Le grand chantre, Jacques JSarrin
Tous ses valets tremblants quittent la plume oiseuse :
Le vigilant Girot * court à lui le premier.
C'est d'un maître si saint le plus digne officier ;
La porte dans le chœur à sa garde est commise :
Valet souple au logis, fier huissier à l'église '. v^'a . 10
« Qael chagrin, lui dit-il , trouble votre sommeil ? Quoi ! voulez-vous au chœur prévenir le soleil ? Ah ! dormez, et laissez à des chantres vulgaires Le soin d'aller sitôt mériter leurs salaires. — Ami, lui dit le chantre encor pâle d'horreur, 15
N'insulte point, de grâce, à ma juste terreur; Mêle plutôt ici tes soupirs à mes plaintes , Et tremble en écoutant le sujet de mes craintes. Pour la seconde fois un sommeil gracieux Avait sous ses pavots appesanti mes yeux, 20
Quand, l'esprit enivré d'une douce fumée, J'ai cru remplir au chœur ma place accoutumée. Là , triomphant aux yeux des chantres impuissants , Je bénissais le peuple et j'avalais l'encens. Lorsque du fond caché de notre sacristie 25
Une épaisse nuée à longs flots est sortie, Qui, s'ouvrant à mes yeux, dans son bleuâtre éclat, M'a fait voir un serpent conduit par le prélat. Du corps de ce dragon plein de soufre et de nitre ' , Une tête sortait en forme de pupitre, 30
Dont le triangle affreux , tout hérissé de crins, Surpassait en grosseur nos plus épais lutrins. Animé par son guide , en sifflant il s'avance : Contre moi sur mon banc je le vois qui s'élance. J'ai crié, mais en vain; et, fuyant sa fureur, 35
1. Il s'appelait Brunott et il regretta beaucoup que Boileau ne l'eût pas fait fis"rer ici sous son véritable non).
2. Ce Brunot était vraiment l'homme que peint ici le poëte. Jamais le premier président de Lamoignon ne le voyait à la Sainte - Chapelle , dans l'exercice de ses fondions de bedeau , sans se rappeler etsîins répéter involontairement le vers de Boileau.— Valet souple j fier huissier : antithèse.
3. Soufre, corps simple, sorte de minéral inflammable, jaune, électrique, produit par la nature ou tiré des pyrites sulfureuses. IS'Ure , salpùtre, sel composé d'acide nitrique et d'oxyde de potassium , base de la poudre à canon : rafraîchit et purifie le sang. NîiïTto.ou plus usité, vi'Cw, je lave.
2U BOILEAJ.
Je me suis réveillé pleiu de trouble et d'horreur. »
Le chantre, s'arrêtant à cet endroit funeste, A ses yeux effrayés laisse dire le reste. Girot en vain l'assure \ et, riant de sa peur, Nomme sa vision l'effet d'une vapeur ^ : 40
Le désolé vieillard, qui hait la raillerie, Lui défend de parler , sort du lit en furie. On apporte à l'instant ses somptueux |jabit^,
Où sur l'ouate molle éclate le tabis' -i-r-
D'une longue soutane il endosse Ta moire*, 45
Prend ses gants violets, les marques de sa gloire, t:t saisit , en pleurant , ce rocbet qu'autrefois Le prélat trop jaloux lui rogna de trois doigts.
;làJ^ 1* As Sîcrer i^ouv rassurer est souvent employé par Malherbe,
Corneille, Molière, La Fontaine et Racine. Corneille a dit dans Horace :
Un oracle m'assure, un songe me travaille. ilacine, dans Athalie, acte ii , scène 7 ;
Princesse , assurez-voiis , je les prends sous ma garde. Et dans Esther, acte ii , scène 7 :
0 bonté, qui m'assure, autant qu'elle m'honore.
M'assure fait avec raison Voltaire à ce sujet, ne signifie pas me rassure f et c'est me rassure que l'auteur entend. Je suis effrayé , on me rassure. (C'est précisément le cas de Girot, à l'égard de son maître.) Assurer, avec un régime direct, ne s'emploie que pouT certifier : j'assure ce fait.
2. Athalie (acte n, scène 5) dit, en parlant du songe qu'elle vient de raconter :
Moi-même, quelque temps , honteuse de ma peur, Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur.
3. Ouate, espèce de coton plus fin et plus soyeux que le coton ordinaire, et qui sert à garnir des vêtements , des couvertures, etc. — Tabis, gros taffetas onde par la machine à presser et à lustrer appelée calandre.
4. Moire ^ apprêt que reçoivent au cylindre ou à la calandre certaines étoffes, et qui leur donne un éclat changeant, une apparence ondée et chatoyante.
