‹ Le Lucrèse françaisChapitre 10 sur 33 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

J^oiu des bancs de l'école, élevés sous ses yeux , Qu'un père à ses enfans taise qu'il est des Dieux ! Par la nature instruits, ses enfans , avec l'âge. De toutes les vertus feront l'apprentissage ; Ils connaîtront l'amour, la sublime amitié. Et la grandeur de l'ame et la tendre pitié : Mais loin de soupçonner une cause première, S'ils dressent des autels , leur Dieu sera leur père.'

1 u demandes des Dieux, înortel ! qu'en veux-tu faire ? Ces Dieux qui peuvent tout, peuvent-ils te soustraire Aux peines de la vie, aux horreurs de la mort ? Ces Dieux qui peuvent tout , soumis eux-mêmes au sort, Ne •sçauraient rien changer au cours de la nature. C'est au prix des sueurs, d'une longue culture. Que tu dois -acheter ton pain quotidien : Les Dieux te vendent tout ■ ils ne t'ont donné rien.

JN. o V , tu n'ûtais pns nt'r pour èfro un vil esclave ;

Eufin, lève la tète, et brise ton entrave,

Reprends ta dignité, mortel ! ouvre les yeux,

Et porte sans treuibler tes regards vers les cieux.

Ils ne renferment point un maître armé du foudre- ,

Tout prêt, dans sa colère, à te réduire en poudre.

Au-delà de ce monde habite le néant.

Ce Dieu que tu craignais n'était qu'un faux géant ^

Is'é de ton ignorance, et nourri par tes prêtres,

Qui mouvaient ses ressorts cachés à tes ancêtres»

IMarche vers le bonheur d'un pas plus assuré :

Il est enfin détruit ce fantôme sacré ,

Qui te causa long-temsune frayeur extrême.

Is'e crains rien de ton Dieu ■ mais crains tout de toî-menio l

De tes biens, de tes maux, oui, toi seul est l'auteur •

L'enfer ou l'Elysée est au fond de ton cœur.

^9. LeLucrèce

f }u'est-ce que Dieu ? Par-tout on le donne en exempla ^

Et dans chaque hameau pour lui s'élève un temple •

Des nuages d'encens, raille concerts pieux ,

Montent en son honneur à la voûte des cieux ;

Aux pieds des saints autels, et le fer et les flammes

Frappent, brûlent les corps, pour convertir les cunes J

Sur les bancs de l'école, on défend avec feu ,

On pèse avec sang froid les attributs de Dieu :

Sans fin , au syllogisme opposant le dilème ,

C'est en vain que l'on croit résoudre le problème j

L'homme, en mourant j au sein de la religion ,

Jj'homme ne sait encor de son Dieu que le nojU;,

Français. Ci

OAN9 peine il croit un Dieu, ce Midas indolent^

Qui de la table au lit, alternativement ,

Passe sur des tapis de roses sans épine :

Il est payé pour croire à la bonté divine :

Il ne voit point de mal •, tout est bien à ses yeur.

Et jamais il n'a su le nom d'un malheureux.

Mais moi , placé plus près du toit des misérables,

Témoin trop impuissant des maux de mes semblables ! . •

Une colère impie alors vient m' enflammer ;

Jt si je pense à Dieu, c'est pour le blasphémer.

62 LeLucrèce

L) ' Ê T R E libre , mortel ! tu t'applaudis en vain ;

De la nécessité l'impérieuse main .Façonne l'univers, comme on pétrit l'argile ;

L'aigle au plus haut des cieux, le venimeux reptile^

La paisible brebis , le tigre rugissant ,

L'habitant monstrueux des mers du Groenland ,

Et la plante attachée au sol qui la fit naître ,

Et toi-même , 6 mortel ! qui commandes en maître,.

Tout fléchit sous le joug de la nécessité :

Tout est marqué du doigt de la fatalité.

C'est par l'enchaînement des effets et des causes,

Qu'on sent poindre l'épine au sein même des roses»

Néron fut un tyran, quoiqu'instruit par Burrhus.

Nos talens , nos plaisirs, nos crimes , nos vertus ,

Ainsi que de nos sens l'admirable assemblage,

Indépendans de nous, ne sont point notre ouvrage.

Capanée en courroux bravait les immortels j

D'un sang plus calme, Enée embrassait leurs autels.

Tout nous fait une loi d'être indulgens , modestes : Mettons enfin un terme à nos débats funestes. La paix , b mes amis ! et faisons de nos jours Un emploi plus heureux ; ils sont déjà si cor.rts ! Aveuglément suivons l'instinct de la nature. Jouissons du présent, sans crainte et sans murmure ' L'avenir qui n*est pas, le passé qui n'est plus , Nous causent des terreurs, des regrets superflus. Prolongeons , s'il se peut , le sommeil de l'enfance Conservons-en du moins la douce insouciance , L'innocente gaîté, les faciles plaisirs.

Les jeux simples, toujours exempts de repentirs» Laissons-nous mollement bercer par la paresse ^ Et réi'lons nos désirs sur l'humaine faiblesse.

Français. 63

La première science est de freiner ses vœux, îîewton est un génie ; en fut-il jilus heureux ? Plus loin que l'horizon ne portons pus la vue j On s'égare, en foulant une terre inconnue. Bornons-nous aux objets qui tombent sous nos sens,' Pur-tout, à chaque pas, mille atomes naissans Echappent à nos yeux • et notre orgueil peu sage Voudrait de la nature embrasser tout l'ouvrage ! Pour l'honnue, l'univers paraît trop limité • II faut un champ plus vaste à son cœur exalté. Honteux de .son néant, l'homme, pour s'en distraire. Se complaît à créer un monde imaginaire, Qu'il peuple h volonté, qu'il habite en esprit, Quand de ce globe ingrat le crime le proscrit. 11 espère être lieureux dans ce lointain asile ; Il s'y choisit un maître ; et , comme un frein utile , L'insensé dans son cœur , l'oppose à ses tyrans : Mais la crainte et l'espoir glissent sur les méchans. O niorte4 ! laisse-là ta pieuse cliimère : Tu te perds dans les cieux , retourne sur la terre ; C'est ton domaine ; il peut remplir tous tes souhaita . Embellis ton séjour -^ vis bien ; jouis en paix.

O mes amis ! soyons entre nous moins sévères : D'un regard indulgent, contemplons nos misères \ Supportons l'ignorance et pardonnons l'erreur : Des travers de l'esprit n'accusons pas le cœur. Divisés par le dogme, unis par la morale. Paisibles voyageurs, notre course est égale. Il nous faut acquitter, tous, le même tribut : Il €st mille sentiers, mais nous n'avons qu'un but. Aidons-nous sur la route ] égayons le voyage, Et parsemons de fleurs ce pénible passage : Convives délicuts, choisissons notre mets ] Ke blimons point les goûts, et évitons les excès.

64 liELtieRÈCE

CjOMPAgne de la paix, gardienne des vertus ^

O médiocrité ! toi qu'on n'estime plus >

Je t'adresse mes vœux : de mon toît solitaire

Daigne être le génie et l'astre tutélaire.

Ecarte loin de moi le luxe corrupteur.

Et les bruyans plaisirs qui fatiguent le cœur,

Les désirs importuns, de l'or la soif ardente •

Amène sur tes pas l'amitié bienfaisante.

L'amour, ce doux tyran et de l'ame et des sens.

Et les ris ingénus > et les jeux innocens ;

Amène aussi les sœurs à la suite du frère.

Et les filles du Pinde en habits de bergère.

Quel bonheur ! si, chez moi, tu rassemblais un jour^

Les muses, l'amitié, les grâces et l'amour.

Amis ! voilà mes Dieux ; ils sont dignes du sage. Il est un Dieu, dit-on, dont le monde est l'ouvrage, D'un parfait architecte, édifice imparfait : Tout-puissant , il fit tout , hors le mal qu'il permet. . i Je ne veux point d'un Dieu n'offrant que des mystères i Je préfère à ce Dieu de plus douces chimères : Si l'homme est condamné sur la terre à l'erreur, Aux abus de l'esprit préférons ceux du cœur»

Français. 65

"otTRQtToi chercherions-nous un maître dans les cicuz ? Nous n'en avons déjà que trop en ces bus lieux. Peuple ! né pour servir, des tyruns sois la proie. Et bénis, en tremblant, le Dieu qui les envoie. L'homme sans préjiigés trouve tout dans son cœur : La morale, les dieux, les vertus, le bonheur.

