DE PHILIPPE-AUGUSTE A JEAN LE BON
Il est des monuments presque aussi célèbres que les grandes villes qui les renferment, parce qu'ils personnifient l'un des aspects les plus saillants du génie de leur peuple : le Capitole et le Vatican à Rome, Westminster à Londres, le Kremlin à Moscou, le Louvre à Paris.
Le Louvre a ce caractère spécial, qu'il lie symbolise pas seulement la puissance, mais l'intelligence et l'art. On y suit les phases de l'histoire, qui oscille de la force à l'idée; c'est successivement un château fort, un palais, une réunion d'académies, un musée.
Il apparaît au déclin du douzième siècle, à cette heure où l'histoire de l'Europe occidentale sort des brumes du moyen âge, comme une constellation se dégage d'une nébuleuse. N'est-ce pas la plus héroïque et la plus fière de nos épopées que celle où Ion a pu voir, à la troisième croisade, se détacher sur le ciel enflammé de l'Orient les grandes figures des trois rois chevaleresques de l'Occident, Frédéric Barberousse, Richard Cœur de Lion, Philippe-Auguste, comme des personnages légendaires sur le fond d'or des mosaïques byzantines?
La France royale date véritablement de cette époque; Louis VI la
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prépare; Philippe-Auguste la consacre. II a fondé Notre-Dame et le Louvre, les deux symboles du moyen âge, la foi et l'épée; le premier s'est conservé tel qu'il était sorti du génie des grands maçons de cette époque, image de l'immutabilité du sentiment religieux; le second s'est transformé selon les fluctuations de l'esprit humain.
Sous l'influence d'un siècle qui est une renaissance et une aurore, Paris s'était accru en surface, en population comme en renommée. ' Déjà il méritait le nom de s sans pair » qu'on lui décernait. Depuis longtemps il s'était étendu hors de l'Ile de la Cité où était son berceau, où s'élevaient sa basilique et le palais de ses rois, abritant l'Hôtel-Dieu, l'union de la foi, de la puissance et de la charité. Au sud, la science et les écoles Hérissaient à l'ombre des grands monastères de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève et de Saint- Victor ; au nord, le commerce, l'industrie, la richesse, la noblesse étendaient leurs comptoirs, leurs ateliers, leurs demeures, leurs hôtels. La population, qui atteignait 200,000 âmes, débordait des rues étroites resserrées par les remparts. Philippe ne s'était pas contenté de construire les halles et le ciinetière des Innocents, de faire paver les principales rues de la ville; il en agrandit l'enceinte de près d'un quart, englobant dans son périmètre des vignes, des terres labourées, et plusieurs bourgs, tels que le bourg nelif, le beau bourg, le bourg l'Abbé, le bourg Thibourd. Au nord, et plus tard au midi, de solides murailles, crénelées et flanquées de tours, s'élevèrent sur des terrains dont les propriétaires furent indemnisés par le roi.
La vieille enceinte de la Cité, posée comme un navire au milieu de la Seine, n'était plus qu'en seconde ligne. Les deux têtes de pont, le grand et le petit Châtelet, cessaient d'être des ouvrages avancés. De nouveaux travaux de défense s'imposaient. II en était de même dans la plupart des grandes agglomérations urbaines du moyen âge. Autour de la cité romaine, qui conserva ses remparts, parfois une ville plus moderne, le bourg, la ville se forma et se munit de remparts nouveaux, qu'un fort, un château, une citadelle plus tard, dut protéger.
Pour compléter la défense de Paris, la construction d'un château
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fort devenait donc nécessaire. Le Louvre fut créé, dans le site où il pouvait le mieux se dresser contre les attaques des ennemis les plus dangereux de la France, sur le bord du fleuve que les Normands avaient remonté pour assaillir Paris, en face de cette terre de Neustrie
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qui leur avait été concédée et que possédaient encore les rois d'Angleterre. N'y avait-il pas sur l'emplacement où fut élevé le nouveau château quelque ancienne redoute dominant le cours de la Seine? On l'a supposé, sans le prouver. Le nom de Louvre avec ses formes anciennes de Liipara, Lupera, Luvre, apparaît pour la première fois dansl'histoirede Paris sous Philippe-Auguste, émergeantd'une origine obscure, sur laquelle les étymologistes n'ont pu jeter la lumière. Une louve figure au berceau de la légende romaine; un loup ou des loups, un établissement où l'on entretenait des chiens pour la chasse de ces carnassiers, une louveterie, ont-ils donné leur nom aux terrains iong-
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temps incultes où devait surgir un édifice qui est devenu une des merveilles de l'art et de la civilisation? Ne serait-ce pas simplement le domaine d'un homme portant le nom de Lupus ou Loup, nom assez répandu aux temps mérovingiens? ou faudrait-il y voir une de ces anciennes forteresses saxonnes ou franques, désignées sous le nom de Leouar ou de Lower, où des historiens érudits ont voulu chercher la source du mot Louvre?
