L'AUBERGE D'AIX-LA-CHAPELLE
ou LES LUTINS AU CONGRÈS.
( Octobre. )
JLe voyage d'Azédor ne pouvait être long: c'est une minutie pour un diable un peu fin que d'établir les relations d'une jolie femme de bonne composition , avec un cousin prompt à user des licences qu'autorise la parenté; en effet, j'ai revu liier mon lutin, qui m'a donné sur son expédition les détails suivans.
M Après vingt- quatre heures d'entretien, la jeune comtesse et son parent étaient tellement d'accord sur le genre d'intérêt qu'ils devaient s'inspirer mutuellement, que je jugeai mon intervention désormais inutile ; le démon le plus expérimenté n'aurait pu rien ajouter à ce que j'avais fait auprès d'eux pour le service de l'enfer. Je les quittai.
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i. » Je ne me trouvais qu'à trente lieues (l'Aix-la-Chapelle ; désirer d'y être et m'y voir en effet fut l'affaire d'un instant. Celte vieille cite m'était déjà connue ; j'y jouissais, il y a quelques siècles, d'une grande considération parmi les dames de la cour de Charlemagne : c'est moi qui fis naître un jour dans l'esprit de certaine princesse l'heureuse idée d'emporter sur ses épaules un amant trop favorisé, afin que la neige qui était tombée pendant la nuit ne pût révéler la tendre faiblesse de cette belle, en offrant l'empreinte d'un pied masculin. Je m'arrêtai à l'hôtellerie la plus apparente; un appartement de cent cinquante francs par jour ne pouvait m'effrayer; ne sais-je pas disparaî-f tre à volonté, et cette faculté ne met-elle pas en mesure de payer ses dettes en tous pays.... qu'on demande plutôt à certains banquiers , à bon nombre de coquettes , et à beaucoup de jeunes gens à la mode.
» Plusieurs voitures entraient dans la cour de l'auberge en même temps que moi; j'examinai les arrivans, et je ne tardai pas
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à reconnaître que je me trouvais à peu près
en famille.
» Je vis d'abord descendre d'un cabriolet mesquin une grande femme musquée et fardée, s'enveloppant d'un schall de mérinos, auquel elle donnait toute l'importance d'un cachemire, en essayant de cacher une robe de mousseline claire, dont les premières gelées blanches d'octobre accusaient éloquemment l'insuffisance ; c'était un démon femelle appelé communément la Coquetterie. Elle donnait la main à un autre individu démoniaque dumême sexe, qu'à son regard oblique, à l'extrême souplesse de sa taille, à l'accent flûte qu'il affectait, je reconnus sur-le-champ pour le démon de V intrigue. Le bagage de la Co([uetterie se réduisait à un léger carton , qu'elle comptait bien , sans doute, échanger au congrès, contre des malles aussi pesantes que volumineuses. Quant à l'Intrigue , elle donna tous ses soins au déchargement d'un petit coffre qui contenait le uade mecitm du sollici-
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teiir, des placets appropriés à toutes les circonstances, et le protocole miiversel.
» Bientôt deux personnages bien aulrement importans, le démon de la politique et celui de la scribomanie i^) ^ descendirent dune même voiture avec leur inséparable auxiliaire le démon des conjectures. Entourés de huit ou dix quintaux de brochures, de journaux, de pamphlets, qu'ils colportaient en tous lieux, ils ne paraissaient pas trouver ce bagage suffisant, et se plaignaient amèrement de leur coclier , coupable d'avoir semé sur la route vingt cahiers de la Bibliothèque historique; \\\\<sé emporter par le vent quinze numéros de la Quotidienne; et, qui pis est, enveloppé du fromage f aliment ordinaire de certains politiques ) dans ime demi-livra»son i.\n Conservateur. Le démon de la politi^juc. dénonça hautement à 1 opinion publique la gent des cochers; le démon de la scri-
(i) J'ai vainement rlierclio le mol convciinblo daus noire laiîguc : il a fallu !e créer.
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bomanie promit de fulminer contre eux un pamphlet; le démon des conjectures jugea que cet écrit aurait un succès fou.
» Cependant certain lutin passablement épais , qui venait de s'annoncer par un goddam énergique , sortit d'une excellente dormeuse, et roula sa masse vers les cuisines. C'était le démon de la gourmandise , arrivant de Londres directement. Celui de la luxure le suivait de près. Ce dernier s'attacha soudain aux pas de la coquetterie, qui fit semblant de fuir, et me rappela le : Fugit... et se cupit ante videri de Virgile.
» Enfin, je vis arriver une diligence de laquelle s'élança le démon de l'intérêt. 11 voiturait à sa suite des marchands, des escamoteurs, des comédiens, des singes, des auteurs, des perroquets, des danseurs, des ours, des acrobates, des chiens savans, un aéronaute , ses aérostats , ses parachutes et tout ce qui sert à faire des expérences en l'air; mademoiselle Lenormand,
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ses tableaux magiques, ses brochures cabalistiques, etc., etc., etc.
