‹ Le Louvre et le nouveau LouvreChapitre 13 sur 20 · Voir le plan, n · texte numérisé non relu

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mais, nous en demandons bien pardon, ce ne serait pas là répondre à notre question. Loin de nous la pensée de discuter le programme, c'està-dire d'examiner s'il y a nécessité que ces divers services soient transportés aussi près qu'il est possible de la demeure du chef de l'État. Nous regardons cette question comme tranchée ; le programme prononce qu'il y a nécessité, nous acceptons sa décision. Mais comme il nous semble évident que le moyen proposé pour obtenir la proximité de ces services n'est ni le seul, ni le plus efficace, ni le plus commode, ni le plus sûr, nous nous croyons fondé à penser que le programme n'est pas la raison déterminante et nécessaire des constructions, qu'il les utilise mais ne les commande pas, et que leur véritable raison d'être est dans des causes purement architecturales que nous sommes en droit de discuter.

Quelques mots suffiront pour en donner la preuve.

Si, au lieu d'une rue bordée de maisons, telle que la rue de Rivoli, il y avait au nord, comme au sud du Carrousel, une rivière et un quai, nous reconnaissons que, pour loger tous les établissements qu'il s'agit de concentrer autour des Tuileries, force serait de faire subir au

Louvre de regrettables additions. Mais la rue de Rivoli est là pour donner des abris aussi spacieux qu'on peut le souhaiter à tous les services politiques, administratifs et militaires. On peut y trouver place non seulement pour toutes les dépendances du palais, pour le télégraphe, pour une succursale de l'Imprimerie impériale, pour les ministères de l'intérieur et de la police, mais même, si l'on veut, pour tous les autres ministères, excepté les finances et la marine, déjà logées dans cette même rue. Ce serait même, à bien des égards, une heureuse et convenable combinaison, que celle qui, depuis la place des Pyramides jusqu'à l'hôtel d'Angivilliers, remplacerait les maisons particulières par des établissements publics. Presque toutes ces maisons sont à reconstruire, même celles qui viennent d'être bâties, puisqu'on a l'intention d'en régulariser les façades; on serait donc encore à temps d'utiliser à double fin les dépenses de ces reconstructions. Quel que dût être le prix d'achat des immeubles à acquérir, indépendamment de ceux que l'État possède déjà, et si loin qu'il fallût étendre en profondeur les expropriations pour satisfaire à tous les besoins, l'économie serait encore grande, et l'État profiterait à coup sûr de plus de moitié

des vingt millions qu'exigent les constructions monumentales de la place du Carrousel.

Dira-t-on que les communications seraient moins faciles et moins promptes ? S'il est question de distances, il n'y a qu'à mesurer : elles sont incontestablement moindres, en moyenne, d'un côté que de l'autre, c'est-à-dire du côté de la rue de Rivoli ; si c'est une communication intérieure, loin des yeux du public, qu'il s'agit de ménager, il n'y a qu'à pratiquer sous la rue un ou deux souterrains ; au lieu d'un parcours de près d'un demi-kilomètre à travers les galeries du Louvre, on obtiendra par là un trajet plus direct et une sûreté au moins égale. Cette idée d'un souterrain, nous ne l'inventons pas : elle faisait partie du projet adopté par l'empereur en 1806, projet qui plaçait à l'hôtel d'Angivilliers et dans les bâtiments de l'Oratoire toutes les dépendances du Louvre. Le souterrain de communication fut même commencé, et on en retrouverait encore les substructions.

