‹ Le loyal serviteur [pseud.] Chronique de Bayart.--Guillaume de Marillac. Vie du connétable de Bourbon.--Antoine de Laval. Continuation de Marillac.--Jacques Buonaparte. Sac de Rome in 1527.--R. de La Marck, sgr de Fleurange. Mémoires du jeune adventureux.--Louise de Savoye. Journal.--Martin et Guillaume du Bellay. MémoiresChapitre 200 sur 428 · CHAPITRE LXVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVIL

CommeDt le roy de France et le roy d'Angleterre se visreot ensemble entre Ardres et Gbines.

(1520) Les ambassadeursd'Angleterre,estant retournés devers leur maislre, Osrent tant, avesquesle bon rapport qu'ils fisrent du roy de France, que le roy d'Angleterre et le roy de France prindrent jour d'eulx veoir ensemble entreGhineset Ardrcs, et délibérèrent d'y fairela plus grande chère qu'il leur seroit possible. El fist le roi de France faire à Ardres trois maisons, Tune dedans ladicte ville, qu'il fist tout baslir de neuf; et estoit assez belle pour une maison de ville, et avoit assez grand logis ; et en ceste maison feust festoyé le roy d'Angleterre. Et en fist faire ledict seigneur roy une aultre hors de la ville, couverte de toille, comme le festin de UBasUlle avoit esté faict; et estoit de la façon comme du temps passé les Romains faisoient leur ibeâtre, tout en rond, à ouvrage de bois,chambre,salles, galleries, trois estages l'un sur l'aultre, étions les fondemens de pierres; toutesfois elle ne servit de rien. Or pensoit le roy de France que le roy d'Angleterre et luy se deussent veoir atix champs, en tentes et pavillons, comme il avoit esté une fois conclud ; et avoit faict ledict sieof les plus belles tentes que feurent jamais veuc*, et le plus grand nombre. Et les principales estoient de drap d'or, frisé dedans et dehors, tant chambres, salles que galleries, et tout pleiA d'aultres de drap d'or ras, et toilles d'or et d'afgent. Et avoit dessus lesdictes tentes force devises et pommes d'or ; et quand elles estoient tendues au soleil, il les faisoit beau veoir. Et J avoit sur celle du roy un saint Michel tout dor, afin qu'elle feust congneue entre les aulires; mais il estoit tout creux. Or, quand je voas ai devisé de Tesquipage du roy de France, il bfA que je vous devise de celui du roy d'Angleterre, lequel ne fist qu'une maison ; mais elle estoit trop plus belle que celle des François, et de peu de coustance. Et estoit assise ladiete maison anx portes de Chines, assez proche du cha.steao, et estoit de merveilleuse grandeur en carrure; et estoit ladicte maison toute de Ikms, de toille et de verre, et estoit la plus belle rerrine que jamais Ton vist; car la moitié de la maison estoit toute de verrine, et vous asseure qu'il y b\sxÂ\ bien clair. Et y avoit quatre corps de maison,

(ISJÔ] CHAPITRE LXVJI.

dooi au moindre tous eosysies logé un prioee* £t estoit la coar de boaiie grandeur, et au mi-r lieu deladicte cour, et devant la porte, y avoit deux belles fontaines qui jectoient par trois t«yaiii, Tun ypocras, Tautre vin, et Fautre eau, ei fcisoit dedans ladicte maison le plus clair logis qu'on soauroit voir. Et la chapelle, de mervedleuse grand^Hir, et bien estoHée, tant de re- Uqne» que de toutes aultres paremens. £t vous Mseureque si tout cela estoit bien fourni, aussi estoient les caves; car les maisons des deux années, durant le voyage, ne feurent fermées à personne. Eulx venus, à sça voir le roy de France à Ardres et le roy d'Angleterre à Ghines, f<*urent là huiel jours pour regarder de leurs affaires ; et durant kdict temps alloient et vcnoient souvent les privées de France et le conseil du roy yersle roy d'Angleterre pour accorder lesdictes <^oses, et du costé des Anglois aussi ; et, entre aui<res le légat, qui avoit tout le gouvernement do royauined' Angleterre. La veuedesdicts prineesieust entreprise à grosse difQculié^et estoit le roy de France fort marry de quoi on n'ajoustoit ]K>int plus de foi les uns aux aultres, et feurent trots ou quatre jours sur ces débats ; et encore 7 avoit-il à redire deux heures avant qu'ils se ymmu

