AVANT-PROPOS
Mais, de quelque façon qu'on achève le Louvre, l'histoire de ce palais n'en restera pas moins un curieux sujet d'études. C'est à titre de document historique que nous réimprimons ce travail et, pour en rendre l'intelligence plus facile, nous y joignons un plan sur lequel on peut suivre des yeux les phases successives de ces vastes constructions.
Janvier 1853.
L'achèvement du Louvre est décrété. En cinq années, dit-on, cette grande œuvre aura pris fin. La dernière, Assemblée a si bien fait les choses, qu'elle a levé l'obstacle à ce prompt dénoûment. Plus de maisons, la place est nette ; les travaux peuvent marcher grand train. Il n'est besoin que d'argent, la moindre chose en ce temps-ci. Quant aux plans, ils sont tout dressés, le sol se creuse, on commence à bâtir; il faut donc nous hâter si nous avons des vœux à exprimer, des avis à ouvrir, des écueils à signaler.
On s'était flatté d'abord que l'aspect des lieux suffirait pour modifier le programme officiel. Depuis que cette place est déblayée, depuis que
l'œil y pénètre en tous sens, il est si clair qu'elle n'a tout juste de grandeur que ce qu'il en faut pour être majestueuse! Jusque-là le public hésitait; l'incertitude a disparu avec les derniers pans de muraille, et chacun se range au parti qui paraît à la fois le plus simple, le plus grandiose et le plus économique. Le public a-t-il tort? connaît-il bien la question? les raisons qu'on invoque pour rétrécir la place sont-elles solides, ou seulement spécieuses? Voilà ce qu'il faut examiner sans passion, sans prévention, en parfaite sincérité. Nous ne laisserons pas ignorer que le parti qui nous semble le meilleur n'est après tout que le moins défectueux. Dans cette difficile entreprise, il n'y a de choix qu'entre les inconvénients. Raison de plus pour y regarder de près, pour éviter la précipitation, pour laisser librement les idées se produire. C'est un genre de franchises dont jamais en ce pays on n'a dépouillé les beaux-arts. Dans des temps et sous des régimes où nul n'aurait osé parler ni des affaires d'État, ni souvent même de ses propres affaires, jamais on n'a fait au Louvre le moindre changement sans tolérer qu'on en parlât. Les brochures, les mémoires, les projets, les contre-projets, pleuventsous Louis XIV en 1664, aussi bien que sous Louis XV en 1752.
C'était déjà quelque chose que de laisser ainsi parler, écouter eût été mieux encore. Combien de fois l'avenir du Louvre n'a-t-il pas été compromis par un peu trop d'impatience chez ceux qui commandaient les travaux, par leur désir, bien naturel, mais pas assez contenu , de j ouir de leurs propres œuvres? Laplupartdes difficultés contre lesquelles il faut lutter aujourd'hui n'ont pas d'autre origine : on aurait pu les prévenir en consentant à y penser quelques instants de plus.
Voilà ce qu'apprend l'histoire du Louvre, histoire "pleine d'enseignements. Commençons par la consulter. Pour parler des travaux à entreprendre, il faut avoir étudié les travaux exécutés, savoir à quelle fin ils furent conçus, par combien de vicissitudes, par quelle série de plans successivement abandonnés ce vaste ensemble de constructions s'est vu conduire à son état [présent; quelles en sont les parties vraiment dignes de vénération, quelles sont celles qui n'ont droit qu'à un moindre respect. C'est le moyen de comprendre dans quel esprit tout doit être achevé ; ce coup d'œil sur le passé est la plus sûre indication de la voie qu'il convient de suivre.
Nous ne dirons que peu de mots des temps an-
térieurs au seizième siècle, car c'est du monument actuel que nous parlons, et il n'y reste pas un vestige apparent d'une époque plus ancienne. Nous glisserons non moins rapidement sur les événements dont il fut le théâtre. C'est renoncer à un puissant attrait, mais nous risquerions trop d'oublier notre but. Ces murailles, depuis trois siècles, ont abrité ou vu passer devant elles presque toute notre histoire ! Ne portons pas notre ambition si haut. Contentons-nous de chercher dans le Louvre des secrets moins importants sans doute, mais moins connus, les secrets de sa propre histoire.
LE LOUVRE DEPUIS PHILIPPE-AUGUSTE JUSQU'A FRANÇOIS Ier
Qui n'a vu Paris du sommet du vieux Louvre ne connaît, à vrai dire, ni le Louvre ni Paris. Ces terrasses sont comme un vaste observatoire d'où la vue plonge sur toute la chaîne de bâtiments qui de la colonnade s'étend jusqu'aux Tuileries; le meilleur plan, la meilleure vue cavalière, n'en saurait donner une idée aussi nette, aussi saisissante, en faire aussi bien comprendre la grandeur, les divers caractères, les irrégularités et les complications. Puis, si les yeux se portent au delà, de quelque côté qu'ils se tournent, ils ont devant eux le tableau de Paris le plus complet et le mieux composé. C'est un panorama qu'on ne retrouve ni sur le Panthéon, ni sur le dôme des Invalides, ni même
sur les tours Notre-Dame. Tous ces points culminants sont trop écartés du centre, trop voisins clés faubourgs; de là des premiers plans sans style et sans grandeur, l'abaissement des principaux édifices dont l'éloignement fait descendre l'échelle, et la diminution de la ville elle-même qui semble en partie s'effacer et disparaître à l'horizon. Du haut du Louvre, au contraire, vous êtes au cœur même de Paris : tout ce qu'il renferme de constructions monumentales se dresse et se groupe autour de vous. La Seine s'élargit sous vos pieds pour embrasser dans sa courbe élégante cette île de la Cité qui semble s'avancer comme un imposant navire ; puis, pour couronner ces magnifiques premiers plans, pour encadrer les longues forêts de maisons qui leur succèdent, à tous les points de l'horizon s'élève une ceinture de collines verdoyantes. Quand on veut mettre notre capitale à son vrai rang parmi celles qu'on lui compare, c'est sur ces terrasses de la cour du Louvre qu'il faut avoir soin de la faire admirer.
