CHAPITRE LXVI ET DERNIER
Des Tenus qui estoient au bon clietalier saos paour et udû
reprouche.
Toute noblesse se debvoit bien vestir de dueil le jour du trespas du bon chevalier sans paour et sans reprouche , car je croys que depuis la création du monde , tant en la loy chrestienne que payenne, ne s'en est trouvé ung seul qui luy ait fait moins de deshonneur ne plus d'honneur. U y a ung commun proverbe qui dit «que nul ne veit sans vice»»ceste reigle a failly à l'endroit du bon chevalier, car j'en prens à tesmoing tous ceulx qui l'ont veu, parlans à la vérité, s'ils en congneurent jamais ung seul en luy; niais au contraire. Dieu l'avoit doué de toutes les vertus qui pourroient estre en parfaict homme, èsquelleschascune par ordre se sçavoit très bien conduyre. Il aimoit et craignoit Dieu sur toutes choses ; ne jamais ne le juroit ne blasphesmoit, et en tous ses affaires et nécessité avoit à luy seul son recours, estant bien persuadé que de luy et de sa grande et infinie bonté procèdent toutes choses, n aymoit son prochain comme soynxiesme ; et bien l'a monsU^ toute sa vie; car oncquesn'eut escu qui ne feust au commandement du premier qui en avoit à besogner, et sans en demander. Bien souvent en secret en faisoit bailler aux povres gentilshommes, qui en avoient nécessité, selon sa puissance. Il a suivy les guerres soubs les roys Charles huitiesme, Loys douziesme et François premier, par l'espace de trente-quatre ans, où durant le temps ne s'est trouvé homme qui l'ait passé en toutes choses servans au noble exercice des armes; car de hardyesse, peu de gens l'ont approché'. De conduyte, c'estoit img Fabius Maximus ; d'entreprinses subtiles, ung Goriolanus ; de force et de magnanimité, ung second Hector; furieux aux ennemys; doux, paisible et courtois aux amys. Jamais souldart qu'il eust soubs sa charge, qui feust démonté, qu'il ne remontast. Et pour plus honnestement donner ces choses, h\eù souvent changeoit ung coursier ou cheval d'Espaigne, qui vaUoit deux ou trois cens escus, à ung de ses hommes d'armes, contre un courtault de six escus; et donnoit à entendre au gentilhomme que le cheval qu'il hiy bailloit luy estoit merveilleusement propre. Une robe de veloux,
CHRONIQUE DE BAVART,
satin ou datnâs changeoit tous les coups contre une petite cape, afln que plus gjraçieusement et 4u contentement d'ung chascun il peut faire ses dons. On pourroit dire : il ne pouvoit pas donner de grans choses, car il estoit povre ; autant estoit-il honoré d'estre parfaitement libéral çelon 3a puissance que Ijs plus grand prince du monde; e\ si a gaigné durant les guerres en sa vie cent mille francs en prisonniers qu'il a despartis à tpus ceux qui en avoient besoing. U estoit grant aumosnier et faisoit ses aumosnes secrètement. Il n'est riens M certain qu'il a n^u-ié en s^ vie, sans en faire bruyt, cent povres filles orphelines, gentilles-femmes ou aultres. Avant que jamais sortir de sa chambre, se recommandoit à Dieu, disoit ses heures à deux genoulx, en grande humilité, mais ce &isan( ne vouloit qu'il y eust personne. Le soir quand il estoit couché, et congnoissoit que ses varlets de chambre estoient endormis, feust hiver ou ^té, se levoit en sa chemise, et tout le long de son corps s'estendoit et baisoit la terre. Js^pQ^is ne fut en pays de conqueste que, s'il a e§t^ pqssible de trouver homme ou femmç de U maison où {il logeoit, qu'U ne payast ce qu'il pensoit avoit despendu. Et j^usieurs foiç luy a-l'on (Ut: « Monseigneur, c'est argent p^rdu que yous baillez; car au partir d'icy, qa mettra le feu céans, et ostera-l'on ce que vous avez donné. »» Il respondoit : « Messeigneurs, je iais cç que je dois. Dieu ne m'a pas mis en ce monde pour vivre de pillage, ne de rapine ; et davantage ce povre homme pourra aller cacher son argent au pied de quelque arbre; et quand la guerre sera hors de ce pays, il s'en pourra ayder et priera Dieu pour moy . » Il a esté en plusieurs guerres où il y avoit des Almans, qui au desloger raectent voulentlers le feu en leur logis : le bon chevalier ne partit jamais du sien qu'il ne sceust que tout feust passé, ou qu'il n'y mist garde afin d'empescher qu'on n'y mist pointlefeu.Entçe toutes manières degens,c'esU)it U plus gracieuse personne du monde, qui {dus honoroit gens de vertu, et qui moins parloit des vicieux. H Jestoit fort mauvais flatteur et adulateur. Tout son cas estoit fondé en vérité ; et àt[udque perssonne que ce feust, grapt prince ou autre, ne fléchissoit jamais pour dire autre chose que la raison. Des biens mondi^ijos, il n'y pensa en sa vie; et bien l'a montré ; car à sa mor( UQ!e0toit guèrea phiss riche qi^Q qu^nçl il fot né.
