédéric resta quelques instants sans répondre, et iln*eut pas l'air d'avoir entendu cette question.
— Suzette, demanda-t-il à son tour arec émotion, vous souvenez-vous de m'avoir \u quelque part avant aujourd'hui?
La petite jeta sur lui un regard à la dérobée.
— Je ne crois pas, dit-elle à demi-voix.
— Vous vous trompez pourtant; vous m'avez vu dans un lieu et sous un costume où vous vous seriez bien gardée de soupçonner le futur notaire de Bonnat; mais il n'importe. Quant à moi, je vous ai vu déjà, Suzette, et je n'ai eu garde de vous oublier, comme vous m'avez oublié. Malgré la différence de nos conditions, malgré les considérations de toute nature qui doivent nous séparer, malgré mes propres efforts onBn, l'impression que vous avez produite sur moi est profonde, durable, et elle ne s'effacera jamais.
Tout le sang de Suzette lui monta an visage.
Elle se leva précipitamment :
— Je ne dois pas vous entendre, dit<elle avec dignité, mais sans colère : vous voulez vous jouer d'une malheureuse fille. Adieu.
En même temps elle se dirigeait vers le chemin. Prom[»t comme l'éclair, Frédéric s'é-
lE LOUP-aÂBOO. 05
lança après elle et la retint par sa mante.
— Restez, mademoiselle, restez de grâce, dit-il d'un ton snppliant ; mes intentions sont honorables pour, tous, je tous le jure. Vous vous repentiriez peut*être toute votre vie de ii*avoir pas écouté ce que j'ai à vous dire en ce moment.
11 y avait tant de solennité dans le geste dont ces paroles furent accompagnées que Suzette s'arrêta de nouveau.
— Monsieur Desroehes, reprit -elle avec can* (leur, je ne sais ce que vous pouvez a voira me dir e; ce que je sais bien, c'est qu'an premier mot que vous prononcerez sur le sujet dont vous parliez tout à l'heure, je vous quitterai sur-le-champ et m'en retournerai à Vernay.Vous ne pouvez avoir la pensée d'épouser une pauvre paysanne, je sais que vous êtes fiancé à mademoiselle de Ranty, la fille de l'ancien maître du château. Je vous crois trop honnêtebomme pour offenser une jeune fille quise trouve par hasard sans défense.
Pendant qu'elle parlait, Frédéric l'écoutait d'un air de satisfaction.
— Bien, bien, mademoiselle, dit-il avec chaleur, vous êtes réellement aussi bonne et aussi snge que belle, et je n'abuserai pas de votre confiance. Cependant, pour vous expliquer mes projets, j'ai du avant tout vous révéler Timpression que vous avez faite sur moi dès la première entrevue. Ne vous fâchez pas, je n'en parlerai qu'autant que cela me sera nécessaire pour me faire comprendre. Vous avez dit Su-
V4 LE LUIIP-GAROU.
zette, que j'étais fianeé à mademoiselle de llanly, et cela est vrai. Ce projet de mariage est le projet favori de mon père, qui est roturier et qui désire s'allier a la noblesse, tout le pays sait cela. Mais ce que Ton ignore, c'est que je n'ai ni les mêmes préjugés ni les mêmes sentiments que mon père. Quelle doive être un jour ma fortune, je n'oublie pas que mon aVeuhn'était qu'un paysan, et il se pourrait que dans l'avenir on me repprochât cette obscure origine de ma famille ; je sais même déjà que mes craintes à cet égard ne tarderaient pas à se réaliser, si j'en juge par quelques paroles échappées à ces dames, si Hères et si dédaigneuses... Je repousserai donc de toute ma force ce mariage, qui m'exposerait peut-être à une vie d'humiliations, et rela je le ferai d'autant plus facilement que je n'ai pas d'amour pour mademoiselle deRanty.
— Quoi ! vous ne l'aimez pas? s'écria Suzette avec une joie involontaire.
— Je ne l'aime pas, reprit Frédéric; et d'ailleurs, je vous l'ai dit, Suzettc, je ne consentirai jamais à épouser une femme qui croirait déroger en recevant mon nom. J'ai déjà exprimé à mon père toute la répugnance que j'éprouve pour ses projets. Malheureusement il est fort opiniâtre : il ordonne, il prie, il menace, et depuis que je suis de retour ici il me poursuit d'obsessions continuelles. G*est vainement que j'ai cherché, en menant une vie dissipée, à persuader à mou père que je ne devais ni ne voulais me marier ; c'est vainement que no guère eii«
core, an lieu de rester auprès de mademoiselle de Banty , comme les convenances m'en faisaient un devoir, je suis allé passer tout un hiver à la ville voisine; mon père et certaines personnes dont ce mariage doit relever la fortune, expliquent et excusent tout, me pardonnent mes démarches les plus inconvenantes. Enfin, Suzette, j'en suis venu au point de penser que je ne puis me soustraire à ce mariage qu'en épousant une autre femme que j'aimerai et qui m'aimera, aBn de mettre un terme aux rêves de mon père et aux idées ambitieuses d'une famille qui au fond méprise mon origine.
— Quoi! demanda Suzette d'une voix tremblante, M. Desroches pourrait consentir...
— Il consentirait, j'en suis sur; mon père passe dans le voisinage pour un homme avare et interressé, mais il est probe et plein de cœur. Je sais quelles puissantes considérations je pourrais faire valoir près de lui.
Frédéric s'arrêta et observa attentivement la jeune fille.
— Eh bien! Suzette, reprit-il après un moment de silence, comprenez -vous maintenant pourquoi je vous ai fait entendre que je vous aimais?
Certes, la tentation était forte, et Suzetleeût été excusable de ne pas repousser trop durement le brillant avenir qui lui était offert, d'autant plus qu'un sentiment secret Ventraîiiait peut-être vers le jeune Desroches; mais après quelques secondes d'un trouble inexprhnablf*
0<S LB LOCP-GAROV.
elle releva la tête et reprit d'un ton de dignité mêlé d'ironie.