Eh bien, cette place si favorable pour contempler le moderne Paris est peut-être aussi la mieux faite pour rêver, pour imaginer le Paris d'autrefois, le Paris contemporain des premiers
temps du Louvre. Commencez par reconstruire sur l'autre rive de la Seine, autour de ce clocher encore debout de Saint-Germain des Prés, la vaste enceinte crénelée de l'antique Abbaye, avec ses vigies, ses tourelles, ses herses, ses ponts-levis; puis tout à l'entour dans la plaine, en guise de ces îlots de maisons à quatre étages, faites renaître les métairies, les granges, et toutes les dépendances de la puissante communauté ; en descendant cette rive gauche du fleuve jusqu'aux coteaux d'Issy, continuez à tout démolir pour laisser reparaître une immense prairie entrecoupée de bouquets de verdure, de petites pièces de vigne et de cultures potagères; des saules, des érables s'élèvent çà et là au bord de l'eau sur la berge mal endiguée; vis-à-vis, sur la rive droite, l'aspect est plus aride, le terrain sablonneux; on voit fumer des fours à briques et quelques pauvres tuileries ; mais au delà commence une épaisse forêt qui va se perdre à l'horizon et s'étend vers le le nord jusqu'au pied du Mont-Martre. Ne changez pas grand chose à la silhouette de ce coteau, laissez-lui même ses moulins. En inclinant vers l'est, vous rencontrerez, au delà du rempart de la ville, les tours de l'abbaye Saint- Martin et comme un gros village autour d'elles,
le bourg l'Abbé; puis, en deçà du rempart, de longues files d'habitations et de jardins, qui descendent jusqu'à la Grève. Passant de là dans la Cité, vous y trouvez un amas de maisons plus serrées encore qu'aujourd'hui, et les deux tours de la Métropole, qui, quoique inachevées, dominent déjà la ville entière; enfin, après ce grand circuit, il ne vous reste plus qu'à regarder à vos pieds : transformez en créneaux et en mâchicoulis ces balustres italiens sur lesquels vous vous appuyez; de~c& jardin de l'Infante, faites un fossé plein d'eau, séparez-le de la rivière par une double muraille garnie de robustes tourelles, et vous voilà transporté à six siècles en arrière, vous êtes sous Philippe-Auguste, au sommet de la grosse tour qu'il vient de faire construire, et si le soleil commence à baisser, vous pouvez voir le roi, au retour de la chasse, passer l'eau dans son bateau, s'en retournant coucher dans son palais de la Cité.
Telle est l'idée qu'il faut se faire de Paris et du Louvre au commencement du treizième siècle. Pour remonter plus haut les documents nous manquent. C'est en 1204, l'année où la tour fut construite, que pour la première fois le nom de Louvre est officiellement prononce.
Jusque-là le champ n'est ouvert qu'aux conjectures. Les uns attribuent à Childebert, les autres seulement à Louis le Gros, les premiers fondements de ce palais de nos rois ; ceux-ci en font d'abord un rendez-vous de chasse, une louveterie, lupara ; ceux-là, dès l'origine un château fort, un moyen de commander la rivière en face de la Cité. Ce qui paraît probable, c'est qu'il existait là, avant Philippe-Auguste, un castel fortifié ; que ce roi y fit de grands changements, le reconstruisit même presque en entier, mais n'en fut pas le fondateur. Les historiens du temps désignent sans cesse la grosse tour bâtie en 1204, sous le nom de la tour neuve, ce qui constate évidemment l'existence d'autres tours plus anciennement construites.
A partir de 1204, les détails abondent. Nous savons les dimensions, la forme, la position de la nouvelle tour. Elle était moins élevée, mais à peu près du même style que le grand donjon de Coucy, cette merveille de notre vieille architecture militaire, bâtie cinq ans auparavant, en 1199. Elle occupait le centre d'une cour carrée, grande à peu près comme le quart de la cour actuelle du Louvre, et correspondant, sauf quelques toises de plus, à celui des quatre comparti-
ments de cette cour qui en forme la partie sudouest 1 ; en d'autres termes, les murs extérieurs du Louvre de Philippe-Auguste, non compris le double revêtement des fossés qui les enveloppaient, s'élevaient, à l'ouest, sur les mêmes fondements que la façade actuelle qui regarde les Tuileries ; au sud, à peu près sur l'emplacement du gros mur qui sépare en longueur le musée des antiques du côté de la rivière ; à l'est sur une ligne correspondante, ou peu s'en faut, à la face orientale du pont des Arts, et au nord, sur une autre ligne aboutissant à l'extrémité septentrionale du pavillon de l'Horloge 2. Ces limites sont importantes à constater, parce que nous allons voir jusqu'aux premières années du dix-septième siècle cette cour du Louvre, malgré toutes les transformations de son architecture, se maintenir constamment dans ses dimensions primitives.
Les constructions qui du temps de Philippe- Auguste formaient les quatre côtés de cette cour étaient purement militaires, destinées à la défense plus qu'à l'habitation, sans sculptures ni ornements, et percées çà et là de rares et étroites ouvertures. En les surmontant de ce