(^)uAND luira-t-il, ce jour, oii les hommes amis ^

Pour l'intérêt commun désormais réunis ,

Sans prêtres, sans autels, moins crédules j plus sages,

A la seule vertu rendront de vrais l.ommaees l

Quand donc les verra-t-on, instruits de leurs devoirs)

Mesurer leurs désirs à leurs faibles pouvoirs ,

A la théologie opposer la morale,

Et rire des clameurs de la gent doctorale ?

Au fri de la raison , rassemblez-vous, mortels ?

Armez-vous de flambeaux ; embrasez vos autels,

Ces autels où le sang, des mains du fanatisme ,

Pourrait couler encor pour cimenter un schisme J

Et sur le vil amas de Ces impurs débris ,

A la vertu dressons un auguste parvis.

■Ne renouvelions point ces hommages futiles.

Ces ridicules vœux, ces fêtes puériles ;

Mais, sans avoir besoin d'un droit surnaturel^

Posons les fondemens d'un culte universel.

6l5 ïi E L U C R È C E

l i E Jour luit •, frémissez , fanatiques ministres ! Un prompt réveil succède à vos songes sinistres ; Votre règne est passé ; le rebut des mortels, A pas lents , vient encore encenser vos autels. Barbare monument, votre idole grossière Chancelé, et doit dans peu se résoudre en poussière'; Sa chute entraînera vos pouvoirs et vos droits. Votre rôle est fini , charlatans mal-adroits ! Au tour de vos trétaux, déjà moins empressée. Vos discours, de la foule excitent la risée :

Enfin le peuple pense et, peut-être, dans peu,

î^'aura-t-il plus besoin d'avoir pour frein un Dieu. Sous l'œil de la nature, épurant ses usages , Il sera convaincu, guidé par des lois sag-es, Que le vice est un mal, et la sagesse un bien. Et que, hors la vertu, tout le reste n'est riea.

^--*^.'i>,'illfU"-

Cjr A R D î £ N de nos maisons, cet animnl fidùlo. Qui caresse la main envers lui trop cruelle, Qiii jusqnes à la mort porte le dévouement , Sensible à l'amitié, le chien reconnaissant Ne sait point s'il existe un Dieu juste ou facile , Et montre de^ vertus, sans croire ù l'évangile. Plus près de la nature, il entend mieux sa voix; L'instinct le guide mieux que nos plus saintes lois. Qui de nous., mes amis, n'aimerait pas mieux être Le chien qui meurt content, s'il a sauvé son maître^ Que ce monstre enfroqué qui, pieux assassin. Du sage Spinosa voulut percer le sein l

XXXV bis.

JLj ES animaux vont-ils, à l'exemple de l'homme j Acheter des pardons à la ban crue de Rome l Les singes, à genoux devant leur vil portrait , !Brùlent-ils de l'encens au Dieu qu'ils se sont fait l Avons-nous jamais vu les tigres indomptables, Sur un autel sanglant, inmioler leurs semblables l li'homme, avec ses talons, et ses lois, et ses Dieux ^ Moins sage que la brute , est aussi raoias heureux.

68 LeLucrèce

-Il OIS, vous devez un compte au dernier des humains; lie sceptre est un dépôt que le peuple, en vos mains, Daigna vous confier, et qu'il peut vous reprendre, Si contre son bonheur vous osez entreprendre : Vos droits ne sont sacrés qu'autant qu'il est heureux. Vous tenez vos pouvoirs du peuple et non des cieux. Si vous n'aviez pour frein que des dieux invisibles , Vous seriez trop puissans et trop inaccessibles. Rois qui tyrannisez, sacliez qu'il est pour vous Un châtiment plus sûr que le divin courroux. Vos sujets aux abois , sur vos tètes sacrées, Peuvent oser porter leurs mains désespérées , Ressaisir la couronne, et rentrer dans Içurs droits. De son Dieu, de son maître, oui, le peuple a le choix. Et peut se rétracter si son choix n'est pas sage : Il peut, quand il lui plaît, défaire son ouvrage,

Variante.

Et le trône, et l'autel , de ses mains sont l'ouvrage.

Français. 69

«Il pst pour riiomme, il est des erreurs salutaires j » La vérité l'ennuyc, il lui faut des mystères • V Pour lui, le merveilleux eut toujours des appas ! ■» Il faudrait l'inventer , si Dieu n'existait pas. »

Du palais où dormaient nos princes débonnaires , Aussi faux qu'un Lévite, on vit jadis les maires, N'osant faire éclater leur sourde ambition, Elire eux-nième un roi, pour régner sous son nom : Des prêtres, des tyrans tel est le stratagème ! Sous le masque imposant du créateur suprême. Ils déguisent leur trame aux regards des mortels. Et vivent impunis à l'ombre des autels. Pour payer les excès de son libertinage, Un prince , au nom d'un Dieu , dont il se dit l'image. Ordonne des impôts, casse ses propres lois , Confond tous les états, viole tous les droits, Et n'appréhendant rien du ciel qui l'autorise , S'endort, au bruit confus du peuple qu'il méprise»

yoi LeLucrèce

« Oi les rois, dieux du peuple , eus-même étaient sansdieuz ,.

« Impunément cruels , despostes odieux ,

» Quelle digue assez forte opposer aux ravages

» De ces torrens fougueux franchissans leurs rivages l

» Hélas ! tout fléchimit sous leur sceptre d'airain :

» De la religion le redoutable frein

» Seul dompte ces lions à l'épaisse crinière :

S> Pour contenir-leur rage au fond de leur tanière,

» Il faut. ...»

Le bras d'Hercule, et non celui du ciel. Charles dut la victoire à l'amour de Sorel : Au sein de Pompadour, dans une double ivresse, Louis sacrifia sa gloire à sa maîtresse : Tous deux reconnaissaient une divinité * Mais un saint n'est qu'un homme aux pieds de la beauté. Loin d'être une barrière aux attentats des princes. Loin d'être un bouclier utile à leurs provinces , Le nom d'un Dieu fait taire ou mépriser les lois, Et sert à consacrer les caprices des rois. Quand à Rheims, l'huile sainte a coulé sur leur tète , Tout leur devient permis : la France est leur conquête °y L^n bien héréditaire •, et l'absolu pouvoir Sera, dans tous les tems, leur règle et leur devoiro. Imitateurs du Dieu dont ils sont les images, Les rois avec dédain reçoivent les hommages Du peuple dont à peine ils daignent s'occuper j Et sur lui, leur tonnère au hasard va frapper. Malheur au citoyen, fort de son seul mérite, Qui leur demanderait raison de leur conduite ! Malheur plutôt à vous, coupables souverains [ Si l'Etat assemblé pesoit vos droits divins ^

Français. 71

Si, recourant enfin aux sages lois d'un code,

Il ne voyait en vous qu'un rouage incommode,

Vn ressort superflu pour régler les états,

Qui, sans rois, n'ont besoin que de leurs magistrats.

Un jour, un jour viendra que vous-même , ô monarques !

Sans suite, et dépouillés de vos frivoles marques.

Vous serez ajournés au tribunal des lois ;

Les peuples deviendront les juges de leurs rois.

Hélas ! ce jour, sans doute , est loin de nous encore* A peine en verrons-nous luire la faible aurore. Il n'est point sur ce globe un tertre oh l'homme en paix Put dire : Je suis libre , et 1* suis à jamais.

Cent rois , au nom du ciel , se sont donné la terre : Xe reste des humains est né leur tributaire. L'homme , qui ne devait obéir qu'à ses lois , O honte ! de ses fers n'a pas même le choix : Il est des régions oii la pensée, esclave. Du corps indignement porte la même entrave.