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Quand on luy parloit deg ge^s puissans çt riches ou il pensQît qu'il n'y eust pas grande vertu, ÊLf^oit (e §ourt et en ^espcmdoit pe^, et p^r le contsaif e ne h pouvoir saouDcF de p^Her des yertueux. U ^timoit ^ son cueor ung gentilhomme parfait, qoi p'#voi$ c^t francs de rentes, autafit qu'ung princfi qui ea #voit c^ mille; et avoit cela m ^oxk entendement que |e$ biens n'^MP^oblissent poipt 1^ cueur. Lfi çappitaine Loys d' Ars le nourrit en jeune^^e; et croy bien qpe soubs luy appri^t le commandement des armes. Aussi toute 9a vie luy a-t-il porté tant d'honpeur que s'il eust esté le plua grant roy du monde ; et quand cm parloit de iuy , le Ixm chevalier y prenoit plaisir merveilleux, et n'estoit jamais las d'en bien dire. U ne feust jamais homme, suyvant les armes, qui mieulx en congneut l'ypocrisie ; et ^cmvent disoit (pie c'est la chose en ce monde où les hommes 9ont [dus abusés, car td fait le bardy en une chambre, qui, devant les ^anemys,^est doulx comme pucelîe. Peu a prisé en son temps gens d'armes qui habandonnent leurs enseignes pour contre- &ire les hardys, ou aller au pillage. C'eatoit k plus asseuré en gu^re qu'on ait jamais oongneu; et à ses paroUes eut fait combattre le plus couart homme du monde. U a fiait de belles victoires en son temps, mais jamais on ne l'en ouyt vanter, et s'il convaaoît qu'il on padast, en donnoit tousjours la louenge à quelque autre. Durant sa vie a esté à la gti^re avecques Anglois , Espaignols , Almans, YtaUens et autres nations et en plusieurs batailles gaignées et perdues ; mais où ellea estoient gaignées, Bayart ep étoit tousjours en partie cause, et où elles se sont perdîmes, tousjours fut trouvé si bien fiaisant que luy en est gros honneur demouré. Oncques ne voulut servir que son prince, soubs lequd n'avoit pas de grans biens; et luy en a on présenté beaucoup plus d'ailleurs en son- vivant ; mais tousjours disoit qu'il mourroit p(mr soustenir le bien publie de ses pays. Jamais on ne luy sceut baiUêr commission qu'il refusast ; et si lûy en a on baiU^de bien eâcaages. Hais pour ceqpie teusjours a eu Dieu de^* vant les yeux, luy a aydé à inaintenif aan hoiÊr neur; et jusques au jour de son trespas, on n'en avoit pas osté le fer d'une esguillette. H fut lieutenant pour le roy son maistre au Daulphiné, auquel gaigna si bien le cueur tant des nobles que des roturiers, qu'ilsfeussent tousmors pour
[\hu]