G LE LOUVRE
qui se conservera de iiosjours pour les bureaux des officiers ministériels. La lumière qui pénètre par un grand panneau de verres peints et par quatre petites fenêtres, « feutrées de blanc et pors » (bleu), vient frapper des tentures de drap noir, des « comptoirs » ou tables, une haute chaise et des bancs recouverts de tapis verts. S'il aime la magnificence au dehors, le roi est vêtu simplement, dans ses appartements, d'une robe d'étoffe blanche, comme un dominicain, ou d'étoffe violette à pèlerine doublée d'hermine, comme en portent encore certains chanoines. Les vêtements ecclésiastiques de nos jours sont pour la plupart des vêtements anciens depuis longtemps abandonnés pâlies laïques. Une belle miniature nous montre Charles V, sur sa large chaise, dans une de ses robes d'aspect monacal, recevant d'un copiste habile un manuscrit précieux. Ce roi « artiste » qui devance son époque sous tant de rapports, a le goût des livres, et le Louvre recevra la collection inestimable qu'il en a formée.
Sa bibliothèque occupe trois étages d'une tour, qui portait le nom de tour de la Fauconnerie, avant de prendre celui de tour de la Librairie. Les livres qu'elle contenait n'étaient pas rangés sur des rayons disposés le long des murs; ils étaient placés sur des pupitres ou lutrins, tournant sur des pivots, ou suspendus aux solives par des contre-poids, qui permettaient de les baisser pour les feuilleter etles lire. Trente petits chandeliers et une lampe d'argent pouvaient s'allumer le soir. Les murs étaient garnis de bois d'Islande, le plafond de cyprès, et les fenêtres étaient treillissées de fil d'archal, comme dans d'autres résidences royales, pour empêcher les oiseaux, vraisemblablement très nombreux, de pénétrer dans l'intérieur des appartements.
Sans doute, quelques-uns des prédécesseurs de Charles V avaient apprécié la valeur des livres : saint Louis enfermait les siens dans une salle du trésor de sa chapelle. Louis le Hutin avait environ quarante volumes. Jean le Bon en recueillit quelques-uns, qu'il transmit à son fils. Mais celui-ci ne recula devant aucun sacrifice pour acquérir de nouveaux manuscrits; il fait traduireen français des ouvrages latins ; il occupe des copistes et des enlumineurs; il paie jusqu'à 500 livres, plus de 20,000 fr. de notre monnaie, une bible en deux volumes,
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CHARLES V
H veut avoir ses livres près de lui dans la tour de la Librairie, sous la garde de son valet de chambre, Gilles Malet, qui en dresselocatalogue. L'esprit ouvert et curieux de Charles V se reflète dans les neuf cents manuscrits qu'il possède. Si la théologie y occupe une large place, la philosophie y figure avec Sénèquo, Boèce et Raymond Lulle. « Grand astrologue » , dit Christine de Pisan , il a le goût des sciences naturelles et occultes. II a soixante volumes de médecine et de chirurgie; il en a trente de géomancie, quatre de chiromancie, un de nécromancie.
Les voyages, tels que celui de Marc Paul, les histoires de Josèphe et d'Eusèbe, côtoient les grandes chroniques nationales et les romans de la Table ronde et d'aventures. Ovide et Lucain s'y rencontrent auprès de recueils de chansons et de fabhaux, de trois manuels du jeu d'échecs et de deux traités de musique. El ces livres sont de tous les formats et do toutes les formes; grands, petits, oblongs, en rouleaux; les uns, en solides reliures de cuir, garnis de métal, avec des fermoirs à agrafes ou à serrures, des tranches ornées d'emblèmes héraldiques; d'autres recouverts d'étoffes précieuses ou
résistantes, sur lesquelles sont peintes les armes du roi ou des princes qui les lui avaient offerts. L'intérieur n'en est pas moins varié que l'enveloppe ; dans les uns les lettres sont d'or, d'azur et de vermillon;
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ailleurs, elles se détachent en or sur le parchemin noir; et quand on feuillette la plupart d'entre eux, on est ébloui par les enluminures de toutes couleurs qui rehaussent les traits ingénieux des ornenienis et le minutieux dessin des sujets historiques ou sacrés.