— Quoique je soîs bien simple et bien ignorante monsieur, j'ai compris tout ce que vous m'avez dît. Vous ne voulez rien devoir à celle qui sera votre femme, mais vous voulez qu'elle vous doive tout; vous ne voulez pas qu'elle soit d'une condition supérieure a la vôtre, parce qu'elle pourrait plus tard vous reprocher votre origine modeste, mais vous In prendriez dans une condition inférieure, au risque de lui adresser plus tard des reproches que vous redoutez pour vous; enfin, pour vous débarrasser d'une fiancée que vous n'aimez pas et pour tromper l'avidité d'une famille étrangère, vous consentiriez à épouser la première pauvre fille que vous rencontreriez sur votre chemin, quand même nous ne l'auriez vue qu'une fois, et vous croiriez encore ce choix fort honorable pour elle... Voilà, je pense, ce que vous venez de me dire en meilleurs termes et bien mieux que je ne puis le faire. Cependant, monsieur liesroches, vous pourriez trouver à vos projets des difficultés sur lesquelles vous ne comptez pas. Je connais une de ces pauvres filles à qui vous vous adressiez avec tant de confiance, qui vous répondrait sans hésiter : « Laissezinoi, monsieur; nous ne sommes pas faits, vous pour moi, moi pour vous. Vous êtes riche, et je ne le suis pas; vous êtes instruit aux belles manières, et moi je vous ferais rougir à chaque instant, de ma simplicité. Restons chacun dans
notre condition, nous serions malheureux ensemble. »
Frédéric avait d'abord été étourdi de la'résolut tion de cette réponse; puis à mesure que la jeune paysanne formulait sou refus , une expressiou de joie et d'admirat ion se peignait sur son visage.
— De Tesprit! de la délicatesse! s'écria t-il, transporté comme s'il se parlait à lui-même, mais c'est plus encore que je n'osais espérer ! Elle a soutenu admirablement cette difficile épreuve! c'est un diamant qu'il ne s'agit que de tailler!
Puis, s'apetcevant que Suzette se disposait sérieusement à s'éloigner.
— Mademoiselle, rcprit-il avec chaleur, vous vous méprenez sur les sentiments qui me font agir; mais j'ai d'autres motifs encore dont je ne vous ai pas parlé, pour vous engager à réfléchir davantage sur ma proposition. Seulement, Suzette, continua-t-il eu lui prenant la main, dites-moi si je dois attribuer votre refus à quelque sentiment de préférence pour un autre? Serait-il possible que vous eussiez pour moi quelque répugnance?
— Non, murmura lajeune fille presque malgré elle.
Eh bien, donc, s'écria Frédéric avec chaleur en pressant sur sa poitrine la main dont il s'était emparé^ le sort en est jeté, je surmonterai tous les obstacles.
Suzette souril d'un air de joie ineffable, puis tout à coup elle pâlit et retira sa main. Bans
96 lE Lorp-GAnoD.
l'agitation de cette scèi>e, elle avail oublié la vérité, \s\ fatale vériié ; elle s'était laissé doucement entraîner à ces riantes illusions qu'on avait évoqués pour elle, comme on se laisse aller a un rêve agréable; mais le souvenir du passé lui revint enfin ; ses larmes jaillirent et elle s'écria d'une voix étouffée :
— Non, non, monsieur, laissez-moi ; je ne suis pas digne d'un si grand bonheur ! je suis la proie du démon ! Ne songez plus à moi ! ne prononcez plus mon nom! Adieu, adieu!
Elle s'enfuit aussitôt, et Frédéric entendit encore un instant les sanglots bruyants qui s'échappaient de sa poitrine. D'abord il voulut la suivre pour essayer de calmer sa douleur , mais un sentiment secret le retint.
— Non, il vaut mieux, dit-il, qu'elle ignore tout jusqu'à nouvel ordre. Allons, il n'y a plus à hésiter.
Suzetteet lui échangèrent encore un regard, l'un chargé d'espérance, l'autre plein de larmes, et ils disparurent chacun d'un côté opposé.
La pauvre Suzette, dès qu'ellese trouva seule, s'abandonna sans contrainte au plus profond désespoir. Cet amour d'un jeune homme riche, élégant, instruit, dont elle n'eût jamais osé espérer un signe d'attention, lui avait fait entrevoir mieux que jamais l'horreur de l'abime où elle était tombée. Innocente de cœur, elle était condamnée à porter le poids d'une honte qu'elle n'avait pas mérité, et pour comble d'infortune, elle ne savait a qui imputer le crime dont elle
LS LOUr-GAROU. 9D
était la victime. Dans sa douleur affreuse elle courait au hasard à travers la campague sans songer où elle allait.
Quelques heures se passèrent ainsi, le soleil allait bientôt disparaître sous Thorizon, et l'heure fixée par le sorcier était proche ; mais Suzette avait déjà oublié ses projets du matin : le présent, le passé, l'avenir se confondaient dans le désordre de ses pensées. Son pas était incertain, mais rapide, et Dieu sait où l'eût conduite le chemin qu'elle avait pris, si une voix forte nel'eiit appelée tout a coup à quelque distance.
Suzette marchait toujours; elle avait bien entendu une sorte de bourdonnement à ' ses oreilles, mais elle n'avait ni compris que c'était elle qu'on appelait, ni reconnu cette voix. Enfin on courut après elle, on la saisit par sa mante et on lui dit brusquement :
— Ah! çà, a quoi penses-tu? es-tu donc déjà devenue folle? Voilà une heure que je t'appelle, et il y en a bien trois que je cours après toi? y a-t-il du bons sens à une honnête fille de rester seule toute une journée hors de la maison. Ta tante et moi, nous avons cru que le diable t'avait emportée cette fois tout de bon!
Peut-être la jeune fille ne comprit pas bien toute cette harangue; cependant, elle s'arrêta et regarda d'un air égaré celui qui venait de parler. C'était le meunier Lili, revêtu de ses habits de travail, le bonnet de coton sur l'oreille et tesant à la main un énorme gourdin. Mais,
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sans doute, les traits si coikius de soa oncle ne sufBrent pas à Suzette pour rarracher à cette espèce d'hébétement où l'avait jetée la violence de ses émotions, car elle resta immobile, Tœil fixe et Tair hagard sans prononcer un mot.
— £h bien parleras-tu? demanda Lili avec impatience, en lui secouant le bras rudement.
Mais en ce moment il regarda le visage de sa nièce, et il en aperçut Texpression douloureuse; le brave paysan en fut touché.
— Qu'as-tu donc, pauvre petite? reprit-il d'un tout différent; tu es pâle comme la mort, et tu trembles comme si tu avais froid !... Que t'est-il donc arrivé? Voyons, conte-moi cela. Tu'sais bien que je ne suis pas aussi méchant que j'en ai l'air.
Ces paroles affectueuses eurent plus d'écho dans le cœur de Suzette que les menaces; elle se ranima, ses larmes recommencèrent à couler, et elle s'écria en jetant ses bras autour du cou de son oncle :
— Mon oncle, mon bon oncle! que vais-je devenir?... J'en mourrai.
— Allons, allons! il ne faut pas dire cela, reprit le meunier. Que diable! s'il t'est arrivé malheur, il ne faut pas tant te désoler; je sais bien que ce n'est pas par ta faute. Mais voyons, dis-moi la vérité, ma petite Suzette. Jacqueline m'a avoué que tu étais allée consulter le vieux Michel. Que t'a-t-il dit? As-tu découvert quelque chose? Courage donc, puisque je t'aime tout de même ! N'es-tu pas la fille de mon pau-
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▼re Frère Martial? Voyons, parle, je veux tout tfivoir.
