‹ Le lutin couleur de feu, ou, Mes tablettes d'une annéeChapitre 3 sur 92 · PREMIÈRE VISITE DE MON LUTIN · texte numérisé non relu

PREMIÈRE VISITE DE MON LUTIN

m (i^r. cioia 1818. )

Il était à peu près cinq heures du matin j les rayons du soleil levant arrivaient obliquement à ma paupière , à travers un rideau de taffetas bleu , qui , tempérant leur vif éclat , entretenait dans ma chambre ce demi-jour mystérieux qui favorise les douces rêveries. Mollement étendu

Sur un bon lit de plume à grands frais amassée,

je cédais à ma paresse habituelle , que je ne me donne plus la peine de combattre depuis que je ne m'éveille plus au champ d'honneur. Tout à coup je vois paraîtra au pied de mon Ut une petite figure d'envi

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ron quatre pieds six pouces, homme ou femme : sur ce point je fus quelques instans indécis; mais les mots suivons, prononcés dans le médium d'un ténor bien nourri , me révélèrent que j'avais affaire à un être du sexe masculin. « Ami , sois sans inquiétude , me dit-il ,y.e suis ion lutin J'amilier; mon nom est Azédoî\ et, quoique diable de ma nature, je suis le ^neilleur enfant du monde. » Rassuré par cette assertion, j'examinai le costume d'Azédor : il me sembla si bizarre, que je ne puis résister à l'envie de le décrire. Une tunique d'étoffe légère couvrait cet être extraordinaire : elle était diaprée de toutes les couleurs , le noir excepté ; et la riche broderie qui l'ornait me prouva que les ha- })itans du séjour infernal ont des idées fort saines sur les moyens de réussir chez les mortels. Mon lutin se drapait avec grâce d'un manteau couleuh de feu, sur lequel étaient tracés en tous sens ces mots : jncilice^ gaieté, franchise, folie ;\xu. médaillon, qu'il chercha d'abord à me cacher , était sus-

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pendu à son cou; j'y lus à la dérobée : scandale. Pour chaussure , Azédor portait , d'un côté, le sévère cothurne deMelpomène; de l'autre coté, le brodequin léger de Thalie : de la main droite , il tenait un arc ; de la gauche, il agitait une m^jptte ; ses épaules étaient chargées d'un carquois sur lequel on lisait : Guerre aux ridicules , aux extrêmes ^ a la prétention , a la partialité. Du reste , mon petit diable avait une physionomie fort avenante, et ie commençais à trouver du plaisir à le voir lorsqu'il reprit la parole en ces termes : « Lève-toi, prends cette plume , écris. — Ecrire , seigneur Lutin! et dans quel genre, s'il vous plaît? Que prétendez-vous me dicter? Des pamphlets, peut-être. — jS^on, parbleu! Je ne veux point attenter aux droits de mon confrère , le démon de la politique ; ses efforts suifiront bien pour compléter la société réunie aux petites maisons. Ce sont les mœurs qu'il faut peindre. — Les mœurs! quoi, sérieusement , vous songeriez à faire un moraliste d'un officier de cavalerie légère! —

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Allons, voici encore un homme qui, s'en rapportant à l'invariable dictionnaire de l'académie , ne veut saisir les mots que dans leur vieille et étroite acception... Eh! mon ami, mets-toi à la hailteur du siècle où tu vis, ce mot d£ mœi^ ^ si noble jadis, ce grand cheval de bataille des Montaigne , des Montesquieu , cet épouvantai! des âmes timorées, sais-tu ce qu'il signifie aujourd'hui? Modes , caprices , belles manières , minauderies de sociélè. Autrefqjp les mœurs étaient dans le cœur; de nos jours, elles voltigent autour de la tête; alors, on n'en parlait qu'avec une extrême vénération ; maintenant elles arrivent dans la conversation avec les serins savans, le grotesque aérien , le petit chaperon rouge et la chèvre acro- "bâte. Bref, qui peint les ridicules est propre à peindre les mœurs ; il n'y a pas des uns aux autres l'épaisseur d'un cheA^^, et les meilleurs moralistes du temps sont incontestablement nos auteurs de vaudevilles. » — D'accord, mais oserais-je porter un pied profane dans la carrière que

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