CHAPITRE III
IMCOMPÉTENCE DE l'eXPLICATION SCIENTIFIQUE
Sommaire : M. Zola veut plier la science à ses passions. — Prétention outrecuidante à Tégard du miracle. — Le contrôle des miracles à Lourdes est-il insuffisant? — Est-il vrai que la naïveté des croyants empêche le contrôle? — Est-il vrai que le bureau des constatations médicales soit mal conçu et mal compose ? — Pourquoi représenter comme des êtres inférieurs tous les croyants, savants ou non? — Les croyants sont au contraire amis de la science. — Comment M. Zola s'imagine tirer des conclusions définitives de preuves nulles. — Injustice de M. Zola à l'égard de tout témoignage historique. — A quoi sert à M. Zola de se revêtir d'une soutane. — Ce maquillage ne peut prouver l'opposition de la science et de la foi. — M. Zola sait-il ce qu'est la science, dont il fait si grand bruit? — Pourquoi M. Zola refuse-t-il au clergé le développement de la raison? — M. Zola sait-il ce qu'est la foi et parvient-il à la discréditer? — Pourquoi M. Zola intervient-il personnellement comme juge ? — M. Zola est-il meilleur juge que les directeurs du pèlerinage et les chefs du bureau? — Comment M. Zola pretend-il changer l'interprétation philosophique des miracles de Lourdes ? — Moyen déloyal de contester la portée des guérisons démonstratives. — Hypertrophie de l'égoisme et de la confiance de M. Zola en ses propres théories. — Examen du type choisi par M. Zola comme guérison merveilleuse. — Ruse grâce à laquelle M. Zola en fait sa risée. — Première intention perverse de cette tactique : ridiculiser la foi. — Deuxième intention perverse : explication pseudo-scientifique des guérisons de Lourdes. — Subterfuges préparant cette argumentation. — Ces dispositions sont-elles suffisantes pour produire le miracle r — Arme principale: le souffle guérisseur. — Autre arme: l'hallucination, suggestion, l'hystérie développées au paroxysme dans les foules. — Réfutation.
M. Zola n'est parvenu à de'naturer en quoi que ce soit l'histoire de Lourdes; sera-t-il plus heureux en interprétant à sa manière les faits prodigieux dont Lourdes est le théâtre?
Son but avoué est d'enlever à ces faits le caractère de miracles, en leur fournissant une explication « scientifique ».
Là converge la plus grande partie de ses efforts, disséminés à travers un grand nombre de passages tout au long de son roman.
Ce n'est pas seulement une œuvre de faussaire : c'est une œuvre de polémiste doctrinaire. M. Zola avait derrière la tête une nouvelle ambition après tant d'autres : celle d'agir surlesconvictionsphilosophiques de l'humanité. Son gros bouquin , aux allures purement documentaires et représentatives, cache le désir brûlant de faire passer une idée.
Et quelle était donc cette idée, chère au « penseur )), que l'écrivain voulait ainsi revêtir de formes séduisantes pour la rendre aisément acceptable?
Négligeons les métaphores, allons droit à la vérité : M. Zola s'est proposé défaire admettre la suppression de Dieu par la démolition du miracle.
En vain emploie-t-il vingt subterfuges pour échapper à cette imputation. Il n^est pas en ces matières aussi habile équilibriste que Renan: tout le monde n'a pas la légèreté voulue pour se maintenir avec aisance sur la corde ondoyante du dilettantisme en chantant avec diverses nuances : « Ça m'est bien égal ! » M. Zola s'est trompé s'il a voulu déguiser sa pensée: elle est trop évidente. Il n'étaitpas, en fait de dissimulation, détaille à rivaliseravecce lamentable Renan, déjànommé. Tout ce qu'il pouvait, c'était de faire pénétrer dans lesmasses parl'impressionsensible de l'imagination matérielle, ce que lui avait accrédité par la subtilité de l'évocation rationnelle : à savoir, le projet de vider le trône éternel où le Dieu unique et parfait préside aux destinées du monde sorti de ses mains, afin d'y mettre à sa place
« la catégorie de l'idéal », le sentiment que le monde possède de son évolution spontanée, la tendance de l'humanité vers sa perfection dans la voie de son progrès indéfini, et, pour donner à ces belles conceptions une détermination conforme au caractère de l'ouvrage, Timmense et irrésistible aspiration de la partie souffrante de cette pauvre humanité vers la délivrance du mal physique, vers la destruction de la douleur, désir réalisant son but par sa propre vertu, sans l'intervention d'aucune influence surnaturelle.
Voilà tout le Lourdes de M. Zola. Paysages et personnages, événements et mouvements ne sont que des prétextes.
Et M. Zola qui parut étonné de se voir visé par l'Index!
M. Zola prend occasion de lacritique des événements prodigieux de Lourdes pour exécuter une charge à fond contre le miracle en général, en réduisant — s'imaginet-il — à néant la plus grande manifestation surnaturelle que nous puissions constater de nos 3'eux, à plus forte raison toutes les manifestations de même ordre que nous ne pouvons connaître que par l'histoire.
Comme tant d'autres esprits vraiment outrecuidants, il avait en effet déclaré impossible d'admettre un miracle à moins de le toucher de ses doigts, non pas à l'instar de l'apôtre Thomas qui se convertit en des circonstances considérées par ces Messieurs comme hallucinatoires, mais en soumettant le prétendu Dieu qui ferait cestours de passe-passe auxlois étroites d'une expérimentation de laboratoire. Apportez-nous un cadavre dont on puisse dire comme de Lazare: Jam fœtet ; couchez-le ici, sur le marbre de l'amphithéâtre ; et quand nos scalpels l'auront mis en morceaux, si le
bon Dieu le ressuscite, nous croirons au bon Dieu !
M. Zola crut faire acte d'extrême condescendance en se rendant de sa personne sur les lieux où il plaît à Dieu d'opérer à sa manière, et il annonça qu'il obserserverait les choses en te'moin tout à fait indépendant.
Nous voudrions le croire sur parole ; mais Timpartialité nous oblige à rechercher ses véritables intentions par la discussion même de son enquête, de sa manière toute spéciale d'observer les faits, et de l'interprétation soi-disant scientifique dont il les affuble.
En ceci, nous pouvons constater tout d'abord que ses idées sont étroitement arrêtées à l'avance.
Dans une interview publiée par le Gil Blas du i5 avril, dans le numéro même où commençait le feuilleton, M. Zola indiquait préventivement les deux tactiques que suivra l'œuvre entière pour contester le miracle.
C'est en premier lieu, disait-il, « que le contrôle absolu de la guérison des malades me paraîtrait difficile, sinon impossible ». La preuve? «Mettez trois médecins en présence d'un cas quelconque, ils se mangeront le nez au bout de cinq minutes. »
Là n'est encore que le petit côté de la question, >L Zola prétend, comme il le dit, trouver une « explication naturelle» de tout ce qui s'est passé, se passe encore et se passera dans l'avenir à Lourdes. Et comment essaiera-t-il d'y parvenir ? En invoquant les forces occultes de la nature physique ou morale. Tout son système scientifique sera là.
« J'ai vu, à mon retour de là-bas, dit-il dans la même interview, des médecins à qui j'ai posé la question, et beaucoup m'ont répondu: « Qui sait? si « nous osions jeter dans l'eau froide — car tout con- «siste en cela, à Lourdes (et la/b/ en plus cependant)
« — nos phtisiques, peut-être aurions-nous d'heureux «résultats». Au surplus, Charcotn'a-t-il pas dit que la foi seule sauvait ? Ne savons-nous pas, enoutre, qu'une forte émotion peut guérir d'une maladie nerveuse ? »
Tel est le double point de vue supérieur qui domine tout le récit. M. Zola est allé à Lourdes avec cela dans la tète : négligence du contrôle, et ignorance des forces occultes, voilà ce qu'à tout prix il voulait démontrer. Avant tout examen, c'était pour lui l'évidence même. Il devait donc accumuler une masse de soi-disants faits, de perfides insinuations, d'habiles agencements de tout genre, masse suffisante pour parvenir à imprimer la même conviction dans le cerveau du lecteur.
Suivons donc M. Zola sur ces deux terrains : et demandons-nous, en premier lieu, si vraiment la critique et le contrôle des miracles de Lourdes, tels qu'ils sont institués depuis les révélations de Bernadette, et tels qu'ils se font aujourd'hui encore sous les yeux de tout observateur, sont impuissants à apporter la conviction d'une intervention surnaturelle à un esprit réfléchi, scientifique, supérieur, transcendant, génial, comme par exemple l'esprit de M. Zola!
Si Tœuvre de M. Zola peut avoir un mérite, c'est assurément le mérite de représenter M. Zola comme le plus judicieux critique de Thumanité pensante. Rien n'est épargné pour insinuer cette appréciation dans l'esprit du lecteur.
Pour y parvenir, M. Zola use de toutes les ressources de son esprit inventif.
A vrai dire, l'esprit inventif de M. Zola n'est pas très considérable. Si nous avions entrepris ici une critique littéraire, il nous serait facile de démontrer que ses ficelles de composition manquent absolument de variété. Dans les circonstances les plus différentes, ce
sont toujours les mêmes trucs qui reviennent arranger l'histoire.
En ce qui concerne la question présente , les diverses habiletés de M. Zola se résument en celle-ci : ranger à l'opinion de M. Zola tous les personnages intelligents, et confier le soin de prouver le miracle aux naïfs et aux imbéciles.
A ce compte, il est certain à l'avance que M. Zola ayant pour lui tous les esprits capables de critique et de contrôle, tandis que le bon Dieu s^appuiera simplement sur les gogos et les emballés, le miracle ne pourra véritablement pas se tirer d'affaire.
Après M. Zola lui-même, M. Zola prétend ne pas avoir rencontré, dans son enquête, d'homme plus intelligent qu'un prêtre apostat — de son invention naturellement.
M. Zola, sous la désignation d'un « petit monsieur blond, écrivain influent, journaliste de Paris », et un autre ?\I. Zola sous la soutane de l'abbé Pierre Froment, jeune maladif dévoré par la pensée, ayant abjuré sa foi et prêt à perdre sa chasteté : voilà donc les deux principaux personnages qui vont se charger de nous démontrer l'insuffisance colossale de la critique et du contrôle, grâce à laquelle le monde a pu se laisser prendre au « mensonge monstrueux » de Lourdes et de ses miracles.
Ces deux grands témoins (c'est-à-dire M. Zola seul sous le masque de ces deux comparses), ont soin de se faire assister des personnalités scientifiques les plus capables de discerner la réalité parmi tout le fatras d'insanités ou d'illusions que les croyants accumulent à plaisir. Ce sont, d'une part, d'accord avec le « petit monsieur blond, écrivain influent de Paris», les quelques médecins vraiment compétents qui assistent
avec révolte aux se'ances du bureau des constatations; c'est ensuite, avec Pierre, le cousin Beauclair, jeune nnédecin au coup d'œil divinatoire ayant prévu scientifiquement la grande guérison qui sert de pivot à tout le roman, où les naïfs la considèrent faussement comme miracle, cela va sans dire.
Par contre, tout le clan des croyants ne forme, suivant M. Zola, qu'un troupeau d'illuminés crédules, trop résolus à voir partout du miracle pour que la saine raison puisse s'exercer en eux avec son libre discernement et son plein jeu. A leur tête que voyonsnous ? ou plutôt, qu'a vu M. Zola, car là uniquement est la question.^ Voilà une tourbe de dévots, surrexcités, souffrants et espérant éperdument leur délivrance de je ne sais quelle puissance divine illusoire : ces gens-là sont bien incapables de faire la critique du miracle, ils sont plutôt prêts à l'imaginer de toutes pièces, sans motifs, et ils le font quelquefois. Eh bien, qu'y a-t-il à leur tête pour diriger leur enthousiasme, pour leur indiquer ce qu'il faut rejeter et ce que l'on doit admettre?
C'est là que la ps^^chologie de M. Zola se précise. Il pouvait saisir cette occasion de manifester une certaine sincérité (qui n'aurait été, dans la circonstance, qu'une vulgaire loyauté). Son tableau fût-il le résultat d'une conviction générale, l'occasion lui était du moins fournie de montrer une certaine grandeur d'âme. Un adversaire doctrinal se donne toujours du prestige en rendant justice à son ennemi, en lui reconnaissant sa valeur réelle : quand au contraire il s'applique à le ravaler, quand il lui refuse toute considération, quand il l'écrase sous le mépris, il se donne par-là même l'aspect d'un matamore peu respectable, ou celui d'un prétentieux qui a peur d'être vaincu.
Effectivement, M. Zola semble en avoir grand peur : car, à ses yeux, les pères de l'Assomption et les pères de la Grotte, qui font la fortune de Lourdes, sont de simples vendeurs de miracles fabriqués ; de même, les médecins préposés au bureau des constatations, le docteur Boissarye le premier, sont de simples ignorants en qui la bonne foi ne rachète pas la naïveté.
Connaissez-vous, dans l'histoire des batailles intellectuelles, une façon plus commode de se donner la victoire ? Pour moi, je n'en connais pas de plus extorquée. Examinons cependant la manière dont notre conquérant conduit son plan de bataille.