N'oublions pas enfin une raison d'un autre ordre, qui nous semble encore plus décisive ; celle qui a déjà fait repousser, comme nous l'avons dit plus haut, la translation de la Bibliothèque nationale au Louvre, c'est-à-dire l'inconvénient d'enfermer des établissements, va-

riables et progressifs de leur nature, dans une enveloppe inflexible, dans une architecture symétrique et monumentale. Voyez le ministère de l'intérieur, par exemple : le voilà maintenant flanqué de l'agriculture et du commerce ; mais qui sait si demain le besoin ne se fera pas sentir de lui adjoindre, soit les travaux publics, comme sous l'Empire, soit tout autre département? Et quand même, par un miracle dont aucun gouvernement n'a encore été témoin, les attributions de ce ministère deviendraient fixes et invariables, on nous accordera que l'agriculture, le commerce, l'industrie peuvent, en quelques années, se développer à tel point que l'importance du ministère en soit tout à coup doublée. Dans ce cas, que fera-t-on ? On ne pourra multiplier ni le nombre des fenêtres ni le nombre des étages ; les lignes des façades ne le souffriraient pas. Voudrait-on mutiler ces façades, les briser, les couvrir d'échoppes et de hangars ? Dieu nous garde d'en avoir la pensée. Les monuments de cette sorte sont des habits taillés une fois pour toutes, et qui ne permettent pas la croissance. Si donc les ministères qu'on veut loger au Louvre s'avisent de grandir, il leur faudra déménager.

Déjà même, sans prévoir ces embarras de l'avenir, c'est quelque chose de fâcheux, c'est tenter une union mal assortie, nous dirions presque incompatible, que d'assujettir aux formes d'un palais les besoins de la bureaucratie. Chacune de ces fenêtres est trop large et trop haute pour n'éclairer qu'un seul employé ; si vous les coupez en deux, ou même en quatre en les entresolant, voilà d'odieuses cloisons, visibles, quoi que vous fassiez, à l'extérieur, qui vont détruire l'harmonie de vos façades. Puis, derrière ces larges trumeaux, on ne voit pas assez clair pour écrire : que de places perdues ! On comprend que, par nécessité, on se soit quelquefois ajusté de la sorte dans de vieux bâtiments ; mais bâtir tout exprès pour loger ainsi son monde, n'est-ce pas s'exposer à des regrets certains ?

Nous pourrions nous demander aussi, comme l'idée en vient à tout le monde, si ce n'est pas une expérience périlleuse que de placer, en dessous de nos collections, des corps de gardes et des casernes ; si ce n'est pas faire bon marché d'inappréciables trésors, que de les exposer à de telles chances de détérioration et même d'incendie ?

Enfin ce n'est pas non plus sans frayeur qu'on

verra transporter, à côté de tant de chefsd'œuvre, une partie des ateliers de l'Imprimerie impériale, et probablement aussi un de ses moteurs mécaniques. Nous savons bien qu'on pourra dire : Cette imprimerie de création royale n'est pas un hôte nouveau pour le Louvre ; on ne l'y introduit pas, on l'y ramène. Mais, lorsque Louis XIII ordonna que des presses fussent établies dans une partie du rez-dechaussée et de l'entresol de sa grande galerie, c'était à des artistes pour ainsi dire qu'il ouvrait cet asile, c'était pour favoriser les merveilles et les raretés de la typographie. Tandis qu'ici l'intention n'est pas, que nous sachions, de lutter avec les Elzevier, ni d'imprimer patiemment du chinois ou du sanscrit ; on veut des presses qui marchent vite, à grand renfort de vapeur et de fumée. Voilà pourquoi nous voudrions les voir un peu plus loin de nos tableaux. Il nous semble impossible que toutes ces considérations ne soient pas venues à l'esprit des auteurs du programme, qu'ils n'en aient pas senti l'incontestable autorité : si donc ils ont passé outre, s'ils ont sciemment bravé de si nombreux inconvénients, il faut une raison, et nous n'en voyons qu'une, celle qui déjà, en 1806, triompha des résistances de l'empereur

