EPILOGUE
Nous pouvons maintenant mieux préciser — et sur preuves — la mentalité de M. Zola, dont nous avons donné un aperçu au commencement.
Lui-même semble d'ailleurs nous y inviter en terminant son étrange roman par une des pages les plus singulières de la littérature contemporaine. Jugez-en : M. Zola y érige la prétention de fonder une « religion nouvelle » !
Et de quoi donc serait composé ce Zolisme radieux, que Pierre l'apostat proclame comme le salut de l'humanité future ?
Question difficile. Car, le caractère le plus remarquable du Zolisme, c'est de n'avoir pas de caractère positif. D'un bout à l'autre, c'est une audacieuse et gratuite négation.
Négation de la foi chrétienne, tout d'abord. Et si nous voulions rechercher comment M. Zola prétend la faire disparaître, nous pourrions nous arrêter longuement à discuter ses procédés.
A ses yeux, la seule manière de démolir la foi, c'est de la tourner en ridicule : et c'est hélas ! la meilleure façon de mettre sur pied une démonstration péremptoire aux yeux de nombreux citoyens français! Les esprits réfléchis auxquels nous nous adressons ne se laisseront pas surprendre. Ils passeront en haussant les épaules devant les innombrables témoignages de mépris qui échappent à M. Zola à propos de tout et de rien (i). Ils n'accorderont aucune confiance aux ta-
(i) En particulier : Première journée, I; Deuxième journée, III, IV, V; Quatrième journée, I.
bleaux odieux qu'il trace fréquemment du clergé, sans preuves, contre toute vraisemblance, pour le simple plaisir de mordre (i). Ils dédaigneront les comparaisons insolentes et ridicules établies entre Bernadette et je ne sais quelle fille de joie, marchande de cierges (2). Ils sauront, après la discussion que nous en avons faite, quelle valeur il faut attribuer aux quelques guérisons concédées par M. Zola : s'il les concède c'est parce qu'il peut les expliquer naturellement, tandis que les croyants les considèrent comme miraculeuses; une telle bévue le met en veine de raillerie, mais trop aisément pour que ce soit avec esprit. Ils pèseront à leur véritable poids ces mille insinuations malveillantes, burlesques ou odieuses que Fauteur plus ou moins inspiré du Zolisme prodigue à la foi comme à ses représentants, soit qu'il la considère comme une simple imagination subjective sans fondement réel (3), soit qu'il en fasse une sorte de salade de « belles histoires » pour les estomacs débiles, les cerveaux de vieillards ou d'enfants (4), soit qu'il la représente comme un rêve des foules, une épidémie d'hallucination, selon le mot de Renan '5).
On éprouvera d'autant moins de peine à mépriser ainsi les dénégations narquoises de M. Zola, que Ton aura pu constater fréquemment l'ignorance impardonnable qu'il professe ou qu'il témoigne insciemment à l'égard des éléments les plus simples de la foi chrétienne '6). Un docteur qui prétend détruire par la
II) En particulier : Troisième journée, I, II, III. 121 Cinquième journée, II.
i3) Première journée, IV; Deuxième journée, III. '4) Deuxième journée, III; Troisième journée, II. o) Deuxième journée, III, V; Première journée, IV, V. 6) Voir spécialement : Deuxième journée, IV; Troisième journée, IV.
seule puissance du sarcasme ce qu'il ne connaît même pas ne mérite guère de créance.
Il n'en pose pas moins avec une suprême hardiesse la dernière de ses négations, et aussi la plus étonnante, parce qu'elle vise à détruire les convictions les plus chères, non seulement de toute àme croyante, mais de tout être doué de conscience; et cette négation peut se formuler ainsi : « Le bonheur intime de la conscience est une niaiserie. » Il le dit par la bouche d'une belle gourmande d'amour, Mme Volmar (i). Il trouve le moyen de tourner en comédie grotesque le bonheur du foyer lui-même, que Mme Maze vient demander à la Vierge de Lourdes (2).
Une fois pour toutes, M. Zola a voulu démontrer qu'il était incapable de comprendre ces choses immatérielles.