En employant ainsi les prières et les caresses, Lîli parrint à obtenir de sa nièoe le récit de son entrevue avec le sorcier Michel. Cependant, au milieu de son trouble, elle se garda de prononcer le nom de Frédéric Desroches et de parler de sa rehcontre avec lui ; il y avait là un secret qu'elle eût cru profaner en le confiant à qui que ce fût.
Quand Lili eut appris par quel moyen le séducteur mystérieux devait être connu, ih se gratta l'oreille d'un air d'hésitation»
— Tu dis donc, reprit-il, qu'au coucher du soleil, aux Quatre-Ghemins, tu le connaîtras. Mais l'heure est venue, ma petite, et tu n'a pas de temps à perdre pour aller à l'endroit fixé. Moi-mêmeje t'accompagnerais volontiers; mais, voyons, Suzette, es-tu bien sure que ça aura la forme d'un homme naturel et que ça ne viendra ni en feu, ni ea vent, ni en tonnerre?
— Le sorcier me l'a promis, dit Suzette d'un ton distrait.
Eh bien donc, reprit Lili en se décidant tout a coup, il ne sera pas dit qu'un ancien soldat de la république n'aura pas osé faire ce que fera une petite fille comme toi. Je t'accompagnerai, Suzette, et nous verrons un peu ce que c'est. Enfin , vois-tu, nièce, je ne me soucie pas d'avoir rien à démêler avec les esprits, les diables et les loups-garous, parce qu'il parait qu'un bâton ne sert de rien contre ces gens ^là ; mais
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du moment que j'ai affaire à quelqu'un qui a des épaules pour recevoir un coup bien assené, je n'ai pas peur, yois-tu, et je secouerais la farine au diable s'il avait la forme d'un meunier comme moi. Hais ne parlons pas trop ; il est temps de partir. Appuie-toi sur moi, car tu n'a pas Tair bien solide sur tes jambes, et tu verras que tout ira bien.
En même temps, il prit le bras de la jeune fille et il l'entraîna vers le carrefour où devait avoir lieu l'apparition annoncée par MicheL Ils marchèrent en silence, car les efforts qu'avait faits Suzette pour apprendre à son oncle le résultat de sa démarche auprès du sorcier avaient achevé de l'épuiser. De son côté, Lili se repentait peut-être déjà d'avoir voulu prendre sa part de cette aventure ; il jetait autour de lui des regarda empreints d'une vague inquiétude^ et il tressaillait parfois au bruit d'une feuille agitée par le vent. Cependant il faisait bonne contenance et il avançait toujours en serrant convulsivement le pesant gourdin dont il comptait se servir an besoin.
Ils arrivèrent ainsi au carrefour et n'eurent pas de peine i reconnaître l'endroit où ils devaient se mettre en embuscade. C'était un houx énorme, tout couvert de ses feuilles vertes et luisantes, entremêlées de grappes de fruits rouges. Il s'élevait précisément en face de la croix, de manière à dominer tous les chemins qui se croisaient en cet endroit. Le meunier et sa nièce se cachèrent derrière l'épais feuillage de
Varbrtsaeftn, l'un avec une appréhension dont certes il n'eût pas yoalu conrenir, l'autre ayec une sorte d'indifférence.
En ce moment, le soleil s'était enveloppé dans les nuages gris, légèrement jaunis par le. bord, qui étaient amoncelés au couchant, et bientôt il disparut tout a fait derrière les han» leurs. Lili, en tremblant malgré lui, peut-être de froid, peut-être de crainte superstitieuse, avertit tout bas sa nièce de prononcer les Paier et les ^90 qu'avait prescrits Michel Gtoche-Pied. Sozette obéît machinalement ; elle s'agenouilla et prononça à demi-voix les prières prescrites. Le meunier, debout devant elle, appuyé sur son bâton, semblait attendre avec une secrète angoisse ce qui allait arriver; au dernier Ainsi êoii'ily il fit un mouvement brusque pour relever son arme, et blanc comme la farine de son moulin, il jeta un regard inquiet du c6té du ehemin.
Rien ne bougea, ni dans le chemin, ni autour d'eux. Le soleil continua a s'enfoncer lentement dans les nuages, la brise continua de soaffler doucement dans les houx et les fougères, les petits oiseaux firent entendre leurs derniers chants; mais aucun prodige ne se montra, Lili attendit quelques minutes et poussa une exclamation en manière de défi.
— Il faut attendre ici pendant une heure^ dit la jeune fille avec tranquillité.
En même temps elle s'enveloppa dans sa mante, elle s'assit par terre, et, au bout de
quelques minutes elle fut plong^ée dans dé mornes réflexions, laissant le meunier se fatiguer les yeux pour découvrir à droite on à gauche le loup'garou prédit par le savant Cloche-Pied.
Alors, comme aujourd'hui, certaines parties du Limousin étaient fort peu peuplées, et, bien que le carrefour des Quatre-Chemins fût un des plus fréquentés du pays, on risquait d'attendre longtemps sans voir paraître aucune créature humaine. Après un quart d'heure de patience, Lili se promena de long en large d'un air fanfaron; on prétend même qu'il poussa l'audace jusqu'à fredonner entre ses dents quelque chose qui ressemblait à une chanson et à faire un insolent moulinet avec son bâton.
Cependant ces démonstrations hardies furent subitement réprimées; le bruit d'un cheval qui s'approchait et une forme vivement prononcée et mobile se montrant dans la brune qui s'éparpillait déjà sur la campagne, attirèrent l'attention du meunier, et il resta immobile, le cou tendu pour prendre une connaissance plus exacte du personnage qui allait traverser le carrefour.
Le bruit des pas du cheval sur le cailloutis du chemin devint plus distinct, et bientôt Lili put reconnaître que le cavalier était enveloppé dans un grand manteau bleu, qui le couvrait tout entier ainsi que sa monture. Il y avait là de quoi désespérer un observateur moins intéressé que le meunier à savoir à qui il avait affaire, d'autant plus que l'étranger avait enfoncé son
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chapean sur les yeux. Lili appela l'attention de Suiette, qui jeta sur lui un regard froid et distrait et retomba dans ses rêveries.
— Voyons s'il ôtera son chapeau devant la croix, dit le bon homme avec une légère altération dans la voix.