Le « petit monsieur blond, écrivain influent de Paris », s'immisce dans le bureau des constatations médicales après la première journée de miracles : chose bien facile, car ce bureau, comme on le sait, est ouvert à tout le monde. Savants et ignorants sont également invités à contrôler de leurs yeux ce qui s'y passe. Tout médecin qui le désire, fût-il le dernier des sectaires, de parti-pris écumant contre les miracles, est invité officiellement à prendre part à Texamen. Les directeurs du pèlerinage eux-mêmes, ces odieux « vendeurs de miracles », sont les premiers à solliciter le plus grand nombre de savants possible, de toute nuance, de toute opinion, à donner ainsi le concours de leurs lumières, pour que, non seulement toute supercherie, maistoute surprise soit impossible.
De fait, V « écrivain influent de Paris », se trouve en face d'un certain nombre de médecins assistant aux constatations que dirigeait le docteur Bonamv (Boissarye) lorsqu'un miraculé se présentait, en comparant son état actuel avec l'état antérieur, décrit par le certificat médical.
Mais, voyez tout de suite la méchanceté : Dès la
première page, le docteur Bonamy nous apparaît comme un personnage un peu louche, comme un monsieur qui tient à se faire une belle place en flattant quelque peu son monde tout en faisant parade de savoir, et surtout comme un bon gros naïf, pas plus difficile que cela, très enclin à se frotter les mains quand un miracle commence à s'adombrer.
« Le docteur Bonamy l'avait installé (le petit monsieur blond, vous savez, l'écrivain influent de Paris^i, dans le second fauteuil, et il affectait une bonhomie souriante, lui donnait la grande représentation, déclarant qu'on n'avait rien à cacher, tout se passant au grand jour... « (i)
Suit un boniment de quasi-charlatan sur la sincérité des constatations.
« Il se carrait, tirait du jeu son honnêteté, pas plus sot ni menteur qu'un autre, croyant sans croire, sachant la science si obscure, si pleine de surprises, que l'impossible y était toujours réalisable (?). Et sur le tard de sa vie de praticien, il s'était ainsi fait à la Grotte une situation à part qui avait ses inconvénients et ses avantages, fort douce et heureuse en somme. »
Nousavons vu bien des gens qui ont assisté aux pèlerinages de Lourdes sans être «plus sots ni menteurs» que M. Zola, qui même ont sur lui l'immense avantage de connaître le docteur Boissarye, qui l'ont étudié sans se contenter de le juger au simple coup d'œil, en passant: eh bien, ces observateurs, en qui nous avons certainement plus de confiance qu'en M. Zola, ne reconnaîtraient pas le docteur Boissarye dans le portrait qu'il
l'r) Deuxième journée, IV.
vient d'en faire. Ils y verraient tout au plus une caricature, exage'rant avec monstruosité, grâce à Tart complaisant des Caran d'Ache et des Forain, le petit défaut de cette physionomie si franche et si élevée. Ce défaut nous le connaissons aussi bien que M. Zola, mieux peut-être, parce que nous en avons entendu faire la critique par un jeune médecin à la suite d'une conférence retentissante faite sur les miracles de Lourdes par le docteur : nous savons que ce défaut consiste en effet dans une légère propension à admettre comme faits surnaturels certaines guérisons d'origine douteuse à cause de leur caractère nerveux en même temps qu'organique. Mais nous savons aussi qu'à part ce petit desideratum^ qui certainement ne va pas bien loin, la procédure du docteur est irréprochable et démonstrative, aux yeux de tout médecin qui veut se donner la peine de l'écouter. Nous savons qu'en dehors de ces quelques exceptions où sa bonne foi peut être aisément surprise par l'équivoque même qui plane sur les maladies de nature nerveuse, comme nous le remarquerons plus loin, une masse considérable de constatations accumulées par ses observations depuis des années établissent de la façon la plus péremptoire l'impossibilité absolue d'expliquer de très nombreuses guérisons par aucune influence naturelle imaginable. M. Zola était parfaitement à même de s'en rendre compte. Lui qui prétend ne rien décrire sans avoir amoncelé tous les documents possibles, il n'aurait pas dû écrire ce roman, très lourd comme masse, très léger comme critique, sans examiner à fond les faits les plus caractéristiques contenus dans le fameux livre du docteur Boissarye, et établis avec une science sans doute trop supérieure à la compétence de M. Zola. Voilà qui eût été loyal, voilà qui eût montré si oui ou
non M. Zola est capable d'abolir le miracle. Mais que signifie cette condamnation burlesque, exécutée du revers de la main, en quelques minutes de hasard, en face de faits choisis exprès parmi les plus douteux (i) ? Elle signifie que M. Zola n'était pas capable d'étudier les choses à fond, pas plus ici, d'ailleurs, que dans n'importe quelle autre de ses œuvres. Il voit toutes choses à la superficie, il décrit, analyse, dissèque des apparences, grossit et enlumine des niaiseries, il magnifie à plaisir des tares et des vices, incapable, par contre-poids, de comprendre ce qui est beau et bien : et de cet amas souvent indigeste de choses ou futiles ou vilaines, résulte ce que l'on veut appelerune œuvre naturaliste, quelque chose qui s'agglomère dans l'imagination en scorie métallique, qui vous oppresse par le poids et s'impose par la masse, mais qui donne une impression fausse du vrai caractère de la question, une impression enfantine par suite d'un défaut complet de pénétration et d'intelligence, une impression pénible par suite de l'évident parti-pris de tout dénigrer.
Le docteur Boissaryesort parfaitement indemne de cette épreuve, et le miracle avec lui.
Voyons comment sont appréciés ses assistants au bureau des constatations.
« Les médecins, venus d'un peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence ; quelques-uns se hasardaient à poser des questions; et ils échangeaient par moments des regards obliques, plus préoccupés de se surveiller entre eux que de constater les faits soumis à leur examen » (2).
(i) Voir plus loin la critique de ces faits. (2) Deuxième journée, IV.
D'un bout à l'autre de la séance, ils vont garder cette attitude. Et cette attitude prêtée par le romancier est absolument fausse. Les fastes de Lourdes comptent un certain nombre de médecins incrédules qui, au contraire, se sont fait un devoir d'examiner les choses avec le soin le plus exact, et qui sont partis de cet examen avec la conviction qu'il y avait évidemment là, sinon dans tous les cas, du moins dans les plus frappants, quelque chose de surnaturel. Ils sont devenus croyants à leur tour, sans être pour cela plus bêtes que les autres.
M. Zola le sait bien: il ne veut pas esquiver complètement ce fait, trop démonstratif. Seulement, comme tous les autres faits non favorables à sa thèse, il le falsifie.
Il nous présente le vieux docteur Chassaigne, auprès duquel le docteur Bonamy s'empresse, parce qu'il « était une des dernières et une des plus glorieuses conquêtes de la Grotte » ; mais il a soin, dans tout le reste de l'histoire, de nous le montrer comme un vieillard abruti par la douleur autant qu'abattu par l'âge, et qui, ayant perdu les personnes qu'il aimait le plus sur la terre, se console par un suprême effort en croyant aveuglément qu'il les retrouvera au ciel :
« Un petit grelottement de vieillard débile l'agitait (après une grande tirade sentimentale qu'il vient de prononcer), et Pierre comprenait enfin, rétablissait ce cas de conversion : le savant, Tintellectuel vieilli, qui retournait à la croyance, sous l'empire du sentiment. D'abord, ce qu'il n'avait pas soupçonné jusque-là, il découvrait une sorte d'atavisme de la foi, chez ce Pyrénéen, ce fils de paysans montagnards, élevé dans la légende, et que la légende reprenait, même lorsque cinquante années d'études
positives avaient passé sur elle. Puis c'était la lassitude humaine, l'homme auquel la science n'a pas donné le bonheur, et qui se révolte contre la science, le jour où elle lui paraît bornée, impuissante à empêcher ses larmes. Et entin, il y avait encore là du découragement, un doute de toutes choses qui aboutissait à un besoin de certitude, chez le vieil homme, attendri par l'âge, heureux de s'endormir dans la crédulité » (i).
Soit, ce pauvre vieux est peut-être un individu rencontré, car je ne veux pas croire que M. Zola n'ait mis dans son roman que des personnages d'invention : mais enfin, pourquoi choisir ce type de converti, quand il en existe tant d'autres conduits à la foi par la raison froide, la réflexion pure, la constatation exacte de ce qui se passe à Lourdes ? Oh ! mais, ceux-ci n'auraient pas fait l'affaire de M. Zola, son hostilité irréductible n'aurait pas été satisfaite ; sa passion était trop habile — ou peut-être trop maladroite, car ainsi elle se tue, — pour se mettre en face d'un adversaire réel, qu'il faut combattre à bons coups d'épée, et qu'un simple sourire de mépris ne suffit pas à renverser...
Par contre, les médecins présents, suivant le systèine de M. Zola, sont tous favorables au miracle en face des prétendues guérisons qui se présentent, s'ils sont déjà croyants, et tous défavorables de parti-pris s'ils sont incrédules.
« Le plus grand nombre des médecins présents, qui devaient être des catholiques, s^incïmaiem, naturellement . Et quant aux autres, les incrédules, les savants purs, ils regardaient, s'intéressaient à certains phénomènes, évitaient par courtoisie d'entrer dans des discussions, inutiles
(i) Deuxième journée, III.
d'ailleurs; puis, ils s'en allaient, quand leur malaise dlioinines raisonnables devenait trop grand, et qu'ils se sentaient près de se fâcher » (i).
Pour qui connaît la véritable situation, il n'est pas possible de dénaturer davantage les choses. M. Zola est donc bien persuadé que le seul fait d'être catholique exclut la possibilité d'être un savant, tandis que le seul fait de ne pas croire ni à Dieu ni à diable vous rend immédiatement un « savant pur » ? Oui, certes, tel est son avis, telle est sa plus chère conviction, tel est l'un de ses préjugés les plus encroûtés, couvrant toute son œuvre d'une sorte de scorie empoisonnée sur laquelle il vous répugne d'arrêter vos regards, tant elle est à la fois corruptrice de la vérité et pétrie d'orgueil. Aucun esprit vraiment droit et libre ne voudra en tenir compte. Il suffira de se rappeler cette liste considérable de catholiques peuplant, aujourd'hui même, comme dans le passé, les sphères de la haute science et aussi celles de la sciencepratique. Jamais imputation plus venimeuse et plus fausse ne fut lancée par un écrivain qui se respecte contre une catégorie plus éminente des représentants de la pensée. M. Zola voudrait bien faire admettre que le a préjugé religieux « aveugle les esprits naturellement clairvoyants, ou plutôt les illumine de je ne sais quelle lueur fausse ou exagérée qui les porte atout voir en beau, les empêchant d'une part de bien constater ce qui relève de la science, les portant d'autre part à mettre partout du miracle, même quand il n'y a qu'un simple fait naturel. Et c'est au contraire la conduite de ses personnages incrédules, toujours posant pour le scepticisme de parti-pris, qui nous donne l'impression de gens aveu-
(i) Deuxième journée, IV.
— go —
glés, incapables de discerner les réalités les plus frappantes, du moment que les conclusions pourraient en être défavorables à leurs petites convictions matérialistes, à leur résolution prétentieuse et folle de fermer les yeux quand Dieu se présentera.
Il ne serait pas inutile de rappeler ici à quel point le parti-pris sectaire de l'impiété aveugle les esprits généralement perspicaces. On connaît le mot de Diderot, discutant sur les miracles : — Quand même vous me montreriez, disait-il, un homme volant dans les airs, là, devant ma maison, je fermerais les yeux, je ne voudrais pas y croire, parce que le miracle est impossible.
Mais nous citerons seulement ce petit fait, se rapportant à Lourdes, et dont nous pouvons garantir la parfaite authenticité.
« Un évêque voulait, un jour, convertir aux miracles de Lourdes un sceptique de ses amis.
« Il lui parla longuement de la possibilité du miracle, de la nécessité des manifestations surnaturelles.
« L'incroyant restait froid devant toutes ces preuves éloquemment accumulées.
« Renonçant à le convaincre, l'évêque allait se retirer, quand son ami lui dit avec une vivacité dont nous respectons l'éloquent mot à mot : « Mais, nom de « nom ! vous nous embêtez avec votre philosophie sur « la possibilité du miracle, vous avez un argument « bien plus solide ».
« — Lequel, demanda l'évêque ?
« — Croyez-vous que s'il n'y avait pas de faits extraordinaires à Lourdes, nous ne vous l'aurions pas dé m.olie, votre bonne Vierge, depuis trente-cinq ans! »
Celui qui parlait était un député franc-maçon : révêque était Mgr Freppel.
— gi —
M. Zola ne participerait-il pas quelque peu à cette étrange dispositiond'esprit ? Sansvouloirle calomnier, nous pouvons dire que cette crainte n'est pas dénuée de tout fondement.
M. Zola ne s'en imagine pas moins avoir démontré l'insufnsance lamentable du contrôle organisé par les catholiques avec le concours des incrédules de bonne foi. Comme en toute question, il se berne de cette argumentation vaine et misérable, il se figure avoir convaincu le lecteur, et de ce chef s'autorise à employer dans tout l'ouvrage les termes les plus méprisants à l'égard de la critique des faits miraculeux.
