‹ Le Lucrèse françaisChapitre 11 sur 33 · L X XX · texte numérisé non relu

L X XX

Or portai-)e mes pas, par la foule entraîné ?

Quel éclat vient s'oftir à mon œil étonné l

Pourquoi tous ces flambeaux, ces urnes funéraires,

Ces longs habits de deuil , et ces chants mortuaires >

Quel est ce monument d'écussons enrichi l

Sous un manteau de pourpre il est enseveli. ^

Pourquoi ces lames d'or , ces colonnes d'albâtre î

La mort jamais eut-elle un si brillant théâtre l

Pour qui sont préparés ces suprêmes honneurs ?.. ;

Ce fastueux cercueil n'est point baigné de pleurs.

En ces lieux, la tristesse, hélas ! n'est qu'en peinture ;

On approche, en riant , de cette sépulture :

En vain, dans sa tribune , un prêtre courtisan

Fait de l'illustre mort l'ingénieux roman •

L'austère vérité , malgré l'art oratoire ,

Tout bas , au fond des cœurs, vient flétrir sa mémoire ,

Et d'un souffle ternit ces éloges pompeux

D'un prince, le fléau du peuple malheureux ;

On honore le rang , on foule aux pieds la cendre.

En vain, sur son tombeau, du ciel on fait descendre

Un Dieu trop complaisant, qui l'absout à grands frais ;

La Raison contre lui prononce ses arrêts.

L'évêque bien payé , fait son apothéose ;

Mais on a peine à croire à la métamorphose ;

Le peuple inconséquent lui même ouvre les yeux,

Et doute des vertus de tous ses Demi-dieux.

T'nANCArs. 121

I i A vertu , de tous tems est la même en tous lieux j Partout , on est sensible aux pleurs des malheureux j Partout , on sent le prix de l'amitié sincère ; Une mère, en tous lieux, est toujours une mère.

Si le reste est douteux , nos devoirs sont certains; Et sans le doigt d'un Dieu, l'homme fait ses destiiis»

Z2Z liE Lucrèce

Invoqués tant de fois , invoqués à grands cris ,

Vos Dieux, au fond du ciel , seraient-ils endormis ?

Peuples , pour vous les rendre indulgents et propices ,

Vous prodigués en vain l'encens , les sacrifices ;

Ces Dieux présens partout , ces Dieux bons et puissans ,

Ferment l'oreille aux vœux de leurs tristes enfans.

Le pauvre en vain s'adresse aux Puissances célestes J

Pour soutenir ses jours , il convoite les restes

Qui tombent rarement de la table des grands,

Et qu'il dispute encore aux dogues dévorans.

La jeune épouse , en vain , par la douleur vaincue ,

Prête à devenir mère, au ciel porte la vue.

Et répète à grands cris : « Mon Dieu , délivre-moi,

» Si tu me rends au jour, je ne vis que pour toi. *

Du savant accoucheur la main habile et sage ,

Sans le secours du cieh, fecilile un passage

Au fardeau précieux de la mère aux abois ,

Qui deviendra féconde encor plus d'une fois.

Dévot pâle et contrit, que veux-tu que je pense De ton Dieu, qui toujours avare de clémence, Aux importunités ne cède qu'à regret, Et te fait acheter le pins léger bienfait ? Un père peut-il voir sa famile en alarmes, Tremblante à ses genoux arrosés par ses larmes , Mendier chaque jour son pain quotidien , Et le solliciter pour être son gardien l Dérot inconséquent , que ton cœur se rassure ! Par tes pleurs , à ton Dieu cesse de faire injure ! S'il est ton père, il doit, prévenant leurs besoins. Exempter ses enfans de réclamer ses soins.

Français. 1^3

1 3 I E u , dit-on , est partout. . . et partout sont des crimes ?

Les hommes sont partout ou bourreaux ou victimes •

L'or qui, sans s'arrêter, passe de main en main ,

Tous les jours, en tous lieux, est teint de sang humain.

