PARODIE
( FèiTia'. )
J E viens de voir le rieur le plus déterminé , peut-être, qu'il y ait à Paris, me dit hicrAzé» dor en entrant chez moi , encore enchanté de cette rencontre. Cela fait du moins une diversion agréahle aux mille et une prophéties de malheur que j'entends déhiter chaque jour; et;, si j'avais Thonneur de siéger à la chambre des députés , je ne manquerais pas de voter une récompense nationale en faveur d'un homme qui , dans les circonstances les plus difliciles, n'a pas désespéré du salut de la gaieté française. Sa morale ne se base point sur des raisonnemens sophistiques et abstraits; elle est aIvc, pressante, facile surtout, puisqu'elle consiste uniquement dans l'oubli de toute
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influence morose , dans l'abnégation à« toute pensée affligeante. Suivant ce moraliste à l'eau-rose, le malheur n'atteint les hommes que parce qu'ils courent à sa rencontre, en lui découvrant le défaut de la cuirasse dont les couvrit la sagesse; qu'ils présentent, dit-il, un corps de fer à leur ennemi, et ses traits voleront en éclats.
« Mes amis, s'écrie à haute voix mon nouveau Déniocrite, VIVE la gaieté! quand MÊME toutes nos espérances devraient être trompées , tous nos désirs trahis , tous nos efforts impuissans.
» Vi'y'e la gaiçié ! quand même le printemps produirait peu de fleurs , l'été peu de gerbes, l'automne peu de fruits, et quand Ihiver doublerait la rigueur de ses aquilons. Une ample provision de gaieté peut suppléer à la parcimonie que la nature apporte quelquefois dans ses bienfaits, et faire oublier la prodigalité avec laquelle |l| cette mère capricieuse dispense souvent ses rigueurs.
» Vive la gaieté! quand même les créan-
QUAND MÊME. 1 Qi)
ciers conserveraient la déraisonnable prétention d'être payés , et quand les débiteurs persisteraient dans la connnode habitude d'éluder les paiemens, cireonstances sur lesquelles il est si difficile de concilier ces deux espèces de gens.
» Fii>e la gaieté l quand même on verrait les tragédies comiques , les comédies larmoyantes , les mélodrames amphigouriques, les ballets licencieux et les vaudevilles narcotiques ; état de choses vers lequel nous courons.
y> Vive la gaieté! quand même un surcroît effravant de calamité porterait à deux cent cinquante le nombre des journaux, qui, tout bien calculé, n'est encore que de cent trente huit.
» P'ive la gaieté ! quand même les exafiférés de toutes les couleurs verraient des factieux dans tous ceux qui ne partageraient pas leur opinion ; quand même l'esprit de parti tiendrait lieu de justice, l'injure de raisonnement, l'impudence de Tranchise; quand même les services rendus
i,oo Vive la gaieté!
seraient considérés comme des crimes , cl quand la nullité serait érigée en droit; quand même certains ])ublicisles à la feuille nous vanteraient sans cesse leur dévouement , auquel ils ne met Iront poiiU de homes ^ tant qu'on n'aïu'a pas décerné une récompense à leur zèle.
» Vivela gaieté! quand mcnie la décence d'une femme honnête serait appelée ^/7^derie ^ et l'impudeur d'une courtisane aniahilitè\ quand les collerettes de nos dames deviendraient encore plus diaphanes, leurs robes plus légères, leurs regards plus expressifs; en un mot, quand les mœurs du boulevart de Gand gagneraient tous les salons de la capitale... Si nous sommes amans, tant mieux, si nous sommes époux, qu'importe ?
» Vii'e la gaieté l quand même le savoirfaire industrieux se glisserait, par des sentiers obliques, jusqu'aux autels de la fortune, et quand le mérite loyal arriverait en ligne directe à l'hôpital.
y)Vive la gaieté! quand mcme on prétcji-
QT'AMl MÊ3IE. 20 f
.iit nous prouver que les ténèbres d'une il profonde sont préférables à Téclat d'un lU jour; ou, ce qui est à peu près la K ine chose, quand on nous peindrait les ilosophes comme des hommes éminemtît dangereux, et les ignorantins comme irs dispensateurs de la morale par excellence. » T we la gaieté l quand même ^ bercés de chimères aimables et frappés de réalités accablantes, riches en espérances et couverts d'un manteau déchiré, nous arriverions aux limites de la vie sans avoir possédé d'autres biens que notre bonne humeur. Tout bien considéré , l'heureuse et imprévoyante hilarité que je recommande procure le seul plaisir réel qui existe , celui dont on croit jouir; et chacun sait combien ce plaisir est rare , dans un monde où Ton met si peu à profit le cerlum voto pete Jinem du bon Horace. En effet , le voluptueux ne peut imposer un terme à ses désirs, tant qu'il lui reste des beautés à subjuguer; l'ambitieux ne jouit point des honneurs obtenus, s'il peut en oblenir en-
Ù.O-2 VlVr LA GAint! QUA.\D Mh.^IF.
corc; l'homme cupide délaisse les trésors |, qu'il possède pour courir vers ceux qu'il
convoite Laissons croire à ces insensés
qu'ils seront heureux pourvu qu'ils obtiennent tout ce qu'ils désirent, et n'oublions jamais qu'avec la gaieté, nous jouirons d'un bonheur plus certain que le leur, quand mtmeXo, deslin nous refuserait tout ce qu'il leur accorde. »
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