Napoléon, savoir cette allégation technique : « que les défectuosités inhérentes au terrain qui sépare les deux palais, exigent nécessairement un système de subdivisions, et qu'il est matériellement impossible de maintenir cette place dans toute son étendue ». Aujourd'hui, comme alors, on se sera laissé convaincre que des subdivisions étaient indispensables, et on a cherché à en tirer parti. Dès lors, nous sommes fondés à dire que la destination de ces constructions additionnelles n'est pas leur raison d'être, et qu'on ne peut nous l'opposer. Mettons donc de côté le programme officiel ; ce n'est pas à lui que nous avons affaire, c'est seulement à l'architecte, ce qui personnellement nous plaît fort, puisque nous serons en face d'un de nos meilleurs amis, à qui une vieille habitude nous permet de dire la vérité sans que jamais elle puisse être blessante.

Pour MM. Fontaine etPercier, l'impossibilité de laisser à la place du Carrousel toute son étendue résultait des raisons suivantes:

Le manque de parallélisme ;

Le défaut d'un axe commun ;

Les différences de niveau.

Ils ajoutaient, mais seulement comme considération à l'appui :

La trop grande immensité de la place, par rapport à l'élévation des bâtiments.

De toutes ces raisons, M. Visconti n'en adopte qu'une, qui seule est, à ses yeux, un obstacle insurmontable : la différence des niveaux.

Nous disons qu'il écarte les autres ; et en effet, quand au manque de parallélisme et au défaut d'un axe commun, il les affronte résolument, puisqu'il laisse les deux pavillons centraux du Louvre et des Tuileries en regard l'un de l'autre, sans les masquer, sans aviser, comme ses prédécesseurs, « à empêcher que, » d'aucun point, on ne puisse découvrir en » même temps les deux milieux et leur irrégu- » larité ». Non seulement il n'attache, avec raison, qu'une médiocre importance à ces défectuosités respectives, mais, ce que nous approuvons moins, il les rend plus sensibles. Tel sera, du moins, nous en avons la conviction, l'effet produit par l'espace qui restera vide entre les deux massifs de constructions latérales. Quelque large que soit cette ouverture, elle deviendra pour l'œil un guide et un jalon, elle le forcera, malgré lui, à s'apercevoir et à s'inquiéter d'un défaut qui serait imperceptible si l'espace restait vide. Peut-être même est-il à craindre que de plusieurs points de la

place, les deux angles saillants des constructions nouvelles, plus rapprochés de l'œil que la façade du vieux Louvre, n'accusent plus fortement le grand angle rentrant du sud-ouest des Tuileries. Mais malgré ces appréhensions, et dussent-elles se vérifier, s'il nous fallait absolument choisir entre le plan de MM. Fontaine et Percier et le projet de M. Visconti, nous opterions sans hésiter pour celui-ci, par cela seul qu'il pratique cette large ouverture, et que, s'il réduit la place d'un quart, ce qui est déjà beaucoup trop, il n'en confisque pas la moitié.

Quant au prétendu défaut d'élévation des bâtiments par rapport à l'immensité de la place, c'est aujourd'hui chose jugée. D'abord il est loin d'être vrai que pour tout bâtiment les proportions de hauteur et d'étendue soient soumises à des règles constantes : à ce compte, il faudrait que la galerie du Louvre fût deux ou trois fois plus élevée que les tours Notre- Dame. Ces rapports proportionnels varient selon la destination des monuments ; et l'œil, averti par l'esprit, comprend aussitôt quelle hauteur convient à une galerie. Déjà de l'autre côté de la rivière celle-ci ne semblait pas trop basse, il en sex^a de même du dedans de la place,

surtout après le nivellement, lorsque la proéminence qui maintenant occupe la partie centrale sera creusée de 2 mètres 70 centimètres, ainsi que l'annoncent tous les projets, et lorsque l'enlèvement de cette masse énorme de terre aura donné à toutes les constructions environ- . nantes une apparente surélévation.