Navigateurs hardis, qui vivez sur les mers. De grâce, dites-moi ; sur ce vaste univers, Est-il encore un point oîi la liberté règne, Oii l'on puisse du moins arborer son enseigne ? Qu'il rentre dans le port chargé de biens et d'ans > Qu'il goûte le repos au sein de ses enfans " Béni soit à jamais le nautonniet habile Qui, dans ses longs trajets, découvrait une île Aride, inhabitable, et sous un ciel d'airain. Mais oîi l'homme put vivre et sans maître et sans frein ! . .. Pour toi, je puis braver un élément perfide \ Dans des climats glacés, sous la zùne torride, Désertant sans regret le sol oii je suis né, Je veux t'aller cherclier , ô pays fortuné ! . . . . O mer, calme tes flots ! protège mon passage ! Toi, fougueux Aquilon, respecte mon voyage !

72 LEjLucnèdË

L'ardente soif de l'or ne sèche point mon canitt

Las ! chassée à jamais d'un séjour corrupteur^

L'auguste liberté , sur ma flotte légère ,

Cherche pour se cacher une rive étrangère j

Un stérile rocher, un antre ténébreux.

Oïl rassemblés en paix, ses amis peu nombreux

Puissent lui rendre enfin un légitime culte.

Honoré de ses pas , quel sable reste inculte l

Déjà , j'y vois fleurir et la fertilité,

Et la joie innocente et la tranquillité.

A jamais le bonheur, enfant de l'harmonie.

Etablit son séjour dans cette colonie.

Fier de sa dignité , l'homme à l'homme est égal*

De la propriété le droit toujours légal ,

La base des états, n'y souffre point d'atteinte :

La folle ambition est pour toujours éteinte

Dans le paisible cœur des heureux habitans.

Tout à la fois pontife et Roi de ses enfans.

Le père de famille, au sein de son domaine ,

Par un chemin de fleurs à la vertu les mène.

Les vieillards rassemblés , sans code et sans faisceaux^

Jugpnt les différends , dirigent les travaux ,

Dans de sages écrits font passer leurs lumières.

Et sur-tout aux abus opposent des barrières.

Remplacés à leur mort par leurs dignes neveux.

De leurs concitoyens ils deviendront les Dieux j

On ne s'entretiendra que de leur bienfaisance :

A certains jours , guidés par la reconnaissance.

Offrez-leur votre encens, ù fortunés mortels 1

Mais ne leur élevez, qu'en tremblant, des autels !

Rappellez-vous toujours le sort de vos ancêtres.

La naissance d'un culte, et l'institut des prêtres,

Sont les deux premiers pas vers la corruption :

Craignez, mortels, craignez la superstition !

Français, 73

Oi j'étais fortuné, pour me gagner les cœurs,

Je voudrais élever un temple aux bonnes mœurs.

Point d'or ; tout duns ce lieu serait simple comme elles.

Des hommes bienfaisans les images fidèles ,

( Monumens du génie ! ) aux regards satisfaits,

D'un culte solennel seraient les seuls objets.

L'histoire des héros et les écrits des sages,

Dans un bois précieux, placés d'âges en âges.

Médités avec soin, à jamais révérés,

Seraient dans ce lieu saint, les seuls livres sacrés.

A la place d'un Dieu qui cache son essence.

D'un Dieu trop au-dessus de notre intelligence ,

D'un Dieu qui , chez les Grecs, se nommait V Inconnu ;

Mille fois répété , le nom de la Vertu ,

Sur la voûte du temple, au fond du sanctuaire ,

Traduit en toute langue, au plus grossier vulgaire.

Offrirait des devoirs le parfait complément.

Et deviendrait pour lui le mot de rallîment.

Au temple on entrerait sans apporter sa dîme ;

Point de prêtres, d'autels ; sur-tout, point de victime.

Plus éclairé , plus doux, le peuple dans son cœur ,

Sans recourir au ciel^ pour règle aurait l'honneur.

ÎO

74 XeLucrèce

XXXIX bis:

Ues mœurs ! o mes amis : des mœurs !... rien n'en dispenser Du prêtre intolérant méprisons les clameurs ; D'hn Dieu qui permet tout, balançons l'existence : Mais faisons respecter nos doutes par nos mœurs.

J j ' E R R E u R est-elle donc la passion des hommes ? De la vérité nue ils détournent les yeux, Pour saisir son fantôme. . . . Insensés que nous sommes ! Nous avons la Vertu. . , . pourquoi chercher des Dieux ?

( ) u ' o N pronoiire en tous lioiix lo nom tîe lu Vertu •

Du peuple le plus lourd ce nom est entendu :

Par instinct, à ce nom, le plus grossier vulgaire

Se rappelé le bien qu'il a fait ou doit faire :

La Vertu prend un corps au nom d'un bienfaiteur *

On la voit ; on la sent dans le fond de son cœur.

Le nom d'un Dieu pour nous n'a pas autant de charmes j

Un Ëlre mal connu doit causer des alarmes.

IMon cœur aima Daphné , quand je vis ses appas :

Comment aimer un Dieu que je n'apperçois pas ?

D'un Etre que Ne\\'ton n'a jamais pu comprendre

Le nom, d'un pastoureau peut-il se faire entendre l

D'imiter un Dieu bon , on lui fait un devoir ;

Gomment se peindra-t-il ce Dieu qu'il ne peut voir l

L'Egypte prosternée adorait ime plante ;

A la voix d'Aaron , des Juifs la troupe errante,

Sous les traits d'un veau d'or s'était peint le vrai Dieu ^

Les mages, plus instruits, rendaient un culte au feu.

De la divinité la nature indécise.

Sous les climats divers, diversement comprise,

ployée au caractère , aux mœurs des nations^

A subi tour-à-tour cent variations.

7Ô LeLu GRÈCE

* ( ) V E I, I. E est cette Vertu qu'on oppose à Dieu même ?■

y> Ce mot obscur et vague, inexplicable emblème,

» Pent-il être jamais sur le cœur d'un mortel

» Un frein aussi puissant qu'un Dieu, juge éternel l

» Qu'est-ce que la Vertu l . . .

De ce Dieu qu'on encense, Puisse-t-on démontrer aussi-bien l'existence ! La Vertu, mes amis, existe avant les Dieux. Elle est née avec l'homme, et la même en tous lieux. Pour la première fois , celle qui devint mère , Probablement aima ses enfuns la première. . . . Qu'est-ce que la Vertu ? . . . Pesant dissertateur , La réponse doit être écrite dans ton cœur. Fais le bien , sans l'espoir d'obtenir une grâce. Abstiens-toi de tout mal, sans ordre et sans menace ; A force de bienfaits , confonds ton ennemi ; >'e porte point ta faulx dans la moisson d' autrui. . .^ La Vertu , la voilà ! ce n'est point un mystère. Qu'il se taise à ce nom, ce prêtre mercenaire Qui vend son Dieu factice à qui veut l'acheter ! De la Vertu jamais quel homme osa douter l La Vertu ! . . . nom sacré ! périsse l'ame vile Qui l'entend prononcer et demeure tranquille ! Aux yeux de qui n'est pas sous le vice abattu , Rien n'est, dans l'univers, beau comme la Vertu,'

Français. 77

X L I I Us.

A. la seule Vertu réserve ton hommage : Intacte dans ton cœur, conserves-en l'image : Consacre à la Vertu les jours de ton printems J Dans l'hiver de ta vie, offre-lui ton encens ; Et soij-en , s'il le faut, le prêtre et la victime : Ferme, en suivant ses pas, vas, ne crains plus d'abime<; Loin d'elle, le méchant lui porte encor ses vœux : On est riche avec l'or ; la Vertu rend heureux.

yS LeLucrèce

(3 Vertu ! c'est pour toi que je renie un Dieu l Je m'égare , peut-être, en faisant cet aveu ! . . . Puissent tous les mortels, devenus raisonnables, Ne se permettre un jour que des erreurs semblables l O Vertu ! je fais vœu de te prendre pour loi. De t'aimer pour toi-même, et de n'aimer que toi. Il est un Dieu, dit-on, mon créateur, mon maître '. Je n'en sais rien encor . . . Qu'il se fasse connaître , Ce Dieu, jusqu'à présent, a mon ame étranger! Le mien, c'est la Vertu j je n'en veux point changer. Par des calculs savans, au géomètre habile, Laissons résoudre en paix ce problème inutile. Adorons la Vertu : circonvenus d'erreurs , Craignons de lui donner un rival dans nos cœurs».

