LE VOYAGE
Réduit à écouter, ce que j'entendis rne fit regretter plus \ivement ce que je ne pus voir. « Mon clier lutin, m'écriai-je enfin, quelque région que vous habitiez en cet instant , venez à mon secours. » Azédor ne parut point, mais, ô prodige! le mur venait de se changer en une glace transparente... J'avais été promptement servi, et pourtant il était trop tard : c'en était fait, Proserpirie était entrée en enfer par la porte de l'élysée.
On me servit un mauvais dîner qu'on me compta fort cher, parce que, d'après le principe généralement adopté par les aubergistes de Versailles, les consommateurs doivent payer pour les gens qui ne consomment pas; je savais cela, il fallut bien me résigner.
Mon repas terminé, je me rendis au château , dont je ne connaissais encore que l'extérieur. Une rêverie moitié douce, moitié pénible , s'empara de mes sens quand je vis ces vastes corridors^ces galeries majestueuses , ces riches appartemens où s'a-
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gitait autrefois une cour aimable , brillante, empressée Maintenant il ne règne en ces lieux qu'un morne silence , fils des années et de l'oubli. On me montra le cabinet de nos rois mille souvenirs confus
vinrent m'assiéger ; un soupir s'échappa de umn sein. Voici , me dit-on, l'appartement de la reine; vous voyez sa chambre à coucher : ici reposa la souveraine des Français et des grâces, ce parquet fut pressé par son pied délicat , ces lambris furent effleurés par sa robe légère Je m'éloignai
en essuyant une larme, étonnée de moudler la paupière d'un hussard.
11 était neuf heures quand je quittai le château-, je ne pus trouver place dans aucune voiture , et force me fut de coucher à l'auberge où j'avais dîné. J'allais me mettre au lit quand mes jeunes voisins me revinrent à la pensée ; soudain la glace magique reparut... Je vis... j'aurais mieux fait de ne pas voir. Je m'enveloppai dans mes rideaux, et j'eus beaucoup de peine à m'cndormir.
Le lendemain, je montai dans une voi-
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ture en forme de corvette démâtée où je trouvai dix comédiens; ils étaient venus donner à Versailles une représentation au bénifice de l'un d'eux, et retournaient , par /a parisienne ^ rendre aux Parisiens les talens précieux dont ils les avaient privés une soirée. Il me fallut franchir un double tas de toques , d'habits de chevaliers , de cuirasses de carton , de robes à paillettes que ces messieurs et ces dames avaient empilés sur leurs genoux , pêlemêle avec le barbet, le singe, le perroquet et l'écureuil favoris, dont on n'avait pu se séparer. Vainqueur de ces obstacles , et m'étant intercalé entre une duègne et une ingénue, j'entendis une conversation qui, si l'envie m'en prenait , me mettrait à même de donner un continuateur à Scarron. Arrivé à bon port, j'expédiais, au café de la Rotonde, une tasse de chocolat qu'une autre devait suivre , lorsque les Petites- Affiches me tombèrent sous la main ; j'y lus ces mots, à l'article des effets perdus: f< Une jeune personne de seize ans , brune,
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laute en couleur, portant une robe blanche , un scliall noir et un chapeau rose , a (uitté hier la maison paternelle; on prie !es personnes qui l'auraient vue de vouloir bien en donner des nouvelles, rue *** a°. *** » A ce signalement, je n'avais pu méconnaître Proserpine; je fus un instant tenté d'aller apprendre son destin à ses parens... je me ravisai, a La nymphe fugitive reviendra , me dis -je ; sa robe sera , je le présume, un peu moins blanche qu'au départ ; il y aura quelques plis à son schall, le chapeau rose aura souffert de l'ardeur du soleil ; mais elle n'aura perdu dans son voyage qu'une bagatelle.... peut-être rien dû tout. «