Ajoutons que si les toits de ces deux galeries offraient deux lignes continues trop uniformes, il serait aisé, et conforme aux traditions historiques, d'interrompre ces lignes en rétablissant dans la toiture de légères diversités qui ont existé jusqu'au temps de Louis XIV, et qui caractérisaient chacune des constructions différentes dont se composent la galerie du bord de l'eau. On pourrait enfin donner plus d'importance au campanille du guichet Lesdiguières, et restituer au pavillon qui lui est contigu son véritable caractère en le surélevant d'un étage comme le grand salon, dont il est, dans sa partie inférieure, l'exacte répétition. Ces divers exhaussements, étant reproduits symétriquement sur la nouvelle galerie du nord, accidenteraient suffisamment les deux lignes de toitures, pour qu'il n'y eût à redouter aucun danger de monotonie.

Ainsi, de toutes les raisons capitales pro-

chutes en 1806 pour déterminer l'empereur, il n'en reste plus qu'une seule, la différence de niveau. Celle-là, nous le reconnaissons, est plus sérieuse que les autres ; mais faut-il la considérer comme un obstacle insurmontable ? Toute la question est là.

Tâchons d'abord d'expliquer de quoi il s'agit.

Une moitié de la grande galerie, la partie la plus rapprochée du Louvre, celle dont histcUriquement l'origine est une énigme, et dont la v, construction présente ces gracieuses disparates que nous avons essayé d'expliquer, est fondée, comme nous l'avons dit et comme on peut aisément s'en convaincre, en contrebas du sol du Louvre. La différence de niveau esc d'environ 2 mètres 50 centimètres.

Vis-à-vis de cette galerie, la rue de Rivoli est, à peu de chose près, au même niveau que le seuil du Louvre. En supposant qu'on pût la baisser un peu, ce qui par parenthèse ferait grand bien au Palais-Royal, le maximum de cet abaissement serait de 30 à 40 centimètres au plus ; on peut donc considérer qu'il y a environ deux mètres de différence entre le sol de la galerie et la portion du sol delà rue de Rivoli qui lui fait face et où il s'agirait de la repro-

duire en fac-similé, si la place devait être maintenue dans toute sa grandeur.

Dès lors on doit comprendre où gît la difficulté. Mettre en regard l'une de l'autre deux façades de même ordonnance, dont l'une aurait sa base à deux mètres plus haut que l'autre, c'est quelque chose assurément de matériellement impossible, non seulement parce que cette différence de hauteur dans deux édifices ^parallèles et symétriques serait choquante et disgracieuse, mais, ce qui est encore plus grave, parce que celui des deux qui serait fondé plus haut que l'autre ne se raccorderait plus dans ses parties supérieures avec les constructions auxquelles il doit être accolé.

N'oublions pas en effet que ce qui permet à la grande galerie, composée de deux parties de hauteur inégale, d'être de plain-pied au premier étage, c'est que la plus haute de ces parties, celle dont il est ici question, est fondée plus bas que l'autre ; relevez-la de deux mètres, le plain-pied n'existera plus. Voilà pourquoi MM. Percier et Fontaine, et M. Visconti? qui sur ce point adopte leurs idées, prétendent qu'on ne peut pas opérer la jonction des deux palais en se bornant à construire, à la suite de l'aile déjà bâtie jusqu'à la rue de Rohan, une