» Les voyageurs , s'étant réunis dans la salle à manger, où je m'étais rendu moimême , me reconnurent et me demandèrent ce que je venais faire au congrès.
» Moi. J'y viens observer tout, me taire sur tout , et rire des sots , des dupes et des fous, à commencer par vous, mes chers confrères.
» Le démon de la. politique. Le projet n'est pas mauvais, pourvu que vous mêliez à vos observations quelques grains de politique : c'est l'assaisonnement universel. » Ledémow de la. scRiBoaiANiE. Moi , je suis là pour recueillir vos notes... vous verrez, vous verrez ; je veux faire paraître, tous les cinq jours à peu près, une jolie petite revue bien acerbe, bien injurieuse, bien injuste... et si je puis échapper au timbre... » Moi. Impossible! je vous tiens d'avance pour timbré.
» Le démon de la coquetterie. Azédor smploîra bien mieux son temps en prépa-
82 l'auberge d'aix-la-chapeli-k, rant des succès ii la beauté... S'il veut uvêtre utile, je lui promets...
» Moi. Doucement, ma chère, je n'auibilionnai jauuiis le noble emploi que vous m'offrez; cherchez ailleurs des champions d'une innocence telle que la vôtre. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de taire que votre jeunesse date du règne d'Aufi[uste.
» Le démok de l intérêt. Parbleu, j'offre à notre camarade Azédor un bout de table a ma roulette; à moins qu'il n'aime mieux servir de compère à mon prestidigitateur ou àliahilleur à mes actrices.
» Moi. Je ne me sens pas assez d'adresse pour exercer les deux premières professions, et, quant à la dernière, je n'ai pas assez de vigueur pour lacer les indispensables corsets de ces dames,
» L'intrigue. Mes amis, vous déraisonnez tous à qui mieux mieux. Est-ce qu'Azédor a besoin de votre secours? Morbleu! si j'avais le bonheur de n'avoir comme lui que quatre pieds six pouces, J€ ne quitte-
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rais pas la botte des souverains: je remplirais toutes leurs poches de placets , et je leur prodiguerais tant les saluts, les révérences, les courbettes, qu'ils ne pourraient se croire dispensés de me les rendre qu'au prix d'une pension, que je conserverais en dépit de toutes les représentations nationales créées et à créer, encore m'accorderaientils par-dessus le marché cinq à six de ces décorations dont les rois se montrent passablement prodigues, depuis qu'elles ne tirent plus à conséquence.
» Le démon de la. gourmandise. Goddam ! god-dam ! god-dam ! qui peut avoir distillé les poisons qu'on nous sert à cette table ? Je viens au congrès pour échapper à nos éternels plomb -pudings que , malgré mon patriotisme , je ne puis trouver excellens, et l'on me présente une soupe à la bière , des tranches de pain d'orge empilées précieusement sur une assiette , du jambon cru , un rôti desséché dans la casserole, de la salade à Teau et des pruneaux au vinaigre ! Je reprends demain la
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poste, et je vais dîner à Paris, chez Véry. A ces mots , tous les convives , qui avaient apprécié l'excellente cuisine allemande, se levèrent spontanément , et nous gagnâmes nos chambres à coucher en riant aux éclats. » A peine avais-je mis mon bonnet de nuit , que j'entendis un cri général d'indignation s'élever de toutes les parties de l'hôtel : « C'est un guet-à-pens , disaient tous les voyageurs ; on veut nous étouffer.... ji Je sortis, ma lumière à la main , et j'appris dans le corridor la cause de cette plainte collective. « Quoi ! l'on prétend ( continuaient les plaignans ) nous faire coucher entre deux lits de plume ? Imagina-t-on jamais une coutume aussi barbare ? » Les servantes , étonnées qu'on
ne trouvât pas délicieux un coucher qui promettait un bain de vapeurs dont les Allemands sont très-amateurs , les servantes , dis-je , nous regardaient d'un air ébahi qui ne remédiait à rien.... Bref, on demanda vainement des couvertures, elles étaient inconnues dans le pays.
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» Or , chacun étant décidé à veiller , on s'occupa suivant son goût favori : le démon de la coquetterie prit note des personnages distingués dont il pourrait attaquer la sensibilité ; le démonde Tintrigiie essaya une courbette de nouvelle création ; le démon de l'intérêt médita sur les meilleurs moyens de réunir dans sa caisse une ample macédoine de loviis, de guinées, de roubles, de piastres fortes, de ducats, de frédérics ; le démon de la politique rêva des systèmes ; le démon de la scribomanie griffonna des articles très-véridiques pour les journaux ; le démon de la luxure poursuivit les servantes jusque dans leurs galetas ; le démon des conjectures pressentit qu'on aurait pu choisir mieux le siège du congrès ; et moi j'écrivis sur mes tablettes les événeraens de la journée. »