Dans l'univers entier , rien , dit-on, ne s'opère

Sans l'ordre d'un Dieu bon. . . mais, sous un si bon père^

Pourquoi donc voyons-nous, dans ce lieu de douleur,

Chaque moment du jour marqué par un malheur l

« Le bien est fils du mal ; le jour naît des ténèbres j » Vénus a plus d'appas sous des habits funèbres • » Un bonheur continu deviendrait un fardeau. »

En est-il de la vie , ainsi que d'un tableau ? Comme un vulgaire artiste , eh quoi ! ce Dieu si sage. Pour faire ressortir un noble persormage, Immolerait -il donc le reste des mortels ? Que ceux qu'il rend heureux lui dressent des autels !

« Mais Dieu ne pouvait pas se donner des semblables ! Si

Kon. Mais pourquoi créer des êtres misérables ? Des atomes soufifrants devraient blesser ses yeux. . . Que ne s'admirait-il, tout seul, au fond des cieux 1

124 I^E IiUCB.ÈC£

r . . : r 7 . . » . . . O I la religioa,

( Innocent préjugé, paisible opinion, )

N'eût point, chez les mortels, causé plus de ravages

Que les débats nombreux des savans et des sages j

Si pour venger des mots, les docteurs tolérans

N'eussent point animé les peuples ignorans ;

Si l'intérêt , masqué sous le nom d'un saint zèle.

N'ensanglantait jamais la divine querelle •,

Si Rome et la Sorbonne, au gage du ligueur ,

N'eussent rendu cruel des peuples le meilleur • . . ^

Ma muse sur la scène aurait chargé Thalie

D'amuser aux dépens de la théologie ;

A côté de l'Avare , auprès de Trissotin ,

J'aurais fait comparaître Origène et Calvin.

Mais encore aujourd'hui, la raison elle-même , '

Suffit à peine, hélas ! pour combattre un systèm»

Consacré par la crainte, affermi par le tems :

Four effrayer lea Dieux , il fallut des Titaua.

Français. I25

OORBONiQUE docteur , tu dis : il est un Dieu !

En même tcms , dis-moi : sous quels traits , en quel lieu»

A-t-ii manifesté sa divine existence ?

Pour la rendre sensible à notre intelligence,

Pourquoi donc employer le fer et les bûchers ?

Pourquoi, diins nos pasteurs, voyons-nous des Bouchers l

Vêtus de la toison de leur troupeau , les traîtres

Egorgent leur troupeau pour lui prouver ïes maîtres.

jz6. liE Lucrèce

I L n'est point de vertus, si l'on admet des Dieux. Effrayé du Tartare , alléché vers les cieux ,

A la crainte, à l'espoir, tour-à-tour l'homme en proie ^

N'est plus rien par lui-même, et jamais ne déploie

De son cœur généreux les sublimes élans ;

Sous la verge invisible, il marche à pas tremblans ,

Duns le cercle tracé par la théologie ,

Et n'ose se livrer à sa propre énergie.

Tel le coursier, jadis bondissant dans les bois. S'il tombe entre les mains des écuyers adroits ; Sous les murs d'un manège, esclave d'un esclave,.

II végète sans gloire j ou meurt dans une entrave.

Français. xvj

li X X X V I r,

I R i T R E ! k tes saints autels, pour amener le sagCj Donne-lui de ton culte une plus haute image :

Dans nos temples mesquins quand il porte ses pas,

II clierche Dieu par-tout et ne le trouve pas • Sa foi chancelé, expire au pied du sanctuaire.

« O honte ! Quoi ! c'est là le maître de la terre !

» Quoi ! l'homme ( se dit-il ) tient sous la clef son Dieu •

V L'homme , quand il lui plaît, le promène en tout lieu... » L'âge mûr rend un culte aux hochets de l'enfance j

V Les grelots de l'enfant, le vieillard les encense. . . .

» Du moins , aux yeux de l'homme , on ne devrait ofixir y Que des objets qu'il puisse adorer sans rougir. ^

tsB liE Lucrèce

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