Ces livres ne sont pas attachés aux pupitres par des chaînes de fer, comme dans certaines bibliothèques d'universités ou de chapitres ; le roi en emporte en voyage, dans ses cotfres; il en prête, il en donne, il en échange. Ce ne sont pas les seuls objets précieux qu'il possède. Des caisses, dont il garde la clé et qui le suivent dans tous ses déplacements, sont remplies d'anneaux d'or, à chatons de rubis, de saphirs ou de diamants ; l'un d'eux est niellé, décoré de figures de saints et d'anges; le roi le met à son doigt tous les vendredis. Son sceau, en rubis d'Orient où une tête imberbe est gravée, lui sert pour les lettres qu'il écrit de sa main. Il a dix cercles et trente couronnes d'or, garnies de diamants et de pierres précieuses. La valeur intrinsèque des objets d'or qu'il possède dépasse plus de trois millions, a Aucun trésor moderne n'est si riche », dit Clarac en 1841. La vaisselle d'argent du roi n'est pas seulement une marque d'opulence, c'est une réserve dans laquelle il puisera en cas de guerre, comme en 1369, où il en vend une partie. Dans d'autres coffres de cyprès ou d'ébène, il a des « signets d'or » à emblèmes variés, des reliquaires, des bourses à l'aiguille de perles, de broderie d'or, ou de velours inde (bleu de ciel), des patenôtres d'or, rehaussées de perles et de saphirs, des images de la Vierge et des saints, entourées d^ cadres constellés de pierres précieuses, des camées ou camaïeux à sujets divers, etjusqu'à une pierre cabalistique, à caractères hébreux, qui passe pour guérir de la goutte. Ses joyaux attestent son goût pour l'orfèvrerie, sa piété, et quelque peu sa crédulité dans les remèdes mystérieux.
Charles V menait une vie très réglée; se levant entre six et sept heures, partageant son temps entre ses dévotions, la conversation avec ses serviteurs, les audiences à ses sujets et aux étrangers, l'achat d'objets artistiques ou précieux, l'audition de la musique et des lectures édifiantes ou instructives, il dînait à dix heures, et dans l'après-midi dormait pendant une heure environ au son d'une douce
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CHAULES V.
musique. Parfois, avant son souper, il descendait dans ses jardins, où ses enfants lui étaient amenés. Le principal jardin du Louvre était situé au nord; il devait présenter un aspect quelque peu compassé avec ses allées droites reliant cinq pavillons ronds et carrés, treillages en losanges, tapissés de vignes, de plantes grimpantes, -bordés de lis, de violette et de rosiers, entourés de sièges et de bancs de gazon, tandis que dans les compartiments formés par les allées les jardiniers cultivaient des fraisiers , des pourpiers et des laitues. Le moyen âge et la renaissance ne comprennent la nature qu'assujettie aux caprices ou aux besoins de l'homme.
Depuis Philippe de Valois, sans doute, il y a, près des jardins, une ménagerie, où l'on élève des lions, dans le but probable d'émerveiller l'imagination populaire; on dresse aussi dans une autre partie du château des rossignols au chant.
Mais ce qui tenait le plus de place , c'étaient les bâtiments destinés aux approvisionnements ainsi qu'à la préparation de la nourriture des princes et de leurs commensaux. Le Louvre avait sa ferme, sa basse-cour, où l'on nourrissait des poulets, sa grange, ses greniers où l'on entassait le blé fourni par les fermiers. A l'ouest surtout, étaient groupées en de-
par VIoUet-Loduc.
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hors de la forteresse, des constructions renfermant la panneterie, la sausserie, la pâtisserie, la fruiterie, l'échansonnerie, la bouteillerie, la distillerie, la fourrerie (le bûcher), la lavanderie, la charbonnerie, les celliers et les poulaillers. Dans une des tours, dite de la Taillerie, les couturiers du roi sont installés. Tout un monde de serviteurs, travaillant pour la nourriture et le vêtement des princes, ainsi que pour la décoration de leurs appartements, habite dans le château et ses dépendances, suffisant presque à fournir ce qui était nécessaire à leur vie ordinaire comme à leur luxe.