ï" R A N 0 A T s. nn

IJ E l'hospitalité renouvelé les charmes ;

Du timide indigent , sèche , honore les larmes J

De ton discret ami devine les besoins : '

Aux auteurs de tes jours prodigue tous tes soins ;

Auprès de tes enfans, dans le sein de leur mère,

Aux égards de l'époux, joins les devoirs du père J

Si, fidèle aux saints nœuds de la société.

Tu respectes encor ceux de l'humanité ;

Crois un Dieu, n'en crois pas ! vas, tu n'as rien à craindre.

Sois sourd aux dogmes vains du prêtre habile à feindre :

Ke brûle point d'encens, ne forme point de vœux •

Tu peux t'en exempter • ton cœur est vertueux.

Heureux, qui dans le sien , se rend ce témoignage : « Non , je n'ui pas besoin d'un Dieu pour être sage j i> Toujours l'amour de l'ordre est mon unique loi j » Je pratique le bien pour lui-même et pour moi. » Etre bon est si doux ! le vice est si pénible ! » Sans la religion, ne puis-je être sensible ? » I\Ion Dieu, c'est la Vertu : pour temple elle a mon cœur, » Pour culte mes devoirs, et pour but mon bonheur. *

8o li E L'U e R È C E

o ANS recourir au ciel , les mortels ont entr'eux , D'assez puissans motifs pour être vertueux. Qu'il est à plaindre et vil, l'homme à qui, pour bien faire^ La présenc€ d'un Dieu fut toujours nécessaire 1

\) u AN D le sage médite un trait de bienfaisance) D'applaudissemens vains son cœur n'a pas besoin. De ses vertus , le sage, en son indépendance. Dédaigne même un Dieu pour juge et pour témoin,'

Français. XL V I I I.

A l'esclave craintif, qu'on dise : «Marche droit* » Ton maître suit tes pas " sois sage : Dieu te voit, d Qu'ai-je besoin d'un Dieu, qu'ai-je besoin d'un maître, SI je suis vertueux pour le plaisir de l'être ?

Quel fourbe , le premier , pour nous donner la loi. Attacha sur nos yeux le bandeau de la foi, Dégrada les vertus par un honteux salaire, De l'homme bienfaisant fit un vil mercenaire • Et, lui montrant au ciel son rénumérateur, Osa lui proposer un prix hors de son cœur l

ijAîTS ces Jours consacrés aux pieuses erreuts.

Abandonnant la ville et ses prêtfes menteurs^,

Seul , au milieu des bois , dans un profond silence.

Entre l'homme et ses Dieux je tenais la balance. . .

Ànx pieds des saints ailtels , en tout tenis prosterné,

En devient-'il meilleur ? est-il plus fortuné l

S'il n'est pas plus heureux, à ses riches hoiïimages

Les Dieux seraient souttls, ainsi que leurs images.

Si leur frein est trop faible ; eh bien ! que tarde-t-on ,

Et pourquoi plus long-tems outrager la raison l

Mais quelle voix m'arrête ! « Insensé moraliste ! » De nos spéculateurs veux-tu grossir la liste ? » Laisse ta plume oisive , imprudent Ecrivain ! » Au torrent des abus tu t'opposes en vain. » Les beaux vers qu'à Lucrèce inspirait Epicure, » Ont-ils su des mortels réformer la nature ? » Pour marcher droit, le peuple a besoin d'un bandeau : » Le grand jour , à ses yeux , est un trop lourd fardeiiu : » Il doit, né pour l'erreur, vivre sans se connaître j » Tu le servirais mal, en l'éclairant , peut-être. » Si le bceuf de sa force avait le sentiment, » Crois-tu qu'on le verrait tracer impunément » Des pénibles sillons sur un sol difficile , » Au joug d'un maître ingrat stérilement docile ? » Le vrai n'est pas toujours préférable à l'erreur ; » Respecte un préjugé qui conduit au bonheur. ï> Pense , mais pour toi seul • novateur condamnable , » Ne porte point l'allanne au sein de ton semblable. » De l'indigent honteux, Dieu seul est le trésor ; )> Si tu veux l'en priver, prends lui ia vie encor. fr

Français. P,,

D'un Dieti sourd et niérhaiit , que f.mt-il c[iril cspèrç J Un Di(ni qui le poursuit , peut-il être son porc l Vn Dieu qui laisse, en paix, outrager leurs vertus^ Pour les infortunés est un f.irtleaii de plus. Le mal, coiuiiie le bien, est, dans l'ordre des choses. L'aveugle résultat des effets et des causes. I,e ilévot insensé qui l'attribue aux Dieux, Moins sage que l'Athée , est aussi moins heureux. A la pierre en tombant le poids donne des ailes ^ D'un brasier pétillant les vives étincelles, Avec rapidité, s'élancent dans les airs. I,'écho , suns les savair, répète tous les airs. De ces divers effets que devons-nous conclure l Qu'il faut s'>ibandonner au cours de la nature, Sans faire intervenir un maître à doubles lois, Et du bien et du mal, auteur tout à la fois.

Rempli d'un feu nouveau, j'allais poursuivre encore. . . Quel objet s'offre à moi ? . . , . plus belle que l'aurore , Sans lionte d'être nue, assise à mon côté, Une femme me dit : « Je suis la Vérité ■ » Jeune homme courageux ! poursuis en ma présence * » Poursuis ! la vérité sera ta récompense. » Jusque sur les autels combats les préjugés , » Et ne ressemble point à tant d'auteurs gagés. . . . » Sous leur plume changeante, à l'intérêt livrée, » Et le faux et le vrai portent même livrée. » N'imite pas non plus ces esprits timorés , » Par de lâches remords sans cesse dévorés , ». Qui respectent l'erreur, quand l'erreur est antique, » Et vont temporisant avec la politique : »■ Une vérité neuve est un crime à leurs yeux ; » Ils se placent toujours au rang le plus nombreux. » Parle d'aj>rès ton cœur • aux deux bouts de la terre ,

84 LeI/UCRÈCE

y Porte la Vérité sans voiie et sans mystère.

» Poursuis ! seul contre tous, d'aveugles entouré,

» Que rien, hors la Vertu , rien ne te soit sacré !

)^ Sous ma dictée , écris : je serai ta Minerve :

y A la Vçrité sçule, heureux (^ui do>t sa jerye l

Français. S5

y.) H ! que le nom d'un Dieu fit de mal à la terre !

Les tendres noms d'époux, et d'enfunt, et de père.

Ceux de concitoyen, de bienfuiteur, d'aïui,

Perdent tout \-euT pouvoir , se taisent devant lui.

Hélas ! combien ce nom fit répandre de larmes ,

Causa de noirs cliagrins et de vives alarmes !

Par la grâce de Dieu , devenus des tyrans,

Les rois, sous ce nom saint, aux peuples ignorans ^

Ordonnent, pour finir de futiles querelles.

Ou des traités honteux, ou des guerres cruelles.

Pour s'abreu-ver du sang des mallieureux humains, ;

Le prêtre lève au ciel ses pacifiques mains;

Et Dieu, presque toujours, est le cri de bataille.

Bientôt sur les débris d'une frêle muraille,

Foulant aux pieds les morts, le farouche vainqueur,

Fait chanter aux vaincus, un hymne au créateur.

Le nom d'un Di«u , cité, consacre l'injustice :

Son temple est pour, le crime un asyle propice :

Pour maintenir ses droitvS, l'auguste Vérité

Doit s'étayer du nom de la Divinité :

Théniis, au nom d'un Dieu, contre ses lois décide.

Pour l'intérêt du ciçl , un zèle parricide ,

Fier de son attentat , sans remords , sans regrets ,

Tout rempli de son Dieu , se signe et dort en paix.