La ebose entreprise et conclue, feust arrestée

la veoe des deux princes à un jour nommé, qui

feost un dimanche ; et, pour ce que la comté

d'Ardres n'a pas grande estendue du costé de

Chines, et qu'il falloit que les deux princes fis-

sent autant de chemin Tun que Tauitre pour

m veoir ensemble, et pour ce que c'estoit sur

k paya du roy d'Angleterre, feust ordonné de

tendre une belle grande tente au lieu où ladicte

vuasefairoît. Ce fa ict, regardèrent lesdictsprin-

em qudsgens ils meneroient avecques eulx ; et

s'aecordèrent de mener chacun deux hommes;

et e»toit le légat d'Angleterre attendant à la tente

oo se debvoient veoir, et Robertet du costé du

ray de France, qui avoient les papiers de leurs

maistrva. Et mena le roy de France avecques luy

iMosiefir de Bourbon et monsieur l'amiral ; et

k roy d'Angleterre avoit le due de Suflblk, qui

avoit espousé sa sœur, et le dpc de Norfolk. Et

cHoit lediot cafnp tout environné de barrières

ikù un jet de boulle esloigné de la tente ; et

avoit chacun quatre c Ais hommes de leur garde,

et ks pnnees des deux costés, et chacun prince

un gentilhomme aveclui; et y estoient trois cens

archers du roydeFraiW'^etlesSuissesquerAdventureux meiAoit ) et le roy d'Angleterre avoit quat re oens arêtiers . Et a lièrent en ceste bonne or* donnance jusquesaux barrières; et quand ce vint àTapprckcbe, lesdictes gardes demeurèrent aux barrières, et les deux princes passèrent oultre avecques les deux personnages, ainsi que dit est devant ; et se vindrent embrasser tout à citeval, et se fisrent merveilleusement bon visage; et broncha le cheval du roy d'Angkterre, en embrassant le roy de France; et chacun avoit son laquais, qui prindrent ks chevaulx. Et entrèrent dedans k pavillon tout à pied, et se recommencèrent de rechef à embrasser, et faire plus grande chère que jamais; et quand k roy d'Angleterre feust assis, print kti-méme ks articles, et commença à ks lire. Et quand il eust leu ceulx du roy de France, qui doit aHer k premier, il commença à parler de hii ; et y avoit : Je, /ienry, rey.... (il vouloit dire de France el d'Angleterre), mais il laissa k titre de France, et dict au roy : « Je |ie k mettray point puisque vous « estes ici, car je mentirais » Et dict : Je, Henry ^ roy d'Anghierre. Et estoient ksdicts articles fort bien faiots et bien escripts, s'ils eussent esté bien tenus., Ce faict, lesdicts princes se |)artirent merveilkusement bien contens l'un de l'aultre ; et en bon ordre, comme ils estoient venus, s'en retournèrent k roy de France à Ardres, et k roy d'Angleterre à Ghines, là ou il eouchoit de nuict, et de jour se tenolt en la belle maison qu il avoit fait faire. Le soir, vindrent devers le roy, de par k roy d'Angkterre, le 1 gat et quelqu'un du conseil, pour regarder la façon et comment ils se pourroient veoir souvent, et pour avoir seureté l'un de l'auhre; et feust dict que les roynes festoyeroient ks roys, et les roys les roynes, et quand le roy d'Angleterre viendrqit à Ardres veoir k royne de France, que le roy de France partirait quant et quant pour aller à Ghines veoir la royne d'Angleterre, et par ainsi ils estoient chacun en ostages Pun pour l'autre. Le roy de France, qui n'estoit pas homme soupçonneux,' estoit fort marry de quoi on se floit si peu en la foi Tun de l'aultre. Il se leva un jour bien matin, qui n'est pas sa coustume, et print deux gentilshooH mes et un page, le premier qu'il trouva , et monta à cheval sans être housé, avecques une cappe à l'espaignolk , et vint devers k roy d'Angleterre, au cfaasteau de Ghines. Et quand le roy feust sur