Sait-on ce que peut consommer la maison ou, comme on dit alors, a l'ostel » du roi? Le Mesnagier de Paris nous l'apprend. Par semaine, on tranche à la boucherie 120 moutons, 16 bœufs, 16 veaux, \% porcs par jour; on tue à la poulaillerie 600 poulailles, 200 paires de pigeons, 50 chevreaux, 50 oisons. La maison de la reine et des princes est en proportion. Il est vrai que toute cette consommation de victuailles se répartit entre les différentes résidences du roi; mais la plus grande partie se fait autour de lui, dans le palais où il séjourne.
Les appartements du roi, de la reine, des princes et des grands seigneurs étaient innombrables; irréguliers souvent de distribution et de dimensions, ils avaient pour la plupart leurs galeries, leurs salles de parade, leurs garde-robes, leurs cabinets comme leur chapelle. Ceux de la reine étaient au rez-de-chaussée, du côté de la rivière ; ils étaient vastes, tendus des étoffes les plus riches, meublés de hauts fauteuils et de bancs, sur lesquels étaient posés des carreaux ou coussins recouverts de velours ou de drap d'argent; on montait aux chambres du roi par le grand escalier, la grande vis, dont les parois intérieures étaient ornées de statues de Charles V, de Jeanne de Bourbon et des princes de leur famille, et dont la voûte se divisait en nervures au milieu desquelles brillaient les écussons de la maison de France. Formé de 83 marches, il est muni, à chaque palier, de bancs de pierre, où le roi peut se reposer. Deux sergents d'armes, en pierre, de trois pieds de haut, sculptés par Jean de Saint-Romain, semblent garder l'entrée des appartements. Outre la chambre a coucher, l'étude et la chapelle dont nous avons
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CHARLES V
parlé, se trouve une vaste saliede parade, longue de vingt mètres, large de douze, où le roi tient ses requêtes; elle est garnie de lambris peints en rouge avec des rosettes d'étain blanc. Dans les grandes salles, se dressent de larges et hautes cheminées à manteaux, ornées de figures d'animaux ou depersonnages, et munies de chenets gigantesques.
Lorsqu'ils . se montrent aux grands et au peuple dans les circonstances solennelles, le roi et la reine revêtent des costumes éclatants. La reine porte une chape de velours azuré brodé de fleurs de lis, sur un corset vermeil fourré de ventres d'écureuils qu'on désigne sous le nom do
nia. (UiDl. nal.)
menu vair ; un manteau
de drap d'or est posé sur son surcot de drap blanc et or. Le roi ne conserve pas le costume simple qu'il porte dans son étude ou sa chambre; comme le prélat, qui pontifie, il revêt une robe d'écarlate vermeil de velours cramoisi, azuré ou violet, couverte de fleurs de lis, presque toujours fourrée d'hermines; il portera même une couronne constellée de pierreries, chef-d'œuvre d'orfèvrerie que l'empereur- Charles IV voulut admirer de près, lorsqu'il vint à Paris, en 1377.