Arrêtés au milieu de leur vaste carrière.

Les savans dans ce nom trouvent une barrière j

On leur ferme la bouche avec ce nom fatal :

Dieu seul explique tout , et le bien et le mal.

Un volcan , la famine affligent-ils l'empire l

C'est Dieu, qui nous punit ; on est dons le délire 5.

Les temples sont ouvert*; au peuple lasinoyant ;

&6 LeLuceèce

On ne sait que prier, et l'on meurt en priant.

Ce nom qui n'est qu'un mot, mot inintelligible, ^

Ce Dieu s'e.-t tout soumis -, tout lui devient possible °

Il est le plus actif de tous les Talismans •,

H subjugue ; il commande à tous les sentimens.

Eh ! comment s'affranchir de cette erreur commune j

D'âge en âge transmise : une voix importune

Force le nouveau né de décliner ce nom \

L'enfant à la mamelle en suce le poison :

Sur nos tendres cerveaux, profondément tracée ,

L'erreur , sans peine , hélus ! n'en peut être effacée J

Et tout s'est ressenti de sa contagion.

La politique, ensemble, et la religion

Ont opposé leurs fers aux nœuds de la nature \

De ces monstres adroits tout devint lu pâture j

Et de ces deux pouvoirs, unis, quoique rivaux.

Les mortels avilis furent, tous, les vassaux.

Pontife et roi, couvert d'une double couronne ,

L'ambitieux passa de l'autel sur le trône •,

Et , tenant en ses mains ces deux puissans ressorts.

S'assujettit bientôt les âmes et les corps.

La souple politique, à l'homme, encor novice,

Fit accepter ses Ic'i comme un frein pour le vice •

Et la religion, aux superstitieux,

Pour régner sur la terre, ouvre à,- son gré les cieux.

Ah ! que l'homme eut été bien plus heureux, sans doute. Si, guidé par son coeur, il eut suivi la route Que la nature indique et qui mène au bonheur ! Elle était la plus courte ; elle était sans erreur. L'homme naît; en naissant, les baisers de sa mère Etouffent ses clameurs et charment sa misère. Pour fournir aux besoins de son tempéramment, Deux sources d'un lait pur coulent abondamment.

Français. %j

Sous les yrnx paternels il croit en force, en Age J

De ses sens qu'il éprouve, il devine l'usage •

Aux ;Miteurs de ses jours il tend déjà les bras ,

Leur laisse interpréter son cliarinant embarras ,

El bientôt, d'un organe encore peu ftçxible,

Exprime les élans d'un cœur déjà sensible.

Il change avec le tems : s'il est moins caressant,

Il est , par ses travaux, bien plus reconnaissant.

Un sentiment plus vif parle enfin à son ame ;

D'un désir incertain il sent naître la flamme :

Dans les bras d'une épouse il reconnaît l'amour,

Et le fils, trop heureux , devient père h son tour.

Les conseils qu'il reçoit du chef de la famille.

Fidèlement transmis à son fils, à sa fille..

Sont un code sacré qu'on observe avec soin :

De cultes et de lois , a-t-on alors besoin l

Un intègre vieillard , instruit par les années,

De ses nombreux enfans guidant les destinées ,

Ne peut-il mieux qu'un ptètre enseigner la vertu ?

D'un caractère saint n'est-il pas revêtu \

Cent ans de bonnes mœurs ! . . . quel plus puissant exemple

Peut donner un Dieu sourd, mal servi dans son temple l

De toute politique affranchis-toi, mortel !

Et ne soumets ton cœur qu'au pouvoir paternel.

Tous les autres sont faux •, lui seul est légitime ;

Un père à ses enfans peut commander sans crime ;

La nature elle-même en a fait une loi.

Qu'il est doux de n'avoir que son père pour roi |

88 tiELuGRÈCÉ

Ou' EST-CE que Dieu l

Mortels ! approchez-vous sans crainte J Osez, avec sang-froid, en contempler l'empreinte, Que les prêtres adroits , pour soulager vos sens , Eux-mêmes ont tracée à des sculpteurs savansi Ce temple n'offre aux yeux que vos propres images j Un vieillard, un enfant partagent vos hommages : Quel triomphe, ô mortels, pour votre orgueil secret! li'encens que vous brûlez , c'est à votre portrait.

Français. 89

UanS un dédale obscur trop lông-tems engagé», Il en est tenis , chassons la nuit des préjugés, Et prenons ponr,fl«niJ?flay celui de la nature. Sur ses trétaux , laissons le docteur en fourrure , Dont l'écho trop fidèle est le seul auditeur • La morale du juste est le cri de son cœur.

Le méchant a pour frein sa propre conscience J S'il ne craint pas son cœur , la céleste vengeance Ne pourra, s'il est seul, rompre ses noirs projets j 11 saiti qu'un jour le prêtre expiera ses forfaits. Le juste, sans témoin, se respecte lui-même, Et, sans avoir recours aux lois d'un Dieu suprême, Il se défend le mal, il s'ordonne le bien • Et la crainte et l'espoir sur lui ne peuvent rien.

«Ô LeLu GRÈCE

Habitant fortuné de l'antiqne Helvétîe , Que j'aime ce bon peuple , en sa simplicité , Qui s'interdit le droit, pour fuir toutchérésic ,' De parler bien ou mal de la Divinité !

Si tonjours la justice eût guidé les mortels,

On les verrait encor sans lois et sans autels :

Sans doute, on n'inventa des Dieux et des supplices.

Que pour épouvanter le cri«ie et ses complices.

jr R A N C A I S, QI

JL est, ( n'en doutons pas ^ une religion Qui n'a point pour, auteur l'ardente ambition^ Gémissons, en voyant le prêtre fanatique Exercer sur le peuple un pouvoir despotique , Abuser sans pudeur de sa crédulité, Et lui promettre, au nom de la divinité. Pour des tourmens réels , un bien imaginaire • S'il est possible, osons détromper le vulgaire. . . .. Sur son aveuglement du moins versons des pleurs* Ma;g ne partageo,n8 pas ses funestes erreurs.

^3 LeLu GRÈCE

( / V E de tous teras le monde existe par lui-même. Ou soit fait avec rien par un être suprême, Qui , sans cesser d'être un , se divise en trois Dieux î Que l'un des trois habite un pain mystérieux ! Qu'importent au bonheur ces dogmes, ces mystères ? Sans les croire ou blâmer , plus sages que nos pères , Aimons-nous ! remplissons nos devoirs mutuels • Et , sans les redouter ( s'il est des immortels , ) Laissons-les dans les cieux ! qu'ils restent invisibles ! Ne pourrions-nous sans eux, couler des jouFs paisibles l Du \ ice , abandonnons le chemin trop battu • ïlt pour divinité, choisissons la Vertu,,

Français. 93

* I L fiiut , potir le maintien tic l'ordre et de l;i paix, i> 11 faut des Dieux au pcmile, aux enians des hochets. »

S'il faut des Dieux au peuple, il n'en faut point au sage J Lui-niènie, il est son Dieu : fier de son avantage, C'est un républicain , de ses droits trop jaloux Pour reconnaître un maître et fléchir les genoux. D'un seigneur suzerain esclave tributaire. Comme sur un sol libre, il marche sur la terre j D'esclaves entouré , le sage y vit en roi , Et sans en recevoir, par-tout dicte la loi. Le sage , avec pitié, voit la foule importune. Espérant par des vœux corriger la fortune , Consulter les calculs du saint calendrier , Rendre h Dieu par routine im culte journalier. Pour digne truchement choisir la bouche impur» D'un carme ivre de vin ou perdu de luxure , Lui- faire à prix d'argent conjurer Belzebut , Et de ses oraisons attcnilre son salut. Le sage dans son coeur observe un autre culte. Que lui dicte, en naissant, la raison qu'il consulte-.