En ce moment, le voyageur était si près du carrefour, que n'ensent été le manteau et le sombrero, il eût été facile de le reconnaître. UenreusemenI, soit hasard, soit magie, le cavalier, au moment où il se trouvait précisément en face du houx qui cachait Lili et sa nièce, remarqua que Tune des nombreuses courroies de sa selle était débouclée et, sans s'arrêter, il se mit en devoir de la serrer de nouveau. Pour cela, il entr'ouvrit son manteau, de sorte qu'il fut possible de l'examiner à loisir.
C'était un homme d'environ soixante ans, petit, gros, à visage rouge et commun, mais dont les yeux avaient encore une vivacité singulière, il était Têtu comme les bourgeois campagnards de cette époque dans leurs excursions aux foires du voisinage, culottes de gros velours, bottes fortes, habit de drap bleu. Ses cheveux, soigneusement poudrés, formaient par derrière une petite queue serrée par un ruban; un bonnet de soie noire était enfoncé sur ses yeux et formait comme l'ombre du chapeau rond à bords qui était sa coiffure ordinaire. En reconnaisaissant ce personnage, Lili et sa nièce ne purent retenir un mouvement de surprise :
— Le notaire Desroches I dit le meunier d'uvi
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voix sour<k; il revient sans doate de la foire de Saint-Florent.
— Son père ? murmura Snzette avee phia d'ëmotioQ encore»
— Attends. Voyons s'il se déoouTrira deTant la croix.
Hais soit que Pargument de sa selle occupât toute son attention, soit qu'il ne fût nullement religieux, le Toyageur passa devant la croix sans soulever son chapeau et continua tran* quîllement son chemin. Un moment après il avait disparu, et le bruit des pas de son cheval s'éteignit peu a peu dans le lointain.
— Lui! murmura la jeune fille avec éga* rement.
— Je l'aurais juré ! s'écria Lili tout joyeux, et je Tavais déjà dit à monsieur le curé. Desroches est le seul homme de tout le pays qui soit bien et dûment reconnu pour loup-garou. Ce vieux Michel est un habile sorcier : il faudra que je me mette bien avec lui.
Puis se tournant vers sa nièce d'un air de résolution et de gaieté :
-^ Allons, petite, reprit*il, maintenant noua savons tout ce que nous devons savoir. Tant que j'ai cru avoir affaire à on esprit ou à un démon, je u'ai pas cherché a te venger; mais à présent que je connais ton séducteur et que je sais qu'il est de chair et d'os tout comme un autre, je me propose de lui dire deux mots. L'affaire est ex* celleute ; il est veuf, il est riche, et ce sera pour toi un mari très-convenable.
«-* Mon dier oncle, demanda la jeune fille précipitamment, qoe tooIcs-voub donc faire?
oablies voua qu'un loup*garou ne sait plus, lorsqu'il est revenu à sa forme humainci ce qui lui est arrivé lorsqu'il était possédé?
— Un bon gourdin de néflier lui rendra la mémoire, dit Lili ; mais il suffit, petite; cela ne te regarde plus. Il faut maintenant arranger cela entre homme* Et rois-tu bien, nièce, je ne l'arraagerais pas pour vingt mille francs.
La jeune fille voulut ajouter quelques mots, malsson tuteur lui imposa brusquement silence, et ils retournèrent â Yernay.
Le village de Bonnat était composé ciPune vingtaine de maisons ou plutdt de bicoquer éparpillées sur le penchant d'une colline, entouréeir de leurs vergers et de leur jardins, et que dominait le clocher tronqué de la petite église paroissiale. Sur la hauteur, on voyait un édifice à demi ruiné qu'on s'obstinait encore à appeler le ckdieaUf bien que la plupart des maisons du village fussent beaucoup plus habitables* C'était dans ce manoir décrépit que demeuraient avec un vieux parent les damea de Ranty, les dernières héritières de la famille noble dont le Village et ses dépendances étaient autrefois la propriété. Par opposition^ l'habita-
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tioti du-nûtaire Desroches, située à l'entrée-de Bonnat, dans une position isolée, était une jolie maison blanebe, en pierres de taille, apporte» et volets de gros chêne, don-blés de fer-blane qu'il eût été difficile -deforcer. Un peuplier enfermé dans sonétui de planches yermoulnes se dressait près de la porte et attestait que, depuîa de longues années, cette maison était la mairie de l'endroit, comme les affiches et placards de toutes couleurs qui bariolaient la façade, servaient d'enseigne à l'étude du notaire.
Le lendemain du jour où Lili et sa nièce avaient cru apprendre d'une manière si miraculeuse quel était le loup-garou qui avait donné la chasse aux gens de Yernay, M. Desroches père déjeunait tranquillement dans une petite salle à manger du rez-de-chaussée, séparée seulement de son étude par une porte vitrée. 11 était tout en* noir et vêtu avec une recherche qui convenait mieux ^que son costume de la veille à la dignité des fonctions- municipales et publiques qu'il exerçait à Bonnat. Sa perruque ét-ait aussi poudrée avec plus de soin qu'a l'ordinaire. Le bonhomme, après s'être livré à l'occupation du déjeuner, trèsàmportantepour un campagnard, devait rendre visite aux dames de Ranty, qui, en raison de leur pauvreté présente, étaient très- sévères sur l'étiquette de costume, surtout de la part d'un vilain -tel que le tabellion de Bonnat.
Cependant, tout en absorbant les restes d'un succulent filet de bœuf qu'il arrosait largement
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d'on Tieox yin de Péngord, maître Desroches paraissait inqaiet et rêveur : son fils ayait renouvelé le matin même avec pins de fermeté que de coutume sa résistance au projet de mariage que le vieillard caressait avec tant de bonkeur,'et il en était résulté une petite alter* catif^Hyà la suite de laquelle Frédéric était sorti précipitamment. Gomme avant toutes choses Desroches aimait son fils unique, il éprouvait un vif chagrin de cette brouille passagère, et il cherchait les moyens d'amener une prompte réconciliation, bien qu'il ne 'fût point disposé a céder aux instances de son rebelle héritier.
Telle était sa préoccupation qu'il n'entendit pas un^^tranger traverser l'étude d'un pas assez lourd, ouvrir la porte de comnrunication et venir se poser fièrement devant lui. 11 fallut qu'un « Bonjour I » donné d'une vofx forte attirât son attention. Surpris par cette brusque apparition, le notaire tressaillit et avala de travers le morceau qu'il avait a la bonche, si bien qu'une quinte de toux obstinée l'empêcha pendant quelques minutes de faire face a l'importun qui s'était introduit d'une manière si peu convenable dans le sanctuaire de sa salle a manger.