MÉMOIRES DE FLEURANGE

le pont du chasteau, tous les Angloia s'émerveillèrent fort et ne sça voient qtf il leur estoi t advenu; et y avoit bien deux cens archers sur ledict pont, et estoit le gouverneur de Ghines avecques lesdiçts archers, lequel feust bien estonné. Et en passant parmi eulx, le roy leur demanda la foy, et qu'ils se rendissent à luy; et leur demanda la chambre du roy son frère, laquelle luy feust enseignée, par ledict gouverneur de Ghines, qui luy dict : <* Sire, il n'est pas éveillé. » Il passe tout oultre, et va jusques à ladicte chambre, heurte à la porte, l'éveille, et entre dedans. Et ne feust jamais homme plus esbahy que le roy d'Angleterre, et luy dict : « Mon frère, vous <• m'avez faict meilleur tour que jamais homme M fist à l'aultre, et me montrez la grande fiance « que je dois avoir en vous ; et de moi , je me rends •» vostre prisonnier dès ceste heure et vous <« baille ma foy. » Et deffist de son col un collier qui valloit quinze mille angelots, et pria au roy de France qu'il le vouUust prendre, et porter ce jour-là pour Famour de son prisonnier. Et soudain le roy, qui luy voulloit faire mesme tour, avoit apporté avecques luy un bracelet qui valloit plus de trente mille angelots, et le pria qu'il le portast pour l'amour de luy, laquelle chose II fist, et le luy mist au bras; et le roy de France print le sien à son col. Et adonc le roy d'Angleterre voullust se lever, et le roy de France luy dict qu'il n'auroit point d'aultre valet de chambre que luy; et luy chauffa sa chemise, et luy bailla quand il feust levé. Le roy de France s'en voullust retourner, nonobstant que le roy d'Angleterre le voullust retenir à disner avecques luy; mais pour ce qu'il falloit jouster après disner, s'en voullust aller, et monta à cheval et s'en revint à Ardres. Il rencontra beaucoup de gens de bien qui venoient au-devant de luy, et entre aultres TAdventureux, qui luy dict : <«Mon maistre, vous estes un fol d'avoir ** faict ce que vous avez faict ; et suis bien ayse <« de vous revoir ici, et donne au diable celui « qulvous a conseillé. •» Sur quoy leroy luy fist response et luy dit que jamais homme ne luy avoît conseillé, et qu'il scavoit bien qu'il n'y avoit personne en son-royaume qui luy cust vouHu conseiller; et lors commença à conter ce qu'il avoit faict audit Ghines, et s'en retourna ainsi eh parlant jusqu'à Ardres, car il n'y avoit pas loing. Si le roy d'Angleterre estoit bien aise du bon tour que le roy de France luy fist, en-

core en estoient plus aises tous les Anglois;car ils n'eussent jamais pensé qu'il se fost voollu mettre entre leurs mains le plus foible, et pour ce qu'il y avoit eu grosse difficuhé'pour leur veue, afin qu'ils ne feussent point plus forts Ton quel'aultre. Le roy d'Angleterre voyant le bon tour que le roy de France luy avoit faict, le lendemain au matin en vint faire autant au roy de France que le roy luy en avoit faict le jour de devant; et se refisrent présenset bonne -chère autant ou plus qu'auparavant.