94 LeLucrèce,

1 E L qu'un lâche troupeau Rons la verge docile. Aux pieds de ton idole, accours, peuple imbécile j A tes prêtres oisifs consacre tes travaux , Et tremble au nom des Dieux, enfaxis de leurs cerveaux. Qu'un habile- tyran , sous un grossier emblème. Peigne à ses vils sujets, Dieu semblable à lui-même ! Pour se faire obéir en légitime roi , Qu'il couvre leur raison du ban<ieau de la foi ^ Déchirons ce bandeau qu'a tissu l'artifice , Et ne lui faisons pas un lâche sacrifice Du premier de nos biens, de notre liberté. A des sopliismes vains opposons la fierté : Retirons notre esprit d'un indigne esclavage ■ Xjibre de préjugés , que le vrai seul l'engage !

Français. qS

CiSAQWE saison, pour l'homme, a sa divinité î L'Amour l'est du j)rintenis ; le Plaisir, de l'été • L'Ambition et l'Or sont l^s Dieux de l'automne ; Bacchus , dans notre hiver ^ de pampres nous couronne ï Les passions, voilk nos véritables Dieux. Le Dieu de l'univers n'est servi qu'après eux.

Toutes religions, parmi nous, sont semblables j Aux mères de nos rois, princesses méprisables, ^u'on oublie et relègue au fond d'un vieux château. De l'état qui murmure incomnrode fardeau j Vieilles divinités qu'on sert par étiquette • D'antiques courtisans partagent leur retraite • Aux pieds de leurs autels, dégradés par le teras. L'habitude et l'ennui filent tous les instars.

o6 LeLucrèce

]ViovTREZ-Moi votre Dieu : pendant qu'on en raisonne ,

Qu'il descende ici-bas et paraisse en personne !

Est-il de forme humaine , et quel sexe est le sien J

Législateur des Juifs, quel bonheur fut le tien ?

Moïse, qu'as-tu fait pour mériter la grâce ,

Pour obtenir le don de voir Dieu face à face l

Que n'as-tu donc transmis à la postérité,

Les véritables traits de la Divinité ?

Quand parut à tes yeux ce sublime modèle.

Que n'étais-je présent ! j'aurais, peintre fidèle,

Forcé l'impie altier de croire au Dieu vivant.

Qu'eut-il dit , à l'aspect d'un portrait ressemblant î

L'univers tout entier au giron de l'église,

N'aurait eu qu'une foi, qu'une terre promise •

Et l'inquisition, pour convertir les cœurs,

Jî'aurait pas eu besoin de ses bûchers vengeursi

Français.

!/ E signal est donné ; cent mille combattans

S'avancent, en mesure, au son des instrumens *

Le salpêtre s'allume, au plomb donne des aîles :

Atteints en mème'tems de blessures cruelles,

Des bataillons entiers, .ainsi qu'un champ d'épis.

Sous la faulx du trépas tombent ensevelis :

Par ruisseaux le sang coule : on se mêle , on s'anime J

Le fer en main, bourreau tour-à-tour et victime,

Le soldat , de plus près , donne et reçoit la mort. . , ,

Tranquille spectateur , Dieu laisse agir le sort.

Aux pieds des saints autels, jour et nuit prosternée.

D'un infidèle époux , épouse abandonnée ,

Kéris demande au ciel un cœur qu'elle a perdu :

Ses vœux semblent remplis. . . . nionientùnattendu }

Le mari repentant , vole au sein de sa femme ,

Et d'un feu ralenti, veut ranimer la flamme :

Atteint d'un mal lionteux, le monstre san.s pudeur,

A son épouse, hélas ! digne d'un sort meilleur,

Transmet un noir v^nin • et Ij vertu novice.

Tombe en proie aux tourmens qui n'étaient dûs qu'au vice.

En plaignant son époux, Néris entre au tombeau. . . .

O c^ime ! ô honte ! ... et Dieu fait grâce à son bourreatf.

Bénis la providence sai sein ilc la misère.;- Vas rendre grâce à. Dieu sur le tombeau d'un père j D;ms les bras d'une amie expirante à tes yeux, Reconnais sa bonté qui fit tout pour le mieux,

« C'est pour vous éprouver, pêclieurs, (s'écrie un prèlrc.) s De l'univers détroit le. redoutable niaiire , » Précédé de lei foudre, un jour, dans son courroux, » De bourreaux entouré , viendra vous juger tous ; » S'il fait grâce, ici-bas, à la race mortelle^ » C'est pour la punir mieux dans la nuit éternelle y » Trop long-tems suspendu, son bras en vous frappant^. » Pécheurs invétérés, en sera plus pesant : V Le brasier est tout prêt, déjà brille la flamme ; » Aux plaisirs de la vie abandonnez votre ame j » Le ciel vous laisse en paix mériter votre sort : » Tremblez ! il vous attend aux portes de la mort. T>

Laissons cet orateur et l'infernal abîme ! Toujours le châtiment commence avec le crime : ■ Le coupable, jamais, dans le fond de son cceur j A côté du reniord, n'a trouvé le bonheur.

ICO Le Lucrèce

1 1 est un tribunal intègre, inévitable ,

Oii la cause du juste et celle du coupable

Se plaident sans délai , se jugent sans appel •

( Aussitôt condamné, que l'on est criminel. )

Sur nous toujours ouvert , l'œil de la conscience.

Et des Dieux et des lois prévient l'insuffisance ;

Aux lieux les plus secrets, dans la plus sombre nuit,

A nos pas attaché, nous observe , nous suit •

Et témoin importun des actions de l'arae.

Lui prodigue l'éloge ou la couvre de blâme.

Français. joi

L/ H o M M E a dit, pour prouver .son illustre origine ;

* Un être aussi pitrfait sort d'une main divine j

» Un Dieu seul a formé l'homme semblable h lui. »

Les tyrans à leur tour sont venus à l'appui

De ce mot, en disant : « Dieu m'a mis sur la terre

» Pour le représenter et lancer son tonnerre ;

» Sans doute, il est un Dieu ! vous le voyez en moi j

y Mortels , prosternez-vous j mes ordres sont sa loi, »

loâ. Le Lucrèce

( )u'oN suppose Socrate à la place d'un Dien ,

Du Dieu dont on bénit la sagesse en tout lieu : . . 2.

L'univers aussitôt reprend une autre face ;

Et du bien et du mal le souvenir s'efface •

Tout devient pour le mieux ; dans un ordre nouveau ,

La rose est sans épine et l'amour sajis bandeau •

Des Termes odieux ne marquent plus les terres ;

Tous> le^s hommes égaux vivent , s'ain^ent en frèrea J

Le pouvoir paternel abolit les tyrans •

Le vieillard montre encor la candeur des enfuns j

On s'aime par besoin, on jouit sans se nuire ;

Par un chemin de fleurs on se laisse conduire

Au terme , en bénissant les ordres du destin.

Et le soir d'un beau jaur ressemble à soa matin,.

Français. io3

A V fond d'un bois épais, il est un antre noir,

Interdit au soleil ; effroyable manoir,

Qui n'inspire au cerveau qiie des pensées fum'breSj

Où régnent en plein jour d'effrayantes ténèbres :

A la triste lueur d'un flambeau sépulchral,

A peine on entrevoit le monstre colossal,

Qui préside en tjran à cet affreux empire j

Génie imaginaire impossible à décrire •

Bisarre ré.Miltat de membres rapportés ;

Assemblage confus d'étnmges qualités.

Ce fantôme tliffonue , au sein de l'ignorance.

Fut conçu plusieurs fois, et lui doit sa puissance»

jettant autour de lui des regards incertains. Couverte de lambeaux, ( ouvrage de ses mains, ) Ne pouvant supporter l'éclat de la lumière. Le front jaune , livide , et la démarche fière , Décharnée, une femme , au pied des saints autels , D'une voix rauque , appelé , invite les mortels , Et captive leurs yeux sous des bandeaux magiques 5 Sur son sein basané, des enfans faméliques Se repaissent d'un lait avec le tems aigri, Et remplissent ce lieu de leur sinistre cri.

Chargés de talismans , tous fabriqués dans l'ombré. Guidés par le hasard , des ministres sans nombre Prononcent gravement des mots vuides de sens. Au nom de leur funtùme exigent des présens , Et, répondant pour lui, (^ pénétrés de leur rùle ) Font jouer les ressorts de leur muette idole.