Cet importun n'était autre que le meunier Lili , mais non pas ce Lili de tons les jours, en sarreau de toile et couvert de farine depuis la houpette de son bonnet de coton jusqu'aux cordon de ses souliers, mais un Lili superbe, magnifique, pompeux, comme on ne le voyait qu'aux quatre grandes fêtes de l'année. Il por^
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tait dans eette circonstance mémorable un pantalon de drap gris garni de boutons en os sur toutes les coutures , un gilet rayé rooge et un splendîde habit bleu orné de boutons de enivre, si brillants qu'on eut dit autant de petits soleib cousus symétriquement de chaque côté de sa poitrine* Mais ce qui était tout a fait extraordinaire, c'était l'air calme, froid, majesiueax, patriarcal, railleur, menaçant tour a tour, que le meunier donnait a son visage en entrant ches maitre Desroches; il y avait sur son visage quelque chose de eette majesté dédaigneuse du tambour-major qui marche à la tète de son ré* giroent, et de cette béatitude de vanité qui se montre sur les traits d'un suisse de paroisse lorsque, dans tout l'éclat de sa grandeur, la hallebarde sur l'épaule, il précède la procession et s'aperçoit que son curé le regarde* Seulement la hallebarde était remplacée pour le moment entre les mains de Lili par cet énorme gourdin que nous avons vu Rgurer la veille au carrefour des Quatre-Ghemins, et qui semblait appelé à jouer encore un rôle quelconque, à en juger par l'air de satisfaction avec lequel son propriétaire le regardait de temps en temps.
Desroohes, tout en toussant et éternuant par suite de la frayeur que lui avait causée Lili lorsqu'il s'était dressé tout a eoup devant lui comme un spectre, laissait échapper d'une voix entrecoupée des imprécations contre l'ira* politesse du meunier; mais celui-ci debout en face du notaire, reçut avec un calme imperturbable cette bordée d'injures.
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-— IKmneirinoi au diable tant que vont vondre«, répondit-il avec un loarire moqueur : les petits cadeaux entretiennent Taroitié; mais je ne TOUS craint pas, Yoyet-TOtts; j'ai sur moi une croix bénitCi et je puis me moquer de vos sortilèges. Je suis venu pour causer avec yous, et nous causerons.
En même temps il s'assit tranquillement sur un fauteuil de canne , près de la porte, croisa les jambes et mit son bâton en trayers sur ses genoux»
Quand le maître du logis fut parvenu enfin à calmer cette toux, la pensée lui vint qu'il n'au* rait pas dû maltraiter si fort un paysan pour son manque d'usage. Aussi reprit -il d'un ton radouci quoique encore empreint d'impatience :
— £h bien, voyons, que me veux- tu? Je te préviens que je n'ai pas beaucoup de temps à te donner; H. le chevalier de la Perche m'a fait prévenir que ces dames me recevraient ce matin au château.
— J'en suis fâché, dit Lili avec une espèce d'insolence que Desroches ne remarqua pas; mais continuez votre déjeuner; peut-être que nous aurons le temps de bâcler mon affaire pendant que vous seres a table.
Sans attendre cette invitation, le vieux notaire, qui était très*gourmand, s'était remis a la besogne pour réparer le temps perdu, si bien quo Lili, toujours préoccupé de la pensée que maître Desroches était un loup-garou émérite, ne put s'empêcher de murmurer :
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— On Toit bien que noas ne sommes pas an temps de TA vent ! comment diable pourrait-il déjeuner avec tant d'appétit s'il avait dévoré des cbiens toute la nuit?
Mais le notaire n'entendit pas cette observation peu favorable a son orthodoxie et il reprit, la bouche pleine, en s'adressant au meunier :
— Voyons, dépéche-toi; de quoi s'agit-il? Je parie que tu riens encore me casser la tête de ton procès avec Jean-François au sujet de cette pierre bornale qui vous ruinera tous les deux ? Je te l'ai dit, Lili, tu as tort, la loi est contre toi; c'est une mauvaise affaire.
— Une mauvaise affaire! s* écria vivement Lili, qui sur le chapitre de ses procès était aussi têtu et aussi intraitable qu'aucun de ses pareils, et à qui le seul mot de procès faisait aussitôt oublier tout le reste; une mauvaise affaire! vous voulez rire, monsieur le notaire. A quoi vous sert donc de tant étudier les lois? C'est une affaire d'or ! c'est moi qui vous le dis.
£a même temps le paysan, cédant à l'entraînement de sa passion favorite, se mita détailler les assignations, descentes d*ex'perts, saisies, main levées qui avaient eu lieu dans le cours du procès, avec une facilité et une netteté extraordinaires pour un homme qui ne savait pas même lire; il cita les articles du code qui étaient pour lui et ceux qui étaient contre lui; il expliqua comment il comptait profiter des premiers et tourner les derniers pour obtenir gain de cause. Un vieux procureur n'eût pu
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ireaTer dans une affaire autant de subtUitës el de chicanes qu'en trouvait Lîli, ni se servir de termes pins techniques et plus précis. Desroches lui-même était abasourdi par cet étalage d'érudition et il se surprit à penser que Lili pouvait avoir raison. Ce savant plaidoyer dura jusqu'à la fin du repas, et alors le vieillard, à qui ce flux d'éloquence ne faisait pas perdre de vue son projet de sortie, rejeta sa serviette pour se lever de table.
Ce mouvement suffit pour arrêter tout court le loquace meunier et le faire rentrer dans sa gravité mystérieuse.
— Tu diras ce que tu voudras, reprit le notaire pour en finir avec cette discussion, qui au fond ne l'intéressait guère, tes droits ne me semblent pas bien clairs, et si tu veux m'eiv croire, tu t'arrangeras à Famiable avec Jean- François, en compensant les frais. Mais tu mefais bavarder là, tandis que je devrais déjà être au château. Allons, adieu, Lili, et la première fais que j'enverrai du froment à ton moulin, tâche de me rendre ma mesure plus exactement que le mois dernier.
Tout en parlant, le bonhomme fit un effort pour se lever de table, ce qui n'était pas facile, vu la faiblesse de ses jambes et l'embonpoint de sa personne. Il parvint cependant à se met» tre sur ses pieds, et il s'avança pesamment pour prendre son chapeau, suspendu à un clou de la muraille. Mais telle était la lenteur de sa démarche que Lili y revenant à ses réflexions
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secrètes, se disait lui-même en le regardant :
— Gomment diable peut-il filtre, quand il est lonp'garou, pour parcourir sept paroisses en une nuit avec des jambes comme celles-là ?
Cependant Besroches était parvenu a atteindre son cbapeau, il avait pris sa canne dans un coin et il se dirigeait déjà vers la porte en adressant quelques excuses familières a son visiteur, lorsque Lili, sortant tout à coup de sa tranquillité trompeuse, se plaça devant la porte pour barrer le passage au maître du loggia, et lui dit avec une fermeté un peu brutale :
— Excusez, mon vieux 1 Nous avons à parler d'autre cbose, si vous le voulez bien.
