‹ Le lutin couleur de feu, ou, Mes tablettes d'une annéeChapitre 78 sur 92 · AVIS AUX DEUX SEXES · texte numérisé non relu

AVIS AUX DEUX SEXES

( MaL )

L'uf! le rude métier que celui de lutin, ins un temps où le diable le plus expert ; réussit pas toujours à se mettre au veau de la malice humaine ! Du matin au ir je suis accablé de mille soins divers ; tu sens que cela doit être bien pis enre du soir au matin. Ici, je suis sollicité r certain légataire universel de mettre

terme à l'indécision morbifique d'un cle , qui depuis long ~ temps a fait son tament ; là, c'est une épouse fidèle qui ! supplie de presser le jour de garde de 1 époux, et d'éteindre à propos le revér-

e placé vis-à-vis de sa croisée. Au même tant, un auteur des boulevarts me prie

raviver chez les bons Parisiens l'amour mélodrame , en les guérissant de la

3lO AVÎ5

politicomanie ; et l'éditeur de trois brochures semi-périodiques prétend me prouver , par un argument in haroco , que la monarchie est perdue si je n'oblige pas tous les Français , sinon à lire , du moms à payer les ouvrages qu'il pubhe. Plus loin, le semainier perpétuel d'un grand théâtre demande que je fasse intervenir mon ar! pour qu'il pleuve, afin d'amener le publi( à une pièce nouvelle qui ne peut se soutç , nir que par la pluie , tandis que les admj , nis-trateurs de Tivoli insinuent dans mo oreille la prière d'employer mon créd pour que le beau temps protège leur gram fête , jusqu'au feu d'artifice exclusivemenL Bref , je ne sais auquel entendre ; il fai ^ drait un corps de fer pour y tenir, etT^j^ fer sera vraiment un lieu de plaisance po d^ nioî , quand je serai quitte de ma missL sur votre diable de globe terraqué. » Te|^ est la plainte amère qu'Azédor proférai ce matin même , en ma présence, a Je L puis, a-t-il continué, disposer aujourd'l,y que d'une lu ure, et j'en profite à. U. ly^,

AUX DEUX SEXES. 3lï

our te dicter un petit article , qu'il serait minemment utile de faire parvenir circulirement aux quatre ou cinq millions d'inividus qu'il peut intéresser , en France y u moment où je parle. Cet article ne coniendra que deuxsignalemens; maiscomme n rencontre au moins une fois dans sa vie n des deux êtres que je vais dépeindre y i , par une faveur du sort réservée à un •etit nombre d'élus , on ne les trouve pas ous deux sur son chemin , il est bon de ouvoir les reconnaître au premier abord ; rendre l'un pour l'autre serait une ereur qui pourrait amener des conséquences angereuses , surtout durant le cours du dH mois de mai, à l'influence duquel j'ai ongé lorsqu'il m'est venu à la pensée de te icter cet article.

Les noms propres des deux êtres dont est question sont l'Amour et l Hymen ; uivant les circonstances , on peut leur ppliquer , pour prénoms , tous les adjecifs connus ; il en est cependtmt qui leur onviennent plus particulièrement ; par

3l1 AVIS

exemple, l'Amour reçoit, pour l'ordinaire, ceux de inalin , trompeiu- , inconstant , capricieux; on donne, en général, à l'Hymen ceux àé jaloux , Jacheux ^ querelleur, ennuyeux.

L'Amour se moi.Lre sous les traits d'un ' adolescent ; quelquefois l'Hymen lui ressemble en cela. L'Amour porte un flambeau; l'Hymen a le sien. L'Amour suit en tous lieux la beauté ; on trouve souvent l'Hymen sur ses traces. L'Amour se couronne de myrtes et de roses ; l'Hymen est paré des mêmes fleurs. L'Amour et l'Hymen peuvent .donc être pris l'un pour l'autre? Hélas ! non ; voici des traits qui les distinguent : L'Amour est chargé d'un carquois superbe, il lance des flèches dorées, mais cruelles , arrive partout en triomphateur , renverse tous les obstacles, impose des lois dont la sagesse même ne peut s'affranchir , exige tout de ceux qu'il veut enchaîner à son char ; mais, dès qu'il a triomphé , il devient plus calme , plus humble que lie l'était la raison qu'il vient de sou-

AUX DEUX SEXES. 3l3

mettre : c'est un conquérant modeste après la victoire.

Pour l'Hymen, je suis tenté de le croire fils de la Dissimulation. Veut-il amener les humains à ses autels, il sait les y conduire par des sentiers fleuris ; sa voix est douce, son geste mesuré , sa démarche timide ; Protée complaisant, il adopte vos goûts, professe vos opinions, revêt vos couleurs, et fait , en apparence , le sacrifice de ses propres passions ; mais aussitôt que le oui solennel est prononcé , il brise le joug qu'il s'était imposé , bannit à jamais la contrainte, et se montre aussi impérieux qu'il avait paru d'abord soumis.

C'est aux feux qui s'échappent de deux beaux yeux que l'Amour allume son flambeau; c'esl aux autels de Plutus que l'Hymen emprunte le plus ordinairement sa flamme. L'Amour, tant qu'il peut se fixer après son triomphe , est prévenant, affable, caressant , souvent , à la vérité, par égard plus que par sentiment ; l'Hymen^ au contraire, après le beau jour de l'alliance, est

3r4 AVIS AUX DEUX 5FXES.

bourru-, grondeUr, exigeant, soupçonneux. Au bout d'une carrière plus ou moins courte , l'Amour voit son flambeau s'éteindre sur le sein refroidi de la jouissance ; le flambeau de l'Hymen ne s'éteint point; mais, remis atix mains de l'indifférèïice , il ne laisse plus échapper que de rares étincelles, et sa lueur mourante suffît à peine pour garantir le dieu, des écueils nombreux qu'il rencontre à chaque pas.

Enfin, l'Amour, dégagé de ses liens fragiles , sourit en préparant ses ailes ; tandis que FHymen, accablé du poids de ses chaînes , soupire en songeant qu'il ne peut s'envoler.

iq>; -Oii ;j

MADEMOISELLE ARRHENS, CtC. 3l5

Page 1