imitation littérale, et, comme nous disions tout à l'heure, un fac-similé de la galerie deDupeirac. Si le terrain s'infléchissait au nord comme du côté du quai, ils admettraient peut-être cette manière si naturelle de clore le Carrousel ; mais, avec le terrain tel qu'il est, la difficulté leur paraît insoluble. Modifier leur modèle tout en le copiant, le rapetisser d'une manière insensible en diminuant certaines parties du soubassement, il n'y faut point penser, car la différence de hauteur est trop forte pour être ainsi rachetée; composer une façade moins haute de deux mètres, mais d'un dessin tout nouveau, ils n'oseraient se le permettre, et ils ont bien raison, car ce serait une bigarrure déplorable. Il n'y a donc, à leurs yeux, qn'un moyen de sortir d'embarras, c'est de renoncer franchement à reproduire cette portion de la galerie, cause de tout le mal. Ne cherchons pas à la copier, disentils; cachons-la au contraire, enfermons-la dans une cour intérieure formée par une aile parallèle que nous pousserons jusqu'au point où le sol se relève, c'est-à-dire jusqu'au guichet Lesdiguières. Au dedans de cette cour, nous laisserons le sol tel qu'il est, c'est-à-dire de niveau avec le socle de la galerie, tandis qu'à l'extérieur nous nous relèverons tout à notre aise à la hau-

teur du sol du Louvre. La différence de niveau sera ainsi concentrée dans la cour et invisible du dehors. Puis, pour satisfaire la symétrie, nous établirons vis-à-vis une autre cour de service en doublant l'aile de la rue de Rivoli comme nous aurons doublé la galerie du bord de l'eau, et aux façades extérieures de ces deux massifs parallèles nous donnerons un caractère architectural de notre composition, libres de nos mouvements et sans être assujettis à l'obligation gênante et impossible de reproduire sur un sol différent une même architecture.

Voilà ce que proposaient MM. Percier et Fontaine, en y j oignant leur ail e transversale qui coupait la place en deux ; voilà ce que propose M. Visconti en supprimant l'aile transversale : à cette seule différence près, le système est le même.

Est-ce vraiment le seul moyen de résoudre le problème ?

Nous en voyons un autre, à notre avis, plus naturel, c'est d'appliquer à la place entière l'expédient dont on veut faire usage seulement dans la cour de service. Cet expédient consiste à asseoir les deux façades d'un même édifice sur deux sols différents, ce qui se fait tous les jours, ce qui est parfaitement admis et régulier

en architecture. Quand on plante un bâtiment entre cour et jardin, il arrive sans cesse que la cour est plus haute que le jardin, ou réciproquement, selon que le sol le commande ; on en est quitte pour diversifier l'ordonnance des deux façades. C'est là ce qu'on veut faire ici ; on compte reproduire à l'intérieur de la cour de service la façade de la galerie, et rien n'est plus facile, puisqu'on se place au même niveau ; extérieurement, au contraire, on se propose de composer une façade d'une autre architecture, en ayant soin de lui donner deux mètres de moins d'élévation. Eh bien ! ce que vous voulez faire là, vous pouvez tout aussi bien le faire le long de la rue de Rivoli. Il n'est donc pas matériellement impossible de reproduire, du côté du nord, l'architecture de la galerie du sud, et vous pouvez, si vous le voulez, enclore dignement la place sans l'obstruer de constructions additionnelles. Pour cela, il s'agit seulement de creuser un peu le terrain et de le mettre en contre-bas de la rue de Rivoli sur une longueur d'environ 150 mètres, c'est-à-dire depuis le Palais-Royal jusqu'au Louvre, en prenant pour niveau, dans toute la largeur de la place, le socle de la galerie du bord de l'eau ; puis d'opérer le nivellement général en remontant

du pied du Louvre, comme point le plus bas, jusqu'au château des Tuileries par une pente insensible, entremêlée seulement de quelques légers plis, de quelques ondulations, pour diviser l'écoulement des eaux au moyen de conduits souterrains ménagés de distance en distance. Est-il besoin de dire quel effet imposant, quelle heureuse perspective résulterait du nivellement ainsi conduit ?