Nous partons, n'est-ce pas, de ce point de départ, évident désormais, que le bureau des constatations est une simple plaisanterie : eh bien, ce n'estrien auprèsde l'irréflexion avec laquelle les pèlerins, accueillent pleins d'enthousiasme, les moindres bruits de miracle, pendant les grandes manifestations religieuses autour de la Grotte. Très certainement, répondrons-nous, ces guérisons soudaines ont besoin de vérification, elles réclament surtout l'épreuve du temps, qui seul démontrera si elles sont véritables, définitives, et non pas seulement transitoires, comme produites par le coup de foudre d'un système nerveux surexcité. Aussi le bureau des constatations en élimine toujours un certain nombre, admises par le public. Mais aux yeux de M. Zola, la crédulité si naturelle de ce public en face de ce qui se passe sous ses yeux est un argument irréfutable du peu de confiance que l'on doit avoir dans les miracles de Lourdes :
<i On guettait les prodiges, on les attendait, avec la certitude qu'ils se produiraient, innombrables j'e crois bien, l'expérience des années précédentes suffisait). Des yeux
croyaient les voir, des voix fébriles les signalaient. Encore une qui est guérie ! encore une autre ! encore une autre ! Une sourde qui entendait, une muette qui parlait, une phtisique qui ressuscitait! Comment! une phtisique? Mais certainement, cela était quotidien ! Il n'y avait plus de surprise possible, on aurait constaté sans étonner personne qu'une jambe coupée repoussait. Le miracle devenait Tétat même de nature, la chose habituelle, banale à force d'être commune. Pour ces imaginations surchauffées, les histoires incroyables paraissaient toutes simples, dans la logique de ce qu'elles attendaient de la sainte Vierge. Et il fallait entendre les récits qui circulaient, les affirmations tranquilles, les absolues certitudes, lorsqu'une malade délirante criait qu'elle était guérie ! Encore une autre ! Encore une autre (i). Parfois, pourtant, une voix désolée s'élevait : « Ah ! elle est guérie, celle-là ! Elle a de la chance ! » « Déjà, au bureau des constatations, Pierre avait souffert de cette crédulité du milieu. Mais, ici, cela dépassait tout, il s'exaspérait des extravagances qu'il entendait, et si paisiblement dites avec des sourires clairs d'enfant » (2).
Et à travers tout le roman, se répète sous des formes variées cette audacieuse affirmation, que les constatations de miracles sont scientifiquement nulles, comme si l'enthousiasme de la foule en était la seule règle, comme si l'organisation du bureau était réellement prouvée insuffisante et dérisoire.
Sophie Couteau montre (avec quelle puérile ostentation!) son pied radicalement guéri, les années précédentes, d'une carie profonde des os. Vous croyez que cela effraie M. Zola ?
« Pierre eut un geste, et l'on put croire que le pouvoir
(1) Remarquez que tout est au féminin: nous verrons plus tard quelle est la valeur de cette tactique.
(2) Quatrième journée, III.
de la sainte Vierge le ravissait. Il restait inquiet dans son doute. Quelle/brce ignorée avait agi ? ou plutôt quel/aux diagnostic du médecin, quel concours d'erreurs et d'exa gérations avaient abouti à ce beau conte ? (i)
Rien de plus facile que de faire appel à l'inconnu. Mais enfin, ce doute transcendant, planant sur toute l'histoire de cette guérison, malgré la connaissance des faits répandue dans le pays de la jeune fille et considérés par tous les témoins comme iniraculeux, ce scepticisme supérieur affiché par M. Zola ne nous ébranle guère.
M. Zola paraît considérer, par principe, tout témoignage historique comme douteux : il ne semble disposé à se rendre qu'à l'évidence des phénomènes constatés de ses yeux et touchés de ses doigts. Rien de plus impertinent que cette prétention pour le reste de l'humanité, et rien de plus insensé, de plus contraire aux règles élémentaires du témoignage et de l'histoire. Si M. Zola lui-même était borné à savoir uniquement ce qu^il a observé de sa personne, certes, il ne saurait pas grand'chose. Toutes ses connaissances héréditaires disparaîtraient, de même la certitude de ce que d'autres lui ont dit après l'avoir vu, et ce serait vraiment dommage pour lui comme pour nous : son œuvre entière en souffrirait considérablement. Pourquoi donc l'oblige-t-il à en souffrir dans la circonstance présente, en déniant toute valeur de témoignages historiques aux faits qui, avant lui, se sont accomplis à Lourdes? Lorsqu'il en parle, c'est invariablement sur le ton de l'incrédulité : M. Zola n'ayant pas examiné de ses yeux ce qui s'est passé avant lui, tout ce qui s'est passé avant lui est nécessairement sujet à cau-
(i) Première journée, IV.
tion, ne s'est accrédité dans le public qu'à la faveur du mensonge ou de l'exagération, enfin répond à la catégorie de l'illusion et du rêve. Il le répète cinquante fois. Cette façon de se placer comme critique en matière d'histoire et de médecine au-dessus de l'humanité entière ne détournera personne des voies du bon sens et de l'impartialité.
Ainsi M. Zola n'est aucunement parvenu, par luimême et par ses figuratifs assesseurs, à réduire à néant la croyance de la plupart des catholiques au caractère miraculeux des principales guérisons accomplies à Lourdes.
Il paraît compter davantage sur le personnage de l'abbé Pierre Froment, dont il endosse la soutane afin de profiter de son prestige.
Pierre est, par vocation, revêtu de l'autorité théologique; mais surtout, il nous est présenté comme la personnification du jugement absolu, parfait et définitif que l'on doit porter sur Lourdes, par suite d'une étude spéciale faite sur des documents inédits dont on se garde bien de nous indiquer la provenance.
Pierre a surtout ceci de recommandable aux yeux de AL Zola, qu'en étudiant ainsi aux lumières de la science, dans un milieu de famille quelque peu scientifique, il a perdu la foi. Comme apostat, il mérite toutes les sympathies du romancier; comme prêtre, il a toute sa pitié; comme individu représentant M. Zola en personne, ce doit être nécessairement la perle des hommes, le dépositaire de la raison parfaite et bien pondérée, l'être juste et bon, qui donne à chacun ce qui lui convient : à la nature, tout; à Dieu, rien; à rhumanité, la miséricorde; à Lourdes, le mépris.
Mais cette habileté vulgaire et rebattue, hypocrite et vaniteuse, pourra tout au plus faire considérer
M. Zola comme un diffamateur, non pas comme le pontife de la ve'rite'. Est-ce l'habit qui fait le moine ? est-ce la soutane qui fait le juge en matière de miracle ?
Ce n'est déjà pas une si petite gloire, de se poser en diffamateur du clergé et des croyants en général. On peut ainsi faire valoir auprès de la science qu'on a essayé de la venger des négations de la foi.
Seulement, resterait à prouver que la foi nie la science. Il y pourtant bien longtemps déjà que les croyants ont commencé à dissiper cette prétendue contradiction que les esprits médiocres et hargneux — jamais les vrais savants — s'acharnaient à établir entre la science et la foi. M. Zola s'imaginait sans doute redonner une nouvelle actualité à ce débat d'ores et et déjà dirimé. Il n'arrive qu'à montrer tout simplement qu'il n'est pas au courant du mouvement philosophique contemporain, et qu'il ne connaît d'ailleurs absolument rien à l'état réel du clergé.
A l'en croire, l'exemple de Pierre, sujet spécialement intelligent égaré dans le clergé par chagrin d'amour, et perdant les illusions de sa foi traditionnelle dès qu'il lui est permis d'approfondir la science, serait de nature à infirmer la compétence du clergé et des catholiques en générai dans le discernement des choses naturelles en face des « rêveries » surnaturelles.
Tout, en ce personnage, est calculé pour faire, en lui et par lui, l'apologie de la raison et la critique de la foi, de même que pour établir une opposition irréductible entre les droits de la nature et les sacrifices exigés par la vocation sacerdotale. De la sorte, on ne sais pas trop ce qu'est Pierre: un héros ? un génie ? un enfant ou un jouet ? Non, plutôt un mannequin; un être irréel, qui ne peut pas exister, qui ne tient
debout que par la volonté de M. Zola, manœuvrant les ficelles pour que son pantin fasse les gestes à son gré.
Sousl'influenced'unemèredévote, sous l'impression de la mort subite de son père impie, savant illustre (impie et savant c'est toujours, paraît-il, la même chose), Pierre, docile et bonne nature, avait orienté sa jeunesse vers la cléricature. Une chose le retenait : il aimait une jeune fille de la famille voisine, Marie de Guersaint. Mais voilà que celle-ci fait une chute de cheval. Atteinte dans ses organes, elle est condamnée à ne jamais devenir femme, et, triste victime, se résigne à manquer la vie, soumise à la volonté de Dieu. Pierre ne garde plus à son égard que les sentiments d'un frère pour une sœur, mais il les garde, il entre au séminaire, il devient prêtre.
Dans ce milieu intellectuel, sa raison, naturellement pénétrante et avide, se trouve, paraît-il comprimée. Heureusement la fatigue du séminaire l'oblige à prendre uneannée de repos: et c'est là, dans la bibliothèque de son père, qu'il s'initia tardivement à la science et en devint fou.
Examinez son portrait :
« Grand et mince, il avait un visage long, avec un front très développé, haut et droit comme une tour, tandis que les mâchoires s'effilaient, se terminaient en un menton très fin. Il apparaissait tout cerveau; la bouche seule, un peu forte, restait tendre (i). Quand la face, sérieuse, se détendait, la bouche et les yeux prenaient une tendresse infinie,
(i) Inutile de faire remarquer la banalité de cette physionomie poncive, empruntée aux élémentaires conceptions phrénologistes. Tout Zola est ici. Le lecteur naturaliste n'en garde pas moins l'impression cherchée, sans malice à vrai dire.
une faim inapaisée d'aimer, de se donner et de vivre idans le sens contraire à la chasteté sacerdotale, bien entendu). Tout de suite, d'ailleurs, la passion intellectuelle revenait, cette intellectualité qui l'avait toujours dévoré du souci de comprendre et de savoir. Et, ces années de séminaire, il ne se les rappelait qu'avec surprise. Comment avait-il donc pu accepter si longtemps cette rude discipline de la foi aveugle^ cette obéissance à tout croire, sans examen ? On lui avait demandé le total abandon de sa raison^ et il s'y était efforcé, il était parvenu à étouffer en lui le torturant besoin de la vérité » i).
Il est difficile d'imaginer une plus grande innocence dans rignorance des choses religieuses. Lorsqu'on veut bâtir un roman sur des questions auxquelles on est complètement étranger, on devrait du moins en faire une étude préalable. M. Zola avait eu soin, dans ses œuvres antérieures, de lire et de transcrire fidèlement le manuel de Taiguilleur, le manuel du laboureur, le manuel de l'accoucheur, plusieurs autres encore. Mais ici, à quoi bon ? Ne suffit-il pas de s'en tenir aux calembredaines qui courent les rues? Qui viendra jamais lui reprocher de ne pas connaître un mot de ce qui se passe dans les séininaires et dans la conscience des jeunes clercs :
Il suffisait à M. Zola d'interroger le premier venu de nos confrères. Celui-ci aurait expliqué avec la plus grande aisance du monde qu'il n'y a pas la moindre contradiction entre la raison et la foi. Il n'aurait eu qu'à lui montrer quelque manuel d'apologétique, quelque conférence des prédicateurs de Notre-Dame, quelque liste des savants catholiques les plus élevés dans la science et les plus ardents pour la foi. Il lui aurait
(i) Première journée, II.
parlé des études scientifiques que l'on fait poursuivre aux jeunes gens dans les petits séminaires, suivant le même programme que dans les lycées, puis des études scientifiques plus développées que l'on joint à la philosophie pendant les premières années de grand séminaire. Il l'aurait amené à constater le nombre considérable de bacheliers, de licenciés, de docteurs ès-lettres ou ès-sciences qui figurent dans les rangs du clergé, sans pour cela avoir jamais trouvé dans leurs études de contradiction assez sérieuse pour entraver leur foi.
De la sorte, M. Zola aurait pu éviter tant de méprises à lafois ridicules et odieuses ; il serait évité à lui-même l'attitude passablement burlesque d'un passionné de vérité, qui ignore profondément ce qui se passe dans un monde dont il veut établir la psychologie. Son œuvre y gagnerait autant que sa propre réputation, car enfin, quelque mal disposé que l'on puisse être à l'égard du clergé, encore un lecteur aime-t-il bien à connaître les choses telles qu'elles sont, et à ne pas rencontrer à chaque instant la haine venimeuse suant ses déjections impudentes, semant au hasard d'une fantaisie peu récréative ses grossièretés et ses éclats de rire, ses racontars de bonne femme et ses sifflements de mégère, ses pédantesques déclamations et ses grands mots creux ramassés dans les clubs.
M. Zola serait bien aimable de nous dire avant tout ce qu'il entend par la science, ce mot répété à satiété sans aucun sens précis.
« Et Pierre revécut, en quelques minutes, l'effroyable crise qui, pendant deux mois, l'avait dévasté. Ce n'était pas qu'il eût trouvé, dans la bibliothèque (de son père), des livres de discussion antireligieuse, ni que son père, dont il
classait les papiers, fût jamais sorti de ses recherches techniques de savant. Mais, peu à peu, malgré lui, la clarté scientifique se faisait, un ensemble de phénomènes prouvés qui démolissaient les dogmes, qui ne laissaient rien en lui des faits auxquels il devait croire » (i).
Voyez-vous ce jeune génie, qui, en deux mois, trouve le moyen par une étude de hasard, de résoudre irrévocablement la question qui a passionné le siècle entier, dans laquelle se sont épuisés les plus grands esprits, parvenant toujours à démontrer, pour les croyants, que la conciliation entre la science et la foi était parfaite, pour les incrédules, qu'ils étaient incapables de préciser une seule contradiction ! Non, M. Zola, lui, vous re'sout le problème d'un tour de main : il suffit de se mettre pendant deux mois [Vat-il jamais fait?) en face de n'importe quel traité scientifique. On ne peut être à la fois plus naïf et plus invraisemblable.
