CHANT III
Mais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses * Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses*, Revole vers Paris, et, hûtant son retour. Déjà de Montihéry voit la fameuse tour *.
1. Rapprochez de ce tableau le portrait de Valois, tracé par Voltaire (Heniiadey chant 111 ) :
Valois se révciUa du 5:ein de son Ivresse.
Ce bruit , cet appareil , ce danger qui le presse,
Ouvrirent un moment ses yeux appesantis.
Mais du Jour importun ses regards éblouis
Ne distinguèrent point , au fort de la tcntpéte,
Les foudres menaçants qui grondaient sur sa tête.
2. La Nuit. Voyez la note 3 de la page i6. '-Affiettses doit %t prendre ici dans le sens de son étymologie latine aYcr, noir.
Kox atra cava circumvolat umbra.
(Vlrg., £rt., Il, 360.)
3. Vineuses f c'est-à-dire fécondes en vin. L'Académie, il est vrai, ne donne pas cette acceplion à l'adjectif vineux; mais il y a plus d'un autie exemple de cetle épithète employée dans le sens que Boikau lui donne ici très-poéli(piem(nt.
4. Montihéry^ ou Mont-Lehcry, gros bourg de Seine-et-Oise, ainsi nommé de son londalenr Letheric. La tour fameuse dont parie ici Boileau faisait | artie du château fuit l)àti à Montihéry parThibaud, premier baron de Moniraorency; assiégé dans la suite , pris et ruiné par Louis le Gros, à l'exception de la tour, dont il ne resie plus (juc des ruines. Monllhéiy est célèbre encore par la bataille sanglante qui s'y livra, en i<6i>, entre Louis XI et le duc de Bcrry, son frère, secondé des ducs de Bourgogne et de Bretagne.
23u BOILEAU.
Ses murs , dont le sommet se dérobe à la vue , 5
Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,
Et, présentant de loin leur objet ennuyeux.
Du passant qui le fuit semblent suivre les yeux.
Mille oiseaux effrayants, mille corbeaux funèbres.
De ses murs désertés habitent les ténèbres. tO
Là , depuis trente hivers , un hibou retiré
Trouvait contre le jour un refuge assuré.
Des désastres fameux ce messager fidèle
Sait toujours des malheurs la première nouvelle,
Et, tout prêt d'en semer le présage odieux , 15
Il attendait la Nuit dans ces sauvages lieux.
Aux cris qu'à son abord vers le ciel il envoie.
Il rend tous ses voisins attristés de sa joie.
La plaintive Progné de douleur en frémit ,
Et, dans les bois prochains, Philomèle* en gérait. 20
« Suis-moi, » lui dit la Nuit. L'oiseau, plein d'allégresse,
Reconnaît à ce ton la voix de sa maîtresse.
Il la suit; et tous deux , d'un cours précipité.
De Paris à l'instant abordent la cité :
Là, s'élançant d'un vol que le vent favorise, 25
Ils montent au sommet de la fatale église.
La Nuit baisse la vue, et, du haut du clocher,
Observe les guerriers , les regarde marcher *.
1. Progné ( ou Procné), Philomèle ^ filles de Pandion 1", roi d'Athènes. Térée, roi de Thiace, épousa Progné; puis, quelque temps après, chargé de conduire Philomèle à sa sœur, il tenta vainement delà séduire, lui arracha la langue, l'enferma et dit k Progné que les bêtes farouches avaient dévoré sa sœur. Un an se passe, les Orgies (fûtes de lîacchus) commencent. Philomèle a tracé sur une vaste tapisserie son voyage et ses malheurs; elle lance cet acte d'accusation aux bacchantes; bientôt Progné y jette les yeux, tout est dévoilé. Philomèle sort de sa prison : un splendide i't'stin invite Térée à la joie ; un mets délicieux irrite son appétit, provoque ses éloges. « A quel hôte des bois, des champs ou de l'air ont appartenu ces chairs exquises? — A ton fils î » s'écrie Progné; puis, elle lui montre à la fois la tête sanglante d'itys, leur fils unique et la muette Philomèle. Les quatre héros de ce drame de sang furent métamorpliosés en oiseaux : Philomèle en rossignol , Progné en hirondelle , ïérée en huppe et Itys en chardonneret. ( Voyez Ovide, Métamorphoses^ livres V et YI. )
2. Dans la poésie française surtout il faut éviter les vers léonins, c'est-à-dire ceux dont le premier hémistiche rim'* 'ne fût-ce quo
LE LUTBIN, Iir. 237
Elle voit le barbier qui, d'une main légère,
Tient un verre de vin qui rit dans la (ougère * ; 30
Et chacun tour à tour, s'inondant de ce jus,
Célébrer, en buvant, Gilotin et Bacchus '.
« Ils triomphent , dit-elle, et leur âme abusée
Se promet dans mou ombre' une victoire aisée :
Mais allons ; il est temps qu'ils connaissent la Nuit. » 35
Aces mots, regardant le hibou qui la suit,
Elle perce les murs de la voiUe sacrée ;
Jusqu'en la sacristie elle s^uvre une entrée,
Et dans le ventre creux du pupitre fatal
Va placer de ce pas le sinistre animal. 40
Riais les trois champions, pleins de vin et d'audace, Du Palais cependant passent la grande place; Et, suivant de Bacchus les auspices sacrés. De l'auguste chapelle ils montent les degrés. Ils atteignaient déjà le superbe portique 43
Où Ribou le libraire*, au fond de sa boutique. Sous vingt fidèles clefs * garde et tient en dépôt
pour roreille) avec le second , comme le vers que nous signa-r ions ici :
Observe les guerriers, les regarde marcher.
On prétend que les vers léonins ont été la vëritahlc source de la rime; longtemps ils furent fort à la mode. On les appela léonins du nom d'un chanoine régulier de Saint-Victor qui se nommait Léon , et vivait sous les règnes de Louis le jeune et de Philippe Auguste.
1 . On appelle verres de fougère ceux dans la composition desquels il entre du sel tiré de la cendre de fougère.
2. Bacchus, dieu du vin, (ils de Jupiter et de Sémclé, naquit à Thèbes, en Béotie. Cicéron seul compte cinq Bacchus, et les mythologues en admettent huit en tout.