LE LUTBIN, IV. 545
Aussitôt d'un bonnet* ornant sa tête grise, CX^*'^^^^
Déjà l^auniussc^ en main il marche vers l'église ; 50
Et, hâtant de ses ans l'importune langueur. Court, vole, et, le premier, arrive dans le chœur.
O toi qui , sur ces bords qu'une eau dormante mouille , Vis combattre autrefois le rat et la grenouille ' ; /
Qui , par les traits hardis d'un bizarre, pinceau , M
Mis l'Italie en feu pour la perte d'un seau * ,
1. Ce vers , dit Brossette, est remarquable par la critique dont Louis XIV Ta honoré. Boileau avait mis d'abord :
Alors d'un domino couvrant sa tôte grise, Déjà Vaumusse en oialn , eto.
Mais le roi lui fit remarquer que le rfominoet Vaumusse ne pouvaient se trouver ensemble, attendu que le domino est l'habit de chœur que l'on porte l'hiver, et l'aHm«55e,rhabit d'été. « Ne soyez pas étonné, ajouta-t-il, que je sois si bien instruit de ces sortes d'usages : je suis chanoine en plnsieurséglises. « 11 l'était, en effet, de Saint-Jean-de-Latran , de Saint-Jean de Lyon , des églises d'Angers, du Mans, de Saint-Martin de Tours, et de quelques autres, iioileau, docile à la critique royale, substitua sur-le-champ le bonnet au domino.
2. L'auynussCj fourrure dont les chapelains, les chanoines et les chantres se couvrent quelquefois la tête , et qu'ils portent ordinairement sur le bras.
3v Allusion au petit poëme intitulé la Batrachomyomachie ou Combat des grenouilles et des rats, poëme d'un auteur inconnu, et qu'on a souvent, comme Boileau le fait lui-même, attribué à Homère.
4. La Secckia rapita (le Sceau enlevé), poëme italien, héroïsatiro-comique, en douze chants, par Alessandro Tassoni, né à Modène en 1565, mort en 1633. Ce poëme a pour sujet la guerre -que les Bolonais lirent aux Modénais pour recouvrer un seau que ces derniers avaient fait enlever d'un puits public de Bologne. Beaucoup de feu, de gaieté, de légèreté, l'imagination brillante de l'Arioste, en composent le tonds. Rien de plus varié, de plus neuf que les comparaisons; point de caractères mieux tracés, mieux soutenus. Tassoni , comme Boileau, appelle à son secours ( rnntf^^ ttr. 23), la muse qui chanta les rats et les grenouil
Musa, tu checantastl I fattl egrcgi Del ré de Topl , et de le Ranc antichc , SI che ne sono ancor Tioritl i frcgi Là per le piaggic d'EUcona apriche; Tu dlinmi 1 noml e la possanza , ed 1 pregt De le superbe nazlon nemiche Cb'unlron l'arml a danno , cd a ruina De la clttà de la saictccia ûna.
« Muse , toi qui naguère as chanté les hauts faits des rats et an
fi.
Muse, prête à ma bouche une voix plus sauvage,
Pour chanter le dépit, la colère , la rage -
Que le chantre sentit allumer dans son sang
A l'aspect du pupitre élevé sur son banc. GO
D'abord pâle et muet, de colère immobile,
A force de douleur , il demeura tranquille ^ :
Mais sa voix , s'échappant au travers des sanglots ,
Dans sa bouche à la fm fit passage à ces mots :
« La voilà donc, Girot, cette hydre ^ épouvantable C5
Que m'a fait voir un songe, hélas, trop véritable !
Je le vois ce dragon * tout prêt à m'égorger,
Ce pupitre fatal qui me doit ombrager !
Prélat, que t'ai-je fait ? quelle rage envieuse
Rend , pour me tourmenter , ton âme ingénieuse ? 70
Quoi ! même dans ton lit , cruel , entre deux draps »
Ta profane fureur ne se repose pas !
O ciel ! quoi ! sur mon banc une honteuse masse
Désormais me va faire un cachot de ma place !
Inconnu dans l'église, ignoré dans ce lieu, 7o
Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu !
Ah ! plutôt qu'un moment cet affront m'obscurcisse,
Renonçons à l'autel, abandonnons l'office ;
Et , sans lasser le ciel par des chants superflus ,
i>e voyons plus un chœur où l'on ne nous voit plus *. 80
grenouilles; toi, par qui les collines élevées de l'Hélicon retentissent encore de leurs b.rillants exploits; dis-moi les noms, la puissance et les forces de ces superbes nations ennemies qui ont uni leurs armes potir perdre et ruiner la ville où se fit la première saucisse. » N. A. D.
La fui si burlesque et si heureuse de cette strophe de la Secchia rappelle le quatrième vers du premier chant du Lutrin.