Et puis de deux choses l'une : ou Pierre a su approfondir quelque science spéciale, tout en prenant une teinte générale des autres, ce qui était le seul moyen de trouver des objections sérieuses et techniques contre la foi : ou bien il s'est contenté de s'assimiler desconnaissances universelles élémentaires. Si M. Zola s'était seulement donné la peine d'aborder sérieusement la science, il aurait vite compris que, dans les conditions où il nous fait voir Pierre, maladif, sans maître, disposant de peu de temps, la seconde hypothèse est seule admissible ; ce jeune homme n'a certainement pu rien approfondir, il a simplement parcouru ji^er 5Z/;7z;7Zc7 Cc7/;//<7 les conclusions générales des
(i) Première journée, II.
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sciences, comme le font tous les jeunes gens avant de se choisir une spécialité intellectuelle, le droit, l'art, les mathématiques ou la théologie. A ce titre, Pierre devait se trouver ni plus ni moins, comme tous les ecclésiastiques de son âge le sont sans avoir passé par ces imaginaires conditions exceptionnelles, sur le pied de tous les autres citoyens français à leur entrée dans une carrière. Or, parmi ces derniers, presque tous ceux dont l'éducation a été dirigée suivant des principes religieux conservent leur foi pendant leur existence entière. Cette règle ne souffre que de rares exceptions, et ceux qui perdent leur croyance généralement le doivent à l'éruption de passionstrop violentes, et non pas, comme Pierre, à l'éblouissement d'une science superficielle et dénuée de critique. Cela ne dénote pas un esprit bien fort, mais plutôt faible et enfantin.
Ailleurs, M. Zola semble avoir compris qu'en effet une science technique, spéciale et approfondie pouvait seule permettre de discuter la foi. Il se pose même comme ayant personnellement étudié les théories nouvelles de la physiologie. Nous verrons en son lieu quelle est la valeur de cette prétention. Il nous suffit actuellement de constater que Pierre ne possède pas le moins du monde une autorité de ce genre, et que son témoignage ne peut avoir plus de poids que celui de tout observateur judicieux, ni pour le contrôle ni pour la critique des miracles.
N^mporte : le but de M. Zola est atteint. Il a fait résonner le gfand mot de science, et pas mal d'esprits irréfléchis le considèrent désormais sous la soutane dont il s'est paré, comme le représentant accrédité de la raison.
La raison ! Cette malheureuse raison, M. Zola
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s'imagine qu'elle est l'objet des exécrations de toute la caste cléricale. Il nous l'a déjà dit, il le répète mainte etmainte fois, comme toutes ses autres idées, d'ailleurs, car dans son système littéraire la figure de rhétorique appelée répétition ne compte pas pour peu de chose.
« Au séminaire, sur le conseil de ses maîtres, il avait toujours réfréné l'esprit d'examen, son besoin de savoir. Ce qu'on lui enseignait le surprenait bien; mais il arrivait à faire le sacrifice de sa raison, qu'on exigeait de sa piété » (i).
Dans quel séminaire, s'il vous plaît ? Dans un séminaire d'imans turcs, de féticheurs hindous, ou dans un séminaire catholique ? Dans aucun séminaire catholique on ne suit un pareil système. M. Zola ferait longtemps des perquisitions à travers le monde entier sans pouvoir trouver un seul séminaire catholique où l'on essaie d'enlever à la raison un seul de ses droits. Assurément les mystères chrétiens sont au-dessus de la compréhension de notre faible intelligence : nous ne saisirons jamais, par exemple comment un Dieu a pu se faire homme. Mais ces vérités ne sont pas le moins du monde contraires à notre raison, il est impossible au philosophe le plus subtil, au savant le plus maître des secrets de la nature, de prouver leur absurdité, leur impossibilité en aucune manière. Il suffit donc de pouvoir démontrer le fait, l'existence de cette vérité, sans qu'il soit requis de pouvoir en comprendre l'essence. Nous n'avons pas besoin, pour agir en êtres raisonnables, de savoir discerner le comment, il nous suffit de saisir \q. pourquoi. M. Zola, qui fait tant de bruit de la science, sait apparemment mieux que les savants les
(i) Première journée, II.
plus distingués pourquoi il faut croire à l'existence d'une force que Ton appelle l'électricité : mais il serait bien embarrassé de nous dire comment elle est composée, quelle est sa nature et son essence. Ainsi le croyant sait pertinemment poiœquoi il faut croire à la parole de Dieu, bien qu'il soit incapable de savoir comment certaines vérités révélées sont conciliables avec les lois de la nature. C'est là le secret de Dieu, comme il sera toujours dans le secret de la nature de connaître l'explication dernière des forces qui la gouvernent.
L'éducation donnée au clergé catholique dans les séminaires, loin de comprimer la raison, la développe dans des proportions trop souvent inconnues à l'enseignement universitaire lui-même. Elle est éminemment scientifique. Soit par la philosophie, soit par l'histoire, soit par le raisonnement théologique, soit par l'exégèse, elle constitue une science précise qui démontre l'existence de Dieu, la divinité de Jésus- Christ et des Saintes Ecritures, la nécessité de croire aux vérités révélées, la certitude de la vie future, l'obligation de la loi morale, enfin la manière de conduire les hommes dans les voies de la justice et de la vertu inconnue à M. Zola. Tout cela, sans doute, n'est plus sujet à discussion, parce que les siècles en ont prouvé l'inconcussible vérité ; mais ce n'est déjà pas un si mauvais exercice de la raison que de s'en assimiler les preuves, aussi fortes que délicates. Est-ce mal employer sa raison, je vous le demande, que d'étudier les cinq livres de la géométrie, sous prétexte que les axiomes contenus dans cette science datent de plus de vingt siècles et n'ont pas varié depuis Euclide? De plus le théologien trouve un perpétuel exercice à l'acuité deson jugement dans la nécessité de
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mettre sesconvictions, ainsi scientifiquement acquises, en concordance avec les découvertes modernes d'où les esprits médiocres s'acharnent à tirer des objections sans cesse renouvelées. Le théologien parvient tôt ou tard à lesconfondre, il estyparvenudenos jourscomme dans le passé. Mais M. Zola fait profession de l'ignorer, ce qui n'est pas flatteur pour sa vanité et sa prétention de tout connaître.
Sa manière, à lui, d'entendre la foi, est bien plus simpliste. Donnons-en une idée.
« Dans les siècles de réelle croyance, la science ne se mêlait pas d'expliquer Dieu. Que venait-elle faire là? Elle entravait la foi et se diminuait elle-même. Non, non ! se jeter par terre, baiser la terre et croire. Ou bien s'en aller. Il n'v avait pas de compromis possible. Du moment que l'examen commençait, il ne devait plus s'arrêter, il aboutissait fatalement au doute « (i).
Mais une telle imputation est fausse et injurieuse, dénature l'histoire et dénote une complète ignorance du présent.
Par conséquent , les tourments de la raison de Pierre nous touchent peu. Ayant assis toute sa critique sur cette base fausse qui à la moindre piqûre crève comme un ballon gonlié de vent, il aura beau répéter, avec le martellement de l'insistance la plus sectaire, son audacieuse affirmation, nous nous rappellerons toujours qu'elle manque de preuve.
« La vérité bouillonnait, débordait, en un tel flot irrésistible, qu'il avait compris que jamais plus il ne parviendrait à refaire l'erreur en son cerveau » (2*.
(1) Deuxième journée, IV.
(2) Première journée, II.
a ...Malgré le [sourd malaise qui grandissait en lui au spectacle des choses qu'il voyait » (i).
Malgré ce sourd malaise, nous ne partageons pas du tout son appréciation sur le défaut de critique et de contrôle : ce polichinelle n'a pas qualité pour en Juger, et le charlatan qui le fait manœuvrer avec une fausse apparence de candeur et de bonne foi est trop intéressé dans la question pour que nous le croyions sur parole.
Que Pierre s'en vienne alors nous déclamer tout ce qu'il voudra sur les droits souverains de la raison, nous connaissons cela aussi bien que M. Zola, la raison était aussi grande à nos yeux avant ces belles tirades, elle ne nous a pas empêché de voir le miracle là où il se trouve.
« L'éternel espoir doit être que les faits inexplicables s'expliqueront un jour ; et nous ne saurions avoir sainement d'autre idéal que cette marche à l'inconnu pour le connaître, cette victoire lente de la raison, au travers des misères de notre corps et de notre intelligence. Ah ! la raison, c'est par elle que je souffre, c'est d'elle aussi que j'attends toute ma force ! Quand elle périt, l'être périt tout entier. Quitte à y laisser le bonheur, je n'ai que l'ardente soif de la contenter toujours davantage » (2).
Que par contre, dans ses moments de trouble, Pierre aspire à retrouver la foi perdue et prétende ne pouvoir le faire sans renier sa raison, nous ne nous laisserons pas duper plus aisément par un aussi vain subterfuge.
(i) Troisième journée, III.
(2) Deuxième journée, IV.
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a Et Pierre... finissait par détester sa raison, en communion étroite avec ces humbles, résolu à croire avec eux. «
« Les médecins n'étaient que des ignorants aux mains brutales, (se disait-il), tandis qu'il serait si doux de s'endormir dans la foi des petits enfants, aux jardins enchantés de V impossible! Il eut enfin un délicieux moment d'abandon, ne cherchant plus à rien s'expliquer, acceptant la voyante avec son cortège somptueux de miracles, s'en remettant tout entier à Dieu pour penser et pour vouloir à sa place « (i).
Et qu'enfin M. Zola vienne à chaque instant déblatérer contre les gens et les choses de Lourdes, par la bouche de Pierre, en abusant de son prestige usurpé, il n'}' aura vraiment pas là de quoi diminuer d'un atome l'estime qu'une étude vraiment historique aura pu nous en faire concevoir.
a Et il continua de la même voix pénétrante où le doute s'attendrissait de pitié. »
« Il fit revivre les faits à sa façon, pour charmer les simples qui l'écoutaient. Seulement, le raisonneur, l'analyste, au fond de lui, ne pouvait se défendre de rétablir la vérité, refaisait humaine pour lui seul cette légende dont le continuel prodige aidait à la guérison des malades » (2).
Toute cette stratégie ne suffit d'ailleurs pas à M. Zola. Il sent le besoin d'intervenir par lui-même. Le « petit monsieur blond, l'écrivain influent de Paris « pose doctoralement, en face de toute l'assemblée des médecins, les conditions, indispensables à ses yeux, d'une constatation médicale déinonstrative. Avec son superbe mépris pour tout témoignage historique, il regarde
(i) Première journée, V.
(2) Deuxième journée, IV.
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comme non avenu tout ce qui ne se passe pas immédiatement sous ses yeux. Il voit bien arriver au bureau des gens qui se disent guéris : mais il ne les a pas vus malades. On lui présente des certificats de médecins : il les récuse ou à peu près. Va-t-il donc accuser tout le corps médical de supercherie ? Pas tout à fait, mais peu s'en faut.
« Les doutes restaient sans nombre, invincibles : quels étaient ces médecins (auteurs des certificats) ? avaient-ils r autorité scientifique nécessaire? 7i avaient-ils pas cédé à des circo?îstances ignorées, d des intérêts purement personnels? On était tenté de réclamer une enquête sur chacun d'eux. Du moment que tout se basait sur le dossier apporté par le malade, il aurait fallu un contrôle très soigneux des documents, car tout croulait, dès qu'une critique sévère n'avait pas établi l'absolue certitude des faits » (i).
Saluez, messieurs les docteurs en médecine, de Berlin à Paris, de Paris à Rome, de Rome à Baltimore. Un certificat écrit de votre main, qui que vous soyez, n'a pas plus de valeur que le simple témoignage d'un faussaire.
« Et il fut ravi (comme nous-mêmes) d'entendre le petit monsieur blond, l'écrivain influent, formuler les objections qui, tout de suite, se présentaient. Cela ne semblait-il pas désastreux que ce fût un médecin qui diagnosticât la maladie, et un autre médecin qui en constatât la guérison ? Il y avait certainement là une continuelle source d'erreurs possibles » (2).
Des erreurs possibles, soit : il y en a en tout sys-
(i) Première journée, V.
(2) Deuxième journée, IV.
tème. Mais des erreurs probables, des erreurs nombreuses, non certainement. Un certificat vous indique telle personne comme affligée d'un cancer à l'estomac, d'une carie des os du talon, d'une surdité absolue depuis la naissance, etc. Est-il besoin que vous ayez soigné préalablement cette personne, vous, médecin, pour constater qu'elle se présente maintenant complètement indemne des maladies certifiées? La difficulté peut se présenter seulement dans certaines affections générales de nature équivoque, où la connaissance du tempérament personnel est effectivement nécessaire pour juger si entre l'état maladif et l'état de guérison il y a, oui ou non, l'abîme que le miracle seul peut combler. Or, nous le verrons, M. Zola ne pense qu'à ces cas équivoques : toute son attention se porte avec une préférence exclusive sur ce qui peut prêter à la critique et au doute. Pour lui, le reste est non avenu, n'existe pas.
Il en résulte que nous autres, gens de bonne foi, qui précisément considérons aussi comme sujets à caution ces cas douteux parleur caractère mal défini, mais qui en même temps portons curieusement notre attention sur les cas bien tranchés, parce qu'ils sont de nature à paraître démontratifs, nous rétorquons aisément l'argument à M. Zola, nous l'accusons de se maintenir de propos délibéré à un point de vue faux et mensonger, étroit et exclusif, malhonnête et extra-scientifique.