Hâtons-nous toutefois d'ajouter qu'en adoptant ce parti, il faut renoncer à établir, vis-àvis du Palais-Royal, une communication de plain-pied avec le Carrousel. Ce n'est pas là, ce nous semble, un bien gros inconvénient. On ouvrirait des guichets pour les piétons, et même, à la rigueur, au moyen d'une pente douce, on pourrait donner passage aux voitures ; mais nous ne pensons pas que ce fût nécessaire. La grande circulation des voitures sur la place du Carrousel s'établira toujours dans la direction des ponts, et nous ne voyons aucune chance que jamais on doive jeter un pont vis-à-vis le Palais-Royal, c'est-à-dire à cent mètres tout au plus du pont des Saints-Pères.

Quant à la communication de la cour du Louvre avec le Carrousel, il va sans dire que là aussi on n'aurait pas de plain-pied ; mais ce

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serait, nous en avons la certitude, au grand avantage et de l'aspect du monument, et de la décoration de la place. Une double rampe semicirculaire, à laquelle un habile artiste imprimerait aisément un grand et beau caractère, donnerait accès, par la pente la plus facile, aussi bien aux voitures qu'aux piétons, et aurait en même temps un autre mérite à nos yeux, celui de rétablir, pour ainsi dire, l'ancien état du monument par rapport à son voisinage. Il faut se rappeler, en effet, quel était le niveau de l'ancienne rue Froidmanteau. Les bassescours du Louvre n'étaient ainsi nommées que parce que du haut de ses fossés le Louvre les dominait, et Lescot, ne l'oublions pas, eut un grand soin de maintenir à son œuvre ce caractère primitif de majesté et de domination, au moyen du robuste soubassement qui est aujourd'hui enterré, et dont ce grand perron deviendrait comme un équivalent.

Enfin, pour tout prévoir, il est une objection qui nous sera peut-être faite : on nous dira que quelquefois (c'est-à-dire, à parler vrai, une ou deux fois par siècle) on a vu l'eau de la Seine pénétrer dans les petits guichets -de la galerie du sud, et qu'en prenant le seuil de ses guichets comme niveau d'une partie de la place, on ris-

que de la voir de temps en temps inondée. A cela, notre réponse est simple : Vous acceptez ce même sol pour les cours de service que vous vous proposez d'établir le long de la galerie, vous croyez donc que les chances d'inondation sont assez rares et assez peu sérieuses pour qu'il soit inutile de chercher à s'en garantir. Ce qui est vrai pour l'intérieur de ces cours, le sera pour la place entière.

Nous n'insisterons pas davantage; il est temps de nous arrêter. Notre dessein n'est pas de présenter un projet; nous voulions seulement essayer de démontrer, à ceux qui auraient la patience de nous suivre, que le système adopté n'est pas le seul possible; qu'il n'y a ni empêchement matériel, ni même difficulté sérieuse à réunir le Louvre et les Tuileries de la seule façon qui, selon nous, soit digne et grandiose. Les obstacles qu'on allègue se tournent, on l'a vu, en occasions de nouvelles beautés ; la différence du niveau franchement accusée, en plein soleil, et non déguisée àsigrand'peine derrière des morceaux de pierres, est un de ces hasards heureux dans les arts, un de ces accidents d'où naissent les belles choses. De la déclivité légère et prolongée de cette immense place résulterait, nous en sommes certains, des effets aussi majestueux

qu'imprévus. Puis, outre cet avantage de la grandeur, le premier de tous, celui que rien ne remplace, que rien ne compense, nous en trouvons deux autres à notre plan, deux avantages inestimables aussi : le premier c'est de sauver de l'oubli, de la mutilation, et d'une sorte d'ensevelissement, cette charmante façade de Depeirac et de Métézeau (peut-être même en partie de Delorme), ce joyau, un des plus précieux de l'ancien Louvre, encore à peine dégrossi, etpouvant se prêter sous d'habiles ciseaux à tant d'effets brillants et variés ; le second, c'est de n'exiger aucun effort d'invention pour achever le Louvre, et de ne fournir ni occasion, ni prétexte d'introduire dans ce grand ensemble monumental ces disparates et ses mésalliances que trop souvent il a dû subir.