Ce qui pourrait militer en faveur do cette hypothèse, que n'admettent pas les linguistes, c'est que le château construit par Philippe- Auguste semble avoir été tracé sur le plan d'un lower dont on a retrouvé les vestiges : une vaste tour ronde dressée dans un quadrilatère de remparts dans lequel on pénètre par une porte située du côté de la rivière, et qui est défendu de ce côté par une autre enceinte quadrangulaire, mais moins élevée et plus large que longue. Telle était, au début du treizième siècle, la configuration du Louvre. Le plus ancien document qui en parle est un compte de 1202, mentiontionnant des dépenses pour la ferrure de ses fenêtres, le salaire et le vin des bourgeois de Paris, à qui sa garde est confiée.
Au moyen âge, comme de nos jours, la paix est armée, mais elle l'est plus encore contre l'intérieur que contre l'extérieur. Les remparts ne se hérissent pas seulement le long des frontières; ils se dressent partout. Chaque village a son château, chaque bourg a son enceinte, chaque ville a ses fortifications flanquées de tours et de bastions. Partout, des fossés, des ponts-levis, des herses, des barrières; dans l'intérieur des villes mômes, des quartiers fortifiés; au coin des rues, des chaînes que l'on tend en cas d'alarme, d'émeute ou d'assaut. L'homme lui-même atteste sa puissance et son rang par les armures dont il se revêt, par le nombre des hommes d'armes qui l'accompagnent, par la quantité de forteresses qu'il possède. Pour en imposer au nombre, le pouvoir a besoin des signes visibles de la force. Le roi doit avoir plus de chevaliers attachés à sa suite, plus de résidences fortifiées, plus de châteaux et de tours que ses grands vassaux. Une tour, dans le monde féodal, n'est pas seulement un édifice; c'est une sorte de symbole; c'est d'elle que l'on fera relever tous les fiefs qui
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DE PHlLlPPE-AUGrSTE A JEAN LE BON.
dépendent de la suzeraineté de son possesseur. Le comte de Champagne a depuis longtemps, en dehors do son palais, à l'une des extrémités de sa capitale, sa grosse tour, d'où ressorlent les fiefs de son comté; celles du comte de Poitou et d'autres feudataires s'élèvent dans leur principale résidence; le roi de France ne peut faire moins; i! consiruil
HiÈclc, par M, Hoffliairor.
la tour du Louvre, la tour neuve, la grosse tour, comme on l'appellera pour la distinguer des autres, et de laquelle dépendront tous les flefs de son royaume.
A voir ses dimensions, son diamètre de plus de quinze mètres, ses fossés de dix mètres de large, l'étroitessc relative de l'enceinte qui l'entoure, et qui occupait environ le quart de la cour actuelle du Louvre, on pourrait dire que le château tout entier a été construit pour servir de défense à la tour. Comme au châ(eau de la Jalousie, décrit dans le roman de la Rose, elle domine de haut les créneaux des murs garnis de mangonneaux, flanqués de tours aux angles et au centre des courtines. Lo donjon est d'ordinaire la partie
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la plus forte d'un château; il en est le cœur et la tête, il est le suprême asile du seigneur, et le château n'est pris que lorsque le donjon est forcé. Mais pour parvenir au bord môme du fossé profond qui l'entoure, que de difficultés! que d'obstacles! Franchir les fossés à fond de cuve qui se creusent au pied des remparts extérieurs, escalader les brèches des courtines, écheler ieurs parois verticales, sous la saillie des mâchicoulis; s'emparer de force des plates-formes protégées par les créneaux; pénétrer dans la partie supérieure d'une des tours, en y plantant son drapeau, cela ne suffit pas. L'assaillant est maître d'une plate-forme et d'une tour; il ne l'est pas du fort. Celui-ci est divisé en compartiments disposés pour la résistance comme les cloisons étanches des grands navires modernes. De même que le pays est hérissé de forteresses, que la ville a des quartiers fortifiés, le château se compose de parties indépendantes les unes des autres, qui ont leurs moyens de défense et leurs défenseurs spéciaux. A une époque où la défiance est considérée comme la première condition de la sûreté, le seigneur confie à ses fidèles les postes les plus exposés et les plus importants; il remet aux mercenaires ou aux vassaux, dont le dévouement est douteux, la garde des parties les moins menacées de la fortification. Chaque tour a son capitaine et ses soldais; souvent toute communication est interdite entre eux. Les herses, les portes massives, les couloirs étroits dressent partout des obstacles, non seulement aux progrès d'un ennemi vainqueur, mais à l'accord périlleux de défenseurs qui voudraient se révolter contre leur chef et livrer son château.
Si l'on est maître des remparts, on ne l'est pas du donjon. Sa tour massive est une seconde forteresse plus inaccessible que la première; entourée elle-même de fossés, on ne sait par où saisir ses parois rondes dont le sommet défie les plus hautes échelles, dont l'épaisseur énorme résiste aux catapultes. Si même la trahison en ouvre la porte étroite, fermée par lepont-levis et les herses, on peut encore résister dans l'escalier tortueux, on peut se défendre au seuil des salles voûtées, superposées les unes aux autres, à l'abri de l'incendie par la pierre qui entre uniquement dans sa construction, à l'abri de la famine par
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