En vain voudra-t-il alors nous faire la leçon, indiquer les conditions qui devraient présider à l'examen:
'( Des procès-verbaux seraient dressés, on photographierait même les plaies. Ensuite, si une guérison se produisait, la commission n'aurait qu'à le constater, dans un nouveau procès-verbal. Et là, ilnes'agirait plus d'une maladie
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interne, dont le diagnostic est difficile, toujours discutable. L'évidence se ferait » (i).
A la suite de cette réflexion du « petit monsieur blond, journaliste influent de Paris )), le docteur Bonamy est « un peu embarrassé )>.
Ce dernier mot est une méchanceté qui ne porte pas. Il y a longtemps que les directeurs du pèlerinage, convaincus eux-mêmes de la nécessité d'une enquête démonstrative, sont décidés à améliorer les conditions d'examen du bureau : déjà ils ont apporté chaque année quelque perfectionnement. La précipitation, l'encombrement, l'avalanche des foules, la masse des événements, la nécessité toujours nouvelle d'improviser devant une multitude de nécessités imprévues, sont les seules raisons qui aient empêché jusqu'à présent le bureau médical de répondre aux désirs de M. Zola et à bien d'autres encore. Un peu de patience : les choses s'organisent petit à petit. Le malheur, c'est que M. Zola s'attribuera innocemment le mérite de la réforme lorsque les améliorations projetées bien longtemps avant lui seront réalisées. Provisoirement, de l'avis de tout observateur dénué de parti-pris, les choses sont très suffisamment bien organisées pour démontrer le caractère miraculeux d'un bon nombre de cas, où l'évidence même éclate, sans discussion possible.
Mais M. Zola érige bien d'autres prétentions que de réformer la critique et le contrôle des faits : il veut bouleverser jusqu'à leur interprétation philosophique.
Jusqu'à présent, on avait cru, n'est-ce pas, que si certaines guérisons organiques se produisaient sans aucune intervention de moyens médicaux, si môme
(i) Deuxième journée, IV.
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certaines améliorations générales de tempérament se manifestaient en coup de foudre, bien que les organes et les tissus n'eussent point à être réparés, il faudrait attribuer ces deux genres de cures à une action totalement étrangère aux lois de la nature, il faudrait croire franchement au miracle.
Le tout était de savoir précisément si dételles guérisons s'étaient jamais produites : c'était donc une question de critique et de contrôle.
Mais M. Zola croit pouvoir aller beaucoup plus loin. Toute son œuvre est destinée à prouver, d'une part, qu'il n'y a pas de maladies organiquesguéries à Lourdes, d'autre part, que toutes les maladies guéries à Lourdes sont plus ou moins hystériques.
Comment vous y prendriez-vous, vous, simple honnête homme, qui n'auriez pas l'intention d'écrire un roman, pour démontrer qu'il n'ya pas demaladies organiques guéries à Lourdes: Vous prendriez, j'imagine, les documents relatant les principales maladies de ce caractère, que l'on prétend miraculeusementdisparues, et vous en feriez la critique à la fois nistorique et médicale. Bien, nous aurions affaire à un argumentateur sérieux, nous pourrions être ou très embarrassés ou sûrs de la victoire.
Avec M. Zola, les choses changent de face. Nous n'avons pas à redouter un corps à corps, mais simplement une fuite.
AL Zola évite, de parti-pris, de mettre en scène un malade ayant un organe quelconque à faire matériellement réparer par la sainte Vierge. Je me trompe, il en met deux en scène : mais vous allez voir comme c'est simple.
D'abord Mme Vêtu, atteinte d'un cancer à l'estomac à la dernière période. Eh bien, ISIme Vêtu meurt,
voilà tout. Un bon critique sûr de son affaire, aurait plutôt bravement mis en scène le cas d'un cancer guéri car il V en a : et il aurait tâché de l'expliquer. Mais ce n'était pas très facile à expliquer par l'hystérie, M. Zola préfère s'en passer, c'est plus sûr.
Vientensuite la petite SophieCouteau, guérie d'une affreuse carie des os du talon. Elle arrive dans le train des malades au milieu du voyage vers Lourdes, elle montre son talon avec une complaisance incomparable elle raconte son histoire, archiconnue, avec une grâce admirablement étudiée. Eh bien? N'est-ce pas là une guérison organique. Oh! qu'à cela ne tienne! Cette guérison relève de l'histoire, M. Zola ne l'a pas constatée de ses yeux : donc elle est évidemment nulle. Elle est en même temps légèrement apocryphe. Et, qui plus est, elle tient un peu de l'hystérie, à ce que prétend M. Zola.
Vous plairait-il de savoir comment une guérison ainsi avérée, connue de tout le pays de Sophie Couteau, desanciens pèlerins eux-mêmes, pourrait bien être apocryphe ? Certes, M. Zola ne s'appesantit pas démesurément sur cette monstruosité : il risquerait trop. Il se contente de l'insinuer en glissant traîtreusement, en s'enfuyant sur le dos fluant d'un peut-être :
a Quelle force ignorée avait agi? ou plutôt quel fauxdiagnostic du médecin, quel concours d'erreurs et d'exagérations avaient abouti à ce beau conte? » (i)
Et chaque fois que reparaîtra la miraculée, cette inimaginable incertitude viendraplanersur sa personneet sur son histoire. Uninquisiteurvraiment consciencieux
(i) Première journée, IV.
rencontrant un cas pareil en se rendant à Lourdes, et vraiment désireux de le tirer au clair, à supposer que les circonstances ne lui permissent pas d'en constater un semblable guéri sous ses yeux, se serait juré de ne pas revenir de son excursion sans avoir établi la critique des documents concernant Sophie Couteau. Le docteur Bonamy devait les avoir, ces documents, puisqu'il reconnaît Sophie Couteau lorsqu'elle entre au bureau, et s'écrie sur le ton d'un opérateur en représentation :
« — Ah ! voici notre petite amie Sophie... Une guérison remarquable, messieurs, qui s'est produite à pareille époque, Tannée dernière, et dont je demande la permission de vous montrer les résultats... Et on assista à une répétition de la scène déjà jouée (dans le train) » [ï).
Or, c'est ici que l'on peut encore préciser un peu plus la stupéfiante psychologie de M. Zola.
« — Sophie (dit le docteur) répétez-nous le mot de votre médecin.
« — Chez nous, quand M. Rivoire a vu mon pied, il a dit : « Que ce soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri a cette enfant, ça m'est égal ; mais la vérité est qu'elle est « guérie. »
« Des rires éclatèrent, le mot était d'un effet sûr. »
Vous entendez? « des rires éclatèrent », et voilà tout. Personne ne s'interrogea. M. Zola, ne trouvant pas nécessaire de prendre la chose au sérieux, pour la bonne raison que c'est un simple et vulgaire fait d'histoire, qui pourrait donc la prendre au sérieux plus que M. Zola ?
(i) Deuxième journée, IV.
« — Sophie, ôtez votre soulier, montrez votre pied à ces messieurs... Il faut qu'on touche, il faut que personne ne puisse douter.
« Lestement, le petit pied apparut, très blanc, très propre, même soigné, avec la cicatrice au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la couture blanchâtre témoignait de la gravité du mal. Quelques médecins s'étaient approchés, regardaient en silence. D'autres, qui avaient leur conviction faite sans doute (la réflexion n'est pas de nous, mais bien de M. Zola, qui avait sa conviction, lui aussi), ne se dérangèrent pas... Le docteur Bonamy entrait dans des détails techniques, démontrait qu'un fragment d'os et de la chair avaient du être refaits instantanément, ce qui restait inexplicable par les voies naturelles. »
Et alors ? Peut-on imaginer rien de plus démonstratif ? — Oh ! vous allez voir :
« — Mon Dieu ! interrompit le petit monsieur blond (vous savez, M. Zola en personne) il n'y a pas besoin de tant d'affaires ! Qu'on me montre seulement un doigt entaillé d'un coup de canif et qui sorte cicatrisé de l'eau : le miracle sera aussi grand, je m'inclinerai. »
Mais je ne m'inclinerai que lorsque j'aurai vu, de mes propres yeux vu. Pour moi, l'histoire la mieux établie, le témoignage du médecin, la certitude des foules, la vue des cicatrices, tout cela ne datant même que d'une année, tout cela ne pouvant être mis en conteste sans ruiner les motifs de crédibilité universellement admis comme indiscutables, tout cela, moi. Monsieur Zola, ne l'ayant pas vu de mes yeux et touché de mes doigts, je le considère comme mensonger, hallucinatoire, indigne de considération, méritant tout au plus un éclat de rire.
« Puis il ajouta (sans transition, sans attendre le jugement des médecins présents) :
« Si j'avais, moi, une source qui refermât ainsi les plaies, je voudrais bouleverser le monde. Je ne sais pas comment (je crois bienl, mais j'appellerais les peuples, et les peuples viendraient (pensez donc : à la voix de M. Zola!) Je ferais constater les miracles avec une telle évidence, que je serais le maître de la terre. Songez donc à cette puissance souveraine, toute divine! (Eh! n'y a-t-on pas assez songé, par hasard ?) Mais il faudrait que pas un doute ne restât, il faudrait une vérité aussi éclatante que le soleil. »
Comme si les quelques perfectionnements à apporter encore pouvaient modifier du tout au tout la valeur des constatations ! Comme si la plus simple bonne foi d'accord avec la critique la plus scientifique n'était pas évidemment sollicitée, dans de telles circonstances, à accorder tout simplement son adhésion au miracle, toute autre explication étant évidemment impossible !
Attendez : il y en a peut-être une autre encore. M. Zola a bien consenti à faire le brave une nouvelle fois, quitte à se contredire ouvertement. Mais il a peur de s'être un peu trop avancé tout de même. Dès lors, il s'évertue, tout au long de son histoire, à nous présenter Sophie Couteau comme une petite écervelée, à qui l'hystérie pourrait bien ne pas être totalement étrangère, tant elle est enfantine, légère et parfois stupide.
« Sophie Couteau, la petite miraculée de l'année précédente, assise par terre derrière un lit, malgré ses quatorze ans, s'amusait à faire une poupée avec des chiffons. Elle lui parlait, elle était si heureuse, si perdue dans son jeu, qu'elle en riait d'aise : — Tenez-vous droite, mademoiselle! Dansez un peu la polka, pour voir ! Une! deux! dansez, tournez, embrassez celle que vous voudrez! »
« Sophie n'avait pas bougé, assise sur le lit d'en face. Elle venait de poser sa poupée sur ses genoux, attendait que la dame mourût, puisqu'on lui avait dit qu'elle allait mourir » (i).
Ceci, remarquez bien, se passe dans une salle d'hôpital. Que diriez-vous d'une grande fille de quatorze ans qui jouerait à la poupée comme un bébé pendant que le monde meurt autour d'elle, et qui ne s'arrêterait un instant interloquée, que sur l'injonction d'une grave personne, pour recommencer aussitôt le moribond passé ?
D'autre part, observons la manière dont la même petite folle raconte son histoire. Et elle la raconte vingt fois, elle n'en cherche que l'occasion, elle semble en avoir fait profession, elle ne vit même que de cela, étant de famille pauvre et ne travaillant pas de ses doigts.
« — Sophie, racontez à monsieur.
« La fillette eut son geste gentil, qui commandait l'attention.
« — Alors, comme ça, mon pied était perdu... etc.
a II y eut de nouveaux éclats de rire, une satisfaction générale, à la voir si gentille, récitant un peu trop son histoire, qu'elle savait par cœur, mais très touchante et l'air véridique » (2).
L'air véridique? Concession trop tardive. De tout le tableau, qui se répète comme tout Zola plusieurs fois, résulte je ne sais qu'elle vague impression « d'exagération , d'erreur, ayant abouti à faire ce beau conte » : c'est M. Zola qui lui-même a eu soin de nous en prévenir.
(i) Quatrième journée, l.
(2) Jbid.
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D'autre part, l'h^^stérie n'est pas étrangère, peut-être, au cas de Sophie Couteau : insinuation absolument invraisemblable, car rh3^stérie ne parviendra jamais à refaire instantanément un morceau notable de la charpente osseuse. N'importe! M, Zola le dit : coûte que coûte, il faut croire à Thystérie. Comment voulezvous considérer comme sérieux un simple cas historique en de pareilles conditions?
Nous nous y sommes arrêté à dessein, parce que ce petit fait est l'un des documents les plus précieux pour qui veut se rendre compte de la mentalité de M. Zola. A lui seul il suffirait à prouver combien ce romancier était hanté de préoccupations étroites et de conclusions anticipées, à quel point il se souciait peu de faire une enquête impartiale et capable de fournir les éléments d'une conviction, quel aveuglement présida au contraire à ses prétendues observations et avec quelle défiance le public doit en accueillir le résultat.
Cependant, il ne désespère pas encore de fausser le jugement de son lecteur, parce qu'il lui reste à mettre en mouvement une machine de guerre considérable.
Seules, avons-nous dit, les maladies de nature hystérique sont admises par M.Zola, contre le témoignage de l'histoire, comme susceptibles d'être miraculeusement guéries.
Comment M. Zola va-t-il prouver qu'elles le sont seules en effet? Tout simplement en prétendant qu'il n'en a pas vu d'autres de ses yeux, qu'il n'en a pas touché d'autres de ses doigts, qu'il n'en connaît pas d'autres, si ce n'est... des guérisons historiques. Que voulez-vous faire avec des guérisons historiques? Ah! si l'on voulait se former une conviction avec des guérisons historiques, cela ne serait pas biendifficile.il en existe à foison. M. Zola met toute sa bravoure à
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les citer par masse, à vous les jeter dans les jambes par paquets. Des gue'risons historiques ? En voilà tant que vous en voudrez : mais qu'est-ce que cela prouve, du moment que M. Zola ne les a pas constate'es ?