104 îiË Lucrèce

C'est ainsi que le peintre a, dans son attelier. Un simulacre humain, ou de bois , ou d'osier. Par lui-même impuissant , à jamais immobile , Sous la main qui le pose, automate docile ; Tour-à-tour, c'est Jupin qui foudroie un Titan, C'est un Dieu mis en croix, c'est Michel ou Satan * L'enfant peureux, croyant la figure animée. Va se cacher au sein de sa mère allarmée.

Le fantume en sa main tient un double miroir, Qui fait naître à la fois et la crainte et l'espoir : Des quatre coins du monde on vient, plein d'un saint zèle. Consulter en tremblant cette glace infidèle ; Mais lorsque la raison en approche de près Son fanal radieux, tout s'éclipse à jamais ; Il ne reste plus rien de ces images vaines.

Les autels sont chargés de victimes humaines*

De cet empire obscur le sol est sablonneux, Aride et ne portant que des fruits vénéneux, Infesté d'animaux malfaisans et sauvages, De reptiles sifflaus sous de malins herbages. Des sentiers tortueux lassent le voyageur, Qui, cent fois sui- ses pas, et d'errenr en erreur, Marche sans avancer, craint toujours la tempête. Sans trouver un abri pour reposer sa tête. Malheureux, si voulant retrouver son chemin Des fourbes conducteurs il emprunte la main : Eclairé d'un jour faux, dupe de leurs manèges, Sans secours, sans espoir engagé dans leurs pièges^ Il ne reverra plus ses pénates chéris ; Esclave, il finira ses jours dans les ennuis.

V n A y ç A I s. io5

Ueux fletjves opposés, nés de la même source, Sur un lit inégal , dans leur bruyante course , Roulent des flots impurs, et d'un triple contour, Ceignent l'antre gardé par un cruel autour : Chacun d'eux communique une vertu contraire ' Dans l'un, plongé trois fois, on est atrabilaire, On devient fanatique, enivré de fureur ; Dans l'autre, un dur caillou prend la place du cœuti

iFièrement entourés de leurs sectes craintives j Trois imposteurs adroits, sur ces perfides rives, Se disputent le pas et cimentent leurs lois I)u sang de leurs martyrs, trop peu sourds à leur voix.

Sous des masques sacrés, déguisant leurs ravages. Mille monstres sans ordre errent sur ces rivages, L'un de l'autre naissants, l'un par l'autre détruits j La partialité qui sème de faux bruits, La basse jalousie et l'envie implacable , Les mensonges grossiers, l'avarice incurable,. La ruse à l'oeil couvert, qui parle à doubles mots • Le fanatisme enfin, père de tous les maux.

Un décret observé dans toute la contrée , A la seule Raison en interdit l'entrée. Pour l'amour des humains, la Raison cependant. Tenta d'y pénétrer sous un déguisement.

Mais hélas ! chaque fois , reconnue et chassée , La Raison en sortit cruellement blessée : On brûla ses écrits : dans le fleuve voisin, Pour l'éteindre on plongea son flambeau , mais en raliu Il brûla sous les eaux d'une flamme plus belle.

io5 Le Lucrèce

Pour parvenir enfin jusqu'au monstre rebelle. On la verra bientôt ^ au péril de ses jours , Se frayer un chemin dans ces sombres détours. D'un souffle renverser, dissiper le fantôme, ( A des yeux clairvoyans trop méprisable atome ; ) Et s'asseyant en paix sur ses autels purgés, Faire fleurir ses droits trop long-tenis outragés.

Français. 107

JN o N ! ce monde imparfait n'est pas l'œuvre d'un Dieu :

Le Vésuve et l'Etna , ( ces montagnes de feu , )

Jie sont point ulumés par une niaiu divine^

Du foudre et des éclairs la céleste origine,

N'est qu'un plége tendu par les prêtres adroits.

Le requin sous les eaux, l'iiyène au fond des bois.

Pour amuser un Dieu, signalent-ils leur rage l

Est-ce sous l'œil d'un Dieu que sur les bords du Tage ,

La terre vacillante, ouvrant ses larges fiancs,

Engloutit sans retour deux cens mille habitans ?

Sous la loi d'un Dieu bon, le mal est impossible :

Est-ce donc pour souffrir que Dieu m'a fait sensible l

Puisque rien ne se fait ici sans son aveu.

Le trépas d'un insecte atteste contre Dieu.

io8 Le Lucrèce

IXÉPONDS, mortelj pourquoi, dans des instans fâcheux ,

Tes arides regards se portent-ils aux cieux ?

Un remède infaillible, ou quelqu'heureux présage,

Est-il, pour te guérir, écrit sur un nuage l

Fais mieux ! cherche à tes pieds : de puissans végétaux.

Que tu foulais, dans peu chasseront tous tes maux.

J/ A piété stupide inventa la magie ,

Et fit perdre aux talens leur superbe énergie :

Trop long-tems dans la foudre\ une sainte frayeur

Fit voir à nos aïeux le bras d'un Dieu vengeur ;

Nos aïeux, moins dévots, auraient pu nous apprendre.

Qu'un acier conducteur suffit pour s'en défendre.

On voit avec regret Bossuet et Pascal ,

S'épuiser à sonder l'origine du mal ,

Et perdre tous les fruits de leur profond génie .|

Dans les pbscurs sentiers de la théogonie.

Français.

VjRois-tu qu'en répétant le mot de Providence, Tu peux dans tes foyers ramener l'abondance • De la grêle , des vens , de mille autres fléaux. En priant , préserver tes jeunes arbrisseaux l Pour jaunir ta moisson et teindre ton vignoble. Des prêtres suffit-il que la phalange ignoble , Sur deux files rangée, aille au milieu des champs, Répandre l'eau lustrale et glapir quelques chants l Tu perds les plus beaux jours à ces vains formulaires Choisis de tes taureaux les plus robustes paires , Et ton sol par tes soins sera fécond dans peu ; Du riche laboureur le travail est le Dieu.

IIO li E L U C R È C E

J/ o I N de moi l'homme \fil dont le cœur endormi. Pour veiller aux besoins d'un malheureux ami, Attend qu'on lui. répète : un Dieu bon te l'ordonne.

Eh quoi ! ton ame froide, au lieu d'agir, raisonne * Qu'importe que ton Dieu te commande le bien ? Soit que ton Dieu te voie , ou qu'il n'en saclie rien '^ Ton ami souffre : accours ! qu'il te doive la vie ! Satisfais à tou cœur , et ta dette est remplie.

jIjWiron nés d'écueils , marchons avec prudence, Et suspendons nos pas oii finit l'évidence : Bornons-nous à la terre , abandonnons les cieux ; Le bonheur est en nous ; mortels , soyons nos Dieux,

Français. Ht

\j E bonheur est un temple , ouvrage des humains J De concert chacun d'eux doit y porter les mains : Les uns tracent le plan , et les autres dociles. Posent les matériaux sous l'oeil des plus habiles j Les sages sont chargés d'asseoir les fondemens • Aux femmes est donné le soin des ornemens j Tout le monde concourt à ce grand édifice , Les enfans, les vieillards : au poids de la justice, On doit, suivant la force, assigner les fardeaux. En raison des tulens répartir les travaux : Construite à frais communs^ l'enceinte est condamnée Pour ces dévots oisifs qui perdent leur journée A contempler le ciel , et qui , toujours rêveurs. Vont en tous lieux cherchant de sots imitateurs.

lia Xi E Lucrèce

Dans le bourbier des sens indignement plongés; Cerveaux étroits et lourds, hommes à préjugés , J'admire autant que vous la féconde nature : Peut-être mieux que vous , j'en connais la structure J Tout me confond en elle , et jusqu'en ses défauts , Ma voix pour la chanter ne trouve point de mots : Je m'arrête, me tais oii le doute commence. Et loin de mégarer dans un dédale immense , Je laisse aux cœurs oisifs la contemplation : Connaître mes devoirs est mon ambition.

Français. ii3

I ORTANT entre ses tras son enfant nouveau-né. Plein d'un saint zèle , ou va ce père fortuné l . . .

