JOURNAL DES SPECTACLES DE TOUS LES PAYS
( Novembre. )
J 'avais bien entendu parler clans le monde d'un certain Camp- Volatil qui, deux fois par semaine, devait fondre, lances en arrêt, visières baissées, sur tout ce qui déclame, récite, chante, danse, peint, administre dans nos théâtres; et, plus particulièrement, sur tout écrivain tenant la plume dramatique; mais je n'avais pu me procurer ni le manifeste de ce corps d'armée, ni le premier bulletin de ses hauts faits : Azédor me les a présentés ce matin de sa griffe immonde. « Il fallait être diable, m'a-t-il dit, pour trouver ces précieuses feuilles ; tout le monde les a reçues gratis, personne ne les a conservées; et je t'avouerai que le hasard seul les a mises
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en ma possession, au moment où deux habitués d'estaminet qui venaient de fumer, en les lisant, allaient en allumer une seconde pipe. »
Maintenant, messieurs du Camp- Volant, j'espère qu'il me sera permis, à moi lieutenant de hussards , d'examiner un peu votre tenue , d'inspecter vos armes , d'étudier votre tactique. Ce n'est pas une petite affaire que d'entreprendre la guerre de partisans que vous avez en vue : elle exige une connaissance approfondie du terrain où l'on va manœuvrer , une évaluation exacte des forces de l'ennemi, une confiance éprouvée dans celles qu'on peut lui opposer. Gardez-vous de croire que la victoire vous sera toujours fidèle; souvent, je le sais , il ne vous faudra pour vaincre qiie i'ardeur impétueuse d'un Achille ; mais plus souvent la sage temporisation d un Fabius vous sera nécessaire pour n'être pas vaincus ; et quelquefois , contraints de battre en retraite , vous ne devrez votre salut qu'à la prudence d'un Xénophon. Nous
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verrons tout à l'heure, messieurs, quelles garanties vous présentez pour remplir ces conditions (i).
Avant tout, je demande bien pardon à M. H.... , votre colonel, d'avon- cru bonnement que nous pouvions, depuis vingt ans, nous tenir pour bien et dûment informés des nouvelles dramatiques; ses adieux aux lecteurs des Annales politiques et littéraires m'apprennent que les littérateurs connus auxquels il s'associe vont fonder un journal nécessaire^ que dis-je ? indispensable; et je me hâte de reconnaître avec lui que tous les feuilletons possibles, les archives de Thalie , et le Courrier des spectacles ne sont que de la Saint-Jean. C'est de vos heureuses mains, messieurs, que ^di jaillir la lumière; c'est vous que le ciel destine à faire resplendir de tous les feux du génie cette pai^tie littéraire qui séduit si j'uste^ ment toutes les classes de la société; ^'ous
(i) Je dois prévenir le lecteur que tous les mots CQ italiques sont empruntés du Camp-Kolani.
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enfin qui saurez juger l'auteur tragique, et le mélodrainaturge , le premier acteur et le comparse , le machiniste et l'allumeur de quinquets, avec cette infaillibilité de goût et de tact qui a déjà placé si haut dans l'opinion publique les littérateurs connus... de vous dont votre petite armée se compose. Personne ne peut révoquer en doute tout ce que je viens d'avancer; vous l'avez dit dans votre prospectus. Passons au journal.
Il est fâcheux que la symétrie typographique ne vous ait pas permis d'ajouter quelques noms à ceux que vous prenez pour épigraphe; car, non-seulement Quinault et Favart méritaient im petit bout de mention, mais encore le Shakespear et le Dryden des Anglais, le Schiller des Allemands, le Lopez de V^ega des Espagnols, le Goldoni et l'Alfieri des Itahens, se recommandaient à votre bienveillance cosmopolite; et certes leurs noms eussent figuré à merveille sur le Journal des spectacks de tous les pajs. A propos, mes-
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sieurs, avez-vous bien calculé tout ce qu'un pareil titre promet? Prenez-y garde, vous contractez l'engagement de m'apprendre, deux fois par semaine, les débuts qui surviendront au grand Opéra d'Astrakan, et j'aurai le droit de me plaindre si je ne ti'ouve pas dans votre feuille la liste exacte des vaudevilles qui pourront tomber au Kamtchatka. Je sens que cette obligation entraînera (juelques petites difficultés résultant de la différence des langues; mais comme M. H...., \otre colonel, a le bonheur de posséder tous les dialectes, y compris même le bas-breton , que l'on fit jadis apprendre pour le grec au crédule Poinsinet, ces difficultés s'applaniront bientôt ^ et vous marcherez sur un cliamp jonché de lauriers, de roses et déçus.
Il est bien juste que vous, messieurs, qui vous déclarez, de par votre autorité, i(s législateurs du Parnasse dramatique , vous entriez en matière par un historique lumineux de tous les théâtres de la capitale. Quelle concision, quelle clarté daiis
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cette phrase sur rAcadémie royale de musique ; c'est par le luxe qu'il déploie { ce tlieatre ) dans ses Jetés qu'il se j'approche de l'utile, et réunit les conditions exif^ées pour plaire a tous les goûts. Je vois, messieurs, que ce spectacle vous a séduits , et j'espère que, souvent, vous succomberez , en sa faveur, dans les occasions de reconnaître ce qui est bien. Je ne comprends pas , messieurs ; mais c'est pour cela précisément que je suis dans l'admiration.
Les comédiens français , qui marchent entre les deux extrêmes ou Von est tombé pour eux , là ou d'autres ne peuvent se placer , vont lieureusement se trouver sous votre influence régénératrice.... Quelles obligations ils vous auront, messieurs! Je veux qu'avant six mois leur comité vous élève un autel, à la place du funeste tapis vert dont vous annoncez en toute hâte la disparition huit jours après les^autres journaux. Nulle âme qui vive ne s'avisera de blâmer cet hommage; la comédie fran- «^aisc ne peut trop faire pour des hommes
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qui vont la ramener a la splendeur qu'elle peut espérer encore ; assurer aux cornédiens la part qu'ils méritent dans V estime publique , et fonder sur d'immuables bases le régime d'une administration protectrice des intérêts de tous.
Il est des hommes libéraux et compatissans auxquels les républicains de Platon , réunis pour le moment sous les voûtes du théâtre Favart , inspirent une vive inquiétude, surtout depuis que le Jeu a pris parmi ces sociétaires. Mais que chacun se rassure, lorsque tous les regards sont tournés vers ce second théâtre français , que la gloire et le ridicule attendent ai>ec un égal empressement, M. H.... est là pour trancher toutes les difficultés , répondre à toutes les questions , satisfaire à tous les désirs... Qu'on se taise , tous les intérêts vont se concilier à sa voix.
Grâce , grâce , messieurs du Camp-Volant , pour les pauvres sociétaires de l'Opéra comique ; priez monsieur Z... , votre collaborateur, de les épargner un peu. Qu'il