'.(. L'œil guéri du vieux Bouriette, l'enfant Bouhohorts ressuscité dans l'eau glacée, des sourds qui entendaient, des boiteux qui marchaient, et tant d'autres, Biaise Maumus, Bernades Soubies, Auguste Bordes, Baisette Soupenne, Benoîte Cazeaux. sauvés des pires souffrances... » {i).
Et de longues pages de re'capitulation détaillées (2). M. Zola n'est pas embarrassé le moins du monde : vous comprenez, ce n'est que de l'histoire ! La seule chose sérieuse, c'est ce que M. Zola a vu ou prétend avoir vu.
Or, M. Zola n'a vu que des guérisons d'hystériques : voilà le miracle en capilotade.
Nous pourrions nous arrêter successivement aux trois malades dont il suit la guérison depuis le départ jusqu'au retour, et aux quelques autres rencontrés au bureau.
Nous verrions Elise Rouquet guérie d'un affreux lupu^qui lui ronge la face, mais que M. Zola déclare de nature nerveuse.
Nous verrions la Grivotte momentanément ressuscitée quand elle était partie phtisique au dernier degré, toussant atrocement et crachant le sang : mais cela était trop beau; la commotion du système ner-
(i) Deuxième journée, Y.
(2) Première journée, V.
veux étant passée, elle retombe et attriste le retour par son état plus lamentable qu'auparavant.
Puis, ce serait la personne atteinte desurdité neurasthénique, qui fait constater sa guérison radicale : je crois bien, il ne s'agit que de nerfs. En même temps, nous étudierions cette comtesse, qui, sauvée une première fois de la phtisie à Lourdes, avait eu quatre enfants , puis était retombée dans son premier état, sous la pression névropathique de la maternité.
Tout cela n'est pas bien étonnant : bien que dans les circonstances ordinaires, la surexcitation du système nerveux ne produise jamais de guérisons subites et radicales de ce genre, il suffit à M. Zola que ce soit à la rigueur explicable par quelques forces naturelles irrésistibles, possibles bien qu'inconnues encore, pour qu'immédiatement il nie toute intervention surnaturelle, sans qu'évidemment il soit disposé à nous permettre la moindre observation. Passons donc. Nous avons mieux à faire : c'est d'étudier plus en détail le principal type qu'il nous présente, dont l'histoire sert de pivot à tout le récit.
A vrai dire, ce type est fort habilement construit. Il tient à la fois des affections organiques et des affections nerveuses. Mais M. Zola déploie tous ses efforts pour vous faire comprendre que cette dernière source est de beaucoup prépondérante dans son cas, le détraquement organique ne consistant guère que dans un dérangement de certaines parties internes dû à une chute de cheval, et grâce auquel Marie de Guersaint se trouve entravée dans le développement normal de sa puberté.
Marie de Guersaint, voilà le sujet que l'on nous montre comme favorisé du plus grand miracle dont Lourdes soit capable.
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Qu'est donc cette jeune fille, d'ailleurs fort intéressante, venant ras^onner à travers tout le récit de M. Zola comme un pur éclat de soleil?
Caractère enfantin et naïf dû à cet arrêt subit de la croissance féminine; dévotion tendre et piété plus exaltée que sage; imagination extrêmement féconde, quasi hallucinatoire; sensibilité hyperhestésiée, confinant à rhystérie : voilà les quatre éléments qui, accumulés à plaisir par le trop habile romancier, contribuent à faire de ce sujet le type des malades désignés fatalement à la guérison par le jeu naturel du système nerveux surexcité.
Il est inutile de citer les expressions de M. Zola qui déterminent les deux premiers éléments de ce caractère : leur importance relative ne l'exige pas, et d'ailleurs ce serait im^possible, parce qu'ils ne résultent pas d'une description expresse, mais de multiples insinuations, d'une exposition générale des idées et des actes du personnage.
Au reste, il nous sera plus profitable de nous arrêter de préférence aux deux éléments suivants, exerçant une influence prédominante sur l'issue de l'événem^ent.
Marie est donc une pauvre fille en qui la souffrance physique, la privation d'un amour commencé, la perspective d'une vie solitaire et immobile, la dévotion extrême qui est de toute cette misère la seule consolation, ont développé au paroxysme les tendances naturelles d'une sensibilité d'âme et d'esprit, de nerfs et de corps déjà exceptionnelle. Il y a même, disions-nous, dans cet état, une sorte d'hystérie et une propension marquée à l'hallucination.
Après avoir fréquemment insisté sur les ardentes aspirations de Marie, sur l'entraînement qu'elle fait
subir à sa foi, tout le long du voyage, pour s'affermir dans la confiance inébranlable qu'elle sera guérie et que la sainte Vierge la visitera, M. Zola nous la montre, dans rhôpital provisoire des malades, à la descente du train, avant le grand jour des guérisons, se préparant à la grâce souveraine comme une extatique, mais non pas comme une sainte :
« Maintenant Marie était là, sous la lueur pale des flambeaux, si belle au milieu de ses cheveux blonds, avec ses yeux élargis, ses traits transfigurés par la foi, que tous l'admirèrent. Elle communia éperdument, le ciel descendait visiblem.ent en elle, dans son pauvre corpsde jeunesse, réduit à une telle misère physique. Un instant elle retint Pierre par la main : — Oh ! mon ami, elle me guérira, elle vient de me le dire... » [i).
Ce n'est cependant pas la psychologie d'une sainte que M. Zola nous décrit ainsi. Car il a soin de nous faire assister à une phase de désespoir et de révolte à laquelle Marie s'abandonne, après un premier bain sans résultat : et cette révolte n'est pas précisément le fait d'une sainte. Ceci est destiné à nous faire entendre que sa dévotion est plutôt une affaire de sentimentalité impressionnable, que de conviction profonde et de vertu méditée.
« Brusquement, au moment où Pierre se penchait vers elle, Marie éclata en furieux sanglots. Elle avait abattu sa tête sur l'épaule de son ami, elle disait sa colère d'une voix basse, terrible, au milieu des ombres vagues de l'effroyable salle. C'était, chez elle, comme il arrivait rarement, une perte de la foi, un manque soudain de courage, toute
(i) Deuxième journée, V.
une révolte de l'être souffrant qui ne pouvait plus attendre. Et elle en arrivait au sacrilège :
« — Non, non, elle est méchante, elle est injuste (la sainte Vierge^. J'étais si certaine qu'elle m'exaucerait aujourd'hui, et je l'avais tant priée! Jamais je ne guérirai, maintenant que cette première journée va finir.. C'était un samedi, j'étais convaincue qu'elle me guérirait un samedi » (i).
Une pareille scène est exprès mise en contraste avec la résignation parfaite de Mme Vêtu, qui, elle, ne guérira pas :
« La Grivotte ne cessait de répéter :
« — Je suis guérie, oh ! guérie, tout à fait guérie.
« Alors, avec une sérénité enfantine, une souriante et parfaite abnégation, Madame Vêtu put dire encore :
« — La sainte Vierge a eu raison de la guérir, celle-là, qui est pauvre. Ça me fait plus de plaisir que si c'était moi, parce que j'ai ma petite boutique d'horlogerie, et que je puis attendre... Chacune son tour, chacune son tour.
« Presque toutes montraient cette charité, cet incroyable bonheur de la guérison des autres. »
Presque toutes, sauf Marie. A celle-là, il fallait donner l'aspect d'une machine nerveuse surmenée, trop montée, naturellement plus forte que les tempéraments équilibrés, dans ses détentes et ses contrecoups, afin de lui permettre, s'il est possible, de trouver en elle-même la seule raison de sa propre réforme.
Cela n'est pas encore possible, paraît-il. M. Zola s'applique à perfectionner sa machine, en lui donnant, outre la vertu h3^stérique, la puissance hallucinatoire.
(i) Deuxième journée, V.
Elle sent des roses dont le parfum la hante : mais Pierre ne peut en découvrir une seule !
ce — Comment pouvez-vous dire qu'il n'y a pas de roses, quand elles embaument l'air autour de nous, e: que nous baignons dans leur parfum? Tenez! à certaines minutes, ce parfum est si puissant que je me sens défaillir de joie, à le respirer!... Elles sont là, certainement, innombrables, sous nos pieds » (i).
Et cette aimable hallucination de l'odorat se prolonge pendant des heures, tout le temps que dure la merveille de la procession.
C'est le moment où l'hallucination de la vue se développe et va finir par devenir parfaite. Déjà Marie avait cru voir en rêve la Sainte Vierge. Elle raconte à Pierre qu'en venant à Lourdes, étant endormie dans le vi'agon, elle a vu la sainte ^'ierge et lui a demandé la conversion du malheureux prêtre et ami.
« Ce souhait de foi, qui sortait candide de cette créature souffrante ex si chère, lui retournait l'âme » {2,].
Ce n'est qu'un commencement. Elle va voir lareine du ciel plusieurs fois, et non plus en rêve mais en réalité, à mesure que ses nerfs se montent davantage et qu'approche sa guérison.
Après une nuit passée en prière, dans une immobilité de ferveur concentrée et morte au monde, morte au bruit, morte au froid, Marie, sans répondre aux questions de Pierre, tant elle était absorbée, finit par lui dire, d'elle-même :
(i) Troisième jouryïée, III.
(2) Première journée, IV.
« — Oh ! Pierre, que je suis heureuse ! ... Je l'ai vue (la sainte Vierge), je l'ai priée pour vous, et elle m'a fait un petit signe de tête, pour me dire qu'elle m'entendait et qu'elle m'exauçait... Et elle ne m'a pas parlé, Pierre, mais j'ai compris ce qu'elle me disait. C'est aujourd'hui, à quatre heures du soir, que je serai guérie, lorsque le Saint-Sacrement passera » (i).
Voilà notre machine nerveuse bien préparée. Ajoutons-y la violente réaction de cette nuit glacée, l'exaltation Imaginative produite par le spectacle merveilleux de la procession, le désir fouetté, exaspéré par l'échec du jour précédent : nous aurons tout ce qu'il faut, parait-il, pour ressusciter en un clin d'œil une pauvre enfant paralysée depuis des années, étiolée, anémiée, dégénérée dans tout son être, incapable de marcher, faible comme l'oiseau atteint par le plomb du chasseur, et n'ayant plus qu'un souffie de vie.
Mais voyez la ruse : ces dispositions physiologiques sont tellement mêléesaux dispositions morales, que la méprise sera facile. Les croyants se montreront prêts, si la guérison se produit, à la revendiquer en faveur de leur foi comme un miracle évident; les incrédules au contraire pourront avec vraisemblance l'attribuer à des influences purement naturelles.
C'est effectivement ce qui se produit.
A quatre heures, pendant la procession du Saint- Sacrement, Marie, au suprême degré de l'effervescence produite par cette magnifique manifestation, par la vue de tant d'autres personnes qui sont subitement guéries autour d'elle, sent venir le moment suprême.
« Pierre n'avait pas quitté Marie des yeux, et ce qu'il (i) Troisième journée, IV.
voyait le bouleversait d'attendrissement. Les yeux de la malade, vides encore, s'étaient élargis, tandis que son pauvre visage blême, au masque lourd, se contractait, comme si elle eût affreusement souffert. Elle ne parlait pas, se croyant reprise par le mal, sans doute, désespérée. Puis, tout d'un coup, lorsque le Saint-Sacrement passa, et qu'elle en regarda l'astre flamboyer au soleil, elle eut un éblouissement, elle crut être frappée d'un éclair. Ses yeux s'étaient rallumés à cet éclat, ils retrouvaient enfin leur flamme de vie, ils brillaient pareils à des étoiles. Son visage, sous le flot de sève, s'animait, se colorait, rayonnait d'un rire d'allégresse et de santé. Et il la vit se lever brusquement, se tenir toute droite dans son chariot, chancelante, bégayante, ne trouvant que ce mot de caresse :
« — Oh ! mon ami... Oh ! mon ami !...
« Vivement, il s'était approché, pour la soutenir. Mais elle l'écarta d'un geste, elle se raffermissait, si touchante, si belle, dans sa robe de petite laine noire, avec les pantoufles qu'elle gardait toujours, élancée et mince, nimbée d'or par son admirable chevelure blonde, qu'une simple dentelle recouvrait. Tout son corps de vierge restait en proie à des secousses profondes, comme si une puissante fermentation l'avait régénérée. D'abord, ce furent les jambes qui se délivrèrent des chaînes qui les nouaient. Puis, tandis qu'elle sentait jaillir d'elle la source de sang, la vie de la femme, de l'épouse et de la mère, elle eut une dernière angoisse, un poids énorme qui lui remontait du ventre dans la gorge. Seulement, cette fois, il ne s'arrêta pas, ne l'étouffa pas, il jaillit de sa bouche ouverte, il s'envola en un cri de sublime joie :
« — Je suis guérie !... je suis guérie ! » (i)
La voilà donc debout cette aimable poupée, système névropathique. Quelle est la cause de cette guérison subite ?
(i) Quatrième journée, III.
Toute la description que nous venons de rapporter faisant suite aux multiples préparations dont nous avons auparavant condensé en une page le tableau très diffus^ a pour but évident de montrer le travail mécanique, tout naturel, qui devait se faire par la force des choses, au moment de la suprême exaltation nerveuse, suivant les prétendues prévisions scientifiques du cousin Beauclair.