Son fils, dans l'eau trois fois, doit , plongé par des prêtres Se laver du forfait de ses premiers ancêtres ; Ou bien , pour faire un pacte avec Dieu , son bourreau , Du prépuce sanglant consacrer le lambeau.

Honteusement punis sous cette voûte sainte , Qu'ont-ils fait, ces enfans, consternés par la crainte ? . . . Leur pédant à soutane , un catécliisme en main , Sur le mot Uieu , trois fois les interroge envain. . . . Hélas ! de ces enfans la mémoire trop tendre Rend mal le sens d'un mot qu'ils ne sauraiexit entendre.

A ces filles en cercle assises devant lui ,

Que dit ce clerc tondu , ministre de l'ennui ?

D'un Dieu triple et mortel, né d'une vierge-mère,

II leur prêche à grands cris l'ineffable mystère : L'exemple de Marie , imprimé dans leur cœur, Justifiera trop bien un jour leur déshonneur.

Dans les temples ouverts dès la naissante aurore , Cent bronzes ébranlés sous leur dôme sonore. Par leurs accords bruyans , dissipent les pavots Du peuple enseveli dans les bras du repos. L'époux dévot suspend les devoirs d'hymenée ; Pour des devoirs plus saints sa fenmie abandonnée , Au temple , sur ses pas, s'achemine en baillant. Oh célèbre la pâque. . . . Arrive enfin l'instant Où Dieu descend du ciel dans un étroit calice , Daigne se revêtir du pain du sacrifice,

114 ^^ Lucrèce

Pour repaître son peuple à ce mets préparé.

On est admis sans choix à ce banquet sacré ;

Le riche et l'indigent , la prude et la coquette :

Un Dieu vient se placer sur les lèvres d'Annette ,

Où n'aguères Lubin cueillit un doux baiser ;

Lui-même il mangera son Dieu pour l'appaiser.

Un suppôt de taverne, ivre encor de la veille ,

Vient au temple... Oh ! pour lui quelle douce merveillel^

De son Dieu complaisant le sang se change en vin j

Il boit , en détonnant un cantique divin.

Etrangers par le cœur, unis par la fortune, Amans d'un jour , suivis d'une foule importune, La novice -Gertrude et l'ardent Clidamis, Conduits par leurs parens , aux yeux de leurs amis , Se jurent sur l'autel une tendresse égale , Prennent Dieu pour garant de leur foi conjugale ; Minuit sonne ; un lévite , en élevant la main , Asperge gravement la couche de l'hymen.

Un mois entier se passe au sein de la folie, Sans réfléchir que rien ne rompt ce que Dieu lie : Bientôt l'expérience , aux époux étonnés , Apprend que l'un pour l'autre ils ne furent point né». De leur triste union ils ont à peine un gage , L'indissoluble nœud leur semble un esclavage.... Chacun d'eux s'en console , et, d'un commun aveu, Brise le joug trop lourd imposé par un Dieu.

Infidèle à l'hymen , trafiquant de ses chatraes^ Marâtre à ses enfans , Gertrude est en alarmes, Et veut avec le ciel se réconcilier.

Aux pieds de son pasteur, habile à pallier Des fiutes dont lui-même il devient le complite, Gertrude , en répandant quelque larme factice >

Fait le récit touchant de ses longues amours

Du Christ contre la chair implore le secours.

De la part de Jésus, le béat par avance ,

En agitant les doigts, purge sa conscience,

Et jiour tout châtiment ( indulgent directeur )

Ne permet que pour lui les doux penchans du cœur.

Un tyran, plus chargé de crimes que d'années. Est-il prêt à subir l'arrêt des destinées ? Un-ppêtEe officieux, plus faux que ses flatteurs , Du remords qui l'accuse étouffant les clameurs, A son cerveau malade offre un Dieu de clémence : «■ Un mot peut désanner la céleste vengeance • » Des vœux et des présens lavent tous les forfaits ; » Mais on ne fléchit Dieu qu'à force de bienfaits • » Pour être aimé du père , il faut doter la fille : » De l'Eglise et. du Christ la nombreuse famille » A besoin de secours ; et d'ailleurs un mortel » Peut-il trop acheter le salut éternel ? »

Ainsi, jusqu'à la mort, depuis notre naissance ^ L'intérêt , seul , du ciel fait agir l'influence^

ii6 LeLvcrèce

L'ÊTRE qui , d'un seul mot, commande à l'univers J Qu'on adore en tous lieux, sous tant de noms divers j Qui peut tout, dont on croit ^a sagesse infinie , Qu'ori ne voit point, qu'on sent • ce Dieu, c'est le Génie.

L X X V I I bis.

D u prêtre au saltimbanque il n'est point de distance J lis méritent tous deux la même confiance : Mais l'un trompe le peuple , en l'amusant du moins -^ i;t l'autre, en l'accablant d'ennuis ou de besoins^

Français. 117

E i^ ' A ^ s de Mahomet , du Christ et de Moïse J Vous, sectaires nombreux qui divisez l'Eglise ; Vous, qui reconnaissez Brama pour votre Dieu j Et vous, adorateurs du Soleil et du Feu : Accourez en silence , habitans de la terre j Au pied du tribunal de la Raison sévère , Comparaissez, suivis de tous vos préjugés : La Raison vous attend • venez être jugés. . . ,

Tombez, temples, séjour de l'erreur ou des crimes ; Tombez , autels chargés ou d'or ou de victimes ! Et toi, fuis, disparais , fantôme de la nuit • Le jour de la raison se lève enfin et luit. Cette divinité, née au sein des ténèbres". Qui plon^eait vos esprits dans des songes funèbres J Approchez-en , mortels ! observez-la de près ; Venez , touchez , palpez , privé de ses apprêts , Ce colosse effrayant , objet de vos hommages , Qui vous voyait tremblans aux jiieds de ses images. . * • ÎMortcls , vous imitiez ces chevaliers errans Que Cervente, avec grâce, a peints dans ses romaos»

iiS, liE Lucrèce

li X X I X.

Est-ce une erreur ? que vois-je ? et quel enchantement î

Ainsi qu'Epiménide, ai-je donc en dormant

De trois siècles entiers parcouru la carrière ;

Ou m'a-t-on transporté dans un autre hémisphère l

Par-tout , autour de moi, quel changement heureux î

Prophète, l'avenir s'ouvre-t-il à mes yeux l

Des préjugés vaincus la terre délivrée ,

Voit-elle enfin régner la fabuleuse Astrée l

L'auguste Vérité rallume son flambeau :

Enfin , sur l'univers il luit , ce jour nouveau

Que l'erreur trop long-tems voila de se^ nuages t

i.es mortels mieux instruits sont devenus plus sages.

Ce Dieu Sylphe , en tous lieux invisible et présent ^

Ge talisman fatal , ce fantôme indécent ;

Il est enfin détruit. ... et l'univers respire.

D'un Dieu qu'on ne croit plus , le nom saint fait sourire j.

Et brille confondu parmi ces noms plaisans

Qu'inventa la féerie, et qu'elle offre aux enfans.

L'homme a chassé son Dieu du ciel et de la terre j

Le savant, Dieu lui-même, imite le tonnerre.

De la nature, enfin, l'homme a surpris l'aveu^

L'univers par lui-même existe sans un Dieu ;

Sans un Dieu , l'homme vit et la plante végète ~

Sans un Dieu, dans nos champs, la douce violette

Fleurit sous Therbe, au pied de l'orgueilleux sapin °

Sans un Dieu, de l'agneau le tigre est l'assassin.

Français.

L X X I X bis,

O u R la religion la politique entée Du Jespotisme ouvrait la route fréquentée ; Dieu , tyran des mortels , en faisait des tyraïis î La superstition isolait leurs penchans.

Etranger pour le eiel, l'homme né pour la terre, Ke s'élancera plus au-delà de sa sphère. 11 n'est point né tout seul ; il doit , pour être heureux , X)e la société contracter les doux nœuds. Partie indispensable au Tout du grand système , 3>sais l'ordre et l'harmonie est son bonheur suprême.

lu

j2^ I/E Lucrèce

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