PRÉFACE DE L'AUTEUR
Entre teax qm ont mis la main à la plume pour consacrer à Fimmortalité les choses dignes de mémoire, il s'en trouve peu qui n'ayent ou trop adjoosté à Texaltation et magnificence de leurs princes, ou trop diminué de la gloire des esirangers ; et y en a beaucoup qui se sont permis telle licence d'escrire à la volée tout ce qui leur tomboit en l'esprit, qu'en maints endroits, Us nous ont despaint des fables plus que puériles, enlieud'histoires. Et encores au jourd'huy, DoiK voyons quelle foy on doit adjouster à ceux qui n'ont honte d'exposer en lumière leurs œuvres, où tes choses dont nous avons vraye et entière cognoissance sont autrement par eux descrites qu'elles n'ont esté faittes. Vray est qae nous avons assez d'historiens qui, non moins doctement que diligemment, nous ont descnt en général les hazardeuses entreprinses des guerres, les traîttés de paix et d'alliances, les gouvememens des républiques, les mutatîotis des royaumes et empires, la nature et les mœurs des hommes, les situations des lieux et coostumes des villes; et singulièrement Paul Emile et Panl Jovc ont rapporté grande louange, en Thistoire qu'ils nous ont laissée, de ce qui est advenu de nostre temps par tout le monde miiversel; bien que Paul Jove, en plusieurs eodroits de son histoire, s'est monstre plus partial qu'il ne me semble que deveroit faire un bon historien, qui doit escrire la vérité sans f^affectionner à l'une ou à l'autre part.
Mais, quant aux particularités de ce royaume et ce qm concerne les guerres que le feu roy de très louable mémoire François, premier de ce nom, a esté contraint soustenir et entreprendre, je n'ay veu homme qui se soit employé à les descrire tant amplement et par le menoquefeu mou frère, messire Guillaume Du Bellay, seigneur de LAngey, chevalier de l'ordre du roy, et son lieutenant général en Italie, homme de tefle vertu et érudition que chacun acogneo. Lequel avoit composé sept ogdoades* latines, par luy-mesmes traduites, du commandement du roy, en nostre langue vulgaire, ou Ton pouvoit veoir comme en un clair miroir,
• (I) Comme Tite-Live aToll écrii des Dérades.
XVI* SIÈCLE, Chron. et Mém.
non-seulement le pourtrait des occurrences de ce siècle, mais une dextérité d'escrire merveilleuse et à hiy pécuUère, selon le jugement des plus scavans. Toutesfois, son labeur nous est demeuré inutile, par la malice de ceux qui ontdesrobéses œuvres, voulans ensevelir l'honneur de leur prince et de leur nation, ou faisans leur compte peult estre qu'à succession de temps ils en pourront faire leur proufit, en changeant l'ordre et déguisant un peu le langage, en quoy la substance pourroit grandement estre altérée, et la réputation d'autruy préjudiciée. A raison de quoy il m'a semblé, estant quelquefois en repos des armes, et employant mon temps afin de n'estre réputé oisif ( car oisiveté est mère et origine de tous vices ), ne devoir espargner ma peine et diligence pour faire publier trois livres qui nous restent de sa cinquiesme ogdoade, et les accompagner d'autres sept contenans plusieurs briefs mémoires tant de la paix que de la guerre, dont je puis parler en partie comme tesmoing oculaire ; car en plusieurs endroits, et deçà et delà les inonts, me suis trouvé en personne ; et des autres ay peu avoir certain advis par ceux qui ont esté présens, gens de foy et de sincère jugement, conformant le dire des uns aux autres, et mesmes de plusieurs estrangers qui en parlent sans affection, ayant esté tousjours soigneuxd'entendre en quelle sorte les choses sont passées depuis quarante et deux ans que j'ay commencé à monter à cheval jusques au trespas dudit feu roy, protestant que je ne me suis beaucoup arresté à farder mon ouvrage des couleurs de rhétorique; aussi n'estce pas ma vocation. Par quoy j'ay dressé mon but à représenter et déduire Tes choses au plus près de la vérité qu'il m'a esté possible. Et ne pense avoir aucunement enrichy la besongne, pour vouloir flatter ou taxer autruy. Mais si j'ay d'aventure quelque chose obmise (ainsi qu'il est fort difficile d'avoir l'œil par tout ) , il me semble que je suis d'autant plus excusable que moins j'ay esté nourry aux lettres, et que j'ay eu assez peu de loisir et de moyen d'employer le temps à escrire, pour avoir toute ma vie ordinairement suiw les armes au service