Cependant, le bureau des constatations s'empare de la miraculée, qui vient se montrer. Immédiatement, on en fait le joyau du pèlerinage, la preuve vivante de la puissante intervention du Ciel.
Quel camouflet pour la crédulité catholique, aux yeux de Pierre, à qui le cousin Beauclair avait tout prédit !
La scène entière est à reproduire, comme exemple de triomphe également facile et insultant.
« Voyons, répétait le docteur Bonamy, Marie de Guersaint, Marie de Guersaint... J'ai vu ce nom à coup sûr.
Enfin, Raboin découvrit le dossier, classé à une fausse lettre alphabétique; et, quand le docteur eut pris connaissance des deux certificats qu'il contenait, il se passionna.
— Voici qui est très intéressant, messieurs. Je vous prie d'écouter avec attention.
... Mademoiselle, que vous voyez là, debout, étaitatteinte d'une très grave lésion de la moelle. Et, si l'on avait le moindre doute, ces deux certificats suffiraient à convaincre les plus incrédules, car ils sont signés par deux médecins de la Faculté de Paris, dont les noms sont bien connus de tous nos confrères.
Il fit passer les certificats aux médecins présents, qui les lurent avec de légers hochements de tête. Cela était indéniable, les signataires avaient la réputation de praticiens honnêtes et habiles.
— Eh bien ! messieurs, si le diagnostic n'est pas contesté, et ne peut pas l'être, quand une malade nous apporte des documents de cette valeur, nous allons voir maintenant les modifications qui se sont produites dans l'état de mademoiselle.
Mais, avant de l'interroger, il se reprit, il se tourna vers Pierre.
— Monsieur l'abbé, vous êtes venu de Paris avec mademoiselle de Guersaint, je crois. Est-ce que vous avez causé avec les médecins, avant le départ?
Le prêtre sentit un frémissement qui le glaçait, dans sa grande joie.
— J'ai assisté à la consultation, monsieur.
Et la scène, de tiouveau, s'évoquait. Il revit les deux docteurs graves et raisotuiables, il revit Beauclair qui souriait, pendant que ses confrères rédigeaioit leurs certificats conformes. Allait-il donc mettre ceux-ci à néant, faire connaître Vautre diagnostic, celui qui permettait d''expliquer scientifiquement la guérison ? Le miracle était prédit, ruiné à l'avance.
— Vous le remarquerez, messieurs, reprit le docteur Bonamy, la présence de monsieur l'abbé apporte à cer preuves une nouvelle force... Maintenant, mademoiselle va nous dire bien exactement ce qu'elle a ressenti.
Il s'était penché sur l'épaule du père Dargelès, il lui recommandait de ne pas oublier de donner à Pierre un rôle de témoin, dans la narration.
— Mon Dieu ! messieurs, comment vous dire? s'écria Marie de sa voix haletante, brisée de bonheur. Depuis hier, j'étais certaine d'être guérie. Et, pourtant, tout à l'heure encore, quand des fourmillements m'ont prise dans les jambes, j'ai eu peur que ce ne fût une nouvelle crise, j"ai douté un instant... Alors, les fourmillements se sont arrêtés. Puis, ils ont recommencé, dés que je suis retombée en prière... Oh! je priais, je priais de toute mon âme! J'ai fini par m'abandonner comme une enfant. « Sainte Vierge, Notre-Dame de Lourdes, faites de moi
ce que vous voudrez... » Les fourmillements ne cessaient plus, il m'a semblé que mon sang bouillonnait, une voix me criait : « Lève-toi ! lève-toi ! « Et j'ai senti le miracle, dans un grand craquement de tous mes os, de toute ma chair, comme si j'étais frappée de la foudre.
Pierre, très pâle, V écoutait. Beauclair le lui avait bien dit que la guérison viendrait en coup de foudre, lorsque^ sous rinfluence de V imagination puissamment surexcitée., il se produirait en elle un réveil soudain de la volonté, depuis si longtemps endormie.
— Ce sont d'abord les jambes que la sainte Vierge a délivrées, continua-t-elle. J'ai eu la sensation très nette que les liens de fer qui les nouaient glissaient le long de ma peau, comme des chaînes brisées... Puis, le poids qui m'étouffait toujours, là, dans le flanc gauche, a remonté ; et j'ai cru que j'allais mourir, tellement il me ravageait. Mais il a dépassé ma poitrine, il a dépassé ma gorge, et je l'ai eu dans la bouche, et je l'ai craché violemment... C'était fini, je n'avais plus mon mal, il s'était envolé.
Elle avait fait le geste lourd de l'oiseau de nuit qui bat des ailes, et elle se tut, en souriant à Pierre, bouleversé. Tout cela, Beauclair l'avait dit d l'avance., en se servant presque des mêmes mots, des mêmes images. De point en point, le pronostic se réalisait, il ny avait plus là que des phénomènes prévus et naturels.
Les yeux ronds, Raboin avait suivi le récit, avec la passion d'un dévot borné, que hante l'idée de l'enfer.
— C'est le diable, cria-t-il, c'est le diable qu'elle a craché!
Mais le docteur Bonamy, plus sage, le fit taire. Et, se tournant vers les médecins :
— Messieurs, vous savez que nous évitons toujours ici de prononcer le grand mot de miracle. Seulement, voici un fait, je suis curieux de savoir comment vous l'expliqueriez par les voies naturelles... Depuis sept ans, mademoiselle était frappée d'une paralysie grave, due évidemment à une lésion de la moelle. Et cela ne saurait être nié,
les certificats sont là, indiscutables. Elle ne marchait plus, elle ne pouvait plus faire un mouvement sans Jeter une plainte, elle en était arrivée à Tépuisemeni extrême, qui précède de peu les terminaisons fâcheuses... Tout d'un coup, la voici qui se lève, qui marche, qui rit et rayonne. La paralysie a complètement disparu, il ne reste aucune douleur, elle se porte aussi bien que vous et moi... Voyons, messieurs, approchez-vous, examinez-la, dites-moi ce qui s'est passé » (i).
Rien de plus caractéristique qu'une pareille scène. Les vieux praticiens, tout habiles qu'ils puissent être, y paraissent comme infiniment moins perspicaces qu'un jeune petit maître au coup d'oeil divinatoire, qui aurait tout prédit.
Et dans quel but une pareille prétention : Tout d'abord, afin de pouvoir terminer la scène de la manière suivante :
a Le docteur Bonamy finit par reprendre : « — Monsieur l'abbé (Pierre), vous avez assisté à ces merveilles, vous ne refuserez pas de signer le récit exact que vient de rédiger le révérend père pour le Journal de la Grotte.
« Lui, signer cette page d^erreur et de mensonge! Une révolte le souleva, il tut sur le point de crier la vérité. Mais il sentit le poids de sa soutane à ses épaules; et surtout la joie divine de Marie lui emplissait le cœur... Alors Pierre signa. Tout croulait en lui, mais il suffisait qu'elle fût sauvée... » ^2;.
Le monde catholique peut se considérer comme ayant reçu sur la face le plus violent soufflet de
(i) Quatrième journée, III.
(2j Ibid.
M. Zola. C'est tout ce que M. Zola désirait. Il s'en va, trompettant et triomphant. La foule passera devant Marie et lui fera une ovation, les pères Assomptionnistcs, leur supérieur en tête, viendront la féliciter :
« Le père (Fourcade) eut un sourire rayonnant de général auquel on rappelle sa victoire la plus décisive.
« — Je sais, je sais, j'étais là... Ma chère fille, Dieu vous a bénie entre toutes, allez et faites adorer son nom » (i).
Ailleurs, il exulte d'avoir dans cette guérison l'un des miracles les plus frappants des pèlerinages de Lourdes.
Alors vous voyez d'ici M. Zola, embusqué dans un coin, guettant ce triomphe ridicule par-dessous son binocle, ricanant et disant au monde incrédule : Voyez ce que c'est, jugez du reste par cet exemple !
Voltaire n'a jamais été à la fois plus habile et plus maladroit. On ne réfute pas les Voltaires, on se contente de dévoiler leurs machinations et de les montrer du doigt à la postérité. On a vu beaucoup de guérisons analogues à celle de Marie de Guersaint, mais on en a vu d'autres aussi bien plus caractéristiques, et nous en citerons pour terminer.
Le tort, la méchanceté de M. Zola n'est pas d'avoir décrit celle-ci, mais de l'avoir donnée comme le type le plus frappant des guérisons de Lourdes. En cela, nous le disons sans crainte, il a menti.
Le second but de M. Zola, en combinant cette scène à grand effet, était d'amener et d'autoriser son explication scientifique des miracles, réduits arbitrairement, comme nous venons de le voir, à des guérisons de caractère purement nerveux.
(i) Cinquième journée, III.
Toute affection qui relève de l'hystérie peut se guérir par l'hystérie, voilà le grand principe de M. Zola.
Avant de discuter, rappelons-nous une fois pour toutes les nombreuses affections n'ayant rien d'hystérique, et qui cependant sont guéries à Lourdes, malgré les négations de Gharcot, dont l'autorité sur ce sujet où s'exerçait sa verve sectaire n'a jamais été prise au sérieux par le monde savant.
M. Zola parvient-il même à prouver que toute maladie nerveuse peut être guérie à Lourdes par les seules forces du système nerveux? Il le pense, mais ne nous en persuade pas le moins du monde.
On pourrait même parfois se demander s'il en est bien convaincu lui-même, avoir les nouveaux subterfuges qu'il emploie pour préparer sa démonstration.
En premier lieu, il n'y a que des femmes qui soient guéries dans son roman : ce qui n'est pas tout à fait la même chose dans l'histoire. Nous l'avons vu en plusieurs citations à ce sujet, il n'emploie que le féminin, comme pour faire entendre que c'est un faitacquis et indiscutable.
Nous pourrions nous arrêter à cette nouvelle supercherie, ajoutée à tant d'autres, nous demander, par exemple, pourquoi, tout dépendant de M. Zola dans ce roman irréel, M. Sabathier, le compagnon de douleur de Marie, moins frappé qu'elle cependant, n'est pas guéri à son tour. Ce n'est pourtant pas la foi qui lui manque : il vient à Lourdes pour la septième fois, seulement il n'est pas femme. Mais arrêtons-nous à une considérations plus grave.
Dans tout le récit, les personnages qui ont conservé leurs croyances religieuses sont des êtres inférieurs. Aux yeux de M. Zola, la foi paraît être une sorte de tare cérébrale, une dégénérescence maladive, un signe
certain de faiblesse dans le caractère et d'exaltation dans l'imagination. Tous les croyants, dans cet e'trange tableau, sont des êtres médiocres, enfantins, simples du moins. Tous les incroyants qui par hasard subissent de nouvelles poussées de foi, ne le doivent qu'au tourment des heures pénibles ou au charme d'une belle illusion. Jamais la foi ne procède d'une raison saine et vigoureuse.
Voici l'abbé Judaine, qui est l'un des rares prêtres respectés.
« D'une innocence tranquille, il (l'abbé Judaine) croyait fermement, absolument, sans lutte aucune, avec sa foi aisée à''enfant qui ignorait les passions. Depuis que la Vierge, à Lourdes, l'avait guéri d'une maladie d'yeux par un miracle retentissant dont on parlait toujours, sa croyance était devenue encore plus aveugle et plus attendrie, comme trempée d'une divine gratitude » (i).
Voici Bernadette, cette « créature simple, droite et charmante dans Xo. supplice de sa foi » (2).
Puis:
a II leva la tête, reconnut le baron Suire, directeur de l'Hospitalité de Notre-Dame du Salut. Sans doute, cet homme bienveillant et simple Tavait pris en affection (3). »
Si le docteur Chassaigne est revenu à la foi, c'est qu'il est :
(c Infiniment triste, foudroyé par le destin, d'une faiblesse d'enfant qui pleure » (4).
(i) Première journée, III.
(2) Deuxième journée , V.
(3) Troisième journée, IV.
(4) Deuxième journée, IV.
— i3i — Il en est de même de Pierre à ses bonnes heures !
« Et enfin il (Pierre) avait senti une espérance inavouée le pénétrer, cette idée que Marie avait raison peut-être, que la Vierge pourrait le prendre en pitié, lui aussi, en lui rendant la foi aveugle, la foi du petit enfant qui aime et ne dispute pas... Il aspirait à la foi... de toute l'envie brûlante qu'il éprouvait d'échapper au tourment de comprendre et de savoir, de s'endormir à jamais au fond de la divine ingorance {\l\). C'était lâche et délicieux, cet espoir de ne plus être, de n'être plus qu'iine chose entre les mains de Dieu. Et il en était arrivé ainsi au désir de tenter la divine expérience... (i).
« Pierre entendait bien que sa raison seule protestait ; et il se trouvait dans une heure où il aurait voulu la tuer, cette raison vorace qui mangeait sa vie, qui l'empêchait d'être heureux du bonheur des ignorants et des simples. « — « Mais ses doutes recommençaient : quand on exige un miracle pour croire, c'est qu'on est incapable de croire » 12,.
« Lui prêtre, autrefois résigne' à la croyance, avait achevé de perdre la foi au contact de ce médecin alors incroyant, qu'il retrouvait maintenant converti, gagné au surnaturel, lorsque lui-même agonisait du tourment de ne plus croire » (3).
Tout le livre est sur ce ton. M. Zola compte ici plus que jamais frapper l'imagination par la masse implacable et toujours renouvelée de l'affirmation sans preuve.