Desrocbes recula d'étonnement.
— Que signifie ceci? s*écria-til d'un air effaré.
— Il s'agit de l'affaire de la petite? reprit Lili mystérieusement, vous savez bien ?
— Du diable si je sais quelque chose ?
— Allons doncl £h bien! vrai, monsieur Desroches, je ne vous aurais pas cru capable de cela.
— De quoi donc?
— Allons, ne soyez pas si étonné. Seulement, contînua-t-il en riant d'un ton gognenard,vous comprenez, monsieur, vous qui êtes dmnê les hiêf que, quand on fait de pareilles fredaines, il faut les payer; je veux dire les réparer, et comme vous êtes riche et veuf, l'un ou l'autre vous sera facile. Ainsi donc, ne chamaillons pas, car enfin j'ai des preuves, j'ai des témoins.
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— > Des preuves dtt quoi ? s'écria k tue- tète le malheureux notaire.
Mais Lili marchait vers son but sans même songer à répondre aux questions de son interlocuteur.
— Ecoutez, dit-il d'un ton conciliant, je ne Tcux pas TOUS écorcher; épousez-la, ou bien donnez-lui cinquante raille francs, pour elle et pour son enfant; nous trouverons bien quelque moyen de sauver Les droits de l'enregistrement*
— Cinquante mille francs! que diable yeuxtu dire ?
— Ai* je dit cinquante mille? reprit le meunier en se ravisant; je me suis trompé, c'est soi« xante mille» Cieir enfin il faudra bien quelque chose pour moi; vous sentez que le déshonneur retombe sur nous tous. Et puis il faudra encore soixante-dix louis d'or de vingt*qoatre francs pour Jacqueline. Ça vous va-t'-il? Topez-là.
En même temps il tendit sa large main fari* oeuse, suivant son habitude dans ses marchés atec les fermiers du voisinage pour la mouture d'une partie de froment..
— Ittais je ne comprends pas un mot de ce que tu me demandes 1 s'écria Desroches en se démenant comme un possédé.
-^ Ah ça i reprit Lili avec étonnement, ee que l'on dit est donc vrai, que, lorsque l'on u'est plus dans eet état, on oublie ce qui vous est arrivé pendant la maladie? Gomment, vous ne savez pas que, la première nuit de l'Avent, lorsque vous étiez obUgé, à cause de votre pacte.
>16 Li L01I^«lA0■.
de courir du soir au matin, vous avex sëdUit ma pauvre nièce? Que diable ! les loups*garous ne devraient pas être comme les lièvres. qui per* dent la mémoire en courant.
— Moi? Tu dis que je Tai séduite*.»
— Allons! je vois réellement que vous n^n •aviez rien. £h bien! moi, je vous l'apprend»» Oui, ma propre nièce, la petite Suzette, la plusjolie fille et la plus sage âe tout le canton. Voua o*étiez pas dégoûté, ma foi ! et c'est vous demander bien peu que de vous demander soixantedix mille francs, et soixante-dix louis d'or de vingt-quatre francs pour Jacqueline; vous êtes si riche et l'argent vous coûte si peu ! Ah ! ma foi, quand on veut danser, il faut payer les violons. Avec ça que vous avez fait une fameuse peur aux gens de Yernay, farceur 1 mais cela ne me regarde pas..
La singularité de l'accusation était telle qu'aussitôt que Desroches en comprit le sens, il partit d'un fou rire au nez de l'accusateur. ' Mais Lili était trop brutal pour supporter patiemment cette bruyante hilarité qu'il prenait pour une offense.
— Ah! vous riez, dit-il en brandissant son bâton et vous croyez qu'après avoir séduit la fille de feu mon beau-frère et nous avoir tous déshonorés, il n'en sera que ça? Non, non, monsieur le loup-garou, je vous ferai un bon procès plus tard, et je vous casserai les reins tout de suite, foi de Lili.
Cette démonstration menaçante calma su-
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bitement la gaieté du prëtendo sédocteur.
— Voyons, Lili| dit-il tranquillement, tu veux plaisanter; ta sais bien qu'une pareille accusation est absurde. Regardes-moi donc! ai-je Tair d'un séducteur ?
— Je ne dis pas le contraire, mais le diable est fin«
— Ah ça, ta m'ennuies, dit sèchement Desroches, tu me romps la tête avec tes sorcelleries, tes loups- garons et tes filles séduites. Si tu viens m'insulter pour ni'extorquer de l'argent, je te préviens que tu ne réussiras pas. Sors bien vite de chez moi ou je te fais arrêter par la force armée,
La force armée de Bonnat consistait en un garde-champêtre invalide, qui était sourd, à moitié aveugle et presque paralysé d'un bras. Lili haussa les épaules.
•<— Je me soucie de votre force armée comme de cela ! s'écria-t-il exaspéré par la menace ; et puisque vous voulex faire le méchant, je ne sortirai pas d'ici que vous ne m'ayez donné quatre-vingt mille francs et quatre-vingt louis d*or de vingt-quatre francs pour Jacqueline; et
vite et tout de suite, ou sinon Cependant,
si TOUS n'avez pas d'argent ici, je me contenterai de votre billet. Je suis bon enfant, moi!
Le notaire, sérieusement eflPrayé par l'attitude menaçante du redoutable meunier, se pendit au cordon de la sonnette et appela a grands cris tous les gens de la maison. Malheureusement son fils était absent, comme nous fe sa-
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Tons, et les denx garçons qui lui servaient de domestiques étaient occupés en ce moment aux travaux des champs. Il n'y eut donc qu'une vieille cuisinière qui arriva tout effrayée aux cris de son maître.
— Allez chercher du secours dans le village, dit le bonhomme hors de lui : que l'on me délivre promptement de ce forcené. Il est capable de me tuer !
— Si elle sort de la maison, je lui casserai quelque chose, dit le meunier d'un ton formidable en brandissant son bâton.
La pauvre vieille épouvantée rentra a reculons dans sa cuisine sans oser prononcer un mot.
— Mais vous voulez donc me voler et m'assassiner? s'écria le malheureux Desroches, Lili, songez a ce que vous faites! je vous préviens que cela peut aller fort loin.
— Je remplis les devoirs de ma tutelle, dit Lili, toujours ferré à glace sur la légalité; je défends une mineure, et en vous brisant les os^ il h^en sera que cela. Vous verrez ce que je dirai à l'audience si tous y êtes !
La perplexité du notaire était à son comble, et nul ne sait jusqu^oùFinexorable meunier serait allé pour qu'on satisfit ses prétentions, lorsqu^un bruit de pas qui se fit entendre dans rétude annonça l'approche d'un nouveau personnage.