Charles IV était le fils du valeureux roi Jean de Bohème, qui tout aveugle qu'il était, avait voulu combattre à Crécy et s'était fait tuer glorieusement pour le roi de France. Charles V accueillit l'empereur avec magnificence; il le logea au Palais, dans des appartements ouvrant sur des jardins et sur la Sainte-Chapelle; mais il lui fit les honneurs du Louvre, lui montra les « beaux murs et maçon-
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nages qu'il y avait fait édifier », et lui offrit un repas somptueux dans son enceinte. La grande salle avait sans nui doute été décorée pour ce festin de tentures historiées, choisies dans le garde-meuble du château, entre les e panneaux de tapis » représentant soit des épisodes romanesques du saint Graal, des neuf preux de Godefroy de Bouillon, de Girard de Nevers, soit les histoires de Judith et de Judas Machabée, soit des hommes sauvages, les douze mois, les sept arts, la fontaine de Jouvence, les allégories de Bonté et de Beauté. Contre les murs, de grands dressoirs, éblouissants d'argenterie et d'orfèvrerie, surchargés d'aiguières aux formes les plus variées, avec des supports représentant, tantôt des hommes assis sur un coq émaillé, tantôt des griffons ou des serpents à ailes d'or et d'émail. Les écuyers apportent les pots à eau, nervés et émaillés, parsemés d'émaux, losanges des armes de France, parfois en forme de femmes, de serpents et d'oiseaux. La table immense est jonchée de verdure au milieu de laquelle scintillent les nefs dorées, semées d'écussons, supportées sur des lions, ou bien semblables à des châteaux d'or et d'émail montés sur un piédestal. Ailleurs, c'est une fontaine d'argent à pilier de maçonnerie, autour de laquelle sont dressés des statuettes d'hommes d'armes. Et puis, ce sont vis-à-vis des convives les drageoirs à coquilles, les salières à couvercles, les hanaps, les gobelets de cristal et de métal, montés sur des serpents ou sur des pieds diversement ouvragés. Comme au milieu de ce luxe étincelant la simplicité quelque peu barbare de ce temps ne perdait pas tous ses droits, les convives, dépourvus de fourchettes, mangeaient sur des tranchoirs de gros pain, qu'ils jetaient dans des vases après s'en être servis. Des chevaliers armés gardaient les portes et les dressoirs ; les entrées des mets étaient annoncées au son des trompettes, et les plats d'honneur, avant d'être découpés, étaient posés au milieu des tables, sur une sorte d'estrade où l'on pouvait voir de toutes parts les cygnes ou les paons rôtis, le bec et les pattes dorés, auréolés de leurs plumes blanches ou multicolores.
Le lendemain, dans une des grandes salles du Louvre, sans doute celle des requêtes, l'empereur et le roi de France, assis sur des
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chaises couvertes de drap d'or, agitèrent les plus liaules questions de la politique de leur temps. Cent notables, princes, membres du conseil du roi et de l'empereur, assistaient sur des bancs à cette sorte de conférence diplomatique et souveraine. Charles V y parla longuement et disertement sur les griefs qu'il avait contre le roi d'Angleterre. L'empereur ne pouvait manquer de lui donner raison et après avoir demandé la nuit pour mieux accentuer sa réponse, il lui promit le lendemain son alliance d'une manière solennelle, devant une assemblée plus nombreuse encore.
En menant son hôte au Louvre, le roi, fier de ses nombreux châteaux, avait voulu lui faire connaître une de ses plus belles résidences; il le conduisit aussi à l'hôtel Saint-Pol, où la reine tenait sa cour, au château de Vincennes, à Beauté-sur-Marne, « la plus belle et délectable place que Charles IV eût jamais vue. » Mais l'aspect extérieur du Louvre, du côté de la Seine, avait du saisir l'empereur allemand, lorsque le roi, s'embarquant avec lui à la pointe du Palais, lui avait fait traverser la rivière sur son bateau, « fait et ordonné comme une belle maison, moult bien peint par dehors et par dedans. ». Du milieu du fleuve, dont les eaux s'étendaient au sortir des deux bras de la Cité, on laissait derrière soi, s'estompant dans la brume de janvier, la silhouette de Paris, avec les tours du Palais, les pignons des maisons sans nombre dominées par les flèches des églises, hérissant l'air comme les lances d'un corps d'armée, tandis qu'on apercevait d'un côté la tour de Nesle et les trois clochers de Saint- Germain des Prés, et de l'autre, dans sa double enceinte de murs crénelés et flanqués de tours rondes, la masse imposante, accidentée et variée du château du Louvre, avec ses saillies, ses fenêtres à meneaux, ses étages superposés, ses toitures à crêtes, ses lucarnes, ses statues, et toute cette floraison de pinacles et de clochetons, dentelés d'épis et de girouettes de fer forgé et découpé, qui donnaient aux palais fortifiés de ce temps une incomparable expression de fierté, de hardies.se et d'imprévu.
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