Scène VI ^ Le Luthier de Crémone
De croire qu'à l'ami pauvre et déshérité
Qui n'envia jamais sa force et sa beauté, 220
Un homme trouve un jour le plus mince mérite
Sans que son amour-propre aussitôt s'en irrite.
Ce serait bien pourtant : être amis et rivaux.
Celui-là ne sait pas non plus ce que tu vaux,
O cœur plein de tendresse et que le monde isole ! 225
Mais mon chef-d'œuvre est là qui de tout me console.
Pauvre cher violon ! Je suis pareil à lui ;
Instrument délicat dans un informe étui.
(// va prendre, dans une armoire, son violon qui est
renfermé dans un étui rouge et le pose sur la
table à droite.) Viens, je veux te revoir encore, ô mon ouvrage, Chère création sur qui j'eus le courage 230
Moi, l'ouvrier débile et dévoré d'ennuis. De passer au travail tant de jours et de nuits ! Viens, de ton sein profond va jaillir tout à l'heure Le scherzo qui babille et le lento qui pleure. Sur le monde, tu vas répandre, ô mon ami, 235
Le sublime concert dans ton sein endormi. Viens, je veux te revoir et te toucher encore ! Je n'éveillerai pas ton haleine sonore, Mais je veux seulement voir mon regard miré Une dernière fois dans ton beau bois doré. 240
Car il faut nous quitter pour ta gloire et la mienne ; Mais, dans ta vie ami, noble ou bohémienne. Que tu fasses danser le peuple des faubourgs Ou que devant les grands du monde et dans les cours, [20]
Le Luthier de Crémone ^ Scène vi
Tu frémisses aux doigts des puissants virtuoses, 245 Moi qui, naïvement, crois à l'esprit des choses, En te disant adieu, je viens te suppUer, Noble et cher instrument, de ne pas oublier Celui qui t'a donné tes beaux accents de flamme Et le pauvre bossu qui t'a soufflé son âme ! 250
i^Il remet le violon dans son étui.) Mais quel enfant je suis ! Et puis, non, je me mens A moi-même et j'étouffe en vain mes sentiments. Pauvre fou ! Ce n'est pas seulement pour la gloire Que j'ai voulu sur tous gagner cette victoire Et que sur ce travail mon effort s'obstina ; 255
C'est pour elle, la douce et belle Giannina. Car seule elle eut pitié de ma peine en ce monde, Et lorsque mon enfance errante et vagabonde S'arrêta sur le seuil de maître Ferrari, Si bonne en m'accueillant, seule, elle n'a pas ri. 260 Non, ce muet amour de son ami d'enfance, Giannina ne peut pas le prendre pour offense. Ni m'en vouloir du grand désir que j'ai formé D'être assez glorieux un jour pour être aimé. Oh ! certes, si j'obtiens le succès que j'espère, 265
Je ne m'armerai pas du serment de son père... Mais peut-être... qui sait?... son cœur est libre encor... Quand je lui donnerai la belle chaîne d'or. Quand elle sentira que de ce corps si frêle La flamme du génie a pu jaillir pour elle, 270
Elle est fille d'artiste, elle aura la grandeur, En songeant au talent, d'oublier la laideur, [21]