— Misérable I s'écria Desroches du ton de la menace, nous allons voir si tu sortiras d'ici. Voici un témoin qui m'arrîve.
— Je ne crains ni témoin, ni Dieu, ni diable ! dit Lili du même ton, et je ne sortirai pas.
En ce moment la porte s'ouvrit et un indivtda d'une cinquantaine d'années, grand, efflanqué, Tèiu a l'ancienne mode, en souliers à boucles et coiffé à ailes de pigeon, tournure d'un gentilhomme campagnard, entra dans la salle à manger. Sa présence calma aussitôt les deux disputeurs. Mais pour faire bien comprendre la suite de cette scène, il faut que nous donnions quelques détails sur le visiteur qui arrivait si à propos chez le notaire Desroches.
Ce personnage, qu'on appelait dans le pays le chevalier de la Perche et qui ressemblait à son nom, était, comme nous l'avons dit, arrièrecousin de madame de Ranty, la propriétaire actuelle du château de Donnât; il avait été basofficier dans les gardes et il se prétendait ruiné par la révolution; mais les personnes qui connaissaient le mieux Torigine du chevalier de la Perche assuraient qu'il n'avait jamais pu être ruiné, attendu qu'il n'avait jamais été riche. Depuis douze ans environ il vivait aux dépens des dames de Ranty, qiji n'avaient pas trop pour elles, mais qui n'avaient pu souffrir , disaient-elles, qu'un de leurs parents dérogeât en épousant une roturière pour relever sa fortune. Peu à peu M. de la Perche avait captivé l'affection de madame de Ranty, vieille coquette surannée qui aimait ses flatteries et ses galanteries d'ancien régime, et il était devenu en quelque sorte le maître de la maison. C'était
iâO LR lOOP-GAROU.
lui qui servait de conseiller, de tuteur de défenseur à ses parents, et le bruit courait qu'il avait affiché de tout temps pour la mère une passion qu'il n'eut pas été fâché de reporter sur la fille, si le mariage de mademoiselle de Ranty, grande niaise fort peu avenante, avec le fils du riche notaire Desroches n'eût dû beaucoup mieux relever les affaires de la famille.
La présence de ce noble personnage cbex maître Desroches annonçait évidemment un message du château, et son air imposant faisait soupçonner un message d'importance. Son chapeau à cornes sous le bras, une canne à pomme d'ivoire à la main, il fit une entrée si majestueuse qu'il oublia même de saluer.
Mais le maître du logis était trop ému pour remarquer cette impolitesse volontaire, et cou» rant au-devant du visiteur, il lui dit avec un empressement joyeux :
— Mon respect, monsieur le chevalier. En vérité, vous arrivez bien à propos pour me débarrasser de cet insolent paysan.
— Insolent vous-même! cria Lili.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le chevalier en se tournant tout d'une pièce vers le meunier.
— Bien, dit Lili avec beaucoup de fiegme; je causais d'affaires avec le notaire; mais après vous je ne suis pas pressé, j'attendrai.
En même temps il se rassit près de la porte sans déposer son gourdin et parut disposé à continuer le rigoureux blocus qu'il avait établi autour du prétendu séducteur de sa nièce.
*-* Gomment, drdle ! s'écria Desroohes eiaspéré par tant d'insolence, otes-ta bien rester chez moi contre ma Tolonté? Ne vois-tu pas qae M. le cheyalier a quelque chose à me dire ?
— Tous les chevaliers de l'univers ne pour* raient me décider à vous perdre de vue. Ganses si vous voulei, je n'écouterai pas. Quanta sortir d'ici ou a permettre que vous en sortiez, n^y comptez plus.
— A-t*on jamais vu une impudence pareille î dit le notaire en s'adressant au chevalier, de ^âce, monsieur, excusez-moi et croyez bien...
— Vos affaires avec vos pareils ne me regardent pas, interrompit M. de la Perche d'un ton d'aigreur dédaigneuse; quant a moi, ce que j'ai a vous dire; monsieur, n'a pas besoin d'être ca*> ché, et l'entende qui voudra.
— Monsieur le chevalier, répliqua Desrocbes avec humilité, au moins veuillez prendre la peine de vous asseoir, et parlons le plus bas possible.
'^^ Je parlerai haut et debout , fit V. de la Perche en prenant une pose majestueuse au milieu de la salle; et je vous demanderai tout d'abord, monsieur, si vous avez eu connaissance d'une lettre passablement impertinente que monsieur votre fils a osé écrire i ma noble cousine de Ranty.
— Quelle lettre? demanda le notaire.
— Je ne suis pas la dupe de cette apparente ignorance, dit le chevalier avec hauteur; cependant, comme il faut que tout se fasse sui-
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Tant les règles prescrites dans ces sortes d'affaires, je yeux bien tous communiquer lepltre en question. Lisez.
En même temps il tira une lettre de sa veste de satin flétri et la présenta par un geste théâtral au notaire, qui l'ouvrit précipitamment.
— Une rupture! secriat-il au bout d'un moment; ce cruel enfant me fera mourir de chagrin. Cependant, continua-t-ilen rendant le papier à M. de la Perche, il me semble que la lettre est conçue en ternies très- convenables, et qu'elie ne contient rien qui ait pu offenser ces estimables dames.
— Et c'est la tout ce que vous avez à nie dire? reprit le chevalier en glissant le bout de ses doigts dans la poche de sa veste.
— Ecoutez donc, monsieur le chevalier, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour décider mon fils à un mariage honorable qui eût été le comble de mes veux. Maintenant il résiste, il connaît ses droits, que voulez-vous que j'y fasse? J'espérais encore aujourd'hui le ramener à des sentiments plus raisonnables, mais puisqu'il a brusqué l'explication, je n'y vois pas de remède. Après tout, je ne puis non plus mener comme un enfant un fils majeur et qui est déjà fort opiniâtre dans ses idées.
— Est-ce tout? répéta le gentilhomme.
— Je vous prie donc, monsieur le chevalier, de vouloir bien faire agréer à madame et à mademoiselle de Ranty l'expression de mes très* humbles regrets, et de dire à madame de ne pas
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trop se tourmenter pour les quelques mille Francs dont elle peut ra'étre redevable, car...
Le chevalier interrompit brusquement cette phrase qui devenait alarmante.
— Et vous croyez, monsieur le notaire, ditil avec colère, que tout va finir ainsi, et que moi, le chevalier de la Perche, je souffrirai que Ton fasse une pareille injure a mes nobles parentes , sans chercher à en tirer vengeance?
— Une injure! s'ëcria Desroches; Frédéric n'avait rien promis.