Et cela faict de l'un à l'aultre, les joustesse commencèrent à faire, qui durèrent huict joare; et feurent merveilleusement belles, tant à pied comme à cheval ; et estoient six François et six Anglois tenaas, et les rois estoient vcoans. Et menoient les princes et capitaines chascun dix ou douze hommes d'armes avecques euh, habillés de leurs couleurs, et l'Adventureui en avoit quinze ; et pouvoient estre en tout, tant François qu'Anglois,' trois cens hommes d'irmes ; et vous asseure que c'estoit belle chose à veoir. Le lieu où se faisojent les joustes estoit bien fortifié, et y avoit une barrière du coslé du roy de France, et une aultre du costédu roy d'Angleterre ; et quand les roys estoient dedans et toute leur seigneurie, il estoit dict par nombre combien il y en devoit entrer de chascnn costé; et les archers du roy d'Angleterre et i« capitaines de ses gardes gardoient dui^téda roy de France, et les capitaines de la garde du roy de France, archers et Suisses gardoient le costé du roy d'Angleterre; et n'y enlroit à chascun coup que ceulx qui debvoient jouster; et quand ceste troupe estoit lasse, il y en entroil une aultre; et y eust merveilleusement bon ordre de tous costés et sans débat, qui est une grande chose en telle assemblée. Après les joustes, les luiteurs de France et d'Angleterre venoient avant ; et luitoient devant les roys eidevant ies dames, qui feust beau passe-temps, «t y avoit de puissans luiteurs ; et parce que le roy de France n'avoit faict venir de loilcurs de Bretaigne en gaignèrent les Anglois le prix. Après allèrent tirer à l'arc, et le roy d'Angteterre lui-même , qui est un merveilleusement bon archer et fort-, et le faisoit bon veoir. Après tous ces passe-temps faicts, se retirèrent en un pavillon le roy de France et le roy d'Angleterre, où ils beurent ensemble. Cela faict, le roy d'An* gleterre prist le roy de France par le coUet, c

luy dict : • Mon firère, je veuk luiter avecques voQS, • et hii donna une attrape ou deux, et le Toy de France qui est un fort bon lutteur, lui doooa on tour et le jetta par terre, et luy donna tm fflerveiileux sault. Et voulloit encore le roy d'jtDgieterre reluiter; mais tout cela feust rompu, et fallust aller souper. Et ainsi tous les deui jours se venoient veoir Tun Taultre, osté un jour pour eulx reposer ; et quand les François estoient à Ghines, les Anglois venoient à Ardres. Et venoient souvent les seigneurs et dames d'Angleterre coucher au logis des François, et les François faisoient le cas pareil; et tous les jours se foLisoient force banquets et festins. Après cela se fist le grand festin, où tous les estais des deux princes vindrent loger dedans les licês, où on avoit Caict un beau maisonnage tout de bois. Et par un matin feust dianté la grande-messe par le cardinal d'Angleterre, dessus un eschaffault qu'on iist expressément ; et feust faicte la chapelle en une nuict , la plus belle que je veis oncques , pour Tavoir fucte en si péa de temps, et la mieux fournie ; ear tous les chantres du roy de France et du roy d'Angleterre y estoient, et feust fort somptueusement chanté; et après la messe donna ledict cardinal à recevoir Dieu aux deux rois. Et là Cnist la paix reconfirmée, et criée par les benoîts; et (euât là faict le mariage de monsieur le daulphin de France à madame la princesse d'Angleterre, fille dudictroy. Après ce fisrent aurore trois ou quatre joustes et banquets , et après prindrent congé de Fun et Faulcre, en la plus grande paix entre les princes et princesses qu'il estoit possible. Et cela faict, s'en retourna le roy d'Angleterre à Ghines, et le roy de V rance en France ; et ne feust pas sans se donner gros présens au partir les uns aux aultrès.

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