Certes nous sommes rassurés plus que personne par le goût, par l'expérience, par le tact sûr et délicat de celui qui conduira ces travaux. Nous l'avons vu à l'œuvre en plus d'une occasion difficile, et lorsqu'en 1840 nous protestions publiquement au nom de l'art, comme nous le faisons aujourd'hui, contre le choix de l'emplacement destiné au tombeau de l'empereur, nous n'aurions, à coup sûr, jamais osé prévoir que l'artiste surmonterait, comme il la fait,

presque tous les obstacles entassés devant lui. Nous savons qu'au Louvre comme aux Invalides, il luttera contre les périls de son entreprise sans se lasser jamais, comme un homme qui aime son art; nous ne doutons pas non plus que dans ses élévations il ne se rapproche beaucoup mieux qu'on ne l'eût fait en 1806 du véritable esprit du Louvre; nous ne redoutons de sa part ni les folies de Yordre colossal, ni le mépris des combles apparents, ni l'amour immodéré des balustres, et nous espérons bien que, même en encadrant la façade de l'Horloge entre deux masses d'architecture plus ornées, il saura respecter le mâle et vigoureux contraste que Lescot s'était imposé entre le dedans et le dehors de son Louvre. En un mot, nous sommes convaincus que tous les moyens d'atténuer le mal, il saura les saisir; mais, si bien qu'il s'en tire, nous n'en regretterons pas moins toujours qu'à une ingrate mission il n'ait pas pu préférer cette tâche plus facile, plus sûre, plus vraiment glorieuse, l'achèvement d'une grande chose par les moyens les plus simples et les plus grands.

Est-il donc vrai qu'il ne soit plus temps de faire entendre ces paroles ? Pourquoi nous en cacher, c'était un de nos rêves, quand nous voyions s'écrouler pièce à pièce ces murailles

enfumées, ces ignobles échoppes, lorsqu'à chaque matin un agrandissement nouveau venait confirmer nos conjectures, lorsqu'enfin la place entièrement déblayée se montrait à nos yeux comme prédestinée à rester dans toute sa grandeur; c'était, dis-je, notre rêve et notre espoir que nous la verrions terminer dans les conditions majestueuses que nous avions toujours conçues. Et voilà qu'au moment où nous achevons ces lignes, la pioche commence à entamer non plus seulement le périmètre extérieur, mais le sol même où devront s'asseoir les constructions additionnelles! Ainsi, c'est pour tout de bon, on va bâtir ces deux massifs, et quand ils auront été bâtis, ce ne sera pas pour un jour ! Il en est dans ce pays tout autrement des monuments que des institutions ; une fois qu'ils sont debout, on regarde à les jeter par terre. Mais le mal, encore un coup, estil donc sans remède ? Si demain un plan bien net et bien dressé démontrait qu'on peut convenablement loger tous les services, toutes les dépendances du palais, derrière les quatre ou cinq cents mètres de façade qui de la place des Pyramides s'étendent jusqu'à l'hôtel d'Angivilliers; si les profils les plus sûrs et les mieux cotés rendaient aussi claire que le jour lapos-

siMlitê matérielle de laisser à la place toute son étendue, qui oserait nous prédire un refus, sinon de changer brusquement d'avis, du moins d'examiner, de réfléchir? Croire à cette obstination, ce serait de notre part malveillance et parti pris. Nous ne jouons pas un tel jeu; aussi nous sommes-nous permis de dire franchement la vérité, ne pouvant nous imaginer que dans un temps où les pensées du fondateur de rempire trouvent tant d'échos complaisants, où ses moindres paroles se transforment en oracles, on ne puisse obtenir au moins quelque attention pour ces mots échappés à son génie : Il n'y a de

BEAU QUE CE QUI EST GRAND ! L'ÉTENDUE ET i/lM- MENSITÉ FONT OUBLIER BIEN DES DEFAUTS.

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