Alors vous comprenez si cette pâte est bien prête à la fermentation hystérique et hallucinatoire.
(i) Première journée, II.
(2) Troisième journée, IV.
(3) Deuxième journée, III.
Femmes et dévotes, que ne peuvent attendre ces créatures inférieures de toute la puissante réaction nerveuse surexcitée par les mille conditions favorables du pèlerinage ?
Ces conditions, aux yeux de M. Zola sont tout ce ce qu'il y a de plus apte à produire une immense autosuggestion, non seulement dans chacun des individus, mais encore et surtout dans la foule, considérée comme une nouvelle personne morale dont les forces sont décuplées à plaisir.
« Fallait-il croire qu'une foule n'était plus qu'un être, pouvant décupler sur lui-même la puissance de l'autosuggestion? Pouvait-on admettre que, dans certaines circonstances d'exaltation extrême, une foule devînt un agent de souveraine volonté, forçant la matière à obéir? (i).
Certainement, il faut le croire. Le point d'interrogation de M. Zola n'est ici qu'une manière plus ou moins insidieuse de faire passer cette énorme opinion de M. Zola, très nette dans l'ensemble^de l'œuvre.
A son gré, Tauto-suggestion n'est elle-même qu'une machine propre à développer toutes sortes de forces occultes : et c'est là qu'il triomphe, comme en ont l'habitude les pseudo-savants faisant appel à l'inconnu. Ainsi les transformistes à outrance ont trouvé suffisamment démonstratif d'alléguer l'immersion d'un continent au moment de la période critique de la prétendue transformation des espèces, afin de placer arbitrairement leurs espèces intermédiaires, dont la terre actuelle n'offre pas un seul vestige, dans ce bienheureux continent hypothétique et imaginé sans fondement.
(i) Quatrième Joiirnce, III.
« Pierre, alors, commença à comprendre (au bureau des constatations) ce qui se passait à Lourdes, l'extraordinaire spectacleauquel le mondeassistait depuis des années, parmi l'adoration dévote des uns et la risée insultante des autres. Évidemment, des forces mal étudiées encore, ignorées même, agissaient (?): auto-suggestion, ébranlement préparé de longue main, entraînement du voyage, des prières et des cantiques, exaltation grandissante ; et surtout le souffle guérisseur, la puissance inconnue qui se dégageait des foules, dans la crise aiguë de la foi » (ij.
Le souffle guérisseur! Retenez bien ceci : le souffle guérisseur qui émane des foules, voilà la grande trouvaille de M. Zola. Nous sommes au pinacle de son invention. Jamais il ne sera plus sublime. Il est rare qu'un écrivain, au suprême degré de son talent, ait fait une découverte pareille. Songez donc : un souffle guérisseur ! C'est à peu près comme l'élixir de vie qui empêche de vieillir. Avec ce souffle guérisseur, l'humanité atout ce qu'il faut pour dissiper instantanément toutes ses misères : voyez Lourdes. Il suffit de se réunir en foule, de s'exciter un peu le tempérament, beaucoup l'imagination, et immédiatement une puissance inconnue (en effet très inconnue) se dégage de la foule, un immense souffle guérisseur passe, et le tour est joué : les boiteux marchent, les sourds entendent, les poitrinaires respirent comme des géants, et les imbéciles deviennent plus dévots encore. Quelle merveille qu'un pareil souffle guérisseur! Comment l'humanité n'a-t-elle pas encore eu l'idée de l'inventer? A moins que ce ne fût lui dont le Christ et les saints étaient animés, individuellement alors, lorsqu'ils passaient à travers les campagnes et guérissaient les moribonds assis
(i) Deuxième journée, IV.
au bord du chemin. Mais je m'oublie : je tombe dans la simplicité de l'histoire. M. Zola n'a pas vu tout ça. Seulement, à Lourdes, il a senti passer je ne sais quel souffle guérisseur à travers les foules. Il ne s'est pas demandé d'où il pouvait venir, ce souffle qui en effet guérissait tout autour de lui sans l'étonner.
Il a pensé qu'il suffisait d'invoquer des causes inconnues, de remettre sur le tapis des exagérations à tournure scientifique, de se fier au pouvoir curieux des nerfs encore mal étudiés, comme si la science n'était encore c[u'embryonnaireet que sesobservationsdussent nécessairement parvenir tôt ou tard à expliquer, à maîtriser, à employer thérapeutiquement, comme une simple drogue, comme un courant électrique, ce merveilleux souffle guérisseur.
M. Zola tient beaucoup à baser son argumentation sur l'inconnu en cette matière.
A plusieurs reprises, il insiste désespérément sur l'impuissance de la science actuelle (t), afin de bien faire entendre que son hypothèse ne peut pas être discutée dans la situation présente, mais qu'elle doit être admise les yeux fermés, sinon comme évidente aujourd'hui, du moins comme divinatoire et puissamment révélatrice des progrès à venir.
Alors, fier de sa conquête imaginaire, il l'affirme sur tous les tons, suivant son habitude de partir en triomphateur sur un cheval de bois,
« Et le prêtre, profondément ému, par l'ardente pureté de la jeune fille, ne chercha pas à discuter, la laissa s'abandonner au souffle de consolante illusion qui passait « (i).
« N'était-ce pas un commencement de miracle, ce réveil
(i) Deuxième journée, IV, particulièrement. (2) Première journée, IV.
de sa volonté, ce besoin fiévreux de guérison qui la redressait (la Grivotte)? Arrivée inerte, évanouie, ^elle était sur son séant, tournant de tous côtés ses regards noirs, guettant l'heure bienheureuse... » (i).
Voyez aussi le tableau de l'enthousiasme irréfléchi des foules, criant le miracle à plaisir (2).
« Et la contagion agissait, il ne savait plus bien où s'arrêtaient le réel et le possible, au milieu de cet amas de faits stupéfiants... » (3)
« Puisqu'elle (Marie) était certaine d'être guérie, ne devait-elle pas l'être? D'ailleurs lui-même (Pierre), restait sous le coup des choses terribles qu'il venait de voir... dans la pensée que les tout petits, quand ils aiment bien et qu'ils supplient les puissants, finissent par obtenir les grâces » (4).
Et à propos de Bernadette elle-même :
« Quelle était donc la force qui l'avait produite^ elle et son œuvre? Comment la vision avait-elle pu grandir chez cette enfant misérable, et bouleverser toutes les âmes croyantes? » (5).
On voit dans tout cela mille choses mélangées à dessein : l'illusion de l'enthousiasme fait voir ce qui n'est pas; l'éloignement des faits les grossit et en fait des mensonges ; quand ils se produisent, c'est la surexcitation d'êtres névrosés qui en est la cause unique : c'est le soufle guérisseur.
Tout contribue à le faire naître ce grand souffle gué-
(i) Deuxième journée, II.
(21 Deuxième journée, IV.
(3) Première journée, I\'.
(4) Deuxième journée, III.
(5) Première journée, V.
risseur, par le moyen commode de la suggestion du milieu.
Le récit des miracles, le charme du conte de Pierre
« devenaient les sujets de conversations sans tin, exaltaient l'illusion de tous ceux qui souffraient dans leur cœur ou dans leur chair » (i).
« La salutation angélique promenée sous le ciel, répétée jusqu'à V hallucination « (2).
Les couplets s'étaient peu à peu mêlés, chaque tronçon de la procession chantait le sien, d'une voix extatique de possédés qui ne s'entendaient plus eux-mêmes. «
Et ainsi de suite.
Vous comprenez comme il est facile de développer ce thème sur toutes ces variations imaginables. On peut même lui donner une apparence respectable encore, au moyen d'insinuations du genre de celle-ci :
« Aujourd'hui beaucoup de nos savants médecins soupçonnent beaucoup de ces plaies d'être d'origine nerveuse. Oui, l'on découvre qu'il y aurait là simplement une mauvaise nutrition de la peau. Ces questions de nutrition sont encore si mal étudiées! Et l'on arrive à prouver que la foi qui guérit peut parfaitement guérir Xtsplaies^ certains faux lupus entre autres » (3).
Guérir les plaies, par exemple, c'est un peu trop fort pour le souffle guérisseur que distillent l'imagination et le plexus cardiaque. Aussi, voyez : il ne s'agit que de plaies d'origine nerveuse, de certains faux lupus ; mais le mot de plaie extérieure et organique est pro-
(i) Deuxième journée, V.
(2) Première journée, V.
(3) Deuxième journée, IV. Cf. 3' j. IV.
nonce, le lecteur est pris, à moins que son propre bon sens ne réagisse, cependant.
Il serait temps en effet de le faire réagir. Ne nous attardons pas à montrer davantage ce qu'il y a d'exagéré, de prétentieusement prophétique, de positivement faux et d'horriblement charlatanesque dans ce grandissement voulu, purement verbal d'ailleurs et nullement scientifique, d'une force réelle mais beaucoup plus modeste, au gré de savants appréciables.
Nous préférons respecter l'opinion de plus en plus communedans lemonde médical, qui considère comme douteuses en effet et sujettes à caution les guérisons de maladies a3'ant un caractère nettement névropathique, et Jusqu'à un certain point les guérisons d'affections quelque peu organiques jointes à une disposition générale du système nerveux prédominant.
Mais en face de cet étalage exclusif et enluminé, vanté et bonimenté sans mesure et sans pudeur, mettez simplement un ou deux de ces faits organiques que réclame M. Zola sans consentir à examiner ceux qui existent. Etudiez, par exemple, ce simple procèsverbal, que M. Zola, malgré son animosité contre toute l'histoire où il n'est pas le principal héros, ne pourrait lui-même contester :
Guérison d'une carie costale.
'< Nous soussigné, Fleury Emile, docteur-médecin de la faculté de Paris, certifions que, pendant onze ans (de 1862 à 1873,1, nous avons donné nos soins à M. l'abbé Guilmin, pour des abcès multiples, situés sur le côté gauche de la poitrine.
M En 1872, au mois de juillet, M. Tabbé Guilmin, épuisé par une suppuration abondante et continuelle, se trouva réduit à une faiblesse extrême : nous perdîmes tout espoir de guérison, et nous lui délivrâmes un certificat d'incurabilité.
« Cet état d'épuisement, de marasme, persista jusqu'au mois d'août iS-S. Nous regardions notre malade comme voué à une mort prochaine. Ce fut alors que M. l'abbé Guilmin fit une neuvaine à Notre-Dame de Lourdes, et aussitôt nous constatâmes un mieux sensible dans l'état général de notre malade, la suppuration diminua progressivement, et ne tarda pas à cesser complètement.
« Depuis deux ans, toutes les plaies sont cicatrisées; la guérison se maintient, et M. l'abbé Guilmin jouit d'une excellente santé.
« En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat que nous déclarons conforme à la vérité.
« Ducey, ce 6 mars 1876.
Fleury, d -m.
« Le 6 mars 1876, il se présente chez moi et m'annonce qu'il est radicalement guéri ; en effet, les plaies fistuleuses qui sillonnaient la région malade sont fermées et Ton ne trouve plus sur les os affectés qu'une tuméfaction sans caractère morbide...
« Je déclare hautement et dans la sincérité de ma conscience, que cette guérison, survenue dans de telles conditions, ne trouve pas son explication dans les données de la science, et qu'elle n'est en rien conforme aux lois de la pathologie.
« Avranche, le 6 mars 1876.
u Docteur Cochet. «
Si ces deux petites pièces viennent à tomber sous la main de M. Zola, il les mettra dédaigneusement au panier. Je voudrais cependant lui demander auparavant où est ici le souffle guérisseur : Il aura beau répondre qu'il s'agit d'un dévot et d'un vieillard, il ne fera admettre à personne que l'imagination d'un pauvre homme perdu dans son village, loin des foules, opérera toute seule de telles cures, du jour où il se sera mis dans la tête de prier la sainte Vierge à quelques centaines de lieues de distance.
— iSg —
Quant aux guérisons de caractère plutôt nerveux, ilest un grandnombre decasoù leur subite réalisation, en dehors de toute circonstance surexcitante, interdit d'accepter, malgré toute la bonne volonté du monde, l'explication de M. Zola. Nous ne voulons pas finir sans réclamer du moins dans la mesure de l'évidence ce que Ton voudrait nous faire céder sans discussion sur ce terrain.
Qu'on relise l'histoire de la guérison d'Henri Lasserre lui-même. Voilà un garçon qui n'était pas un dévot, bien qu'il fût cro3'ant, puisqu'il avoue être, au moment où le fait se produisit, dans un état de conscience depuis longtemps inquiétant. De plus, il ne croyait pas à la vertu des choses de Lourdes.
Il souffrait d'une cécité, sans doute nerveuse, qui s'accusait de plus en plus et lui interdisait déjà le travail du bureau.
Il fallut les instances réitérées d'un protestant de ses amis pour le décider à se bassiner les yeux avec unpeud'eau de Lourdes. Illefitsansaucuneespérance, par simple docilité, à peine par curiosité.
Eh bien, ce sceptique — au sujet de Lourdes, s'entend — , au milieu desa chambre, sans ombred'emballement, sans un grain d'imagination venant l'élever au-dessus de lui-même, sans la moindre influence du souffle guérisseur, se trouve subitement guéri tout de même, tout à fait guéri, si bien guéri qu'il se met aussitôt à compulser des bibliothèques entières de documents, à étudier longuement les faits sur place, à composer son merveilleux livre de « Lourdes », beaucoup plus intéressant que celui de M. Zola, parce que, tout en étant mieux écrit, il est une œuvre de bonne foi.