— Je n'ai pas à m'occuper de M. votre fils; nn enfant obéit toujours aux ordres de son père, du moins c'était ainsi que nous étions sous l'ancien régime {larmi les gens de qualité* Qu'il n'en soit pas de même chei les roturiers, je le conçois, et on ne peut pas attendre autre chose sous le gouvernement qui nous régit.
Mais ce que vous étiet le maître de ne pas faire, c'était de ne pas vous engager pour votre fils, de ue pas répondre corps pour corps, de son assentiment, et, après que ce projet de mariage avait été publié partout, de souffrir qu'il se rompit sans autre motif apparent qu'un caprice de votre étourdi... Gela ne peut se terminer ainsi : l'honneur de ma maison, le respecta que je dois à mes parentes à moi-même m'obligent à vous demander réparation de l'outrage qui nous est fait.
Maitre Desroches resta interdit ; il était bien vrai que, ne supposant pas son fils assez fou pour refuser un parti qui semblait si honorable.
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il n'ayait peut-être pas mis asset de réserve dans ses engagements avec les habitants du château de Bonnat.
— Monsieur le cheTalier, balbutia-^tMl enfin, on ne peut répondre des impossibilités... des obstacles... tous comprenez...
Finissons-en, dit le chevalier sèchement; TOUS savex maintenant quel est le motif qui m'amène; j'ajouterai donc seulement que je suis assez courtois pour tous offrir le choix des armes.
— Tous voulez vous battre avec moi ! s'écria Desroches, effrayé.
M. de la Perche eut l'air de se méprendre sur la cause de l'émotion du notaire.
-^ Gela TOUS étonne, dit-il en souriant. Il est vrai que beaucoup de gentilshommes de mon rang croiraient se rayater en croisant l'épée avec un roturier, avec le fils d'un paysan autre- .fois vassal de ma famille; mais que voulez-vous ? cette absurde révolution a confondu tous les rangs; d'ailleurs, cela ne regarde que moi.
— Mais je ne me suis jamais battu I je ne veux pas me batre! s'écria le pauvre notaire. En voici bien d'une autre maintenant! Sur ma vie, ils sont tous après moi comme une bande de loups enragés... Et mon misérable fils, qui me laisse tontes ces affaires sur les bras !
— Ah ! vous ne voulez pas vous battre ! s'écria le chevalier avec une insolence qui croissait à mesure, que son adversaire montrait des intentions plus pacifiques; saveft-vouS| monsieur.
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que je dirai partout que tous êtes un lâche?
enteiidet-vous?..'. un lâche!
— - Ça m'est bien égal, fit Desroches eu haussant les épaules.
•— Saves*vous, continua le matamore en se dressant sur ses ergots, que je tous ferai donner des coups de bâton par mes gens I
— Je vous les rendrai moi-même.
Le chevalier mit son chapeau sur sa tête de l'air d'un président qui voit l'audience envahie par une émeute, et reprit en jetant un regard de mépris sur son interlocuteur :
— Il suffit, monsieur; je publierai dans le pays votre basse et honteuse conduite. Seulement, comme il faut une réparation à ma noble famille, veuillez me dire où je puis trouver monsieur votre fils.
— Quoi ! s'écria le vieillard avec épouvante, voas voudriez vous battre avec Frédéric !
L'assurance de M. de la Perche parut diminuer beaucoup.
— Peut être... Gela dépendra... Nons verrons.
— Miséricorde I reprit le notaire dans de mortelles angoisses, que va-t-il arriver? Frédéric prendra feu an premier mot. 11 est si emporté, si hardi I Ce ferraillenr va me tuer mon fils, mon unique enfant! Eh bien! monsieur, continua-t-il avec une sorte de désespoir en se tournant vers le chavelier, il n'est pas nécessaire d'aller provoquer mon fils; puisqu'il le faut, je me battrai.
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Peut-être le gentilhomme campagoarâ avaitil compté sur un autre dénoùment, car il fit une légère grimace de dépit. Il n'avait voulu sans doute qu'humilier le notaire, afin d*a1ler crier bien haut chei les pro|>riétaire du voisinage qu'on avait refusé son cartel, et il n'avait prononcé le nom de Frédéric que par une bravade à laquelle il comptait bien ne pa» donner de suite.
— U vaut mieux tard que jamais, dit-il avec ironie. Eh bien, monsieur, où devons-nousnous rencontrer?
— Ou vous voudree.
— Le lieu?
— Celui que vous voudrez.
— Quelles sont vo^ armes?
— Celles que vous voudrez.
— En ce cas, monsieur, ce sera pour demain matin à six heures, dans le bois de Vernay, près du chemin; mon second apportera des épées, car je suppose qu'en votre quajité de roturier vous n'en avez pa«.
En même temps il fit un profond salut, comme pour se retirer.
— Seigneur Dieu ! s'écria le pauvre notaire avec égarement, faut-il donc que je me batte?
— Ouais l s'écria une voix railleuse, croyeivous donc que je le souffrirai ? Pas si bête ! Du diable si personne autre que moi vous touche, jusqu'à ce que nous ayons terminé notre petite affaire L
Celui qui venait ainsi se jeter i la traverse du
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duel était, eomme on s'en doate, le meunier Lilî. Il avait écouté toute cette conversation sans «ooreiller ; mais en entendant la conclu* sien, il se leva tout à conp et vint se placer en face du chevalier en balançant son tribard.
— Que veut dire ce manant? demanda M. de la Perche avec mépris.
Lili enfonça son chapeau et reg*arda sous le nez le gentilhomme imprudent.
— Manant toi-même 1 dit-il grossièrement; veille un peu sur ta langue, si tu ne veux pas que je ne casse ta dernière dent \ Je suis trèspoli, moi, et je sais aussi bien qu'un autre ce que c'est que les belles manières, et le beau langage, raille tonnerres! et bien, c'est moi qui dis que le notaire ne se battra pas, parce que si 1 on venait à le tuer, nous serions tous pris pour dupes, moi, ma nièce et ma Femme Jacqueline.
— Et pourquoi cela, mon ami? demanda le chevalier avec la plus grande douceur.
— Parce que... ce n'est pas que je tienne beaucoup à le peau de monsieur, et je parle ici de sa peau de notaire, comme de sa pean de loup-garou. Non, je n'y tiens pas, je vous jure, et si vous voulez épouser ma nièce et reconnaître son enfant, ou me donner quatre-vingt-dix mille francs et quatre*vingt-dix louis d'or de vingt quatre francs pour Jacqueline, je le laisserai se battre avee vous tant qu'il voudra; mais autrement, il n'y faut pas compter, voyez-vous, et le premier qui le touchera aura affaire a mor. Si quelqu'un doit le tuer, je m'en charge;