Mais enfin, il faut autre chose que des négations perpétuelles pour fonder une nouvelle religion. Si après ces tentatives haineuses et mesquines de démolition nous examinons les essais de reconstruction, nous demeurons stupéfait de voir reproduit, dans un sujet comme celui de Lourdes, la vile et d'ailleurs inepte théorie développée dans toute la série des Rougon-Macquart : à savoir, que l'humanité est faite uniquement pour la jouissance, la jouissance physique et sensuelle, la jouissance de la bête toujours, quelquefois aussi celle de la raison , mais pourvu que la bête n'ait pas à s'en plaindre. Rien de plus instructif à cet égard que l'histoire de Mme Volmar, qui s'en vient à Lourdes uniquement pour se livrer à tous les dévergondages avec son amant, et qui rencontre un prêtre pour la comprendre et lui dire : « Pauvre femme ! »
(i) Cinquième journée, I. (2) Cinquième journée, III.
M. Zola a des tirades, ici comme partout, pour nous recommander les splendeurs de la nature libre, il n'en a pas pour nous parler de la vertu, bien que Lourdes en rayonne. L'abbé Pierre consent bien à sacrifier son amour pour Marie, la miracule'e, mais il le fait en sec et triste stoïcien, il le fait en regrettant amèrement d'avoir assumé le poids de la virginité. M. Zola ne comprendra jamais ce que le sacrifice, au sens chrétien, recèle de merveilleuses délectations intimes : et c'est pourquoi, en partie, son « Lourdes », est manqué, se termine par cette grossière profession de foi de matérialisme.
Par malheur, pour une pauvre fois que AL Zola veut essayer de prendre des allures pontificales — bien qu'il s'oit habitué aux allures pontifiantes, — entre nous, ça ne lui a vraiment pas réussi.
Son roman n'est pas seulement une invention sous masque de chose vue, c'est une lourde prédication où manque à la fois la conviction et le souffle, c'est en même temps un corps-à-corps éperdu avec la réalité trop évidente, à laquelle le prêcheur n'échappe que par mille subterfuges serpentins ou prestiges audacieux. Je me figure voir un malheureux chef d'hérésie burlesque, soufflant comme un damné je ne sais quelles incohérentes inspirations, pendant que l'éternelle conscience du Vrai et du Bien l'oppresse, lui arrache des cris et lui fait opérer une lamentable gesticulation.
Et dire qu'il a fallu deux années pour mettre debout cette machine oratoire !
Non, en vérité, M. Zola n'est pas heureux : après tant d'amertumes, il ne mourra même pas avec la gloire d'avoir propagé une nouvelle religion, comme il ne mourra probablement pas avec la satisfaction d'avoir conquis une voix à l'Académie.
Nous devons rappeler en terminant un petit fait qui, lors du passage de M. Zola à Lourdes, ne fut pas sans frapper ceux qui observaient ses démarches. Il visitait, comme il a pris soin de nous le dire, le bureau des constatations, où une foule de docteurs en médecine enregistraient les états antérieurs et subséquents des malades se disant guéris. Le chef de ce bureau, le docteur Boissarye (Bonamy dans le roman) l'invita à revenir deux jours plus tard, au moment où les guérisons seraient beaucoup plus nombreuses et plus étonnantes, afin de constater avec lui. C'est là que M- Zola aurait pu palper de ses doigts. M. Zola promit, et M. Zola ne revint pas.
C'est alors que l'on se permit de contester sa bonne foi. On eut évidemment tort. On se trouvait en face d'un état d'àme trop cmpliqué et trop naïvement transcendant pou'- que 1'. nfantine question de la bonne foi fût en cause.
Cet état d'âme n'est pas nouveau. Pour la dixième fois se renou elle dans l'histoire l'aventure de Pilate.
Pilate était devant le Christ. Le Christ lui dit : — « Quiconque et pour la vérité entend ma voix «. Pilate se détou le, hausse les épaules, se lave les mains, en réponuant : — « Qu'est-ce que la vérité? »
Pilate avait besoin de conserver sa place de procureur, qui lui glissait entre les doigts; M. Zola sentait la nécessité de rattraper son public, à la fin dégoûté du naturalisme. Il essaya donc du mysticisme. En même temps, il flatta l'opinion courante en cette matière. Qu'est-il question de vérité en tout ceci? La vérité, ce sera le succès de son bouquin : pour y parvenir, tc)us les paradoxes sont bons.
6645 Paris. — Imprimerie G. Picqaoiii, 53, Kue de Lille.
La Bibliothèque The Library Université d'Ottawa University ci' Ottawa Echéance Date due
^x'i'iiiàS?